LA BBI,I.E TAI.I.IEN
t quelques mois après thermidor, Collot et Billaud '( qui l'ont vu de près.
« Ce n'est pas un furieux, encore que parfois emporté « par l'orgueil froissé jusqu'à la colère blême; ce n'est i( pas un résolu, encore qu'implacable. Cest un calcu- « lateur, un politicien. Nourri de Rousseau, il y a ù puisé un dogmatisme étroit et assuré : jamais, à « aucune minute, Robespierre n'a cru qu'il se trompait : (( c'était im pape, le mot a été prononcé, il est juste. « Un orgueil immense, une vanité monstrueuse, une « confiance naïve, à force d'être illimitée, en ses idées, « ses doctrines, sa mission, mais, pour arriver à la rem- « plir, une diplomatie déconcertante qui le fait sans « cesse trahir l'ami de la veille, au profit de la combi-* « naison du lendemain. Ce n'est pas un tartufe, pas « même tm Machiavel. Il est sincère, d'tme sincérité « féroce. Comme il se croit le représentant, l'homme, « l'incarnation de la Liberté, de la Révolution, de la « République, il estime en toute naïveté que ses enne- « mis, ceux qui le veulent contenir, annihiler ou dé- « truire, sont les grands adversaires, les pires ennemis « de la République, de la Révolution et de la Liberté. « Dès lors, aucim scrupule, aucune pitié, aucun sou- « venir, aucune considération ne retient son bras : « du «este, il compte pour peu le sentiment, n'ayant « jamais aimé que lui-même. S'il tient pour négligea- « blés les souvenirs de camaraderie, d'amitié et de K confraternité, il n'a jamais, en revanche, oublié une
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« offense. Chez lui, toute blessure est envenimée, « garde son dard, ne se ferme jamais. Son honnêteté, « qui est scrupuleuse, encore que trop affichée, sa « célèbre incorruptibilité ajoute à son dogmatisme natu- « rel une insupportable morgue. Si tout ennemi de « Maximilien devient pour lui un ennemi de la Répu- (( blique qu'il faut écarter, écraser, tout suspect d'in- « délicatesse est encore un ennemi de l'État, de la « Révolution, qu'il faut détruire. Dès lors, le voilà « sombre, soupçonneux, roulant de sinistres pensées, (( puisque le monde lui apparaît rempli de coquins, de « misérables, d'assassins, d'ennemis de la République « et de lui-même. Il vit comme un homme persuadé, « et il a maintenant raison, que s'il ne frappe encore et {( toujours, il sera frappé. I,e pire est qu'on ne saurait « le conquérir, lui plaire, non seulement parce qu'il « est défiant, mais parce qu'il est aussi fluctuant dans « l'application de ses idées, que rigide dans leur concep- « tion. Le monde politique désorienté ne sait que « penser : les uns le craignent sans motif, les autres a espèrent en lui sans raison. Tous tremblent, et c'est « sa force. Depuis quelques mois, Maximilien a tout « vaincu, envers et contre tous, et comme il s'est érigé « en gouvernement, ennemi de l'athéisme et protec- « teur de la propriété, il en a acquis la force et la toute- « puissance (i). »
^1) Mémoires de Fouché, par Louis Madelin, pp. 154-156.
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Mallet du Pan trace, luî ausgî, un portrait si juste et si remarquable du même personnage qu'il faut le connaître pour se le bien représenter ;
« Robespierre, jusqu'au commencement de février, ({ a dominé le Comité (de Salut public) qui domine « tout. L'étranger, les Français qui le jugent sur ses « succès, lui attribuent un grand talent. Ils en font un « chef consommé, un prodige de profondeur, un second (c Cromwel. Cette description est une caricature.
« Robespierre n'a jamais été et ne sera jamais capa- « ble du rôle qu'il a pris. Peu considéré dans la pre- « mière Convention, même du côté gauche où il était « sans crédit, oubhé ensuite pendant la législature, « n'ayant jamais obtenu qu'tme demi-confiance de la (C part des Brissotins, il n'est réellement devenu le n principal pivot des affaires et le principal objet de « l'attention que depuis la mort de Marat. Sombre, <( soupçonneux, se défiant de ses meilleurs amis, fanaa tique atroce, vindicatif et implacable, sa vie est « l'image de celle de Pygmalion, roi de Tyr, tel que « Féneloft nous l'a décrite.
« Aujourd'hui décharné, les yeux caves, le visage « livide, le regard inquiet et farouche, sa physionomie « porte l'empreinte du crime et du remords. Tourmenté « de terreurs, il est toujours escorté de trois sanstt culottes choisis et armés jusqu'aux dents, qui l'ac- « compagnent dans sa voitture. Revenu à sa chétive « demeure, il s'y ^nferme, s'y barricada, n^onyxp sa
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K î>orte qu'avec des précautions extrêmes. Dîne-t-îl (( hors de chez lui, ce n'est jamais sans avoir deux « pistolets sur la table, aux deux côtés de son assiette, « nul domestique ne peut se tenir derrière sa chaise, « il ne mange d'aucun plat sans que l'un des convives « ait mangé avant lui, il promène un œil troublé et « soupçonneux sur tout ce qui l'entoure, craint celui « à qui il est obligé de se confier, voit un ennemi dans « chacim de ses collègues, et traîne son e-xistence entre « la terreur d'un assassinat et celle d'im empoisonne- « ment.
« I^a simplicité de ses goûts, son abstinence, son peu « de goût pour les plaisirs et l'opinion fondée de son « désintéressement ont fait et soutiennent sa fortune « populaire. Il n'a pas un écu, son incorruptibilité « contraste avec les brigandages de ses associés. « Vivant de ses appointements de député, il économise « sur sa dépense domestique l'entretien d'un chétif « carrosse qu'il a cru nécessaire à sa sûreté, et qu'il a (( fait numéroter comme un fiacre pour éviter jusqu'à « l'apparence du luxe (i)u
(1) On lit dans une des correspondances qm ont lourni à Mallet du Pan les moyens de tracer ces portraits : « Jamais i< ii ne se laisse approcner de très près, au Comité de salut « public même, il se place de manière à ce que personne ne « puisse parvenir jusqu'à lui. Lorsqu'il rentre dans sa maison « il se renferme dans son cabinet dont les deux portes sont « en chêne et garnies de triples verrous; là il n'est accessible « à personne. Pour cacher ses terreurs, Robespierre dîne c quelquefois hors de chez lui avec quelques membres du
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« Les Brissontins en leur temps et ses ennemis « actuels l'accusent de viser à la dictature, au protec- « torat, même à la royauté. Ce reproche n'est pas « dépourvu de vraisemblance, mais on lui donne « communément trop d'extension. Robespierre aspire « à rester maître, moins par ambition que par crainte. « La crainte, voilà le fond et le ressort de son carac- (( tère. Connaissant les Hommes avec lesquels il par- « tage la fortune publique, témoin par l'expérience de « ses prédécesseurs de la difficulté de se maintenir « au sommet et d'échapper à la roche Tarpéienne, il « redoute ceux auxquels il peut supposer l'effroi dont « il est lui-même agité, les aspirants aux premiers grades « les agitateurs, les ambitieux, les hypocrites, envi-
« Comité de salut public. Deux fois je me suis trouvé dîner « avec lui chez Mlle de Vir.... je l'ai bien observé et j'ai tf vu toutes ses frayeurs. En se mettant à table, il pose « devant lui les deux pistolets à deux coups qu'il porte tou- « jours dans ses poches. Si on lui présente d'un mets dont » personne n'ait encore mangé, il en sert sur son assiette, « mais il n'y touche que lorsqu'il a vu deux ou trois périt sonnes en manger avec lui... Il affecte de mépriser la for- « tune et, lorsqu'on lui observe que la guerre fait sortir de la « République tout le numéraire : « Tant mieux, répond-il, les « Français ne seront heureux que lorsqu'il ne leur restera que « du fer pour leurs socs de charrue et leurs piques !... » Ce « mépris de richesse n'a pas peu contribué à le soutenir dans « l'esprit des patriotes qui l'appellent avec raison dans leur « sens l'incorruptible, il n'a iamais été et sera jamais possible n de l'acheter. Il affecte pour les femmes le même mépris (« que pour les richesses, parlant toujours de mœurs et de a vertus, il se pique de donner l'exemple delà chasteté, onnç it lui connaît ni femme ni maîtresse. »
6t RBINB DU DIMtCTOIRlî ^
Il ronne ae rivaux, d'observateurs, d'hommes effré- « nés, et n'ayant dans le fait ni im ami dont il soit sûr, « ni un partisan sur la fidélité duquel il compte, son « projet fut de se défaire successivement des uns et « des autres, et de régner seul pour ôter à tous le pou- « voir et le droit de régner malgré lui (i). »
Voyons à présent l'effet produit par ce monstre, il va nous aider à juger si Tallien est ou non le rôdeur intrépide que nous dépeint la princesse de Chimay comme sans cesse en éveil autour de sa prison et bataillant avec le dictateur pour lui arracher la libération de sa maîtresse.
« Depuis la mort de Danton et de Desmoulins, à la « Convention, il ne fait plus de dupes peut-être, mais « il fait trembler; ce qui est une autre forme de duperie. <t Llttéralemeilt, au sens exact du Indt, l'assemblée a tremble, grelotte de peur et de fièvre : le Comité de « salul publie, où cependant ses adversaire^ soflt en « majorité, tourne vers lui des regards angoissés, tes « députés condamnés, dont on commence à colporter « les listes (2), sont désorientés, affolés, sans guide, « sans union, car terrible circonstance, la peur ou la « haine les désunit, en fait dès traîtres : [Robespierre « n*a-t-il pas détruit Vergniaud par Hébert, Hébert par é Danton, Dantoil pat Billaud ? Hébert, Danton, Bil-
(1) Mallbt 00 Pan : Mémoires et Correspondances, t. II, pp. 41-43.
{Z) Tallien figure, en vedette, dans toutes ce& listes.
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fc laud, étaient cependant des ennemis de Maximilien. A a l'heure présente, comment souder la queue d'Hébert et « celle de Danton, deux groupes qui, réunis au Marais, « peuvent renverser le tyran? Comment persuader au « Marais lui-même qu'après Billaud, Collot, Carnot, « Cambon, Tallien guillotinés, c'est sur la tête des Boissy « d'Anglas que s'abattra le couperet? Sieyès déteste c< Billaud et Collot plus que Robespierre, Tallien est en « mauvais termes avec Billaud, Vadier ne plaît guère « aux dantonistes survivants. I^e manque d'entente, « au dire d'un des députés menacés, empêchait toute « coalition. Dès lors, on désespérait de vaincre Robesce pierre, de lui échapper autrement qu'eii se terrant. « Soixante députés ne couchaient plus chez eux; « d'autres, saisis de frayeur, dit Lecointre, l'un d'eux, « s'alitaient. Il y avait au moins cent députés qui, « devant Robespierre tourbillonnaient comme les « oiseaux sous l'œil fascinateur du serpent, guettant « le désarroi final qui les jettera dans sa gueule.
« La Commune de Paris est maintenant pour lui, « il règne aux Jacobins, les CordeHers épurés lui sont « soumis. Les catholiques de l'Église constitutionnelle, « avec Grégoire et Durand de Maillane le soutiennent, « et aussi la bourgeoisie, car avec lui a triomphé un « système : Robespierre a ressuscité Dieu et rassuré « les capitalistes.
« C'est une force, il est vrai que le Comité et là a Conventioa lui sont hostiles, 11 â là des ennemis
« dangereux, animés d'une haine féroce, que décuple « la peur, violents comme Legendre, éloquents comme « Tallien (i), intrigants comme Barras, puissants dans (( leur situation aux Comités comme Collot, Billaud et « Vadier, républicains réputés comme Cambon et « Carnot. Mais qui est plus éloquent que ne l'était « Vergniaud, plus violent qu'Hébert, plus souple que (( Chaumette, plus puissant que Danton, républicain « plus avéré que Desmoulins et Hérault de Séchelles, « que Condorcet et Brissot? Dès lors, le découragement « s'er.plique. A ces éloquents muets, à ces habiles para- « lysés, à ces puissants terrifiés, à ces ennemis du « même maître, divisés, désunis, il manquait un « meneur, un conseiller, un lien. Lorsque, le matin a du i8 germinal, Fouché vint s'asseoir sur son banc « de la Convention, entre les groupes décimés auxquels (( le rattachaient également les politiques qu'il avait « pratiquées tour a tour, ce lien allait exister, le « meneur était là (2). »
Ce que dit si bien Madeline de Fouché, Barras l'avoue, tout en cherchant à se donner un rôle de dirigeant tandis qu'il n'est en réalité, comme TaUien et les autres conjurés, qu'une des marionnettes de Fouché.
(1) Eloquence vide, grotesque, mais d'autant meilleure pour ]a sans-culotterie qui ne comprendrait pas des idées et à laquelle il ne faut que des redondances de proverbes, d'ana et de lieux communs archi-usés.
(2) Mémoires de Fouché, par Louis Madeliw, pp. 162-163.
TALLIEN par Faffel
Musée Carnavalet
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La direction de celui-ci transperce à travers le récit de Barras et proteste contre ses propos embarrassés. Il est obligé de dire à moitié en fait et totalement entre les lignes, malgré lui, que c'est Fouché le seul, le véritable démolisseur du tyran.
« La démarche que j'ai révélé avoir faite auprès de <( Robespierre, j'ai su qu'elle avait été tentée vers la « même époque et avec aussi peu de succès, par Tal- « lien et Fouché, chacun de leur côté. J'ai su que « toute leur éloquence avait également rencontré un « sourd-muet déterminé et qu'à toutes leurs paroles « douces, fortes, sensibles, amicales, respectueuses, « Robespierre n'avait répondu que par un silence « obstiné, sans aucune expression de visage, pas un « geste et pas un mot. Il y a dans un pareil silence, « de la part d'un homme qui tient dans sa main le « sceptre de la mort, quelque chose de plus effrayant « pour l'imagination que des menaces exprimées, (t Aussi, comme je l'ai déjà indiqué, l'allure mystérieu- « sèment farouche de Robespierre ajoutée à sa ter- « rible prérogative de disposer de l'échafaud, peut « entrer pour beaucoup dans les causes de la terreur a dont se trouvèrent alors frappés les cerveaux de (( ceux qu'il attaquait.
« Le nouveau Salmonée, tout en voulant, lui seul, « s'emparer de la foudre, avait besoin d'auxiliaires. « J'ai montré qu'il n'avait plus dans le Comité que a Couthon et Saint- Tust pour lui. Le premier but de
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« son ambition paraissait d'abord de frapper ce qui « restait ou renaissait de ceux qu'il croyait ses enne- « mis personnels, que sa haine regardait sans cesse. Kn « tête de ceux qu'il avait marqués paraissait Fouché, « et comme au point où son démêlé personnel était « arrivé, il ne pouvait manquer de succomber inces- « samment l'on en avait conclu que Fouché devait « être l'un de ceux qui porteraient les premiers coups a à Robespierre.
« Mais les raisonnements qu'on pouvait faire sur « le danger que courait Fouché, n'étaient point des « conclusions pour son courage. Il n'avait sans doute « rien à regretter en fait d'ultra-révolution: il avait « fourni toutes ses preuves dans le sens du système <t de la Terreur, mais il n'avait point rencontré juste « la pensée de Robespierre, ou plutôt il l'avait riva- « Usée et blessée en le dépassant. Cette position de a Fouché ne lui donnait pas en présence de son ennemi « un caractère franc et net qui lui permît de l'atta- « quer en face. Robespierre avait dit à Fouché que «sa « figure était l'expression du crime «. Fouché, loin de « répondre, se l'était tenu pour dit, chassé des Jaco- « bins, il n'avait pu y reparaître, il n'osait plus se « montrer même à la Convention, seulement il tnpo- « tait, intriguait, machinait en dessous de fort bon (( cœur et avec activité. Je l'envoyais chez les uns et « chez les autres pour faire part de ce que nous savions c des propositions de Robespierre, de Saint- Just et
f de Couthon. I^a peur personnelle qu'il avait de3 « triumvirs ne faisait qu'augmenter à ses yeux l'idée « de leurs intentions hostiles. Tout ce qu'il redoutait ({ déjà avec le plus de sincérité, sa politique l'exagé- « rait encore avec ceux qu'il voulait exciter à prendre « un parti. Levé dès le matin, il courait jusqu'au soir « chez les députés de toutes les opinions, leur disant « à chacun : « C'est demain que vous périssez, s'il ne « périt ». A ceux qui regrettaient Danton et qui étaient « menacés par le ressentiment de ses bourreaux, « Fouché disait t « Demain nous pourrons être vengés, « et demain seulement nous serons en sûreté ». Telle « était rimpression de la terreur produite par Robesce pierre, qu'on a vu un membre de la Convention natio- « nale, qui se croyait regardé par le Dictateur au « moment où il portait la main à son front d'im air « rêveur, la retirer avec vivacité, en disant: « Il va « supposer que je pense à quelque chose ». Pour rele- « ver des esprits ainsi frappés, il fallait plus d'un dis- « cours qui présentât à chacun la question comme il « pouvait la comprendre dans son intérêt. Rassemblant « ainsi tous les sentiments contre Robespierre par son « habile intrigue, on ne peut nier que Fouché ne fut « d'une véritable ressource au milieu des éléments « qui étaient là pour former un mouvement décidé a contre les oppresseurs de la Convention (i). »
(1) Mémoires de Barras, p. 178-180.
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Barras essaie ensuite de se donner Tapparence d'un chef de parti, tandis que Fouché n'aurait été qu'un artisan habile mais timoré, dans l'oeuvre de démoUtion du tyran.
Combien sa lourde astuce est au-dessous de la véritable finesse, de la diplomatie machiavélique de Fouché, qui met tous les conjurés en avant, et le plus bête de tous, Tallien, en tête des autres ; tout en conduisant, dans l'ombre, sans se faire ni sentir ni voir, cette majorité hostile à Robespierre qu'il a su agglomérer dans la Convention :
« On voit que la position de Fouché était bien, à « cette époque, l'une des plus menacées. J'ai dit préce cédemment comment Fouché, comment TaUien « avaient, chacun de leur côté, fait une démarche « de déférence et de respect auprès de Robespierre, « comment l'un et l'autre, ainsi que Fréron et moi « n'avaient obtenu qu'un silence absolu, un refus de « toute explication, de toute parole, qui ne fut exprimé « que par ce silence même. Les choses avaient été tou- « jours en s'aggravant : il n'y avait plus moyen de « se réconcilier, même en se trompant. Les inimitiés « n'étaient pas seulement déclarées, mais proclamées « à feu et à sang. Malgré toute la prudence de Fouché, « une lettre de sa main avait été surprise, contenant « notamment cette ligne adressée à un collègue de « la Convention : « Avant quinze jours, Maximilien « aura cessé d'exister ou nous ».
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c Ainsi, le débat ne pouvait finir que par la « ruine des uns ou des autres : il fallait vaincre ou « périr.
« Alors même que Fouché ne pouvait échapper à « la nécessité de se défendre, il n'était pas dans sa « manière de le faire ouvertement. Les moyens obliques, « ceux de l'intrigue perpétuelle et souterraine, dont il « avait fait l'apprentissage à l'Oratoire, voilà ce qui « lui était familier, et comme tout sert en ménage {sic) « et que, dans xme conspiration surtout, qui n'est « elle-même qu'une intrigue plus sérieuse que d'autres, « l'habileté et la manœuvre sont des éléments néces- « saires, on voit que Fouché devait être, sinon par « courage, au moins par ses agences, un coopérateur « utile dans ce qui allait se passer.
« Il a, depuis, prétendu être celui qui avait porté ({ les coups mortels à Robespierre : le fait est que, « pour se dérober à sa colère et, s'il l'eût pu, à sa « mémoire implacable, Fouché ne paraissait plus à la « Convention nationale, et ne couchait plus chez lui; « seulement, le soir, sous divers déguisements, il « faisait sa ronde chez les collègues qui étaient « occupés de préparer la défense contre Robespierre, « et Fouché portait et rapportait activement de « l'un à l'autre l'information de ce qui avait lieu, « et les commissions que les événements rendaient « nécessaires de faire faire avec dextérité pour nouer « les intelligences que nous formions, en attendant le
« moment, qu'on ne pouvait fixer, de frapper le coup « décisif (i). »
C'est exactement ce que dit, mais mieux et sans réticences, Louis Madeline en ces termes r
« La terreur augmenta : les députés n'osaient plus « paraître à la Convention, habitant, suivant l'expres- « sion de Garnier, les « tanières les plus inaccessibles « de la capitale ».
« Fouché ne fut pas le dernier à disparaître. Il avait « bien perdu la première manche. Les Jacobins sem- <c blaient lui échapper, ils devaient l'abandonner défi- « nitivement un mois après, le sacrifier, l'exécuter à « fond. Mais, dès la fin de prairial, cet homme sagace « en désespérait, on avait vu, quelques mois avant, « Robespierre forcer la Société à honnir et expulser « Cloots qui venait d'être son président. Le même sort « était, à coup sûr, réservé à Fouché après l'échec « du 23.. Mais il y avait encore tme partie à gagner, a non plus aux Jacobins, mais au Comité et à l'As- « semblée. Cette terreur même que Robespierre croyait « habile de faire planer pouvait être exploitée contre « lui. Il fallait réconciher les uns avec les autres les « antirobespierristes désunis, effrayer à outrance les « moins menacés, en jetant dans la circulation ces « listes terrifiantes où étaient inscrits pêle-mêle gens « de la Montagne et du Marais, Dantonistes, Héber-
(1) Mémoires de Barras, pp. 183-184.
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« listes, Maratistes, rassurer les découragés, attiser « les haines, exaspérer les peurs, et coaliser haines et « peurs, puis, soudain, pousser à l'assaut l'armée ainsi « préparée... en restant, au besoin, à l' arrière-garde « puisque le rôle d'avant-garde n'avait pas réussi au « meneur. Ah! Robespierre n'avait pas affaire à « quelque Bazire ou quelque Chabot, s' allant jeteiT, par « affolement, à la boucherie !
« Le rôle souterrain de Fouché commençait. Il quitta « son appartement de la rue Saint-Honoré, se terra, on « ne savait où, errant de gîte en gîte, ne paraissant plus, « ni aux Jacobins, ni à l'Assemblée. Le soir on le voyait a arriver chez l'un, chez l'autre, avec l'éternelle phrase : « Vous êtes de la fournée. Barras le voyait, Tallien et « Billaud aussi, on l'utilisait. « C'est pour demain, « vous périssez, s'il ne périt », allait-il dire tantôt à im « Girondin échappé par miracle, tantôt à im Montaa gnard odieux à Robespierre ou se croyant tel. On « l'accueillait bien (i). »
Il suffit de comparer l'agitation désordonnée de TaUien, du 4 au 8 thermidor et particulièrement le 9, avec la parfaite possession de soi-même qui caracté* rise Fouché pendant la dernière quinzaine qui précède le grand jour, pour reconnaître en lui le véritable meneur du mouvement.
Simple comparse, fantoche galvanisé à la dernière
(1) Mémoires de Fouché, par Louis Madelin, pp. 171-172.
REINE DU DIRECTOIRB
minute, Tallîen parle et s'agite en énergumêne enragé — fou d'épouvante en réalité — presque tous les agissants de la Convention sont d'ailleurs plus ou moins semblables à lui. I^es renversés eux-mêmes — sauf Saint- Just — Robespierre cadet, I^e Bas, David, Couthon, sont affolés. Seul Fouché, calme, sûr de lui, conduit avec un sang-froid imperturbable la bagarre et, plus fort encore dans le succès que dans la lutte, s'efface après l'écroulement de Robespierre (i).
(1) Bien avant l'ouverture de la fameuse séance au cours de laquelle Robespierre devait triompher on périr, tout le château étaii en rumeur: les moins expérimentés sentaient l'approche de la tempête. Les tribunes de l'Assemblée étaient encombrées de curieux.
On y distinguait en grand nombre les recrues promises à Robespierre; elles étaient faciles à reconnaître au négligé de leur toilette, aux bonnets rouges dont leur tête était affublée, aux longues cannes à sabre qui reposaient entre les jambes de la plupart, et aux bâtons dont les autres étaient armés. Robespierre n'était entré dans la salle des séances que des derniers. « Au lieu de cette sérénité, de cette confiance en ses forces « qu'il montrait d'ordinaire, dès les premières phrases de la a réponse de Tallien à Saint-Just, sa figure était décomposée, « de blôme qu'elle était naturellement, dans le cours del'allo- « cution, elle passa alternativement du blanc au rouge et du a rouge au blanc. Dans le peu de paroles que sa voix criarde « put laisser échapper, comme dans toute sa contenance, il c ne montra plus que de l'hésitaiion et même de la lâcheté.
« Saint-Just, le premier de tous, comprend que tout est perdu. « A partir de ce moment il ne dit plus une parole, il ne fait o plus un geste. Abîmé dans ses pensées, il reste silencieuse- « ment accoudé contre la boiserie de cette tribune qui a vu « sa gloire. Il est pâle. De temps en temps, pendant que parle « au-dessus de lui son ennemi Barère, il échange de doulou-
« En réalité, la séance du 26 ne pouvait être pour « l'ex-président des Jacobins (Fouché) une très grande « surprise. Depuis la fin de prairial, il croyait la partie « perdue à la Société. Le terrible danger où le mettait a cette excommunication, si redoutable que, depuis « six mois, elle n'avait jamais été suivie que de Tar- « restation, la mise en accusation et la mort, ce péril « imminent ne lui inspirait qu'une idée: qu'il fallait « redoubler d'activité, et en finir avant quinze jours. a II y travaillait. Tout d'abord, il réconciliait les chefs « des deux factions antirobespierristes, Billaud et « Tallien, et formait réellement avec ce dernier et « Barras une sorte de triumvirat qui lançait les listes « fantastiques et fantaisistes destinées à soulever, « par la peur, contre Robespierre, tous ceux qui se « croyaient visés. Enfin, il voyait BiUaud, Collot, « Carnot, par eux s'assurait du Comité, et chaque « jour, au dire de Tallien, venait rendre compte aux « chefs de la conspiration de ce qtii se passait aux « Tuileries.
« Son sang-froid était extrême, ainsi que sa con- « fiance. Jouait-il simplement ces sentiments, lorsque « le 27 messidor, au lendemain de son exécution aux « Jacobins, il écrivait ces mots à sa sœur, la citoyenne « Broband, à Nantes : a Je n'ai rien à redouter des
« reux regards avec Robespierre. » (G. Lenotrk: Paris RévO" lutionnaire, pp. 118-119, d'après la relation de P. Morice, témoin oculaire.)
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4 calomnies de Maximilien Robespierre... I^a Société « des Jacobins m'a invité à me justifier à sa séance : 'A je ne m'y suis pas rendu parce que R. y règne en « maître. Cette Société est devenue son tribimal. « Dans peu, vous apprendrez l'issue de cet événement « qui, j'espère, tournera au profit de la République ».
« I^ représentant Bo, en mission à Nantes, saisit a la lettre à la poste et l'envoya à Robespierre le « 3 thermidor. La réponse de celui-ci, ne se fit pas « attendre. Le 5, Saint- Just, au dire de Barère, de- « manda comme gage d'une réconciliation entre les « membres du Comité, la faction antirobespierriste « ne pouvant se décider à rompre, un rapport contre « Fouché qui pût le mener à la Conciergerie et à la « place de la Révolution : Barère refusa, dit-il, justi* « fiant la confiance imperturbable que le député de « Nantes affichait dans le Comité. Le 30 messidor, a il avait encore écrit aux Nantais, en leur promettant « de plaider leur cause près du Comité : « Soyez tran- « quilles sur l'effet des calomnies atroces lancées « contre moi. Je n'ai rien à dire contre leurs auteurs : « ils m'ont fermé la bouche. Mais le gouvernement pro- « noncera bientôt entre eux et moi, comptez sur la « vertu de la justice ».
« Ce calme presque serein a de quoi surprendre à « cette heure : un nouveau vent de découragement « passait siu: les ennemis de Robespierre, les Bourdon, « les Lecointre, les plus compromis s'affolaient, ne
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a faisaient rien; le Comité était moins sûr qu'on ne « le disait, Collot invectivait, puis embrassait Robesce pierre, prêt à désavouer Fouché (il le fit le 9 ther- « midor même, affirmant faussement qu'il ne l'avait « pas vu depuis deux mois). Carnot était fort hostile « à Robespierre, mais si scrupuleux, si froid, si embar- « rassé> incapable d'intrigues et de violence ! Barère, « souple et rampant, se ralliait toujours à celui qui « semblait triompher un instant, l'homme le moins « sûr du monde. Depuis le 26 messidor, Fouché était « un proscrit, le plus proscrit de tous, le seul dont le {( maître eut prononcé réellement le nom en public. « Il errait, ne se montrant plus. Ajoutez à cela, que sa « petite fille, qu'il aimait tendrement, se mourait dans « ses bras. « Notre pauvre petite, écrivait-il le 3 ther- « midor, est toujours dans un accablement inquiétant. « Nous avons cependant de l'espoir, nous la sauverons « à force de soins. » Ils allaient la perdre. Vraiment « l'homme qui a traversé de pareils moments, où tout « semble se conjurer pour l'accabler, et qui a triomphé « pour n'avoir pas désespéré une minute, cet hommece là peut tout braver, car sous cette apparence chétive, « cet homme est im géant. Et il ne désespérait pas. « J^ « n'ai rien à dire de mon affaire, qui est celle de tous « ks patriotes, écrivait-il le 3, depuis qu'on a reconnu c ^ue c'est à ma vertu qu'on n'a pu fléchir, que les /. ambitieux du pouvoir déclarent la guerre* Encore c quelques jours, la vérité et la justice auront un
« triomphe éclatant. » Et le 5 thermidor : « Frère et a ami, sois tranquille, le patriotisme triomphera de la « tyrannie et de toutes les passions viles et mépri- « sables qui se liguent pour l'enchaîner. Encore quel- « ques jours, les fripons (sic), les scélérats seront con- « nus, l'intégrité des hommes probes sera triomphante. « Aujourd'hui, peut-être, nous verrons les traîtres « démasqués. »
« L'homme qui écrivait ces lignes le 5 thermidor « avait le droit de s'écrier, un an après, poursuivi « devant la Convention : « Toute la France n'a pas « oublié que tandis que, Robespierre vous traitait « en maître, que vous courbiez une tête esclave devant « le succès de ses crimes, que vous rendiez le plus « avilisant hommage à sa farouche et meurtrière tyrance nie, je combattais presque seul (i) ».
« Il était condamné presque plus sûrement qu'Hé- « bert et Danton, la veille de leur mort. Thibaudeau a rapporte qu'à ce moment-là même il voyait à la
(1) Il fallait d'ailleurs se hâter d'agir, car le tyran et ses derniers fidèles commençaient à pressentir la coalition qui se formait contre eux. Robespierre y fit même allusion, le S thermidor, en disant qu'on semait le désordre dans la Convention. Turquan rappelle que : « Couthon,le remplaçait à la tribune, a précise davantage : *1 déclare que les meneurs siégeaient à la « Convention, qu'il y avait là cinq ou six représentants... dont « les mains sont pleines de richesses de la République et dé- « goûtantes du sang des innocents qu'ils ont immolés». (Turquan : La citoyenne Tallien, p. 146.)
On ne pouvait guère mieux désigner les représentant» en mission qu'en les nommant.
« Convention circuler les fameuses listes de proscrits, fi sur toutes, de confiance, amis et ennemis inscri- « valent le nom de Fouché.
« Le pire est que le Marais restait dans Texpectative, « ne semblait pas désireux de jouer les Ratons pour « les Bertrands de l'extrême Montagne, Billaud, Barras « ou Fouché. Dans le camp de ceux-ci, on se croyait « perdu: déjà Collot désavouait bruyamment Fouché. <c « La fermentation est incroyable », écrivait le minis- « tre des Etats-Unis. La peur était plus grande encore.
« Fouché restait confiant, si confiant qu'il préten- « dait plus tard avoir, le 7 thermidor, repoussé l'idée ({ d'im rapprochement avec Robespierre. Il ne se « montrait pas à la Convention. Il lançait les gens à « l'assaut, restait dans la coulisse. On ne le vit donc « pas dans les deux séances historiques du 8 et du g. « C'est cependant sur son nom que s'engageait la « bataille du 8. Ce jour-là, Panis demanda à Robes* (( pierre de s'expliquer sur les expulsions qu'il avait « inspirées aux Jacobins. « Je demande, s'écria-t-il, « à ce qu'il s'explique à cet égard, ainsi que sur le cas « de Fouché. » La question fut accueillie par des « applaudissements. Robespierre pouvait perdre Fou- « ché en l'accablant, en le séparant de ses amis, ce « que ceux-ci au fond désiraient peut-être, puisque « Collot rougissait de le connaître. Kst-il vrai que le a dictateur ménageait un rapprochement ?
« Il répondit vaguement : il ne voulait pas se rétrac-
yS REINE DU DIRECTOIRIt
« ter, îl n'avait calomnîé, personne etc.. et FoucHê? « s'écria de nouveau Panis. « On me parle de Fouché, « riposta l'orateur, je ne veux pas m'en occuper actuel- « lement : je me mets à l'écart de tout ceci. Je n'écoute « que mon devoir.... »
« Voulait-il faire croire à l'extrême Montagne que « Fouché la ttahissait? bruit facile à accréditer, étant « donné l'homme. I^e soir même, dans une scène violente « entre Collot et Saint- Just, celui-ci, pour diviser les « conspirateurs, laissa entendre à son collègue que « Fouché tentait de se rapprocher de Maximilien. « Cest encore sur le nom de Fouché qu'on se disputait « lorsque l'aube du 9 thermidor se leva. A cinq heures, « désireux d'en avoir le cœur net, les membres du « Comité résolurent de convoquer Fouché.
« Celui-ci avait vu, la veille Barras, et Tallien, et X leur avait dit froidement : « C'est demain qu'il faut « frapper ». Il se croyait si sûr qu'il n'hésita pas à se « rendre à la convocation, parut aux Tuileries entre X 9 et II heures, s'expliqua avec calme, non sans amer- X tume, sur les reproches que lui faisait Collot, son X ancien ami, il n'était pas l'ami du tyran, il devait X d'autant moins l'être à cette heure qu'en quittant X le château, il pouvait entendre les premières cla- X meurs qui s'élevaient de la salle des séances de la i Convention contre Robespierre. I^a séance du 9 ther- I midor commençait.
a Notre rôle n'est pas de refaire le récit de cette
LA BBIXB TALLISM 79
c émouvante séance, sî émouvante qu'un illustre c dramaturge n'a eu qu'à en transporter sur le théâtre < le compte rendu officiel, pour en faire une des scènes « les plus poignantes de son drame ! Le discours d'une « phraséologie obscure, de Saint- Just prenant brusa quement l'offensive, l'arrivée en masse du Comité « que Fouché vient de quitter, l'habile et tout à la « fois violent discours de Billaud, la harangue passion- « née de Tallien, et malgré la diversion de Barère « toujours fluctuant, et de l'inepte Vadier, qui fait « rire l'assemblée, la foudroyante rentrée de Tallien, « les cris, les interruptions de la Montagne passionnée, « divisée, les protestations d'abord a mères, ensuite « violentes, de Robespierre, devant l'attitude froide « de la Plaine, le tout scandé par les coups de cloche « du président Collot d'Herbois, puis de son succes- « seur Thuriot, enfin la mise en arrestation de Maxi- « milieu et d'Augustin Robespierre, de Couthon, de « Saint- Just et de Lebas. Derrière tout cela il y avait « le travail patient, lent et ténébreux de cet homme « qui fuyait les Tuileries, le terrain habilement miné « croulait sous l'ennemi de Fouché et on vit bien que « partout le sol était habilement creusé quand, le soir « de ce jour, les Jacobins parurent divisés, désorientés, « paral^'-sés par leurs dissensions, fruit de l'élection K de Fouché en prairial (i). »
(1) Mémoires de Fouché, par Louis Madelin, pp. 175-176- 177-178179.
80 REINB DU DIRECTOm»
Après ces pages si magistrales de Louis Madelîne, point n'est besoin de rien ajouter pour achever d' effacer la légende de Notre-Dame de Thermidor et de Tallien vainqueur du tyran.
Mais Thérésia Cabarrus va sortir de prison, soudée par cette légende spontanée à celui qui aurait donné dix fois la tête si captivante de sa maîtresse pour sauver sa face de laquais-bellâtre. H faut voir à présent le vaudeville-bouffe, le vent de pitrerie qui gonfle la baudruche de la tradition thermidorienne, c'est-à-dire comment, en réalité, madame Tallien entre dans l'Histoire.
TaI^UEN OUBI^IB jusqu'au 12 THERMIDOR DE FAIRE METTRE EN LIBERTÉ SA MAITRESSE. 81-95. — lyA PSYCHOI.OGIE DE THÉRÉSIA ET CELINE DE TaLI^IEN EN THERMIDOR DE L'AN n; COMMENT I,A CHUTE DE
Robespierre i.es soude dans i.e mérite qu'on i,eur en attribue et comment ii.s sont portés a con- FIRMER CETTE I.ÉGENDE QU'lI^ n'oNT PAS CRÉÉE TOUT d'abord. 95-100. — Le REGAIN d'AMOUR QUE I.E TERRORISTE SIMUI.E POUR SA MAITRESSE; I,A CON- CEPTION DU DEUXIÈME ENFANT DE ThÉRÉSIA. 100- IOQ.
— Les deux amants i^ogent d'abord séparément; les libérations popularisantes effectuées par
TaLLIEN. IO9-II4.' — ThÉRÉSIA LIQUIDE SES OBJETS MOBILIERS DE BORDEAUX ET FEINT d'abORD LA
gêne; la libération du jeune Guéry. 114-127. — Le DISCRÉDIT deTallienauClub DES Jacobins et A la Convention; sa démission de membre du Comité de salut public; la tentative d'assassinat QUI PORTE AU COMBLE SA POPULARITÉ. I27-I38.
— L'aveuglement de Thérésia sur la situation
POLITIQUE RÉELLE DE TalLIEN; LES PREMIERS PROJETS DE RESTAURATION MONARCHIQUE PRÔNÉS
82 REINK DU DIRECTOIRE
PAR tE terroriste; I.ES MOTIFS INTÉRESSÉS DU MARIAGE DE TaLI^IEN. I38-I46.
Le lendemain du 9 thermidor, dès Taube, Tallîea s'élance vers la Force pour en faire sortir Thérésia, dont il a obtenu la délivrance sans la moindre difficulté.
N'est-il pas alors, en effet, l'homme providentiel, le vainqueur du dictateur, du tyran, le grand libérateur? Qui donc songerait à lui marchander la liberté de...
— Pardon ! qui dit cela?....
— Mais... c'est le bon sens,... la logique... la légende qui fait de l'amour du Conventionnel pour Thérésia le mobile principal, sinon exclusif, de son intrépidité le 9 thermidor...
— Erreur. Les faits ont une rigueur qui ne pUe pas sous II, pression des légendes. Ce n'est pas le 10 thermidor, dès l'aube, que la prisonnière de Robespierre est extraite de sa geôle, c'est i,E 12 thermidor.
Le 10, Tallien ne songe même pas à Thérésia, il a bien autre chose à faire !
TaUien n'aime pas Thérésia.
S'imaginait-il lui inspirer de l'amour lorsqu'il lui ■donnait le choix, à Bordeaux, entre les matelas de son lit ou la planche de la guillotine, à la fin de 1793?
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Assurément non. Il ne voulait que s'emparer de cette admirable créature qui le tentait et dont la possession lui paraissait flatteuse.
Mais la ci- devant marquise de Fontenay était trop attachée à la vie et à sa beauté pour ne pas s'appliquer à prendre de l'empire sur son maître après l'avoir subi.
Tallien était trop pétri de fatuité et d'outrecuidance pour ne pas croire sans difficulté que sa victime s'éprenait de lui comme elle « travaillait » à le lui faire penser.
Le ridicule étalage qu'il fit de « sa conquête amoureuse », en la plaçant sur le pavois dès le 30 décembre 1793, jour où elle lut, ou fit lire, son discours sur V éducation, dans le temple de la Raison, à Bordeaux, prouve qu'il se crut aimé.
Etait-il homme à pardonner les infidélités de sa belle, lorsqu'il les découvrit peu de temps avant son départ de Bordeaux? Nous avons examiné ce cas en parlant de la dispute si violente à la suite de laquelle Thérésia s'alita. (V. Notre-Dame de Septembre.)
Profondément blessé dans ce qu'il avait de plus sensible, sa vanité, Tallien qui n'avait jamais aimé la jeune femme parce qu'il était incapable d'amour, comme de tout sentiment généreux quelconque, Tallien, chez lequel la ci- devant Fontenay n'excita jamais que des convoitises lubriques, avait alors assez usé d'elle pour n'éprouver plus à sa vue les impérieuses attirances du début de leur union.
Il n'était plus lié à sa décevante conquête que par
ses imprudentes confidences, par leurs commîmes exactions, par l'ensemble de fautes, de tromperies, de vilenies, commises avec son concours... et peut-être par im reste d'excitation d'épiderme, fort probable chez le Conventionnel, mais plus que douteux chez Thérésia.
On a vu qu'au moment où il revenait à Paris afin de s'y justifier, le représentant en mission était empêché de rompre avec la Cabarrus.
A Paris, de même, lorsqu'elle vint l'y rejoindre, au milieu de mai 1794, il lui fut impossible de la chasser, de la renier, de la désavouer, de l'accuser, bien que pour sauver sa tête il eût été certainement disposé.
Pourquoi, dès lors, le 10 thermidor, se serait-il précipité à la prison de la Force soucieux de la délivrer avant tout ?
IvC 10, il avait à suivre — avec une anxiété qu'on imagine sans effort — les péripéties dramatiques de l'agonie des vaincus de la veille. Pour respirer à l'aise, il lui fallait d'abord voir tomber les têtes de Robespierre, de Saint- Just, Couthon, Hanriot, Dumas, Fleuriot, Payan et des autres partisans du dictateur.
Vers huit heures du soir, plus de vingt cadavres décapités, parmi lesquels ceux du général Boulanger et de son collègue, I^a Valette, rassérénèrent enfin son âme. Ceux-là du moins ne se dresseraient plus contre lui.
Mais ce grand coup de faio: n'est que le premier
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de ceux qu'il souhaite dans tout ce qu'il redoute encore.
Né à la politique par la terreur le 10 août et pendant les journées de septembre 1792, il est et reste, comme on l'a justement écrit, l'w homme de la Terreur ».
S'il a contribué à faucher le dictateur, c'est parce qu'il craignait d'être expédié par lui à la guillotine et non par horreur des hécatombes du tyran (i).
Au lendemain de l'exécution de Robespierre, il préconise des tueries semblables aux siennes et s'il se rétracte ensuite en des discours où il prêche une paix, une clémence, dont il n'est nullement épris, c'est parce qu'il cède à la pression de l'opinion publique, averti par la clameur des masses qui avaient un peu — bien peu — repris courage en croyant l'ère des massacreurs close.
I^e II thermidor il réclame la tête du petit Marc-
(1) Ce fut ce qui fit écrire à Mercier, témoin des événements : « Ton poignard, ô Tallien ! tu le réservois à ton bourreau mais tu n'as pas su t'en armer pour les vrais républicains, tu as -.auvé ta tête et tu n'en voulois pas sauver d'autres. Que t'importoit après cela les députés probes qui gémissoientdans les cachots ? » (Mercier : Nouveau Paris^ p. 142.) Et, peu après :
« Tallien ! tu te levas ainsi qu'un grabataire poltron se lève enfin quand le feu prend à la paillasse de son lit, tu représentas en comédien dans la tragédie qui finit le règne de Robespierre, mais tu n'en fus pas l'auteur, et la tyrannie décemvirale, les montagnards tentèrent même alors de la renouer. Voilà la vérité. » (Mercier : Nouveau Paris, p. 143.)
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Antoine Jullien. C'est infiniment plus important, à son a\'is, que de songer à celle de Thérésia.
« Haine aux satellites de Robespierre ! déclame-t-il « à la tribune de la Convention, on avait mis à la tête « de rinstruction publique un jeune homme de dixce neuf ans, un jeune homme que son âge appelle à la « défense de la patrie aux frontières. On ne s'est pas « contenté de cela, on a envoyé ce jeune homme dans un « département du Midi : là, il a exercé un pouvoir « révoltant, il a fait couler le sang, pour s'applaudir « ensuite de ses actes arbitraires auprès de Robespierre « et lui envoyer la liste de ses victimes. »
Le député Jullien (de la Drôme), père de Marc- Antoine, demanda la parole pour défendre son fils (i).
Thureau fit diversion en incitant à ne parler que de la République et Tallien n'obtint pas la tête de son
(1) Un rapport de police en date du 18 thermidor (5 août 1794) reproduit par Aulard dans ses journées de Paris pendant la réaction thermidorienne, nous apprend l'effet de cette attaque de Tallien contre le jeune Jullien :
« Le bruit s'étant répandu que le citoyen Jullien (de la « Drôme) père, représentant du peuple, s'était donné quatre « coups de canif dont un seul était parvenu avant dans les « chairs, un inspecteur s'est transporté sur le lieu, et par- « lant à l'épouse de ce citoyen, dont le cœur était gros et les « yeux baignés, il apprit qu'un événement arrivé à son fils, « âgé de dix-neuf ans (sans autre éclaircissement), avait « occasionné une fièvre violente au citoyen Jullien dont il « était encore agité. Elle a abandonné l'inspecteur sans « achever la conversation, lui assurant qu'il n'y avait pas eu « de coups de canif de donnés. »
jeune ennemi, mais il se rattrapa en le faisant emprisonner par le Comité de salut public (i). r - - ^ \
H lui fallait s'introduire au plus tôt dans ce comité pour effacer les traces de ses crimes, distraire les pièces, les rapports compromettants rédigés contre lui et décimer ses ennemis (2).
Aussi le voit-on s'employer, le 11 thermidor, à gagner un siège dans cette réunion, — au lieu de songer à Thérésia.
Il réclame avec insistance le renouvellement des membres de ce Comité. En vain Bourdon (de l'Oise) essaye de détourner cette entreprise — craignant probablement qu'elle ne lui soit nuisible, — Tallien revient à la charge. Il monte encore le lendemain à l'assaut de cette forteresse et fait tant que, le 12, la Convention le nomme pour compléter le Comité avec Bréard, Thuriot, Treilhard, Echassériaux et I^aloi.
La légende attribue à la hâte de délivrer Thérésia cette impatience de siéger au Comité de salut public montrée par le thermidorien (3).... la princesse de
(1) Jullien fils fut incarcéré, par ordre du Comité de salut public, le 23 thermidor an III, et mis en liberté le 24/ructidor suivant.
(2) Un peu plus tard, dans VAmi des citoyens, journal dont il recommença la publication, il dénonça un agent des Comités de salut public et de sûreté générale — peut-être Taschcreau — afin de le supprimer, il fut secrètement l'un des instigateurs du procès de Lacombe et de son exécution parce que les crimes avérés de ce misérable pouvaient masquer les siens.
(3) Notre-Dame de Thermidor^ pp. '390-391.
88 REiNfî DU DIRECTOIRE
Chimay peut seule avoir inspiré cette explication du retard blessant mis par son amant à la faire libérer, car Tallien n'avait nul besoin de faire partie de ce Comité pour aller chercher lui-même à la Petite-Force la prisonnière de ce Robespierre, dont tout le monde lui attribuait la chute.
Tallien ne songeait qu'à lui-même.
Tallien? !.... Il oublie que Thérésia, le il, est informée — comme tous les prisonniers de toutes les prisons l'ont été — de la mort du a dictateur ».
Se dit-il que, stupéfaite de ne pas se voir encore mise en liberté par son amant, elle commence sans doute à trembler parce qu'elle se demande si c'est Tallien, désormais tout-puissant, qui va la faire guillotiner, pour se venger de ses infidélités... pour empêcher ses révélations possibles. Elle sait, les ayant vu opérer à Bordeaux, comment les tribunaux révolutionnaires expédient sans les entendre, sans leur permettre de dire un mot, les personnes qu'ils veulent encadrer dans « la fenêtre rouge ».... et l'assassinée n'a pas même la satisfaction de crier au peuple — quel soi-disant peuple ! — ime dernière parole sur l'échafaud, car on couvre sa voix par un roulement de tambours depuis que cet excellent moyen fut employé si fort à propos pour I^ouis XVI !
Non, Tallien ne se dit pas cela, il ne pense qu'à faire
détruire les papiers de Robespierre et c'est sur sa
rclamation que la Convention vote cette mesure
LA BfîlXB TALLIEN 89
«crîmmelle» en confiant !'« ouvrage» au député Courtois, hypocrite aigrefin qui saura a nettoyer » les dossiers du «dictateur» pour lui et pour ses amis — non sans tirer profit de cette lessive. D'autres papiers l'inquiètent encore, ceux que détient d'Ossonville; il s'en empare (i).
(1) Dans le chapitre xviii de ses mémoires, Sénard s'étend encore longuement sur les délits et les crimes de Tallien, à propos des persécutions dont fut l'objet l'agent secret de la trésorerie nationale et du Comité de sûreté générale, d'Ossonville, auquel il a légué ses mémoires en 1796.
D'Ossonville était particulièrement chargé de la recherche des fabricants de faux assignats. Tallien supposa qu'il possédait des pièces accablantes contre lui et les complices de ses méfaits. Dès lors, et surtout après le 9 thermidor, il profita du crédit dont il jouissait pour le perdre ou tout au moins le faire emprisonner.
Dès le 27 thermidor, treize jours après la chute de Robespierre, il réussit, en effet, à le faire incarcérer et pendant son emprisonnement, les papiers qu'il conservait dans son cabinet au Comité de sûreté générale, furent dérobés malgré les ^celles qui avaient été apposés sur ce cabinet et qu'une plaque de protection garantissait.
La plaque fut enlevée, les scellés brisés, la serrure forcée. Par qui ?
Par « ceux, dit Sénart, qui avaient intérêt à la spoliation, t ceux qui voulaient s'assurer des pièces de conviction de .( leurs délits », et |il désigne particulièrement Amar et Tallien.
Or, quels étaient ces délits ? A quels crimes de Tallien et Je ses complices, ces pièces dérobées pouvaient-elles se apporter? Sénart le dit encore très nettement ; aux massacres de septembre et notamment à la fabrication des faux passeports délivres aux prêtres qui furent massacrés, à des nèces établissant une entente avec les royalistes à l'étranger mission de Tours), aux crimes et aux délits commis sous la Terreur de Bordeaux, au complot de Batz, à la découverte en
90 imiNB DU DIRECTOIRE
Cependant Paris, puis les départements, înstniîts du grand événement, semblent s'éveiller encore bouleversés, comme un dormeur brusquement tiré d'un cauchemar (i).
1793, de la fabrique de faux assignats de Cliampigny, aux tentatives faites par Tallien pour perdre le consul Jullien, dénonciateur auprès de Robespierre de ses crimes et de ses vols de Bordeaux, aux rapports de Tallien avec l'ambassadeur d'Espagne en vue d'une restauration monarchique (mission de Bordeaux), etc. Et Sénart nomme en môme temps les complices du Conventionnel qui sont presque tous des criminels ou d'affreux gredins, tels que Richer Serizi, l'homme des faux passeports de septembre, Méhée, Armand, impliqué dans la fabrication des faux assignats de Champigny et condamné à vingt années de fers par le tribunal criminel du département de Paris, Dumonceau, agent de la police révolutionnaire chassé par d'Ossonville, Dulac, escroc, qui fut employé comme mouchard des détenus politiques dans les prisons et remplit notamment ce rôle auprès du consul Jullien au profit de Tallien, Amar, complice des « fabricateurs » de faux assignats, Ducos, de Bordeaux, accapareur de numéraires, Vidric, Saint-Romain, Proly, Desfieux, etc.. et une série de femmes et de prostituées poursuivies pour^émissions de faux assignats.
Au nombre de ces complices féminines de Tallien, Sénart comprend la fameuse Fontenelle, si connue de tous les suspects de Bordeaux qui négocièrent par son entremise et celle de Thérésia leur grâce, leur libération ou leur fuite contre espèces sonnantes ou cadeaux divers.
(1) Ch. Lacretelle, dans ses souvenirs de la Révolution, fait le tableau de la joie éclatant en province à la nouvelle de la mort de Robespierre. Il est à Noyon et n'ose plus lire les journaux de peur d'y apprendre que les personnes qui lui sont chères à Paris ont péri sur l'échafaud.
« Un journal m'apprit que la Convention avait osé refuser « l'impression d'un discours de Robespierre, relevâmes espé- < rances et m'exalta presaue jusqu'au délire. Je le voyais tué,