‹ Reine du directoire: la belle TallienChapitre 38 sur 48 · I,A BEI.I.B TAI^WEN · texte numérisé non relu

I,A BEI.I.B TAI^WEN

« de Caraman Riquet (i), descendant de l'ingénieur « du canal de I^anguedoc. I^a mère des princes de Chi- « may et du prince d'Hénin était une Beauvau-Craon. « Le titre de prince de Chimay a été porté autrefois « par les princes de Ligne et a passé par mariage dans ({ la maison d'Hénin.

François-Joseph Caraman était petit-fils du grand Riquet, baron de Bonrepos, créateur du canal du Languedoc dont parle la baronne d'Oberkirch (2).

Pendant la Révolution, ayant dû émigrer et se trouvant sans ressources, il donna des leçons de violon à Hambourg.

La Révolution terminée par Bonaparte, les Caraman rentrèrent d'ailleurs en possession de leurs biens, « fortime immense » dit-on (3), et, peu après son mariage, François-Joseph Riquet recueillit en «utre l'héritage du prince de Chimay en Toscane.

En résumé, l'année 1804 se trouve extrêmement remplie pour Thérésia par son intrigue avec François-

(1) Le comte de Caraman, devenu prince dé Chimay à la mort de ses beaux-frères morts sans postérité, marié à la célèbre M"»* Tallien, en eut deux fils: l'un, le prince Joseph, né en 1808, marié à M^i" Pellapra, l'autre, le prince Alphonse, né en 1810, marié à M^i» de Caraman, &a cousine (sœur du duc de Caraman), et une fille mariée au marquis du Hallay- Coétquen. {Mémoires de la baronne d'Oberkirch, pp. 232-233).

(2) On trouve, dans le supplément de la Biographie Michaud (t. 61), l'origine de la principauté de Chimay et sa transmission jusqu'à Victor-Maurice Riquet de Caraman.

(3) La citoyenne Tallien, p. 309.

Joseph Caraman. I<a première moitié de 1805, avant le mariage, ne Test pas moins par les luttes judiciaires îésultant de cette alliance et les mois qui conduisent à 1806 pourront être considérés comme sacrifiés à la lune de miel du nouveau mari de la belle.

Est-ce avant ou après ce mariage qu'il faudrait placer l'anecdote du bal masqué des Tuileries, racontée par Georgette Durcest?... si toutefois elle est vraie !

Dans ses mémoires suf l'impératrice Joséphine^ cette charmante fille de W^^ de Genlis se livre à de telles fantaisies anecdotiques qu'on n'ose ajouter foi aux souvenirs dont elle agrémente ses récits.

Quoi qu'il en soit, il faut signaler celle-ci puisqu'elle fait partie des mémoires historiques susdits, mais « sous toutes réserves ».

Avec une carte d'invitation qui ne lui était pas destinée, et grâce à un déguisement, Thérésia Cabarrus •^— ou la comtesse de Caraman si le fait s'est produit pendant l'hiver de 1805- 1806 — a pénétré aux Tuileries.

On conçoit que ce n'est pas pour y rester dissimulée sous le masque pendant toute la durée du bal.

I^â vanité l'entraîne à oser cette folie : elle ne serait pas satisfaite si elle ne devait pas être reconnue par une foule de persotmes très notables.

Il faut donc supposer que si elle ne se démasque pas tout simplement — ce qui serait trop imprudent — elle intrigue du moins avec activité deux, quatre, dix, vingt invités desquels, ensuite, die se fait recôtindtre,

aii fuî et à mesure, en leur recommandant le silence. Comme tout secret confié à plusieurs oreilles, celui-ci n'attend pas au lendemain pour se voir propagé. Il va, court, vole, surtout où il ne devrait pas aller, et voilà que tout à coup devant la téméraire se dresse im masque : un domino gris, flanqué de deux grands compagnons plus que basanés, presque noirs, qui lui barre le passage. Bile veut l'éviter par un détour, le domino gris, sans rien dire, se replace en face d'elle et la fixe toujours. Ni geste, ni sourire, ni parole, ni révolte, ne peuvent la soustraire à cette insolente domination d'un regard qui n'a rien de tendre, à cette obstruction presque grossière. Alors elle devine en tremblant qu'un seul homme au Palais Impérial peut oser la traiter de cette manière sans la connaître — ou ne la connaissant que trop — elle comprend que ces deux noirs géants, aussi muets que leur chef, sont les fameux mamelucks de Napoléon et s'enfuit épouvantée du sombre mutisme de l'Bnipereur.

Il y a un tel romantisme dans cette histoire qu'il est difficile de la résumer sans sourire... et pourtant il faut observer qu'elle s'adapte admirablement aux caractères et aux tempéraments des deux personnages. M.^^ Georgette Ducrest ne nomme pas la femme chassée de cette manière, mais elle désigne à mots couverts Thérésîa, et le souci qu'elle montre de la démasquer sans prononcer son nom plaide en faveur de la véracité de l'anecdote.

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Que l'incident se soit produit avant où après le mariage de l'expulsée, on remarque qu'il coïncide assez bien avec son abandon des tentatives persévérantes poursuivies jusque-là pour renouer ses anciennes relations avec les Bonaparte.

Néanmoins, on est tenté de supposer que l'aventure se produisit pendant l'hiver de 1805- 1806, parce qu'à ce moment Thérésia, débarrassée d'Ouvrard et devenue comtesse de Caraman, eût été, en l'osant, un peu moins folle qu'auparavant.

A partir de 1806, la fille de Cabarrus semble devenir une autre femme.

I^es comédies et les drames de la Révolution qu'elle a vus de si près l'ont désillusionnée sur le régime républicain. I/'Bmpire, malgré sa gloire incontestable, contient trop de parvenus pour la séduire autant que la monarchie. Elle est rattachée d'ailleurs, désormais, à la véritable noblesse par son mari. Ses relations vont changer complètement et la faire d'années en années plus royaliste.

Pourtant, au début surtout, si eUe est nominalement comtesse authentique, par contre, elle se voit mise en marge de la société aristocratique où elle veut avoir accès.

Examinons les traits essentiels de son acte de ma-

LA BKlvIvE TALLIEÎN 373

rîage, ils vont nous donner à ce sujet des éclaircissements nécessaires.

« Registre des actes de mariage de l'an XIII, à Paris, X^ mairie.

« Du 15 thermidor an XIII de la République, à « 4 heures après midi. Acte de mariage de Françoisce Joseph-Philippe Riquet Caraman, âgé de 33 ans, « né à Paris, le 20 novembre 1771, et y demeurant, rue « Saint-Dominique, n^ 1530, propriétaire, fils de Victor- « Maurice Riquet Caraman, ancien Heutenant général « des armées de France, domiciUé à Paris, rue et numéro « sus-dits, et de Marie-Anne-Gabrielle-Josephe-Fran- « çoise-Xavière d'Alsace d'Hénin-I^iétard Chimay, son « épouse décédée.

« Et de Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia Cabarrus, « âgée de 32 ans, née à la paroisse de Saint-Pierre de « Caravanchel de Arriba, juridiction de Madrid, en « Espagne, le 31 juillet 1773, épouse divorcée de Jean- « Jacques Devin de Fontenay, son premier époux, et « de Jean-I^ambert Tallien, son second époux, ainsi qu'i^ « résulte d'un acte extrait des registres de l'Etat civil a du i®^ arrondissement de Paris en date du 18 germi- « nal an X, demeurant à Paris, rue de Babilone {sic) « fille de M. le Comte Cabarrus, conseiller d'Etat de « S. M. Catholique, domicilié à Barcelone, étant de « présent résidant à Bayonne, et de M«^^ Marie- Antoi- « nette Galabert, son épouse, demeurant à Valence, en « Espagne, tous deux consentants au premier ma-

< riage de leur fille, savoir la dite dame Comtesse de « Cabarrus, par acte sous seing privé par elle souscrit (( à Valence, le 7 février dernier, dûment enregistré « à Paris, ce jour d'huy, et M. le comte de Car aman « représenté à l'effet de réitérer son consentement au a dit mariage par M. Etienne-Didier-Guerey, ancien « officier de cavalerie, domicilié à Paris, rue de la Source dière, v9 27, $on fondé de procuration à cet effet, par a acte devant Duhaldé, notaire à Bayonne, le 19 mes- « sidor dernier, enregistré le même jour, ledit sieur « Guerey audit nom, présent et consentant audit a mariage »,

Ainsi, en 1805, François Cabarrus réside à Bayonne tandis que sa femme se trouve à Valence, en Espagne. On se demande si cette situation bizarre des parents de Thérésia ne correspond pas à une disgrâce du financier? Ou à une mésintelligence entre les parents de Thérésia? ...

Dans l'acte de mariage ils sont dits comte et comtesse de Cabarrus... d'où vient ce titre que nous voyons apparaître pour la première fois? Il n'y aurait point à suspecter sa validité si nous ne savions que François de Cabarrus fut fait comte en 1808, trois ans plus tard, par le frère de Napoléon, alors Souverain d'Espagne, à la suite des guerres de l'Empire.

Mais on est porté à croire que François Cabarrus n'aurait pas été gratifié de ce titre par le Roi Joseph Bonaparte s'il avait déjà possédé un titre semblable

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bien authentique, émanant d'une vieille monarchie autorisée, tandis qu'il serait normal de le voir faire ratifier par le Roi Joseph, en 1808, un titre usurpé dès 1805 à la façon dont Devin, dit de Fontenay, s'était improvisé marquis — tel Caron, dit de Beaumarchais, dont la noblesse improvisée fut confirmée plus tard par Louis XVI.

I/'acte de mariage énumêre ensuite les actes préliminaires et mentionne les sommations respectueuses qui attestent l'opposition du père de l'époux à cette union, les publications des 16 et 23 nivôse an XIII, etc., et toutes formalités dont nous avons parlé précédemment en citant leurs dates exactes.

lycs témoins du mari sont : Victor lyCterrier, et lyouis- Nicolas Jarot, âgé de 41 et 44 ans, tous deux hommes de loi et dits amis de l'époux. Ceux de la mariée sont encore un homme de loi : François Jourdheuil (40 ans) et un commis d'administration (63 ans), Pierre Saintin.

Thérésia ne peut appeler aucune personnalité marquante à lui servir de témoin -— ou veut cacher à ses amis que son mariage est fait contre l'opposition formelle de la famille de Car aman. — Le mari, de son côté, n'est assisté par aucun parent, aucune personne de son monde. Cela ne souligne-t-il pas sévèrement l'inconvenance de l'union réalisée?

La vieille noblesse française proteste par son éloignement contre la mésalliance particulièrement scandaleuse d'un de ses membres... combien de temps cette

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c mise en quarantaine » du ménage Caraman-Cabarrus va-t-elle durer?

François-Joseph, en possession de Thérésia, savoure les restes encore tentants des charmes qu'elle lui abandonne et ne pense peut-être guère à cet isolement qui le favorise dans l'usage de sa conquête. Mais la comtesse Riquet de Caraman-Cabarrus est trop vaniteuse pour ne pas en souffrir.

Elle s'en désole assurément lorsque la mort du prince de Chimay vient faire une diversion inattendue à ce triste début.

Pour recueillir la succession de son parent, François- Joseph de Caraman se rendit en Toscane avec la Comtesse.

Depuis le traité de lyuné ville (février i8oi)le duc de Parme ayant été promu Souverain du royaume d'Etrurie — qui comprenait le grand-duché de Toscane et la Cisalpine — (i), avait sa « Cour » à Florence où le «chargé d'affaires » de France, Artaud, lui parla de Thérésia en exaltant si bien sa légende thermidorienne, à l'exclusion de ses licences galantes, que le Roi n'hésita pas à la recevoir.

I^ bonheur de M"^® de Caraman-Cabarrus fut alors immense, si l'on en juge par la beauté du costume qu'elle revêtit pour cette réception au palais Pitti.

(1) République formée par Bonaparte en 1797 avec la Lombardie, une partie des Etats du Pape et du duc de Modène.

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Le supplément de la Biographie Michaud dit : ({ Elle y parut avec une robe de velours brodé à Lyon, « et à formes sévères. » Depuis le Consulat il n'était plus question des scandaleux déshabillés du Directoire. « Son costume fut trouvé si remarquable que les (( italiens affirmèrent n'avoir jamais rien vu de si « magnifique et que les dessins de la broderie furent « copiés (i). »

Quel triomphe !

Quelques semaines plus tard, nous dit encore Villenavedans le supplément de la Biographie Michaud (2), Joseph Bonaparte, qui remplaçait la dynastie des Bourbons de Naples, de par la volonté de Napoléon, depuis la fin de 1806, et qui avait été conquérir son royaume sur les Napolitains et les Calabrais révoltés en mars 1806, crut pouvoir s'autoriser de la réception de Florence pour recevoir, lui aussi, à Naples, la comtesse de Caraman.

Après ces deux faveurs souveraines, officielles, dont l'une était celle du frère de Napoléon, la comtesse de Caraman-Cabarrus et l'Impératrice Joséphine ellemême n'étaient-elles point autorisées à penser que l'Empereur serait moins sévère? De là les entrevues des deux anciennes amies à la Malmaison, peu après le retour d'Italie de Thérésia.

(1) Biographie Michaud, supplément article Chimay par Villenave.

(2) Biographie Michaud^ t. 61.

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Les dates exactes des faits font défaut, mais leur chronologie est ainsi rationnelle et ne serait pas logique d'une autre manière.

Du reste, la réception deNaples est forcément postérieure à mars 1806, puisque auparavant Joseph Bonaparte n'avait pas encore pris possession de son royaume.

D'autre part, c'est le 27 octobre que Napoléon, après les vicotires d'Iéna, d'Auerstaedt, de Pren?lau et de Lubeck, entrait à BerUn. Il y signait encore, le 21 novembre 1806, le décret établissant le Blocus continental contre l'Angleterre. C'est donc vers cette époque qu'il dut adresser de Berlin à l'Impératrice la lettre si formelle qui lui défendait de continuer à recevoir son ancienne amie à la Malmaison.

Désormais, plus d'espoir pour Thérésia. Joséphine était trop bonne pour lui communiquer une lettre où l'Empereur l'appelait a femme d'horreur et d'infamie» et traitait son mari de « misérable » parce qu'il l'avait « épousée avec huit bâtards », mais la volonté impériale était formulée avec une telle sévérité que l'Impératrice fut contrainte de faire savoir à son amie qu'il lui fallait renoncer à jamais la recevoir.

Or, on connaît assez bien à présent le caractère de la comtesse de Caraman pour comprendre que ce dernier Veto de l'Empereur lui porta le coup le plus douloureux de son existence.

Néanmoins, sa vanité n'a pas encore été assez matée en 1806, puisqu'au lieu de s'accuser sei^e des jugements qui

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la font traiter en paria, elle va essayer pendant nombre d'années, presque jusqu'à sa mort, de pénétrer dans les régions sociales élevées qui s'obstinent à la repousser.

Par les preuves que nous avons de son inclairvoyance — fonction de son égotisme outré — par les témoignages de son incorrigible vanité, nous sommes amenés à la concevoir accusant les Bonaparte d'ingratitude au lieu de reconnaître ses torts.

« Que serait Napoléon sans elle? Ne l'a-t-elle pas accueilli avec une bonté admirable lorsqu'il arrivait à Paris, onze ans auparavant, sans argent, sans vête* ments, sans emploi? Ne lui a-t-elle pas ouvert généreusement ses salons, ses bras..., etc.? N'a-t-elle pas fait sa fortunô politique et militaire par Barras, par Joséphine, par Ouvrard même, ce financier si grand seigneur, que le Corse a ruiné, dépouillé, comme un brigand dépouille sa victime, à l'orée d'un bois, le couteau sur la gorge?

« Qu'est-ce que cet aventurier qui n'est pas même gentilhomme de vieille souche, comme le comte de Caraman désormais prince de Chimay l ? Il lui appartient bien, vraiment, de faire l'austère, à ce mari si ridicule, que sa femme a mille fois trompé et qui le trompe encore avec le premier venu ! Ses sœurs ne sont-elles pas des coureuses notoires? Belle famille, c'est en vain qu'il improvise ducs et princes les pires soudards de ses armées et vole des trônes pour y asseoir ses parents et ses favoris, sa fortune inouïe n'aura qu'une éphé*

mëre durée. Quand il tombera, Thérésia prendra une éclatante revanche de ses dédains, car alors, par son mariage, elle sera très haute et légitime princesse pour les monarchies tandis que ce sacripan d'origine italienne ne sera plus rien ! »

Telles sont assurément, à la fin de 1806, les conceptions de Thérésia, car dans le monde aristocratique — où elle n'est toujours pas admise, mais dont son mari lui transmet les échos — on guette la chute de l'Empire de 1804 à 1815 comme on a guetté le renversement du gouvernement républicain de 1792 à 1804.

La noblesse ayant perdu, depuis le règne de lyouis XIII la pratique des virilités qui avaient été le principe légitime de ses prérogatives, ne sait guère que rêver, souhaiter, attendre... et ce ne seront pas les royalistes qui reprendront la France, il faudra qu'elle leur soit rendue par la monarchie étrangère l

Après 1806, la comtesse de Caraman, qui n'ose pas encore se dire princesse — elle se contente de signer ses lettres Caraman-Chimay — tourne en vain ses regards vers la cour du Roi futur.

ly'Empire est plus glorieux que jamais. Les Souverains du Portugal, et de l'Espagne, en 1807-1808, lui ont livré la péninsule sur laquelle va régner Joseph Bonaparte, qui cédera son trône de Naples à Murât.

Cest le moment où François Cabarrus va être créé comte ou voir ce titre qu'il a usurpé, confirmé ofîîciellement par le frère de Napoléon.

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Cependant, contre ces accommodements diplomatiques, les populations espagnoles et portugaises protestent par l'insurrection de la fin de mai et du 16 juin 1808. lya royauté de Joseph Bonaparte n'a duré qu'un jour et tandis que Cabarrus a gagné dans ces événements un titre de noblesse discutable. Tallien y a perdu son consulat d'Alicante, caries insurgés l'ont chassé après avoir pillé et brûlé sa maison en le dépouillant — dira-t-il plus tard — d'un maigre trésor de dix miUe francs constituant toute sa fortune.

Cette cruelle mésaventure ramène l'ancien Conventionnel en France, mais dans quel piteux état !

Accompagnant son mari, Junot, en Espagne, la duchesse d'Abrantès le vit quelque temps auparavant à un dîner donné par le général Beurnouville à Madrid et le décrit ainsi :

« J'avais auprès de moi un grand homme à la figuer « hideuse et sinistre, qui ne disait pas une parole. Cet « homme était grand, brun, d'un aspect morose et « atrabilaire, l'œil assez sombre dans son regard et (( donnant même d'abord l'idée qu'il était borgne. Mais « on voyait bientôt qu'il avait ce qu'on appelle un dra- « gon dans l'œil. Il était taciturne, parlait peu, et, pour « dire la vérité, on ne lui adressait pas beaucoup la « parole... I^e malheureux î quelle existence il traînait (( alors (i) ! »

(1) Duchesse cI'Abrantès: Mémoires, t. V. p. 285. Houssaye confirme sans donner de référence les appréciation»

G. Lenôtre écrit : « .*. Quand il rentra en France, il « avait perdu un œil, son visage était couvert de dar- « très. Il se terra — à quarante- quatre ans — ne ft voyant personne, découragé, souffrant, oublié (i). »

Il semble que ces maux physiques sont un souvenir cuisant du séjour du Conventionnel en Egypte où les maladies d'yeux et de peau sont fort abondantes. Pourtant il n'était pas si défiguré lorsqu'en 1802 il essayait ée rançonner sa femme avant son divorce et l'on n'aurait pas envoyé un tel malade occuper le Consulat d'Alicante. Mais il est fort possible que ces accidents d'ordre ophtalmologique et dermatogique aient été la conséquence d'une syphilis mal soignée en Orient, car Tallien eut d'assez basses accointances % Paris en 1797- 1798 pour y contracter ce mal contagieux.

Devons-nous croire que Thérésia offrit alors à son ancien complice de l'argent, qu'il refusa, et un logis qu'il accepta, dans un vestige de l'ancienne chaumière du Cours-la- Reine?

de M"»» d'Abrantès, en disant que le terroriste fut très malad* en Espagne.

« Pendant que les railleurs l'accusaient d'ôtre là-bas le ton- « neau des Danaïdes du vin d'Alicante, il buvait de l'eau et « criait de douleur sous la plus horrible maladie d'yeux qu'on « puisse imaginer. Tallien devait subir toutes les injures des » partis, toutes les injures du sort : le beau Tallien devint « borgne. » {Notre dame de Thermidor : p. 463.)

(1) Lbnôtre: Vieilles maisonsi vieux papiers, t. I. p. 235.

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IvCtiôtre contredit cette version très nettement.

Dans un court article qu'il consacre à la vieillesse de Tallien(i)onlit:

« Au commencement de la Restauration, il (Tallien) « occupait l'hiver un modeste logement au n» 4 de la « rue Chabanais, mais dès les premiers beaux jours il « allait s'installer dans cette allée des Veuves où le « souvenir de Thérésia l'attirait invinciblement. Il « n'habitait plus, quoi qu'on l'ait dit, la chaumière, « la propriété ayant pris de la valeur, avait été mor- « celée. Il avait loué, dans un jardin maraîcher, une « petite maison à deux fenêtres de façade, beaucoup « plus voisine du Rond-Point. Il vivait là, seul avec « une servante, n'écrivant pas, ne lisant plus, se sou- « venant.

« On le rencontrait sous les ormes de l'avenue, mar* « chant à petits pas de goutteux, appuyé sur sa canne. « Il poussait jusqu'à la Seine, s'arrêtait là, contem- « plait l'ancienne Chaumière, transformée en une « guinguette qui, d'un vieil arbre survivant du jardin « de Thérésia, prenait renseigne : A f Acacia.l/exiàxoit « n'était fréquenté que par des rouliers oU des blanchis- « seuses, et personne ne savait quel était ce promeneur K si triste, ni ce qu41 regardait. »

Lenôtre ne dit pas quels sont les pièces et les témoignages qui lui suggèrent ce tableau; de plus, il fait là le

(1) G. Lenôtrb: Vieilles maisons^ vieux papiers ^ t. I, pp. 235-236.

portrait d'un homme aimant qui ressasse les souvenirs d'une passion profonde... tel n'est pas Talien, et cette méconnaissance de son vrai caractère porte à mettre en doute l'exactitude de l'évocation de I^enôtre, quelque séduisante qu'elle soit.

La comtesse de Caraman-Chimay déteste assurément le massacreur dont la honte lui ferme toutes les portes. Sa renommée hideuse, qui l'enveloppe et dont elle ne peut se débarrasser, suffirait à lui faire haïr le Septembriseur. Mais elle doit comprendre en 1808 que la mort de Tallien ne la délivrerait pas de son passé d'infamie et que la misère du terroriste, conseillère d% vindictes, est un danger pour son repos.

Dans la situation d'exilée, si cruelle pour sa vanîtoi qui lui est imposée par l'Empereur, par la famille ée son mari, et par un grand nombre de familles nobles, auxquelles le comte de Caraman n'ose la présenter, elle est forcée de redouter tout ce qui rappellerait sa vie privée, scandaleuse, de 1789 à 1800.

Si Tallien s'avisait de publier en 1808 un pamphlet comme celui qui parut contre elle au début de la Révolution sous le titre de Fragoletia, elle serait perdue...

Pourquoi Tallien, réduit à la dernière extrémité, r épargnerait-il? Elle connaît les sentiments de vanité et d'envie de son second mari; l'absence absolue de scrupules de l'homme des massacres de Septembre... elle peut donc trembler et dominer sa haine pour éviter une vengeance trop probable ^q faisant offrir à son

ex-mari, par une personne sûre, un abri et du pain.

L'abri est tout trouvé dans la Chaumière où sa condition nouvelle interdit à la comtesse de Caraman de jamais reparaître, et cette hypothèse n'est pas inconciliable avec une résidence de Tallien dans l'allée des Veuves comme celle qu'affirme Lenôtre, car s'il n'est plus dans la Chaumière en 1820, il a fort bien pu l'habiter douze ans auparavant, quand elle n'était pas encore remplacée par la guinguette décorée de l'enseigne : A V Acacia.

Néanmoins, les suppositions que nous 'faisons — bien qu'elles soient étayées par des déductions logiques rationnelles — s'appliquent spécialement à 1808, époque où Tallien vient d'être chassé d'Espagne et n'a certainement pas encore pu obtenir la pension dont il jouira jusqu'en 1816 comme ancien Consul du Gouvernement impérial.

C'est, en eiïet, au retour d'Espagne, lorsqu'il n'a rien, qu'il est très redoutable. Plus tard, pensionné du Gouvernement, aidé par quelques généreux personnages, comme nous l'exposerons, il sera bien moins dangereux pour M"^6 de Caraman-Chimay, et si elle désire allotir sa propriété de la Chaumière afin de la vendre par morceaux, elle ne se gênera point pour en expulser Tallien — en lui offrant peut-être, à titre de dédommagement, un autre logis plus modeste dans la même allée des Veuves, afin de ne pas changer ses habitudes ou contrarier ses goûts.

Kn compensation des transes que le retour du Septembriseur fait éprouver à M"^^ de Caraman- Chimay, une satisfaction lui est donnée en 1808 : elle est mère et, le 20 août, elle met au mondejoseph de Chimay (i).

Cette naissance (8® enfant) ne la dérange pas — elle a renoncé aux galanteries « effectives » — et la réjouit forcément parce qu'elle consolide son union avec le comte de Caraman-Chimay, à une époque où il n'a probablement pas encore pris son parti de l'éloignement dans lequel on tiendra toujours Thérésia.

Nous voulons croire que cette satisfaction de la mère ne fut pas sans profit pour l'enfant; qu'il y gagna des tendresses dont les autres, avant lui, n'avaient pas été gratinés, et que M"^^ de Caraman- Chimay- Cabarrus connut elle-même, par cette affection maternelle tardive, des sentiments plus élevés que ceux qui l'avaient agitée jusque-là.

En 1809, rien ne nous signale l'existence du ménage Caraman-Cabarrus.

(1) Ce premier fils eut trois enfants. L'aîné devint ministre des affaires étrangères en Belgique. Le second fut M^^ de Beaufremont-Bibesco.

I^es époux sont-ils en France?... Bn Espagne?... voyagent-ils?... on ne sait.

Ce qui n'est pas douteux, par contre, c'est Témoi causé à Thérésia par le divorce de Napoléon et de Joséphine.

On imaginerait volontiers qu'après cet événement considérable, l'ancienne amie de la belle Tallien étant devenue libre de ses actes va revoir la comtesse de Caraman. Il est pourtant presque certain que les deux reines du Directoire ne renouèrent point relation parce qu'aucim document, aucun propos ne le mentionne.

Après son divorce, l' ex- Impératrice Joséphine eut, par la générosité de Napoléon, une situation d'une telle importance que Thérésia n'aurait pu la revoir sans que ses visites eussent été remarquées. Quant aux motifs de ce fait, s'il est aisé de les imaginer, on ne saurait les préciser : le respect de la Souveraine déchue pour les inimitiés de l'Empereur ?. . . une rancune de M"^^ de Caraman qui ne pardonne pas à Joséphine d'avoir obéi à Napoléon en refusant dé la revoir?... et, qui sait? peutêtre la prétention d'une revanche de la princesse de Chimay tenant pour indigne d'elle de revoir l'ex- Impératrice écartée du trône impérial?... la vanité de Thérésia est si grande !

Dans tous les cas, elle est avide de recueillir des renseignements, des indications, des potins sur ce divorce si retentissant, et c'est peut-être ce qui l'amène en 1810 cnez Cambacérès où l'auteur des Mémoires d'une in-

connue la voit et constate les ravages du temps sur sa beauté.

« Je retrouvais là aussi M.^^ de Caraman, jadis la « belle M"^® Tallien, devenue épaisse, couperosée, « méconnaissable enfin, quoiqu'elle n'eût pas quarante « ans. La première punition des femmes galantes et la « plus sentie peut-être, c'est leur jeunesse flétrie, abré- « gée par le genre de vie qu'elles mènent, la jeunesse « précieuse à toutes, mais indispensable pour elles (i). »

Peu après cette apparition de la comtesse de Caraman chez Cambacérés (hiver de 1809-1810), le comte François Cabarrus meurt à Séville (le 27 avril 1810) (2).

Cinq semaines plus tard (le 5 juin), Thérésia donne naissance à im second Caraman : Michel-Gabriel- Alphonse-Ferdinand, prince de Chimay.

I^a vie de famille absorbe alors l' ex-beauté professionnelle à tel point qu'il n'est plus question d'elle nulle part. Est-elle à Paris, à Bruxelles? Mystère. On ne sait même pas où elle accouche, le 6 août 18 13, d'un

(1) Les Mémoires d'une inconnue, pp. 343-344.

(2) Il est alors en pleine faveur et l'on doit penser que sa fortune, déjà e'norme en 1785 — vingt ans auparavant — puisqu'il donnait alors près d'un million de dot à Thérésia, n'a pas diminué mais au contraire augmenté. Son bien ira donc en partie à sa veuve et en partie à Thérésia et son frère, Théodore Cabarrus, de Bordeaux, puisque son autre frère est mort dans les armées de la République.

A la fortune — immense nous dit Turquan — des Caraman-Chimay, va donc s'ajouter la succession de François Cabarrus. Il faut noter ces détails pour bien apprécier la parcimonie de la belle Tallien en matière de dons charitables.

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troisième enfant du comte de Caraman : Marie-Louise- Stanislas-Valérie-Thérésia, qui meurt cinq mois plus tard, le 14 janvier 1814. Cette fille est le dixième enfant de la belle Tallien, alors âgée de 41 ans.

Il est permis de supposer que la gloire de l'Empire, à son apogée en 1812, a écarté les Caraman- Cabarrus de la France. L'invasion ne les incite pas, en ce cas, à rentrer en 1813; mais en avril 1814, après l'abdication de l'Empereur, après la première Restauration, c'està-dire pendant la lieutenance générale du Royaume, exercée par le comte d'Artois pour Louis XVIII, ils revinrent peut-être à Paris.

Dans une lettre adressée à son père, Bouclier de Perthes conte une aventure qui paraît se rapporter à cette époque et qui montre combien la belle Tallien était encore un objet de curiosité pour la foule parisienne au commencement de la Restauration.

« Elle ne paraît jamais en public sans être le but de « tous les regards, et les Parisiens sont si indiscrets « dans leui curiosité que maintes fois, quand je lui « donnais le bras, j'ai été obligé de me tenir à quatre « pour ne pas malmener ceux qui venaient nous regar- « der sous le nez. Dans ces occasions, peut-être par « la grande habitude qu'elle en avait, elle conser- « vait merveilleusement son sang-froid, et lorsqu'au « mouvement convulsif de mon bras elle sentait com- « bien cette impolitesse m'indignait, elle me pressait « fortement pour me faire rester tranquille.

« Cependant, un jour je l'ai vue véritablement conte trariée. C'était à l'exposition du I^ouvre. Je traversais « les galeries lorsque je la rencontrai donnant le bras « à M. de Fontenay, son fils du premier mariage. A a l'autre bras elle avait M^^^ Tallien, notre cousine « actuelle, et celle-ci tenait par la main le petit de « Caraman. Elle avait donc là des enfants des trois « maris.

• Elle n'y avait probablement pas songé en entrant, « mais on y avait songé pour elle et les chucho- « tements l'en firent bientôt apercevoir. Aussitôt « qu'elle me vit, elle m'appela, quitta le bras de M. de « Fontenay et elle prit le mien. Nous fîmes un ou deux < tours et elle me pria de la reconduire à sa voiture. >

I^'incident du salon de peinture conté par Boucher de Pertbes a plus d'importance qu'une simple anecdote, parce qu'il marque une étape importante de la vie de Thérésia.

Jusque-là nous avons vu la belle Tallien subissant la maternité comme une conséquence accidentelle de l'amour qu'elle ne sait ou ne peut éviter. Avec Ouvrard elle paraît avoir exploité sa fécondité pour s'attacher mieux le financier, mais loin de se parer de ses enfants, elle les écarte, on ne les voit point autour de sa beauté, sauf une fois par hasard lorsqu'elle reçoit des étrangères curieuses dont l'indiscrétion et les dispositions irrespectueuses pourront être contenues par la présence de la petite Rose Thermidor. La visite de Reinhardt,

tA BICLI.S TAIXlB^r 391

dont nous avons donné un. résumé, la montre dans ce cas.

Tant qu'elle est « fille d'amour)), la belle Tallien éloigne ses enfants. Ils la vieilliraient et tempéreraient les désirs dont elle se joue et qu'elle exploite.

En les étalant au contraire, au Salon de 1814, en se montrant avec son petit garçon Joseph de Caraman- Chimay, âgé de six ans, sa fille Joséphine (Thermidor), âgée de 19 ans et son premier fils Antoine, âgé de 25 ans, brillant officier qui lui prête son bras, elle affirme hautement qu'elle ne veut plus se donner à personne. Il y a dans ce fait la plus éclatante répudiation d'un passé malheureusement ineffaçable et la preuve absolue d'une aspiration à un avenir diamétralement opposé.

Ceci, néanmoins, n'implique pas qu'elle a renoncé à plaire, à faire des conquêtes, à briller... ce serait trop exiger d'une femme condamnée à séduire par sa trop grande beauté et dont la vanité — conséquence de ses séductions — confine à la folie. La vieillesse et la mort sont les seules libératrices qui l'affranchiront de ses charmes et de son égotisme.

La visite au Salon de 18 14 est donc l'acte le plus louable de sa vie, mais il se retourna contre elle précisément parce qu'il était trop opposé à son passé.

Au lieu de comprendre que la belle Tallien rejetait la gaze pailletée de l'hétaïre pour se draper dans les voiles opaques de l'épouse, on crut que la cynique « sans chemise » du Directoire proclamait le scandale de sa

vie licencieuse, depuis son pseudo-marquisat de Fontenay jusqu'à la principauté de Chimay, sans en excepter la boue sanglante de la Révolution personnifiée par sa fille Therminor.

Compris ainsi — et le récit de Boucher de Perthes ne laisse pas de doutes à l'égard de cette fâcheuse interprétation — l'étalage des enfants de Thérésia devenait une insolente provocation à laquelle la foule devait répondre par de cruels quolibets.

Tout d'abord, habituée, nous dit Boucher de Perthes, à la curiosité brutale des foules, la comtesse de Caraman reste imperturbable. Elle fend la presse avec une superbe tranquillité, s' applaudissant même du succès et de l'effet si marqué de sa « mise en scène », son but est atteint. Quant aux physionomies stupéfaites des gens, quant au bourdonnement qui l'environne, qu'est cela ! On s'écrase, on fait barrière devant elle, on l'escorte, on accourt des salles contiguës, c'est une révolution qui l'environne... Elle sourit, elle en a vu bien d'autres à Bordeaux, aux Champs-Elysées, aux Tuileries, au Luxembourg.

Mais quelques mots l'ont pourtant frappée... une interrogation, un lazzi, une insulte peut-être, la surprend comme im grand coup de cravache en plein visage...

Ne serait-ce pas : La collection rCest pas complète, il y manque les bâtards de Barras et d'Ouvrard?...

Alors la malheureuse, éperdue, se sent prise de ver-

XA be;li.B TAI.I.IEN '393

tige. Boucher de Perthes apparaît, elle rappelle, quitte ses enfants, s'accroche à son hras comme on se cramponne à n'importe quoi lorsqu'on se noie, et s'enfuit de l'exposition de peinture avec le jeune homme en retenant les larmes de honte et de rage qui la suffoquent.

t/A MORT DU PREMIER FILS DE ThÊrÊSIA. — NAISSANCE DE SON DERNIER ENFANT. MARIAGE DE ROSE-ThER-

midor avec Félix de Narbonne Pelet. Tallien

REÇU PAR LE COMTE DE CarAMAN, RUE DE Bab YLONE. 394-398. — lyA FAUSSE MISÈRE DES DERNIÈRES ANNÉES DE TalLIEN. lyES SECOURS ET PENSIONS

qu'il reçoit. Sa mort dens l'allée des Veuves. 398-406. — La comtesse de Caraman mise a l'index

DU FAUBOURG SaiNT-GERMAIN. lyA MORT DU CHE- VALIER DE FoNTENAY. Le mariage religieux de Thérésia. Elle prend le titre de princesse. Le mot de Tallien. 406-408. Thérésia en Belgique. Ses réceptions a Bruxelles et a Chimay. Le véritable caractère de la princesse se DÉVOILE. Les vains efforts pour pénétrer a la Cour des Pays-Bas. Les démarches réitérées auprès du prince d'Orange. 408-419. — Les

LETTRES DE LA PRINCESSE DE ChiMAY. 419-444. La FIN DE LA PRINCESSE DE ChIMAY 444-447.

Si l'an 1814 est assez morne pour Thérésia, l'année suivante, en revanche, est remplie d'événements émou-

tA B^U^n TAUJEîi 395

vants. Son premier fils, Antoine-François- Julîen-Théodore-Denis-Ignace de Fontenay, meurt le lo février 1815, dans l'Hôtel de Fontenay, 45, rue Saint-I^ouis-enllle, à Tâge de 26 ans.

C'était un grand et beau jeune homme, lieutenantcolonel au régiment du Royal-dragon, déjà officier de la Légion d'honneur, et l'on sait qu'alors cette distinction ne se prodiguait point. Thérésia aurait eu le droit d'être fière de cet enfant-là. Sa promenade avec lui, l'année précédente, au Salon de peinture, indique un sentiment de ce genre. Il faut donc penser qu'elle le pleura?... Surtout si le scandale de l'Exposition, très sobrement rapporté par Boucher de Perthes, eut la moindre influence sur la maladie qui entraîna cette fin prématurée.

Neuf jours plus tard, la comtesse de Caraman- Cabarrus met au monde un quatrième enfant de son mari : Marie-Louise- Auguste-Thérésia-Valentine de Chimay, née le 19 février 1815, à Paris.

C'est cette fille — onzième et dernier enfant de la belle Tallien — qui notera plus tard les souvenirs de sa mère, à Chimay, et qui épousera Jean Georges- Charles -Frédéric, comte, ou marquis, du Hallay- Coétquen, capitaine de cavalerie.

A la fin du mois suivant (20 mars), la brusque réapparition de Napoléon coupe, par cent jours de luttes suprêmes, la Restauration de la monarchie pour aboutir au désastre de Waterloo (18 juin) et à la chute défini-

390 REINE DU DIRECTOIRB

tive du premier Empire, le 22 juin 1815. Au milieu de cet ouragan, Thérésia marie tranqtdllement sa première fille au fils de la comtesse de Pelet (i).

On n'a pas la date de ce mariage mais on sait qu'il est antérieur au 24 avril puisque ce jour-là Boucher de Perthes écrit à son père : « Notre cousin, Félix de Nar- « bonne de Pelet, vient d'épouser M^^^ Thermidor « Tallien, aujourd'hui Joséphine, dont la mère est actuel- « lement princesse de Chimay par son mariage avec « M. de Caraman ».

Ce magnifique mariage est encore vm. jeu de l'amour et du hasard, car il s'est fait contre le gré de la famille de Narbonne Pelet.

Thermidor était fort belle, et Félix de Narbonne, comme Caraman, passa sur toutes les oppositions pour la posséder.

Boucher de Perthes, grand admirateur de la beauté de Thérésia, ajoute :

(( Mn^e de Chimay est toujours belle (42 ans) et par- « faitement bonne.

« Je la voyais souvent chez notre cousine de Pelet, « et c'est là que FéHx a rencontré sa fille qui est fort « belle aussi, sans égaler sa mère. Félix en était très

(1) Suivant Petrus Durel, en 1815, Thérésia aurait fait un court séjour au château de Ménars, propriété des Chimay, près de Blois. Mais l'auteur de Madame Tallien ne donne pas la date exacte de ce voyage, ni l'indication des documents qui lui permettent de l'affirmer.

« éprîs, mais M°^® de Pelet, alliée à toute la fine fleur « du faubourg Saint-Germain, voulait bien faire sa « société de M^i^ Tallien, mais non sa belle-fille. Aussi « manqua-t-elle de tomber à la renverse au premier « mot qu'on lui en dit ».

« Félix, qui a été officier dans je ne sais quel régi- « ment, est en disponibilité, avec cela, pas grand' chose, « et Mlle Tallien, rien du tout.

« I^e fait est que l' ex- dictateur de la Gironde et le « vainqueur de Robespierre était à peu près à l'aumône « quand arriva la Restauration, et, chose inexplicable, « Louis XVIII, aussitôt après sa rentrée, lui fit une « pension de six mille francs sur sa cassette.

« C'était sur cette pension que M. Tallien dotait sa « fille de mille écus par année, mais le Roi parti, adieu « la pension et, par contre-coup la dot.

« Le mariage vient d'avoir lieu. La noce a été célébrée « presque à huis clos, ce qui n'a pas empêché qu'il s'y « passât une assez drôle de chose. Il fallait bien que, <c comme père, M. Tallien fût présent, il s'est donc « trouvé face à face avec son ex-femme. La cérémonie « terminée, M.^^ de Chimay lui a proposé de le recon- « duire chez lui, allée des Veuves. Il a accepté et a, près « d'elle, pris place dans sa voiture.

« Arrivée devant l'Hôtel de Caraman, M°^® de Chi- « may, qui ne voulut pas aller jusqu'aux Champs- (( Elysées, fit arrêter sa berline et allait descendre lors- < que la portière s'ouvrit. M. de Chimay, qui rentrait

398 RKTNK DU DIRKCTOIRS

« dans ce moment, s'avança pour offrir la main à sa « femme, ce fut celle de M. Tallien qu'il rencontra. Iva « situation était difficile, néanmoins il fit contre ma«- « vaise fortune bon cœur, et croyant que M. Tallien (( voulait accompagner sa fille jusqu'au bout, il l'en- « gagea à rentrer.

« M. Tallien, soit qu'il fut troublé lui-même, soit (( qu'il ne crut pas devoir répondre par un refus à une « politesse, accepta.

(( Une collation était servie, mais vous jugez si le « repas fut gai et si les yeux quittèrent souvent les « assiettes. La princesse était la moins embarrassée « et sut encore faire noblement les honneurs de sa « table, car elle a non seulement la beauté, mais le « port, l'organe et les manières d'une reine. »

Sans nous arrêter à cet enthousiasme dy jeune Boucher de Perthes pour Thérésia — car il ne prouve qu'une chose, c'est que la comtesse de Caraman sut bien l'enjôler — examinons ce qu'il nous dit de Tallien; ses indications, au moment où la vie du terroriste devient un mystère, sont précieuses.

lyorsque Tallien chassé d'Espagne par l'insurrection populaire en 1808 arrive à Paris, on conçoit qu'il peut être sans ressources, parce qu'il a été dépouillé de ce qu'il possédait.

I^a retraite de Consul à laquelle il prétendait, et que le gouvernement impérial lui accorda, ne fut peutêtre pas ordonnancée avec rapidité. En démarches.

tA IBIÈIXB TAtWÊN 399

en sollicitations, en formalités administratives, des mois se dépensent aisément. Nous avons supposé qu'il attendit cette retraite dix ou douze mois au maximum, et que pendant la durée de cette attente, la comtesse de Caraman, redoutant les révélations qu'il aurait pu faire sur son compte, si elle ne l'avait pas secouru, lui vint en aide.

Mais dès que la retraite sollicitée fut ordonnancée et régulièrement soldée, l' ex-Consul fut à l'abri du besoin.

Si ce traitement fut supprimé en 1816 (i), en 1815 Tallien le touchait donc encore et à fortiori en 1814.

Mais, Boucher de Perthes nous dit qu'il était à peu près à l'aumône quand arriva la Restauration (12 avril 1815).

Pour concilier ces deux assertions également vraisemblables il faut supposer que le Gouvernement provisoire, institué le i®' avril 1814, eut pour effet de suspendre, dans le courant de sa courte durée, le règlement de la pension du terroriste. Cela n'est pas impossible mais c'est peu probable. L'administration n'a jamais de brusques initiatives d'économies de ce genre, surtout en matière de retraites.

Par contre, Tallien était homme à crier au secours avant d'être frappé.

Si ses infirmités lui interdisaient la boisson et les

(i) La citoyenne Tallien^ p. 299.

filles, on lui connaît un troisième vice fort dispenîeux : il était joueur et cherchait peut-être dans les fortes émotions du jeu l'oubli de ses rêves de grandeur, si cruellement irréalisés.

Quoi qu'il en soit, dès avril 1814 il crie misère... et Louis XVTII, nous dit Boucher de Perthes, lui fait une pension de six mille francs sur sa cassette !

De la part du Souverain, cette royale aumône est poHtique autant que spirituelle... mais comment qualifier celui qui la mendie lorsqu'il fut l'un des principaux assassins de Louis XVI !

Jusqu'à la limite de son existence, Tallien reste l'être abject qu'il fut dès son adolescence.

Kn 1815, il vote l'acte additionnel, puis, s'en excuse auprès de Louis XVIII en invoquant ses infirmités, dont il trace un tableau qui rappelle les artifices de a la cour des miracles ».

Ch, Nauroy dans Le Curieux a reproduit les lettres adressées à Louis XVIII et au Duc Decazes dans lesquelles le régicide supplie avec une bassesse de valet battu, S. M. et le Ministre de la police.

Comment aurait-il refusé un abri et une pension de la comtesse de Caraman, lorsqu'il acceptait en même temps des pensions ou des secours de tous ceux qu'il apitoyait sans relâche?

De 1815 à 1820, il reçoit du Roi, du Duc Decazes (i),

(1) Le chancelier Pasquier en ses Mémoires, t. I, p. 115, constate qu'une demande de secours de Tallien porte ea

Musée Carnavalet

Madame TALLIEN, pointe sèche par GérarJ

tA BÊI.I.E TAtUKN 401

de I^acretelle (i), du chancelier Pasquier (2), et le fils de Joséphine, Eugène de Beauharnais, ex-vice Roi d'Italie, lui fait en outre une pension !

Or, puisque Tallien recevait de toutes parts, puisqu'il n'accumulait pas les écus pour les admirer, puisqu'il, n'a rien laissé en mourant, puisqu'il paraissait toujours dans le dénuement, il faut bien supposer qu'il jouait... et s'en cachait.

En 1815, il est bien près de porter sa vilaine âme dans un autre monde. Les événements de la vie de Thérésia l'ayant ramené dans cette ébauche, suivons-le jusqu'à sa fin par une anticipation exceptionnelle sur la suite chronologique des faits, c'est une courte digression qui nous débarrassera définitivement d'tm trop répugnant personnage.

Sur la fin prétendue miséreuse de Tainen, sur ses ventes de livres, sur l'achat de la dernière collection de son journal, VAmi des citoyens, par le chancelier Pasquier, le rencontrant sur les quais à la recherche d'un bouquiniste généreux, les biographes ont brodé,

marge, qu'à la date du 18 mai 1818, une somme de mille francs lui fut adressée par mandat.

(1) Ch. Lacretelle pour l'obliger lui a acheté sa bibliothèque.

(2) Pasquier accepta de Tallien le don d'une collection de l'Ami des citoyens pour avoir le droit de lui faire un cadeau d'une valeur bien plus grande, et sollicita auprès du Roi qui se rendit sans difficulté à son désir. On 9. vu par des citations précédentes que Pasquier croyait avoir une dette de reconnaissance envers Tallien, depuis le 9 thermidor an II, et qu'il ne l'oubliait pas tout, eu méprisant le Septembriseur,

402 JRE^NÇ DU DIRECTOIRE

en les dialoguant, des histoires charriantes, maïs en contradiction trop choquante avec le caractère et les actes du terroriste.

Enfin, lycnôtre, dans sa brève esquisse de I^« viàllçsse de Tallien (i), montre l'ex-Cqpypiftionnel terminant ses jours dans l'allée des Veuves en regrettant pendant plusieurs années ses gloires et ses richesses éphémères.

En revanche, il donne sur son dernier logis, situé vis-à-vis de la guinguette A V Acacia, des détails privés puisés dans un inventaire officiel, et Ton est heureux de les pouvoir citer en rendant grâce à ses subtiles investigations.

« Il avait groupé quelques reliques du passé : son « lit était drapé de grands rideaux de taffetas jaune, (c des rideaux semblables pendaient aux fenêtres; sur « yifm commode d'acajou, il gardait une pendule qui « avait sonnjÊ les heures heureuses, u;ie autre pendule, « SQtis un globe de verre, était sur la cheminée, entre « deux vases de porcelaine à filets dorés.

« I^e court inventaire, dressé en 1820 par le juge de « paix du jer arrondissement, mentionne en outre « quelques gravures ou tableaux encadrés, une table « d t trictrac, une table de bouillotte et, « une armoire « formant bibliothèque, avec quelques volumes. »

Ainsi tout Je ipqnde est d'accord pour présenter le

(1) Vieilles Maisons, pieux papiers^ t. 1.

terroriste traînant ses dernières années dans un isolement complet.

Rien ne contredit cela. Cette fin de paria est aussi celle de plus d'un autre Conventionnel et trouve sa raison d'être dans la Révolution elle-même. Ces produits honteux d'une convulsion sociale honteuse pour l'Histoire de la France, ne sont plus avouables dès que la convulsion qui les fit naître est terminée.

S'ils peuvent être l'objet de quelques rares pitiés, ils excluent la sympathie. Mais des criminels, intéressés à s'autoriser de leurs exemples, pourront essaj^er de justifier et réhabiliter leur mémoire en faussant l'histoire et c'est pourquoi — puisque cela s'est vu • — il importe de vulgariser la connaissance des documents indiscutables qui démontrent leur infamie.

Tallien, dit I^enôtre, mourut le 16 novembre 1820, â six heures du matin, sans autre assistance que celle de sa vieille servante, Rosalie Martineau (î).

« Thermidor, dont le mari était alors secrétaire génétt rai de la préfecture de l'Orne, ne se présenta à la « maison de l'allée des Veuves que douze jours plus « tard, pour recueillir, comme seule ayant droit, le « petit mobilier de son père.

(( lyC Journal des Débats se chargea de faire pour le « défunt le mea culpa. On y lisait, le 17 novembre :

« M-, Tallien est mort ce matin à Paris. Nous ne rap-

(1) Archives du grefte de la mairie du VIII' arrondissement de Paris.

« pelletons qu'il fut membre de la Convention que « pour rappeler en même temps Tépoque heureusement « célèbre du 9 thermidor... I^e service immense qu'il « rendit alors à son pays obtiendra grâce pour un vote « qu'il a expié, d'ailleurs, par vingt-six années de « regrets... M. Tallien est mort pauvre, nous pouvons ((■ assurer que dans ses dernières années il eût été réduit « à la détresse la plus absolue sans les secours qu'ime « Auguste Bienfaisance lui accordait.

« Ses obsèques auront lieu vendredi prochain, dans « l'église Saint-Pierre-de-Chaillot. »

Si l'on fait un retour sur le passé de cet homme qui fut l'une des plus ignobles créatures de la Révolution, si l'on se remémore, les massacres hideux du 10 août et de septembre 1792, les tueries de la Vendée, le martyrologe de la famille royale, les hétacombes de la Gironde, les assassinats de Vannes et d'Auray, les déportations non moins criminelles mais plus lâches, du Directoire, si l'on ajoute à tous ces crimes, dont il fut auteur ou complice, ses trahisons personnelles du régime républicain et ses vols énormes, qui réduisirent tant de familles à la misère et à la mort, on est obligé de penser que les vingt -six années de regrets (?) invoquées par le Journal des Débats en sa faveur ne sont rien, ne constituent pas une expiation, et qu'il est révoltant de voir ce misérable mourir en paix dans son lit, a 53 ans.

Pour qu'il ait eu 26 années de regrets, il faudrait d'ailleurs qu'il se soit repenti de ses crimes dès 1794. '^^

nous savons qu*il n'en est rien. Mais la note nécrologique du Journal des Débats, certainement inspirée, ou même rédigée, par un personnage de l'entourage du Roi, veut, sans aucun doute, préciser par cette date quelque chose de plus que la réactioei thermidorienne : le moment oà Tallien, à la fin de 1794, entre en relations avec le parti des princes en vue d'une restauration monarchique. Voilà, en effet, le seul regret effectif manifesté par ce misérable — si toutefois l'on peut déguiser sous un euphémisme d'une telle bienveillance ses tentatives de trahison.

ly'esprit politique de cette note nécrologique est du reste bien préférable à une cruelle expiation corporelle. Aucun supplice, aucune torture, fut-eUe inimaginable comme celles des Chinois, n'eût été une expiation proportionnée aux souffrances des milliers de victimes faites par le terroriste. I^es punitions physiques des criminels, leur mort même, sont actes dits de Justice qui n'ont d'excuse que dans l'intention d'intimider leurs imitateurs éventuels.

Mieux que le bourreau qui rompait un à un les membres de certains condamnés sur la roue en place de Grève, la note officielle exécute Tallien en le montrant assassin de Robespierre, parricide de la Révolution et de la République, mendiant son pain aux parents de ses victimes... et recevant les prières de l'Eglise à Saint-Pierre-de-Chaillot. "

Avec Cambacérès gorgé de biens et d'honneurs, qui

finît dans tifl sombre retour à la bigoterie la plus rampante, cela fait un pendant plus éloquent qu'une vengeance matérielle, indigne de conducteurs de l'humanité.

La deuxième Restauration succédant aux Cent derniers jours de l'Empire, Thérésia fait une nouvelle tentative de rentrée dans le monde, en ouvrant ses salons de la rue de Babylone.

On appelle Hôtel de Chîmay, cette résidence parisienne, sans parvenir à faire oublier qu'elle est due aux libéralités d'Ouvrard.

Comment la comtesse de Càtamah ne comprend-elle pas que cette « petite maison », gagnée par la belle Tallien, devrait lui être désormais non moins étrangère que l'allée des Veuves? l'inconscience de Thérésia lui fait commettre, jusqu'à son dernier, joiir des fautes de tact inimaginables.

Force curieux sans importance répondent aux appels des Caraman-Cabarrus, mais l'aristocratie, qui se faspecte, s'abstient de paraître dans les salons de la rue de Babylone, chez Tex-Mi^e Tallien... et Thérésia persiste à ne pas comprendre. '

Elle imagine que la réaction religieuse de la Restauration est seule cause de la réserve des amis de son mari. On signale à ce piropos qu'elle aurait fait alors d'inutiles

tA BBI.I.B TAl.I,iBN 407

démarches auprès du Saint-Siège pour obtenir l'annulation de son mariage avec Devin de Fontenay, mais sans donner de références sur ce point (i)i

En revanche, il faut citer un passage des Mémoire* d'une inconnue qui attribue à sa mauvaise réputation seule, Tèxil dans lequel la bonne compagnie tenait Thérésià.

« A propos de jolies fenltnéS, vôici un mot bien naïf « d'une qui jouait tm rôle alors, qui a visé à la célébrité, « et n'eu a, comme il arrive le plus souvent, gardé (( qu'une bien fâcheuse, M^^ Tallien ; ce mot fut dit à « cette pauvre Pauline du Chambge, une de nos Cama- « rades d'enfance, qui fit la sottise de se lier avec elle « et qu'il fallut renoncer à voir. Bile la blâmait de « mettre un corset et eti nombrait lès inconvénients, « assurant que ce n'est pas quand une femme est « tevêtue qu'il lui importe d'être belle (2) ».

M"^® de Caraman-Cabarrus ne se tendait pas compte que les Césars, les Grands Sduveirains, firent seuls, et par exceptibil, plier l'Eglise pour des fantaisies ou des intérêts de ce geilre.

Mais la iiiort vint à son aide éti terminant à cette époque la carrière peu vitile du fiseudb-marquis de Fontenay. Elle eut donc la satisfaction de procéder sans retard à la consécration religieuse de son matiage

(i) La citoyenne Tallien, p, 312.

(2) Les Mémoires d'une inconnue, pp. 113-114,

408 BEINE DU DTRIÎCTOIRB

civil avec François- Joseph de Caraman — puis la nouvelle déception de voir que les sacrements joints au^ actes légaux ne masquaient pas encore assez la belle Tallien.

Villenave, dans le supplément de la Biographie Michaud (i), dit qu'un ami répondant à ses questions et flattant son ardent désir, lui conseilla de prendre sans timidité le titre de princesse de Chimay qu'elle n'osait encore arborer.

Cet unique avis suffit pour déterminer Thérésia.

Hélas ! l'étalage de la principauté n'eut pas plus d'effet que le mariage religieux, et l'insuccès de ce dernier avatar amène l'auteur de La citoyenne Tallien à citer le mot si cinglant du terroriste auquel on annonçait la prise de qualité de son ex- « Notre-Dame de Thermidor » :

« Bile aura beau se faire appeler princesse de chi* « mère, elle sera toujours M^^^ Tallien. »

Fût-elle apocryphe, cette répartie resterait savoureuse. Mais pourquoi ne serait-elle pas véridique? Nul mieux que le Septembriseur n'était capable, en 1815, de dire que Chimay n'effacerait pas Tallien, puis de muer Chimay en chimère, car la situation commandait en quelque sorte l'amertume de cet « à peu près ».

Si le mot fut postérieur à TaUien, dans tous les cas la chose s'imposait sans cesse à l'esprit de Thérésia.

LA bî:i.i.ïj tali.iï^n' 409

II lui était impossible de ne pas voir qu'elle poursuivait un chimérique espoir en rêvant de faire oublier, par un simple changement d'état civil, les quinze années d'indignité, de vilenie, de faux dévouement, de cynisme ridicule et de honte inconsciente, dont elle avait taché l'histoire de la France.

Après cette année 181 5, si chargée d'événements, nous tombons en quelque sorte dans la nuit du mystère, n'ayant plus que des aperçus très succincts et très vagues, empruntés aux souvenirs et aux notes des enfants de la princesse de Chimay.

Vingt ans — le dernier tiers de son existence — • Thérésia reste enfermé dans le cercle étroit d'un petit groupe d'amis et de parents qui n'ont jugé ni intéressant ni de quelque utilité, de dévoiler ce qu'ils ont su de sa vie privée.

Est-elle fidèle à son mari? Qu'importe! sa mauvaise conduite n'aurait rien d'historique, rien d'instructif. Le comte de Caraman seul en était juge. Puisqu'on n'en sait rien, et puisqu'il ne s'en est jamais plaint, nul n'a rien à dire. Mais on peut tenir presque pour certain que la princesse de Chimay- Cabarrus fut sage, parce qu'elle n'avait aucun motif pour tromper son mari.

Ses ardeurs sensuelles devaient être calmées, et si . la coquetterie persista encore chez elle pendant quel-

ques années, ce fut assurément pair vanité, sans aucune arrière-pensée d'inconduite.

Sa réputation européenne de beauté l'oblige à paraître belle jusqu'à la dernière extrémité, et l'eKcuse des efforts qu'elle fera pour briller. C'est, en outre, une satisfaction qu'elle doit àu comte de Caraman.

En la suspectant pour cette coquetterie, ©n ferait donc fausse route.

N'ayant jamais aimé, ce n'est pas k l'âge où le cœur se resserre, où l'égoïsme s'accuse le plus chez les êtres égoïstes, qu'elle est exposée à aimer.

Enfin l'indéracinable espérance qu'elle garde jusqu'en ses dernières années, de forcer les portes qu'on lui ferme, suffit à elle seule pour garantir sa vertu.

lie faubourg Saint-Germain s'obstinant à ne pas la tecevoir, elle tourne ses regards vers la cour des Pays- Bas^ où le prince de Chimay va devenir titulaire des fonctions de Chambellan auprès du Roi.

Tantôt à Bruxelles, tantôt à Chimay, nous la verrons intriguer pour se faire des avocats, des défenseurs, des appuis auprès des Souverains de sa nouvelle patrie.

Si sa funeste vanité n'oblitérait pas sa raison, elle pourrait être heureuse, ayant tout ce qui favorise le bonheur.

Son mari l'aime. Elle est richissime. En son domaine de Chimay, pendant la belle saison, les visiteurs vont abonder pour faire leur cour au chambellan de S. M. le Roi Guillaume, en allant saluer la princesse.

tA BBI.I.B TAI,I,IEN 4II

ly'hîver, à Bruxelles, même affluence emplira ses salons. Si nous avons douté des relations qu'elle prétendait avoir, avant le Consulat, avec un certain nombre de personnages historiques, nous n'avons plus les mêmes raisons de soupçons à l'égard de ceux qu'on présente comme des amis reçus par elle en Belgique.

lye prince de Chimay, chambellan du Roi, membre de la première Chambre des états généraux, est un personnage officiel, chez lequel tout le monde peut se rendre... et, d^autre part, la société de la princesse est composée en grande partie d'artistes, esprits indépendants, enfants gâtés auxquels le monde permet les libertés qu'il se refuse à lui-même.

« Notre-Dame de Chimay » compte parmi ses hôtes Auber, Cherubini, Rode, Osborne, Baillot, compositeurs ou violonistes avec lesquels le prince de Chimay dissertesurlamusiqiie,ens'honorantcourtoisement'd' avoir été leur confrère, lorsque la tourmente révolutionnaire l'obligeait 4 vivre à Hambourg du prix des leçons de violon qu'on lui demandait.

Nepomucéne lycmercier et la Malibtaû sont encore parmi les personnes célèbres citées auxquelles il faut ajouter la comtesse de Marlin friande de parler espagnol avec la comtesse de Cabarrus. ( ?)

Isabey représente la peinture dans cette pléiade d'artistes, et celui-ci a marqué son passage dans le cerclé des Chimay par une miniature qui représente

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la princesse et que nous reproduisons dans ce volume, grâce à l'obligeance de la maison Manzi-Joyant et O® qui la possède et nous a permis cette reproduction avec une bonne grâce dont le charme augmente notre extrême gratitude.

I^a princesse de Chimay — prodiguons-lui ce titre qui chatouillait si délicieusement ses oreilles menues, — se souvenait d'avoir été simili-muse de tous les arts, en dépit de sa grandesse, pour peinturlurer sous les conseils pleins d'indulgence du Maître, et pour effleurer d'autres jeux artistiques.

Elle ne jouait plus de la harpe, ni de la guitare, ni de la mandoline, ses jolies mains, beauté persistante, n'erraient plus sur le clavier d'ivoire; elle avait la sagesse de ne pas s'exposer à des comparaisons trop fatales avec des maestros comme ceux qu'elle recevait, mais elle se rattrapait sur la déclamation, et particulièrement sur la comédie où elle montrait des mérites.

Un petit théâtre organisé à Chimay lui permettait de prendre des rôles dans des représentations qu'elle montait et où elle révéla, sans le vouloir, à une de ses admiratrices, qu'elle était vraiment née comédienne plus que marquise, révolutionnaire, hétaire de haut vol ou princesse.

On cite,à propos de ces représentations d'art dramatique, l'opinion d'u'ie femme du monde qui l'a bien connue (Thérésia), à Chimay, et qui a laissé d'elle ce

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