I.A BEI.I.E TAU^IEN
f plus se revoir. I^es deux tombereaux fatals s'ébranit lèrent, un. éclair d'adieu partit des yeux séraphiques « de la jeune fille : il inonda de douces lumières la « jeune femme. I^e tombereau des condamnés passa « tout près de la charrette des prisonniers : la jeime a condamnée roula son bouton de rose dans sa bouche a et le lança de toute la force de son souffle à Thérésia « Cabarrus. Madame Tallien voxilut tendre les bras à « la pauvre enfant, mais la mort n'attendait pas. « ly' exactitude était la politesse de la guillotine.
« La guillotine emporta la jeune fille, MJ^^ Tallien K emporta la rose et le souvenir (i). »
La « charmante légende », possède une saveur bizarre dans ce jet de bouton de rose préalablement roulé dans la bouche de la jeune condamnée et lancé avec toute la force de son souffle.
Il ne fait pas ce tour qui veut !
Arrivons à présent aux fameuses lettres de la légende du 9 thermidor, puisqu'elles se rapportent encore à la captivité de Thérésia.
La belle prisonnière a été soi-disant ramenée des Carmes à la 'Petite-Force, puisqu'elle date cette correspondance de la Force,
Pourquoi la Force et non la Petite-Force'^.., on ne sait,... ce n'est du reste qu'un détail sans importance. Thérésia aurait pu faire cette petite erreur,
(1) Notre-Dame de Thermidor, pp. 278-280.
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Maiâ ces lettres ont été précédées d'un envoi : « Tal- « lien croyait que Thérésia Cabarrus était encore aux « Carmes, quand un matin, c'était le 4 thermidor, « il reçut mystérieusement un poignard. Pas un mot. (( gui l'avait apporté ? On n'avait vu personne. « L'arme était sur la table. A peine était-il sorti pen- « dant une demi-heure.
« Il reconnut le poignard, un bijou d'Espagne a familier aux mains de Thérésia Cabarrus. C'était « un ordre éloquent.
« Ce jour-là, il rencontra Robespierre qui causait (( avec David devant la Commune (i). »
A la suite de ce début, vient un dialogue de David et Robespierre, avec Tallien, qui engage le dictateur à la clémence pour sauver Thérésia.
Las ! V incorruptible est, en outre, inflexible. Tallien plaide en vainl II quitte enfin Robespierre, furieux de n'avoir pu en obtenir la liberté de sa maîtresse :
a Tallien arrivait au coin de la rue, il tira de son « sein le poignard de Thérésia et le montra au soleil ({ comme pour s'aguerrir aux luttes désespérées qu'il « lui fallait traverser. « Ce sera mon dernier mot à « moi ! )) dit-il avec passion.
« Il regarda s'il était seul et baisa la lame. »
Comment Thérésia pouvait-elle avoir si parfaitement à propos im poignard madrilène dans sa prison?
(1) Notre-Dame de Thermidor^ chap. xxxii.
et Goîntnent l'envoya-t-elle d'une façon si « merveilleuse » à Tallien?... inutile de le demander! Cela ne s'explique pas. Tallien, à la Convention, a brandi un poignard; il faut admettre comme un article de foi que ce poignard appartenait à Thérésia et qu'elle le lui avait envoyé de sa prison. Puisque les deux amants sont d'accord pour l'affirmer, il est interdit de ne pas les croire (i).
Du reste nous n'en avons pas fini avec ce poignard, il va rentrer en scène à la suite d'une autre réunion nocturne de Barras, Robespierre, Fréron, Robespierre cadet, Saint- Just, David, Collot d'Herbois et Javogne (?!.) Tallien prêche encore là des mesures de clémence; Il arrive même à s'emporter contre Robespierre (!) en lui réclamant la liberté de la citoyenne Fontenay. — Le tyran ne veut pas lâcher sa proie. Alors Tallien va encore embrasser le poignard de Thérésia, mais ce n'est pas au soleil : il fait nuit. « Il s'emporta comme un lion et courut à vingt pas de là, « à la placé même de la guillotine, évoquer l'ombre « vengeresse de Danton, tout en baisant im poignard, « le poignard de M^^ de Fontenay (2). »
Cela se passe> suivant la princesse de Chimay, dans la nuit de 7 au 8 thermidor.
(1) L'iHtô'ftnédîàire des Chercheuts et des Curieux du 20 décembre 1898 a publié un document rapportant qu'elle fut fouillée et mise à nu, à la Petite-Force, devant huit hommes. Comment lui aurait-on laissé un poignard ?!
(2) Notre-Dame de Thermidor, p. 341.
Et le 7 Thérésîa, dans la journée, a envoyé à son amant la fameuse lettre incendiaire.
Par quel moyen?.... Chut ! !
Le libellé de cette épître est, par lui-même, stupéfiant.
« De la Force 7 thermidor.
{( La citoyenne Fontenay (i) au citoyen Tallien « rue de la Perle, 17.
« L'administrateur de police sort d'ici : il est venu « m' annoncer que demain je monterai au tribunal, a c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu a au rêve que j'ai fait cette nuit : Robespierre n'exis- « tait plus, et les prisons étaient ouvertes... mais, « grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bien- « tôt plus persoime en France capable de le réaliser. »
Analysons : — Ce doux billet, impossible à expédier, contient tout ce qui peut faire couper la tête de l'expéditrice et du destinataire.
Il commande formellement l'assassinat de Robespierre !
Et il le faut bien pour confirmer la légende dont nous avons précédemment expliqué l'éclosion spontanée au lendemain du 9 thermidor.
Mais comment ordonne-t-on cet assassinat? Par la plus violente insulte qui puisse être faite à Tallien, parce qu'elle est juste : « votre insigne lâcheté ».
Après le 9 thermidor, lorsque Tallien passe pour
(1) Pourquoi citoyenne Fontenay puisqu'elle est divorcée i,. les souvenirs de la princesse se brouillent 1
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avoir déployé une intrépidité prodigieuse, Thérésia lui écrira, sans l'offenser, « votre insigne lâcheté ». S'y risquerait-elle le 7 thermidor lorsque, prisonnière, à deuiv pas de Téchafaud, elle veut lui lancer im dernier appel?... C'est une bourde que le populo peut seul avaler en ne considérant que le fait légendaire en luimême : le Conventionnel a été excité par sa maîtresse. La bête, cheval ou taureau, n'est-elle pas excitée par des sévices : coups de fouet ou déchirantes banderilles? L* « insigne lâcheté » est la bonne violence excitante bien imaginée pour la conception populaire. Les deux charlatans, TalHen et Thérésia, n'ont eu qu'à s'inspirer des sentiments sans-culottiers pour la choisir.
Néanmoins, même pour ce public jugé si bénévole par les deux personnages en cause, il y a dans le ton de leur suprême correspondance un défaut d'aménité... bizarre.
Tallien, traité de lâche à la deuxième personne du pluriel — toujours — répond à la même personne du verbe : « Soyez aussi prudente (il est bien temps !) que j'aurai du courage, mais calmez votre tête. »
Le lion amoureux, si ardent, la lionne si passionnée, se carressent à coups de dents et de griffes qui font ruisseler leur sang. Quelles tendresses !
Par bonheur, Tallien et Thérésia sont séparés, car ils accentueraient peut-être leurs dernières paroles amoureuses par des échanges de coups?
La fable de ces lettres est vraiment trop grossière
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et trop maladroite pour nous retenir davantage. Passons à la légende et à l'histoire de Tallien du 12 prairial (!«' juin) au 9 thermidor (27 juillet).
n est bien évident qUe Tallien n*a pas appelé Théré»sia auprès de lui à Paris, au moment même où ses relations avec la belle « ci-devant » étaient l'un des princi* paux griefs formulés contre les actes de sa mission à Bordeaux?
I/â jeune femme, chassée de la Gironde, vint à Paris attirée pat les manoeuvres policières de Taschereau et Desmousseau, presque à l'insu de Tallien.
Quand elle y fut, son amant dut là voir malgré lui.
Dans leurs peu Nombreuses rèilcontrès entre le 14, 15 ou 16 et le 28 ou 29 mai, il lui recommanda certainement une circonspection excessive.
Précisément parce que Thérésia, sachant trop de choses, était capable de faire tomber la tête de son amant en tenant des propos inconsidérés, celui-ci devait s'évertuer à la contraindre aii silence en dres* sant devant elle l'épouvantail de ses responsabilités.
Étranger aux sentiments nobles et bons, le Conventionnel les invoque-t-il en telle occurrence pour s' as-
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surer la discrétion de sa maîtresse?... Non, ce sont des mobiles plus puissants qu'il met en jeu. Il s'applique à lui donner le conviction que, s'il est condamné, elle monte fatalement, inéluctablement aussi à l'échafaud* Tant de femmes, depuis Lucile jusqu'à M°^ê Roland, y sont montées pour des complicités infiniment moindres, que Thérésia s'alarme de ces affirmations. Le but du Conventionnel, à cet égard, est trop facile à atteindre pour que l'on puisse douter du succès de ses discours. Là jeune femme est rendue muette bien avant son arrestation. On le voit dans le rapport du général Boulanger qui ne mentionne d'elle que des propos insignifiants oU mensongers.
Si Thérésia s'était découverte en parlant d'autres personnes que de Brival, Monestier, Frescheville, Sagon Félix Lepeletier, etc.. Boulanger n'aurait jpoint manqué de l'inscrire^
Pas un mot de Lacombe, de Rey, ni des autres sans^ culottes de Bordedux;pasim mot des siispects ou aristocrates qu'elle a connus dans la Gironde; pas un niot, surtout, de Tallien dont elle n'etlt pas manqué poUr* tant d'invoquer l'appui et les témoignages si elle h' avait pas eu « bouche cousue ».
Lors de ces conciliabules» Tallien ne prévoit paé l'ar^ restation du 30-31 mai. Néanmoins on peut supposer qu'il en fut informé au dernier moment en raison de l'ordre d'internement du citoyen Jean Guéry, qu'il signa le 31 mai.
Si Ton songe que sa signature, mise au bas de l'ordre d'emprisonnement de Thérésia aurait servi puissamment à délier la langue de sa maîtresse contre lui, on est amené à penser qu'elle put lui être demandée, :omme pour l'ordre d'emprisonnement de Guéry.
Mais Tallien — l'ennemi des papiers compromettants et des signatures — était assez retors pour flairer ce piège et n'y pas tomber. Il dut refuser de signer l'ordre d'emprisonnement de sa maîtresse, tout en acceptant de signer celui de son compagnon, Guéry, car ce dernier document n'était pas de nature, comme l'autre, à lui faire un irréconciliable ennemi de Thérésia.
Au reste, donner l'ordre d'emprisonner la jeune femme c'eût été l'accuser, et s'accuser lui-même; il n'aimait pas assez pour commettre par fureur jalouse cette folie-là. Son égoïsme, avec lequel on n'avait pas compté, déjoua le calcul fait sur sa passion et son amour-propre.
Ceci n'est évidemment qu'une hypothèse; on est réduit à supposer. Mais les conjectures sont Hcites et même recommandables lorsqu'elles sont d'accord avec im ensemble d'actes ou d'indices corroborants.
Nous allons présenter les motifs de nos inductions à cet égard, dès que nous aurons éUminé, par critique rationnelle et déductions logiques, les versions fausses ou inexactes qui troublent à dessein l'histoire de Thérésia Cabamis,
De l'existence de TalHen, depuis le 12 prairial (31 mai) jusqu'au 9 thermidor, la légende ne dit pas grand' chose.
Elle cite les rapports de police extraits des papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint- Just, etc., supprimés ou omis par Courtois (et publiés en 1828 par Baudoin frères, éditeurs), rapports démontrant que, dès le commencement de messidor (vers la fin juin 1794) Robespierre pressentait des adversaires redoutables en Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Fouché, Tallien, Legendre, etc.. puisqu'il faisait surveiller leurs moindres pas par des agents.
Disons ici que pour l'un de ces sbires, nommé Guérin, M. B. Hamel dans son Histoire de Robespierre, a protesté en établissant d'une manière très positive que ce Guérin n'était pas agent de Robespierre mais agent du Comité de salut public. Il convient de constater l'exactitude des observations de M. Hamel, mais en remarquant pourtant que sa distinction est spécieuse, car le Comité de salut public étant alors à plat ventre devant Robespierre n'agissait que pour et par lui.
Cette distinction sur la personne de l'agent Guérin n'infirme pas d'ailleurs l'imputation d'espionnage exercé pour Robespierre par ses autres sbires, et la correspondance du petit Jullien suffirait à elle seule
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pour établir que l'espionnage de ses adversaires étaît l'une des pratiques habituelles du dictateur
Nous renvoyons les rapports de police dont il s'agit dans l'appendice de cette étude^ parce qu'ils n'ont qu'un intérêt pittoresque. Le lecteur curieux de s'y référer remarquera dans ces rapports, qui vont du 27 juin au 16 juillet (il y en avait assurément une infinité d'autres qui ont disparu), que Tallien, extrêmement inquiet, s'efforçait de dissimuler ses transes par une affectation d'oisiveté banale, tout en employant, ne fût-ce que par son agent, Rambouillet (i), une sorte de contre-police à surprendre les « filatures » dont il se savait l'objet.
Il y a certes loin de cette attitude si prudente — si timorée — aux prétendues « rodées » quotidiennes de Tallien autour de la prison de la Force.
La couardise du Septembriseur est la garantie de son inaction en ce qui concerne la libération de sa
fl) « Ee 14 messidor,
» ...Nous ne serions pas surpris que le sieur Rambouillet, qui a été placé à la police par le citoyen Ta... et qui vient d'être supprimé de son emploi, ne fût un de ceux que ce député emploie, auprès de lui, pour l'escorter et savoir si on le surveille.
» Il est impossible de surveiller ledit député dans sa rue, vu qu'elle est fort courte et droite. Il n'y a aucune retraite, que quelques bancs de pierre à côté de quelques portes cochères pour s'asseoir, et pour peu que les locataires de ladite rue s'aperçoivent qu'u'n individu passe fréquemment, jils se mettent aux croisées ou envoient leurs domestiques sur I4 porte, en sorte qu'il est impossible à un surveillant de faire sentinelle dans le voisinage de son domicile. «G.»
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maîtresse. H habite me de la Perle, chez ses parents sans doute, par affectation de pauvreté et parce qu'il sait que les agents qui le pistent sont certains qu'il ne rôde pas autour de la Force. Il se réfugierait plutôt à Montrouge s'il supposait qu'on le soupçonne de la moindre démarche en faveur de Thérésia.
Turquan, qui ne néglige rien de ce qu'il juge bon à prendre dans la légende (c'était son droit et son devoir aussi) ne mentionne même pas les récits dialogues par Houssaye. Il eut une vision bien plus nette de la réalité en concevant un Tallien tremblant jusqu'à donner la tête de sa maîtresse à Robespierre pour sauver la sienne. Cette appréciation n'a rien d'invraisemblable, tandis que le dévouement de la version légendaire est en désaccord absolu avec ce que l'on sait de Tallien. L'auteur de la citoyenne Tallien pense, au contraire, que l'amant de Thérésia réserva toutes ses démarches auprès de Robespierre en faveur de lui-même. H invoque à ce sujet, le propos suivant de Barras :
« Robespierre était devenu dans la Convention (en « juin 1794) une espèce de tribimal auquel chacun « croyait devoir se référer pour obtenir un jugement sur « les choses dont il pouvait être accusé; on imaginait « se mettre en sûreté dès que Robespierre aurait pro- « nonce l'absolution (i). »
^ (1) Barras î Mémoires^ t. I, p. 146,
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Rien de plus exact. Nous en donnerons bientôt d'autres confirmations.
Tallien, violemment maltraité dans un discours de Robespierre douze jours après l'arrestation de sa maîtresse (24 prairial), lui écrivit le lendemain une lettre bassement servile dans laquelle il disait : « ... L'mposture soutenue par le crime ... ces mots terribles et « injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon « âme ulcérée. Je viens, avec la franchise d'un homme « de bien, te donner quelques éclaircissements...» lyC Conventionnel renouvelait ensuite cette protestation devant Couthon, bras droit du tyran (i).
H est bien évident, que l'individu vil qui rampait à ce point devant Robespierre était incapable de le frapper autrement que par derrière. I^e 9 thermidor ne fut pas autre chose, en effet, que l'équivalent d'un coup de couteau traîtreusement donné dans le dos, puisque l'apparente initiative de Tallien n'aurait été qu'une grotesque imbécillité, fatale pour lui, si la majorité des Conventionnels agissants n'avait pas été, par avance, acquise au renversement du dictateur.
I/' organisateur des massacres de septembre fit le « geste »; il brandit le poignard, parut se dresser seul contre Maximilien Robespierre, et cette attitude lui fit attribuer le renversement de son adversaire. Mais il n'aurait jamais osé avoir le centième de cette fausse
(1) La citoyenne Tallien^