‹ Reine du directoire: la belle TallienChapitre 39 sur 48 · I.A BELLES TAI,I,IEN 4Î · texte numérisé non relu

I.A BELLES TAI,I,IEN 4Î

portrait pour faire pendant à celui peint par Géraid (i).

« M.^^ de Chimay connaissait le charme du long regard a et l'irrésistible pouvoir d'un sourire. Bile était excel- « tente mime, elle savait à fond l'art de donner à son « visage telle expression, mais le talent avait plus de (( part que la nature à sa mobilité extrême. Son regard (c n'était pas naturellement empreint de bonté, son « sourire n'était pas naturellement aimable. (Garât « aurait dit qu'on y trouvait de la facture, Talma « aurait dit qu'on y trouvait de la pose.) Son œil espa- « gnol, noir et vif, ne se montrait pas toujours bience veillant quand on l'étudiait sans qu'il vous vit. Ses « lèvres, légèrement sardoniques malgré leurs plis « voluptueux, formaient une bouche un peu dédai- « gneuse, cette bouche si belle aurait pu appartenir « aussi bien à la Furie qu'à l'odalisque, à l'Euménide « qu'à la Volupté. »

« J'ai passé bien deâ heures tête à tête avec la prin- « cesse de Chimay, le soir, chez elle ou chez moi, à « l'écouter me raconter des fragments de sa vie. Elle « racontait avec âme et avec esprit. C'était mieux que « la lecture bien faite du plus beau roman. EUe joignait « la poésie du regard et du geste, le drame de la voix « et des larmes, au drame et à la poésie d'un récit plein n d'intérêt, plein de situations attachantes, d'incidents « bizarres ou terribles. Je buvais ses longues narrations

(1) Notre-Dame de Thermidor»

t( avec toute l'avidité d'une âme neuve et tendre. Je « voyais bien qu'elle avait beaucoup aimé, beaucoup « souffert et je ne m'expliquais pas la sévérité du monde « pour l'héroïne politique. »

Sans égard pour la beauté de la femme, nous avons flétri ce qu'il y a de flétrjssable dans la belle Tallien, avec une rigueur qui nous était inspirée par sa coupable participation aux actes honteux pu criminels de la Révolution, mais nous n'avons jamais rien dit d'aussi dur contre elle que cette analyse subtile.

Que dit, en effet, entre les lignes, ce portrait? « M.^^ de « Chimay possède à fond la science de séduction de la « courtisane. Elle joue merveilleusement la comédie de « l'amour, mais ce n'est pas une femme aimante, sa a bonté est feinte, elle est sans bienveillance. Tout en a elle est appris : c'est une poseuse. A la dérobée ses « regards sont méchants. Elle est jalouse, suffisante, « aussi capable de haine féroce que de servilité, de rage a que de luxure.

« Elle ment avec une perfection rare quand il s' agit de tt tracer son propre panégyrique. C'est une femme à « l'égard de laquelle on ne saurait avoir assez de tt défiance ».

Voilà brutalement, mais exactement précisé, ce que dit « la femme du monde qui a bien connu la princesse de Chimay ».

Or, il faut reconnaître que la rigueur de ce jugement n'est pas exagérée puisque la princesse de Chimay

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garde pour seul objectif, jusqu'à sa mort, d'être reçue à la cour des Pays-Bas.

La résistance inflexible qu'on lui oppose ne l'amène point à un acte de contrition. KUe ne se dit pas un instant qu'elle a peut-être mérité cette mi§e à l'index et que, pour le repos de son mari, pour la dignité de ses enfants, pour sa propre dignité elle doit renoncer à poursuivre cette satisfaction de vai^ité, source d'échecs ajoutant à sa confusion.

Non : tenace, opiniâtre, er^têtée, elle se répète ç].u'qn est injuste, que des ennemis, des jaloux la» persécutent et qu'elle finira par triompher de ces cabales... puisqu'elle persiste à prétendre forcer les portes — sans voir que son ambition, sa vanité folle, indomptable contribuent à maintenir l'exclusion dont elle est frappée.

Est-ce faire acte d'amour et de bonté que de n^ettre cette vanité personnelle au-dessus de tout?

Son mari, qui l'aime, ses enfants souffrent forcément du tpurpient qiii la ronge et qiii lui dpnfie cette maladie de foie dont elle mourra prématurément, car elle est bâtie ppur devenir nonagénaire.

Vis-à-vis des étrangers, elle feint une douceur, une résignation, un pardon de l'offense qu'elle dément avec une maladresse visible eji se cramponnant à la moindre chance qui se présente de tenter de nouvelles démarches auprès du Roi Guillaume. Nous en donnerons plus loin un exemple.

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Or, cette comédie de douceur, de bonté, cette feinte de résignation, prouvent par le déguisement même de ses sentiments en public, qu'elle n'a pas la même réserve lorsque son mari et ses enfants sont ses seuls témoins. Devant eux, elle ne dissimule assurément point son vrai caractère, son chagrin, ses irritations, et cela ne rend pas son commerce agréable.

Comment cette femme, qui n'est pas aimante, que l'égotisme et l'égoïsme dominent si complètement, et qui est sotte, ne ferait-elle pas à la fin, un grief à son mari de la faveur royale dont il jouit et qu'il ne parvient pas à lui faire partager?

C'est une conséquence trop invariable des situations fausses de ce genre pour qu'il soit permis de croire que le prince de Chimay en fut exceptionnellement exempt.

I/Cs troubles intimes du ménage de Chimay sont d'ailleurs plus que démontrés par les échos multipliés qui en parviennent encore à ceux qui interrogent les enfants de la belle Tallien.

Et dans quels termes, bien caractéristiques, se traduisent les rancœurs de la princesse !

(( Il (le prince) allait seul à la Cour. C'était le désespoir de la princesse de Chimay. »

« Orgueil de princesse, d'épouse, de mère, orgueil « de Thérésia Cabarrus surtout. »

Quel aveu !

« ...Elle souffrait mortellement de cette incroyable a défaveur, de cette ridicule réprobation. Torture de

R. Lefèvre (Musée de Versailles

Pauline BONAPARTE

Neurdein photo.

tA BElvIyB TAI,I,IEN 417

< chaque jour et de chaque instant ! robe de Déjanire « qu'elle ne pouvait quitter, la belle impérieuse (i). »

Voilà peintes, les révoltes, les colères, les souffrance? incessantes qui sont la véritable vie intime de Thérésia, qui font un purgatoire de son foyer, tandis qu'elle affecte devant les étrangers l'angélique douceur d'une belle âme incomprise.

« Elle essaya de remuer le monde pour se délivrer a de cette douleur et de ce fantôme... »

« ...Elle employa toutes les diplomaties pour renver- « ser ces terribles portes de Gaza de la cour de ce Roi « Guillaume, »

Telle est sa résignation ! Quant à son aveuglement volontaire sur ses torts, il ressort de la plainte suivante :

(( lycs femmes de cette Cour tant enviée se mon- (c traient ses plus acharnées ennemies, on eût dit « qu'elles étaient jalouses du passé de la belle Tallien, « elles cabalaient contre M.^^ Tallien pour frapper « mieux la princesse de Chimay. Ces nébuleuses redou- « t aient une étoile (2). »

lyà, le sot entêtement de Thérésia se démasque brusquement. Pour voir à présent la comédie de douceur et de résignation qu'elle joue mais qu'elle dément eu saisissant les moindres occasions de faire supplier en sa faveur, il suffit du témoignage d'une femme confiante

(1) Notre-Dame de Thermidor, pp. 477-478. (3) Notre-Dame d& Thermidor, pp. 477-478,

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qui la connut et qui ne remarque point la contradiction qu'il y avait entre ses paroles, ses mines de douce victime et i'âpreté de ses indécevables espoirs.

« J'ai toujours vu la princesse de Chimay disposée tt à excuser ou à défendre ceux mêmes dont elle avait « le plus à se plaindre. Jamais une raillerie qui pût bles- « ser. Elle souffrait horriblement de leur acharnement « à rhumilier, mais lorsqu'il lui arrivait d'en parler, « c'était sans amertume, avec une douceur d'ange et a la grave résignation d'une organisation tout à fait <i. supérieure. Je m'indignais beaucoup plus énergique- ({ ment qu'elle des dédains dont on l'accablait. Et elle, « voyant l'intérêt que m'inspirait cette situation, elle a tâcha de tirer parti de mon dévouement pour obtenir « ce que plus rien ne pouvait lui faire espérer : son ad- « mission à la Cour des Pays-Bas. I^a manière flatteuse « et distinguée dont j'y étais accueillie, les bontés toutes (c particulières et l'affection dont m'honoraient l'ex- « cellente Reine, le prince et la princesse d'Orange, « donnaient à la triste exilée la confiance de triompher (( par mon crédit. Elle me sollicita instamment de parce 1er en sa faveur à la Reine, et surtout au prince « d' Orange, qu'elle savait être fort bien disposé pour elle. « Quoique cette démarche coûtât infiniment à mon « excessive timidité, je n'hésitai pourtant pas à la « faire, et même à la renouveler plusieurs fois auprès ^^ du prince, qui prenait très gaiement mon obstina- ^( tion à le persécuter, et qui, tout en m' adressant les

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« choses les plus aimables sur l'éloquence de ce qu'il « nommait mes plaidoyers, finissait toujours par me « dire :

« Mon Dieu ! ma chère, je ne demanderais pas mieux (( que de vous accorder ce que vous désirez, la princesse « de Chimay, qui a en vous le meilleur avocat du « monde, est une femme charmante, une femme très « distinguée, mais je ne puis la recevoir chez moi, ma « femme n'y consentirait pas, et vous devez compren- « dre qu'elle n'y peut consentir, puisque le Roi ne « veut pas entendre parler de l'admettre à la Cour (i). »

Enfin, Thérésia écrivit, paraît-il, force lettres au prince d'Orange pour l'amener à fléchir son père...

N'est-il pas superflu de se demander si la famille de Chimay a fait disparaître ces lettres l

Quand on a lu les premières épîtres qui sont incontestablement de Thérésia elle-même : la lettre envoyée en 1791 au Journal de la Cour et de la ville qui lui reprochait d'être la maîtresse de tous les familiers de l'Hôtel Fontenay, puis celle que Notre-Dame de Thermidor adressait, le 18 août 1794, à Constance I^avaud, son amie de Bordeaux, enfin le billet tracé pour le citoyen Dufour, homme de loi en 1797, on est fixé sur

(1) Notre-Dame de Thermidor,

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le style, la tournure d'esprit, la capacité épistolaire de la belle Tallien, et l'on se demande comment elle a pu écrire de nombreuses lettres au prince d'Orange pour le décider à plaider sa cause auprès du Roi Guillaume.

Il est évident que de 1794 à 1805 ^^^^ ^*^ eu ni le temps ni le souci de refaire son instruction et son éducation.

Est-ce donc depuis qu'elle est devenue comtesse de Caraman, puis princesse de Chimay, qu'elle a pris des maîtres pour corriger ses fautes d'orthographe, de grammaire et de style?... Cela n'est guère conciliable avec sa vanité et sa paresse intellectuelle.

En admettant même qu'elle ait appris de 1805 à 1819 à écrire correctement, cette étude n'aurait pas modifié sa tournure d'esprit. Nous la retrouvons en effet, en 1835, époque de sa mort, pareille à ce qu'elle était en 1820, en 1805 et en 1789.

Enfin, ces études de grammaire n'auraient pas changé son cœur puisqu'il fut immuablement égoïste de sa jeunesse à sa vieillesse.

Or, nous savons ce que dut être sa correspondance avec le prince d'Orange par ime série de lettres qu'elle adressait en 1819, 1820, 1825, 1826 et 1831 à M. de Pougens.

On ne retrouve rien de Thérésia Cabarrus, de Mme de Fontenay, de M^^ Tallien, de M.^^ de Caraman dans ces lettres à M. de Pougens, absolument rien que

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