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En revanclie, tout porte à supposer que, peu après juillet de la même année, M^^^ Tallien dut songer à tromper avantageusement son mari parce qu'il l'avait profondément blessée en la dépouillant de son auréole par l'infamie des massacres de Quiberon et parce qu'elle entrevit peut-être à ce moment son impuissance et son discrédit.
Elle était entourée de prétendants à ses faveurs trop intéressés à dénigrer le terroriste pour ne pas le lui représenter comme un homme sans aucun avenir.
Néanmoins, si elle est en excellents termes avec Barras, si le futur Directeur la courtise même quelque peu, elle est bien loin de prévoir qu'elle quittera Tallien pour lui.
I^a Convention approche de son terme. Comme tous ses collègues, l'alHé de Fouché et de Tallien pour le renversement de Robespierre est surtout préoccupé de sa situation politique.
En ses heures de détente, c'est de la veuve du général de Beauharnais qu'il fait sa distraction bien plus que de Thérésia. Il lui fournit les sommes dont elle a besoin pour louer l'hôtel Chantereine, près de la chaussée d'Antin, la maison de campagne de Croissy où il expédie, quand il doit s'y rendre — « généralement » à cheval — les provisions succulentes (i), « volailles, gibier,
(1) La maison de Mme de Beauharnais 11 Croissy, avait, comme c'est assez la coutume chez les créoles, un certain luxe d'apparat; à côté du superflu, les choses les plus nécessaires
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fruits rares, etc.. » qu'elle serait fort embarrassée de se procurer au milieu de T affreuse disette de 1795.
Le 24 pluviôse de l'an IV (13 février 1796), Joséphine fait encore les honneurs de sa « petite maison » de Chail» lot où elle invite le citoyen Real à dîner avec Tallien. Et cette intrigue de Barras avec Joséphine ne cesse qu'au moment où Bonaparte, devenu l'amant de Mme de Beauharnais depuis quelques semaines, se décide à l'épouser (i).
Pourtant, peu après le 13 vendémiaire et l'avènement du Directoire, il y a eu de grands rapprochements entre le Directeur et Thérésia.
La belle Tallien, voyant la fortune du gentilhomme révolutionnaire se manifester nettement lors de la répression de l'insurrection royaliste parisienne, a certainement déployé pour le conquérir toutes les ressources de sa coquetterie.
Elle aura pu rivaliser sans peine avec Joséphine, étant plus belle au goût d'alors, ayant dix années de moins... et l'avantage de ne s'être pas encore donnée au compère de son mari.
Entre octobre-novembre 1795 et janvier février 1796 se produit ainsi entre Barras, Bonaparte, Tallien,
faisaient défaut. Volailles, gibier, fruits rares encombraient la cuisine (nous étions alors à l'époque de la plus grande disette) et, en même temps, on manquait de casseroles, de verres, d'assiettes qu'on venait emprunter à notre chétif ménage. {Mémoires du chancelier Pasquier, p. 118.) (1) Voir F. Masson ; Joséphine de Beauharnais, chap. xviii.
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Joséphine et Thérésîa un vaudevillesque échange d'accords et de désaccords dont les circonstances font de l'histoire aux dépens de la France avec une cruelle ironie.
Barras s'élevant en même temps que Tallien trébuche et tombe, Thérésia s'écarte de son mari et va disputer le premier des cinq protecteurs de la République à son amie Joséphine, lorsque celle-ci lui épargne cette dispute en quittant d'elle-même l'inconstant Barras pour le petit général corse qui n'a guère que des espérances, mais qui lui représente la sécurité de l'existence par tme légitime union.
Barras, abandonné, n'hésite pas à remplacer Joséphine par son amie plus jeune, plus appréciée et l'imbroglio d'intrigues, qui risquait de tourner à l'aigre ou au drame, se termine à la satisfaction de tout le monde — sauf de Tallien, qui reste sur le carreau.
Mais dans cette compétition d'intérêts, où l'argent, le cœur et la paillardise font un si singulier mélange, c'est la belle Tallien, la voleuse de Barras qui se trouve volée en « retournant le Roi » car le Directeur est un monarque sans aucime valeur; le seul bon atout est le futur Empereur.
En 1795-1796 nul ne saurait prévoit l'avenir de Bonaparte, pas même lui, car, si ses ambitions n'ont
aucune limite, rien ne lui permet d'imaginer les concours de circonstances, de personnes, et les autres facteurs sans lesquels, malgré ses talents, il n'aurait jamais eu la merveilleuse fortune politique et militaire qui stupéfia l'Europe.
Suivant le colonel lung (i), dont les recherches sont appuyées d'une documentation sohde, c'est moins à son propre mérite qu'à la faveur, à l'intrigue, à la politique, au hasard des événements qu'il a dû le titre de général de brigade dont il fut gratifié à vingt-six ans par Robespierre jeune, en mission à l'armée du Midi, avec Barras et Fréron, à la suite de la délivrance de Toulon.
La valeur stratégique de cette délivrance ne saurait entrer en considération ici, aucun de nos personnages n'étant Capable de l'apprécier. Seul, Barras, ancien officier de marine, a pu remarquer au siège de Toulon les qualités militaires et surtout le caractère décidé du jeune général, et c'est assurément une des raisons qui le lui firent appeler à défendre la Convention contre la tentative à main armée des royalistes le 13 vendémiaire (5 octobre 1795).
I^a répression de l'émeute est un fait de guerre trop petit pour donner encore la mesure du génie militiare de Bonaparte. En le récompensant par le grade de général de division, le jour de sa dissolution, la Conven-
(1) luNG : Bonaparte et son temps.
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tîon acquitte une dette, elle ne consacre pas une valeur qu'elle ne devine point. I<a nomination de Bonaparte au commandement en second de l'armée de l'intérieur avait été aussi une récompense en même temps que la marque de la confiance de Barras et de ses collègues, dans la fidélité du « Général Vendémiaire ».
Mais tout cela n'empêchait pas le jeune corse d'être très pauvre, très peu envié, car il ne fut placé — par Barras — à la tête de l'armée d'Italie que le 2 mars 1796, c'est-à-dire après la détermination de son mariage avec la veuve de Beauharnais, qui date du 5 ventôse de l'an V (24 février 1796) (i). ly' union légale fut contractée le 9 mars à la mairie du 11^ arrondissement de Paris (2).
lycs campagnes de Bonaparte en Italie sont pour tout le monde les premières révélations de sa valeur. Barras en est très surpris. Quant à M™® Tallien, quant à Joséphine elle-même, s'il faut en croire F. Masson, elles ne comprendront que beaucoup plus tard qu'il y avait dans leur jeune admirateur autre chose qu'un bon soldat ordinaire.
Lorsque avant le 13 vendémiaire Bonaparte, dénué d'argent, soUicite pour s'habiller du drap militaire — auquel il n'a pas droit puisqu'il n'est pas en activité de service — la belle Tallien l'oblige assurément sans
(1) F. Masson : Joséphine de Beauharnais, p. 285.
(2) J. Lenôtrb : Le mariage de Joséphine. Vieux papiers* vieilles maisons, t. I, p. 183.
arrière-pensée de reconnaissance en écrivant à Tordonnateur de la 17® division, Lefebvre, la lettre qui décide celui-ci à satisfaire Bonaparte.
lyors de son arrivée à Paris, au commencement de mai 1795, le vainqueur des Anglais à Toulon ne connaissait ni Thérésia ni Joséphine. Il fut probablement présenté aux Tallien par Fréron, ou plutôt par Barras, après la répression Vendéenne — à laquelle il avait évité de prendre part — c'est-à-dire en août eu septembre 1795 (i).
(1) Barras, en ses mémoires se vante — naturellement — d'avoir « lancé » Bonaparte, îl s'attribue son habillement et son armement dans les termes suivants :
« Les personnes qui composaient ma société à Paris, ont « été à portée de remarquer que Bonaparte, depuis. son arri- « vée, ne me quittait pas. Il était presque sans vêtements, et « quelle que fut la simplicité de l'époque, il se trouvait « encore au delà de la mode ou de l'ordinaire, mais comme « il était accoutumé à se revêtir sans cérémonie des draps de « la République, il vint encore à moi ainsi que je l'avais déjà « fait au siège de Toulon, me prier de lui faire fournir l'étoffe « nécessaire pour s'habiller. Je lui remis un bon illimité sur « l'ordonnateur Lefebvre, celui-ci demanda avec beaucoup « d'affabilité et de fraternité ce qui pouvait lui être agréable. « D'après la demande de Bonaparte, un bon lui fut délivré « par Lefebvre. Ce bon fut composé de onze aunes de drap « bleu pour habit redingote et manteau, de deux aunes de « drap rouge pour veste et gilet et de plusieurs aunes de « drap blanc pour des pantalons. On voit dans ce détail aussi « minutieusement rappelé, que je reconnais le principe qu'il « n'y a rien de petit dans ce qui touche un grand homme. « Bonaparte se fit, comme on dit vulgairement, donner bonne « mesure, si bien que l'ordonnateur Lefebvre racontait avec c gaîté : « Le petit Corse a usé largement des magasins de « la République ^. Bonaparte n'a jamais pardonné ce mot
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Eut-il la bonne fortune de posséder — ne fut-ce qu'accidentellement — celle qui cessait déjà d'être « Notre Dame de Thermidor»? Ce n'est point démontré, mais c'est fort possible. « A en croire Barras, il osa,
« d'une malice innocente! au plus estimable des administra- « teurs de ce' temps,
« Bonaparte me demanda des armes qui se trouvaient au <f Comité des inspecteurs de la salle. J'y consentis, elles lui « furent remises, et rendant encore cette fois justice à tout « ce qu'il méritait, il avait choisi ce qu'il y avait de plus « beau. Les personnes qui le voyaient toujours sur mes pas, « ne croyaient pas pouvoir se refuser à l'inviter quand elles « me recevaient. C'est ainsi que Bonaparte se trouva invité » chez M"" Montansier. Il lui témoigna le désir d'obtenir ses « entrées à son théâtre ; elle s'y prêta de bonne grâce, et « l'engagea à dîner. Il devint convive et courtisan assidu de « la vieille femme. Je l'avais introduit chez M"" Tallien, « Château-Renaud, de Staël et dans plusieurs autres maisons « ou il trouvait accueil et dîner. Ses prétentions auprès de <c M"» Tallien furent sans succès : elles n'obtinrent que des « dédains qui lui valurent tous les ridicules. i> {Barras : Mémoires, pp. 284-285.
Plus tard, Barras revient encore sur ce sujet dans ses mémoires, car il tient à dire que Bonaparte lui doit de connaître Joséphine, et il s'attribue la restitution des armes, qui furent en réalité rendues au jeune fils de la future M"»e Bonaparte, par le Général Vendémiaire :
« On avait, dans le jour des troubles, pris des armes chez « elle (Mme de Beauharnais) par erreur : elle trouvait assez « adroit de faire dire par son fils que ces armes étaient celles « de son mari, feu le général Beauharnais, dont elle croyait « d'une utile politique de rappeler ou plutôt de créer cette « origine, qui lui fournissait le prétexte d'une réclamation à « laquelle, par suite, elle donnerait plus de développements « de tous genres, et pourrait s'approcher du pouvoir : elle < vint [me voir le lendemain, comme pour me déférer la « demande qu'elle avait déjà présentée «t qui lui avait été
comme on disait alors, lui déclarer sa flamme (i). » Plus tard en allant prendre le commandement de l'armée d'Italie, il terminait une lettre à Barras par ces mots : « Adieu, mon ami, sous peu de jours je t'écri- « rai d'Albenga. Donne-moi des nouvelles de Paris. K Un petit baiser à M.^^ Tallien et Châteaurenault, à (c la première sur la bouche, àla seconde sur la joue (2) » Napoléon eut assez d'intrigues galantes pour prouver qu'il aimait les femmes et qu'il était porté à les traiter comme la victoire : « cavalièrement ». Ce fut un grand trousseur de cotillons (3). S'il était p<>urtant assez timide vis-à-vis des belles de la classe de Joséphine et de Thérésia en 1795 — parce qu'il abordait en elles un monde auquel il n'avait pas encore accédé — en revanche il éprouvait un féroce appétit d'aventures de ce genre, exaspéré par les continences résultant de sa misère et son ardeur n'était pas pour déplaire à des voluptueuses comme M"^^ de Beauharnais, comme M"^^ Tallien surtout.
Cette dernière, particulièrement affolante, s'amusa peut-être à lui faire perdre toute retenue et fut, en ce
« accordée: la restitution des armes. Son véritable motif était « de pénétrer dans ma société, où elle savait M™e Tallien « admise en première ligne depuis le 7 thermidor. » (Barras, « Mémoires, p. 358).
(1) TuRQUAN : La citoyenne Tallien, p. 232 et Napoléon nmoureux, pp. 49-56.
(2) TuRQUAN : La citoyenne Tallien, p. 232.
(3) Voir F. Masson : Napoléon et les femmes.
Bil)I. nat.