LA BEU,]© TAI,I.IIÎN
Bst sans doute grande pour son âge, comme le fut ÎThérésia, car le voyageur lui suppose une dizaine d'années, tandis qu'elle est née en 1795.
Avec la persévérance et le calme de sa race, Reinhardt est resté le dernier, espérant peut-être avoir enfin un entretien intéressant avec Thérésia. Mais elle est épuisée de fatigue, elle s'affaisse dans un fauteuil « la « tête renversée contre le dossier, soupirant d'une voix « presque éteinte : je n'en puis plus, je suis morte ! »
I^e bon Reinhardt s'avise alors de la plaindre et soudain la « comédienne » se redresse « comme pous- « sée par un ressort : ce n'est pas ça, monsieur, dit- « elle en souriant : mon assemblée était bien nomce breuse n'est-ce pas? »
En dépit de sa résistance, cet organisme s*est tellement surmené depuis quinze années qu'à l'âge de 30 ans il a déjà des défaillances symptomatiques. Reinhardt a mis le doigt sur une plaie qui s'ouvre et ne se refermera plus. Thérésia touche à son déclin.
Mais comme elle se raidit !
L'attardé visiteur, en constatant la réaction si prompte de cette coquette, nous la montre en flagrant délit de « représentation », parce que l'épuisement l'a trahie. Personne ne nous avait encore dit, avec cette lourdeur tudesque, qu'elle était dans le monde, et sans doute souvent dans sa vie privée — comme tme actrice sur le « plateau » d'un théâtre... et c'est pourtant ainsi qu'ellen'a cessé d'être depuis son arrivée à Paris en 1785 !
Maïs avec l'exhubérance de la jeunesse et dans le naturel de ses rôles primesautiers cela ne paraissait point. A présent, la souplesse commence à faire défaut, et nous entendrons d'autres témoins répéter, dans des formes différentes, cette même observation concernant le défaut de franchise de Thérésia.
Il s'accusera bien davantage avec le temps, mais il importe de le noter dès à présent car c'est précisément au moment où le financier va lui manquer — consta-» tons qu'Ouvrard s'est gardé de paraître à cette soirée, — qu'elle va jouer la principale comédie de sa vie pour gagner la grosse partie dont l'enjeu sera son existence et le nom du comte de Caraman.
En attendant, malgré les angoisses d'Ouvrard, l'exis^ tence de la bi-divorcée paraît donc encore assez agréable, pour une tête légère comme la sienne, et l'on pourrait être certain de son bonheur égoïste (parce que, quoi qu'il arrive au financier, la misère ne la menacera pas), si la vanité n'était pas en elle au moral et preque au réel comme le vautour qui déchire le foie de Prométhée. Dans sa « petite maison » de la rue de Babylone, l'ex- « fille reine » du Directoire reniée par les Bonaparte, environnée d'étrangers avides de voir l'ancienne « Notre-Dame de Thermidor » l'ex- « Souveraine du I^uxembourg » doit, en ses nuits solitaires, regretter amèrement « les neiges d'antan » et se créer le germe de la maladie de foie dont aucun Hercule-thérapeute ne la débarrassera.
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Son complice, Tallien, dort-il mieux? I^e poids des milliers de cadavres qu'il a fait pèse-t-il sur sa conscience et lui donne-t-il des cauchemars comme ceux qu'aura plus tard son ex-collègue, Cambacérès?... Kn tout cas, ses journées sont des ascensions de calvaires désespérantes.
C'est en vain qu'il erre à Paris en quête d'un moyen d'existence, toute oreille est sourde à ses requêtes. B n'intéresse personne. On craindrait de se compromettre en l'appuyant
Bonaparte?... I^e Premier Consul ne se contente pas de le mépriser, il le déteste ! Il tient pour une double honte de l'avoir eu comme témoin de son mariage avec Joséphine, en compagnie de Barras.
Comment le solliciterait-il? Son nom ne lui rappelle que les infidélités de sa femme, provoquées et favorisées par Thérésia.
Qu'a-t-il à son actif aux yeux de cet homme d'ordre? Rien que de l'anarchie, des vols et des crimes, de la trahison et, ce que Bonaparte a le plus en horreur : de la lâcheté.
Pourtant, il lui reste un fiel, quelque cnose comme un dard de scorpion : il y eut des complicités entre lui et Fouché, il connut des dessous de Talleyrand qu'on ignore. N'a-t-il pas publié jadis un infâme torchon, un journal- affiche, qui ne lui coûtait qu'une somme infime?... c'est un atout, cela !
Fouché, soutenu par Talleyrand, se décide à prier
le Maître, et ron arrache, non sans peine, au prochain Empereur un consulat en Espagne, en faveur de ce chacal aux reins brisés. Qu'il aille se faire pendre dans la ville d'Alicante ! N'est-ce pas le pays de son beau-père?... ils financeront ensemble....
Dérision amère ! François Cabarrus, qui n'est plus son beau-père, se gardera de toute compromission avec un homme si bas, retombé au-dessous de sa naissance, et dont un poste semi- diplomatique souligne si bien la déchance.
Néanmoins, Tallien accepte etpart. Que n'accepteraitil pas? Nous le verrons accepter bien autre chose.
Jusqu'à son troisième mariage, Thérésîa Cabarrus n'a plus d'histoire.
Si elle caresse quelque espoir de retour de la monarchie — ce qui n'est pas probable mais ce que ses relations étrangères et particulièrement anglaises font soupçonner— cette espérance est bientôt anéantie par l'exécution du duc d'Enghien, puis par le Sénatus- Consulte organique du 18 mai 1804 qui crée Napoléon Bonaparte Empereur des Français, enfin par le sacre du 2 décembre 1804.
Joséphine est au faîte de sa gloire, tandis que la divorcée de Fontenay et de Tallien voit son dernier soutien, Ouvrard, lui faire défaut.
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Maïs neuf mois plus tard, le 15 thermidor de Tan XIII (3 août 1805) (i) elle épouse le comte de Caraman, union inespérable, qui la sauve d'une fin ridicule et mesquine.
Sous le prétexte qu'honorablement mariée cette fois et ne jouant aucun rôle politique, elle n'appartient plus à l'histoire, les biographes cessent de suivre son existence après ce mariage.
Or, elle n'a que trente deux ans, il lui reste encore trente années à vivre... (2) N'est-ce pas écourter l'étude du personnage d'une façon trop arbitraire?
A. Houssaye, n'a pas cru que la princesse de Chimay devait être ignorée à ce point. Il parle im peu d'elle, reproduit quelques-unes de ses lettres — que nous analyserons — et s'efforce même de poétiser ses derniers moments.
Mais à ses récits sur la princesse, en y comprenant les lettres susdites, il ne consacre pas plus de quinze pages... on voit que, sans le dire, il eut souci d'écourter la fin de la biographie de son héroïne par considération pour la famille de Chimay.
Tout en constatant que cette réserve est dictée par un sentiment délicat, elle nous semble tout à fait superflue parce qu'alors, pour ne pas risquer d'attrister la famille de Chimay, il aurait fallu s'abstenir de parler de
(1) Turquan dit le 15 thermidor an XIII (18 juillet 1805) (!)
(2) Elle meurt le 15 janvier 1835 à l'âge de soixante et un an et demi environ.
y[me Tallien, ou bien il aurait fallu couper brusquement l'histoire de Thérésia vers 1804, sans 4ire qu'elle épousa le comte de Caraman.
Mais on n'a pas tenté ce maquillage enfantin parce qu^on prévoyait que cent critiques pour un s'écrieraient : « Et la princesse de Chimay? »
On n'efface pas ainsi de l'Histoire ce qui s'y est gravé. Pour faire cette modeste ébauche, nous avons dû fouiller plus de trois cents ouvrages, mémoires ou journeaux, pamphlets ou biographies qui, presque tous, parlent de M"^© Tallien, soit directement, soit indirectement. Peut-on imaginer que tant de documents devaient disparaître sans avoir été jamais fouillés et cités.
Il paraît, en effet, qu'on se l'imagine, puisqu'au cours de nos recherches nous avons rencontré à plusieurs reprises la persistante application d'une volonté de soustraire au domaine public tout ce qui concerne Mnie Tallien.
Nous n'en citerons que deux exemples bien typiques. Un pamphlet publié, au commencement de la Révolution, sur Thérésia et intitulé Fragoletta (par Méhé de I^a Touche), existait à la Bibliothèque Nationale ; il a disparu.
On a vendu, il y a peu d'années, une collection de papiers dont nombre de pièces concernaient M"^® tallien : ils ont été acheté, un prix élevé par la famille de Chimay, de laquelle on sait qu'on ne peut obtenir aucune