BARRAS
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cas, prise à ce jeu, car, l'ayant saisie, Bonaparte n'était pas homme à donner l'assaut et quitter la place sans en avoir été vainqueur. I^e baiser sur la bouche qu'il adresse à W^^ Tallien par l'entremise de Barras, le 10 germinal de l'an IV (31 mars 1796), marque une familiarité d'ex-possesseur.
Mais il y a un indice plus caractéristique encore des rapports intimes et fugaces qtii purent exister entre Bonaparte et Thérésia, avant octobre 1796, dans le mépris qu'il professa plus tard pour la belle Tallien; mépris qui eut pour effet de lui faire refuser sans pitié à celle-ci, l'accès de la Cour impériale et interdire à l'impératrice Joséphine de la revoir.
Si Thérésia permit au jeime général de brigade toutes les licences, ou fut surprise et vaincue — sans déplaisir — par la belle vigueur et la promptitude de ses attaques, elle se reprit rapidement puisque cette intrigue dura trop peu pour s'ébruiter.
Il était dans le caractère et le tempérament des deux personnages d'emporter de cet amoureux froissement deux impressions, deux souvenirs, absolument contraires : Thérésia devait garder une agréable remémorance de la chaleur des sentiments du jeune Corse. Bonaparte devait ne pas oublier qu'elle l'avait sevré trop vite de ses baisers en le traitant comme un galant inavouable auquel on pardonne sans difficulté une ou deux défaites agréables, mais à la condition qu'il n'ait pas l'outrecuidance de s'imposer davantage.
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En 1795- 1796, le vainqueur du 13 vendémiaire n'a pas d'autre grief contre M"^^ Tallien et ce dépit, cette déception, s'effacent pour lui dans la compensation qu'il a trouvée auprès de Joséphine. Il ne montre pas sa rancune, il met tout au plus tme pointe d'ironie dans le baiser sur la bouche qu'il envoie de Nice à l'ex- « Notre- Datnè de Thermidor ». Mais plus tard, lorsqu'elle aura constitué le séduisant scandale, la ravissante honte des mœurs du Directoire, lorsqu'elle sera descendue au niveau des grandes courtisanes par son concubinage avec Oiivrard, il se rappellera qu'elle s'est conduite avec lui en simple fille de joie et, sans haine, sans pudibondetie, par nécessité absolue, il répondra invariablement à toutes ses suppliques par un inflexible veto. N'ira-t-il pas jusqu'à lui dire quand elle n'implorait qu'une invitation aux bals des Tuileries : « Je ne nie pas que vous soyez charmante, « mais voyez tm j)eu ijuelle est votre demande^ jtigez- « la vous-même et prononcez. Vous aVez eu deux ou « trois maris et des enfants de tout le monde (i). »
A la fin de 1795 Bonaparte est, au contraire, flatté d'être reçu par M"^^ TaUien, de rencontrer chez elle des femmes relativement distinguées comme la veuve
(1) Mentor ial de S'âitite-Helètie, t. III, p. 139.
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de Beauhamais, M.^^ d'Aiguillon — amenée chez Thérésia par Joséphine et qui s'appeUeta bientôt Hme de Navailles.
L'aspect « respectable» de l'Hôtel Chantereine, où la charmante créole le reçoit sans lui dire qu'elle doit cette résidence à ses « complaisances » pour Barras, le séduit plus encore que les réunions de la Chaumière où il y a beaucoup d'éclat mais un vague relent de mauvais lieti.
Il prend du reste les plus larges acomptes stir son futur bonheur conjugal, il expérimente Joséphine, et ces « usages » préalables expliquent la facilité avec laquelle, au lendemain de son tmion légale avec M^6 Bonaparte,illa quittera pour aller à l'armée d'Italie.
Bn attendant, M.^^ Tallien, rnoins heureuse en hiénage, s'irrite du discrédit de son mari.
Le 23 octobte 17^5^ quatre jotirs avant la dissolution de la Convention, lé terroriste a été vivement attaqué à la tribune de cette assemblée mourante pair sbn collègue Thibaudeau.
« Les agents du gouvememeiit à Gênes et à Venise, « disait-il, ont écrite il y a quelque tempSj que les « émigrés comptaient beaucoup sur TalHen pour réta- « blir le royalisme. Une lettre dtl prétendant Monsieur « sigiiée de luij annonce qu'il a de grandes espérantes « sur Tallien. Les pièces existent âu Comité (i). »
(1) Débaià et décrets, Vendémiaire an IV, pi3. 465-âbl
Tallien averti arrive à la Convention pendant les attaques de son collègue contre lui. Il est applaudi dès son entrée par les tribunes — que nous savons remplies de stipendiés.
Suivant son habitude, il ne discute point ce qu*on vient de lui reprocher : il se contente de s'affirmer bon citoyen répubhcain et fait dévier la discussion sur un autre sujet.
Chénier, le fratricide, ex-fanatique de Robespierre, prend la défense de l'assassin de son dieu : il rappelle que Tallien « a sauvé la république le 9 thermidor » deux ans auparavant, et invoque en sa faveur les massacres de Quiberon : « A son glorieux retour de Quibe- « ron, Tallien s'aperçut qu'on marchait à grands pas « vers la contre-révolution, et sa conduite fut d'im « grand citoyen ».
Enfin Barras, qui a l'oreille de l'Assemblée à ce moment, puisqu'elle vient de le nommer Directeur six jours plus tôt, intervient à son tour pour sortir son ancien complice de la situation dangereuse dans laquelle les accusations de Thibaudeau viennent de le mettre :
« Je demande, dit-il, à ses calomniateurs ce qu'ils « faisaient cette journée-là (le 9 thermidor an II) et « ce qu'ils ont fait longtemps après. »
Cette interpellation par Barras, sous une forme interrogative comminatoire, imposa silence à l'accusateur et prouve que le Directeur avait contre Thibaudeau des armes plus fortes que la dénonciation de trahison
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formulée par celui-ci contre Tallien, mais elle n'innocente nullement le Septembriseur (i).
(1) Dans ses Mémoires, Barras rapporte cette attaque de la façon suivante ;
« Croirait-on qu'au moment où elle achevait, en si peu de « temps, ces travaux glorieux, qui eussent suffi pour remplir « plusieurs sessions d'une assemblée, la Convention se soit « trouvée l'objet de nouvelles accusations, comme si elle eût « voulu recommencer la Révolution et reprendre un système « de terreur qui menaçait encore la France ?
<' Il est vrai que cette accusation était l'œuvre de M. Thi- « bandeau, qu'elle était dirigée par lui-même contre Tallien, « dont il était l'ennemi personnel, et que M. Thibaudeau « avait môme pris la parole contre Tallien, pendant que « celui-ci était absent et ne pouvait guère prévoir l'improvi- « sation préméditée. Je crois avoir remarqué qu'avant le < 9 thermidor, Thibaudeau siégeait au haut de la Montagne, « ne connaissait personne qui fut son égal en républicanisme ni « en appareil de sans-culottisme, qu'il se faisait distinguer par « unesqualeur toute particulière, ayant une simple veste, point « de col, chemise débraillée et des sabots, et que son accou- « trement ne pouvait se comparer qu'à celui du tonnelier « Granet, de Marseille, et au cardeur de laine Armonville, de « Reims. Il est facile de concevoir que cet homme qui avait « été forcé de changer de costume politique et d'allure révo- « lutionnaire par la journée du 9 thermidor. M. Thibaudeau « qui, aux jours de sa flexibilité révolutionnaire, ne prétendait « point à la fermeté, avait voulu depuis faire croire que dans « tous les temps sa conduite avait été de la raideur, et i^ « avait eu la modestie de dire de lui-même qu'il était une « barre de fer », ce qui avait fait répondre fort spirituel- « lement par Fréron : « Oui, barre de fer, je t'en f..., mais « il y a une paille ».
« Tallien, qui avait fort peu de traits dans l'esprit, ne « faisait point de bons mots lui-même, mais il répétait ceux « des autres, il les répandait et les multipliait dans sa « causerie peu vive, mais inextinguible, qui l'a fait appeler « Robinet d'eau tiède.
« Camille Desmoulins, avant le 9 thermidor, avait dit de
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Si la réaction royaliste parisienne avait triomphé, il aurait peut-être eu quelque chance de surnager en invoquant ses agissements monarchiques surpris en liollande, et en continuant à rejeter sur son collègue, Blad, les massacres de Vannes et d'Auray, après l'affaire de Quiberon. Mais la République triomphant de l'insurrection réactionnaire par l'intervention de Bonaparte, le 13 vendémiaire (5 octobre), l'avait rejeté,
« Saint-Just : f II porte sa tôte comme un saint sacrement ». « Saint-Just, !^à qui on l'avait rapporté, dit : « Je la li;i fer^i f porter autrement », et l'on sait comme il tint cruellement § parole à l'illustre victime, qu'il traîna à l'échafaud, où il ^ l'a suivie quelque temps après. Ici M. Thibaudeau qui, du ^ plus haut de la Montagne, avait fort bien voté la mort de « Camille Pesmoulins, d'Hérault-Séçhelles, de Danton et ëe f tant d'autres, M. Thibaiideau aurait bien voulu sans doute •« pouvoir se venger du mot de Fréron répété par Tallien, <( mais cela n'était plus possible : et après tous les gages de « terrorisme que M. Thibaudeau avait donnés en temps utile, « il croyait le moment venu, celui de prendre les manières et « le langage de l'antiterrorisme. C'est dans cette combinaison « qu'il accusait Tallien absent de vouloir recommencer le « système de terreur. On a dit que le roi de Prusse, eji « faisan^ jlî^ns sa jeunesse l'Anti-Machiavel, avait voulu « détourner l'attention du machiavélisme qu'il méditait, « et « qu'il avait craché au plat pour que personne n'y touchâf ». « Ce pourrait être là le motif de M. Thibaudeau en accusant « de terrorisme Tallien le Thermidorien. La Convention natio- « nale fit justice de cette attaque, aussi mal fondée que malveil- « lante : la méchanceté de M. Thibaudeau fut appréciée à sa « valeur, p (Barras, Mémoires, pp. 299-300).
Mais il faut se garder d'accepter cette version de Barras comme parole d'évangile. Ce fieffé menteur écrit ses Mémoires lorsque Tallien, dédaigné par l'Empire comme l'ex- Directeur, n'est plus rien, tandis que Thibaudeau est au contraire favorisé par le gouvernemeut impérial : ^ndt; ira.
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démonétisé, parmi les membres du Conseil des Cinq- Cents, ce deuxième parlement du Directoire, le 17 octobre, et depuis lors Thérésia ne pouvait plus s'illusionner sur l'avenir de son mari.
Quelle déception?
Houssaye donne un faible écho des nouveaux sentiments de Thérésia lorsqu'il dit à ce sujet :
« Un soir que par aventure Mi^® Tallien était seule avec Tallien, elle lui reprocha de manquer d'énergie ( i ) . »
Ht plus loin — à la page suivante — la princesse de Chimay, sans doute par l'intermédiaire de M.^^ du Hallay, sa fille, lui fait ajouter :
« Il (Tallien) eut beau dire ce soir-là à sa femme, elle « ne fut pas convaincue. Elle pressentait — les « femmes sont les devins de l'avenir — que l'homme « de Thermidor s'effacerait devant l'homme de Sep- « tembre. Elle aurait voulu renier ce nom de Tal- K lien (2). »
Voilà un aveu formel, une déclaration bien nette. Et cette dispute si caractéristique du ménage Tallien est placée par Houssaye à la date du 22 octobre 1795, puisqu'il ajoute cinq lignes plus bas :
« Madame Tallien eut-elle de l'influence sur la « séance du lendemain? (3) Elle avait appris que, pour
(1) Notre-Dame de Thermidor, p. 437.
(2) Notre-Dame de Thermidor, p. 438.
(3) Cette phrase indique peut-être que la jeune femme avait demandé à Barras et à Chénier de prendre la défense de son mari.
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« la vingtième fois, Tallien serait attaqué. Cette fois, « c'était Thibeaud.au qui devait prendre la parole (i). »
Ainsi, dès la fin d'octobre 1795, Thérésia, qui n'a jamais aimé le terroriste, qui n'a plus aucun espoir en son avenir politique, qui voit sa fortune fondre avec rapidité en même temps que les moyens de la refaire disparaissent les uns après les autres, est virtuellement prête à « se raccrocher à une autre planche de salut )) dès qu'elle l'apercevra... et cherche cette planche.
Bonaparte aurait pu lui faire le sort splendide qu'elle a rêvé au lendemain du 12 thermidor de l'an II lorsque, libérée par le Septembriseur, elle s'est imaginée passer du seuil de la guillotine au pavois du successeur de Robespierre... mais elle a sottement écarté le petit général corse, il appartient à présent à Joséphine, qui révèle leur tendre liaison par une lettre non-équivoque, en date du 6 brumaire an IV (28 octobre 1795) (2).
Dans l'agitation des partis, si favorable à une mise en évidence, va-t-elle épouser une cause quelconque? Sa situation est admirable encore à l'aurore du Directoire. Soit qu'elle opte pour le parti monarchique, soit qu'elle opte pour le parti répubUcain, si elle a l'intelligence et l'énergie de se mêler aux compétitions politiques, elle se fera une existence brillante.
Mais elle est trop sotte pour gouverner bien sa vie, trop dépourvue de caractère pour vouloir autre
(1) Notre-Dame de Thermidor, p. 438.
(2) F. Masson : Joséphine de Beauhamais, p. 281.