AGNÈS DE MÉRANIE
Le pieux roi Louis III n’avait point eu d’enfants mâles de ses deux premières femmes , et depuis quatre ans qu’il avait épousé eu troisièmes noces Adèle de Champagne, u rien ne faisait soupçonner que les espérances d’un mari vieux et Irès-affaibli dussent se réaliser. » Louis passait ses jours en prière, suppliant le Ciel de lui donner un fils. Un soir, il entra pendant l'office dans l’église de Cîteaux, se prosterna devant l’abbé , et ne consentit à se relever que lorsque le chapitre eut adressé des vœux à Dieu pour la naissance d’un Dauphin. Le moine Rigord l’entendait s’écrier dans son oratoire : « Sire, aie merci de moi, selon ta grande miséricorde, et donne-moi un fils issu de mon cor, noble gouvernor du roiaume de France. » Il disait encore pendant ses oraisons : a Seigneur, souvenez-vous de moi, je vous prie , et n’entrez pas en jugement avec votre serviteur, parce que nul homme vivant ne sera trouvé juste devant vous. Mais jetez un regard propice
sur le pécheur q ni vous prie ; donnez-moi un fils pour hérilier de mon trône et pour régner glorieusement sur les François. Que mes ennemis ne puissent pas dire : «Tes espérances ont été déçues, tu as perdu tes aumônes et tes prières. » Au reste , Seigneur, agissez avec moi selon votre volonté, et veuillez recevoir en paix mon âme à la fin de mes jours. »
L’ardente prière du Roi fut enfin exaucée. La Reine accoucha d’un fils le samedi jour de l’Assomption de la Vierge, 1 1(!5.
« Dieu a comblé nos vœux, dit alors Louis VII -, nous demandions un fils, car nous étions affligés d’une multitude de filles ; c’est pourquoi nous avons donné à Olger, serviteur de la Reine, qui nous est venu annoncer cette nouvelle, trois mesures de froment à prendre chaque année, à la fêle de Saint-Nimi , dans notre ferme de Gonesse. » Les bourgeois, les monastères, les barons eurent part aux largesses du Roi ; l’enfant fut baptisé le troisième jour après sa naissance par Maurice, évêque de Paris, dans l’église de Saint-Michel de Laplace; on l’appela Philippe Dieudonné. La postérité l’a nommé Philippe Auguste. Aussitôt que ce fils eut atteint l’âge de quatorze ans, Louis Vil, qui en avait soixantedix, et qui était « fort aggrégié d’une maladie que les physiciens nomment paralysie , » voulut l’associer à sa couronne. Il le fit sacrer à Reims, 1I7‘J, après quoi il rendit en paix son âme à Dieu.
A la même époque, Philippe Auguste épousa Isabelle, fille du comte de iiainaut et nièce du comte de Flandre
AGXtiS I)E MKRAXIE
A l’issue du mariage, célébré à Bapaume, la jeune princesse entra à Paris aux acclamalions des bourgeois et du peuple. Elle avait treize ans. « Son teint étoit éclatant et vif, son front petit , ses yeux très-doux, son nez bien fait. Le jour de l’Ascension 1180, époque marquée pour le couronnement de la Reine, une foule immense s’éloit rendue à Saint-Denis. Isabelle, montée sur un destrier tout blanc , et le Roi, sur son cheval de bataille caparaçonné et surmonté de plumes et de banderoles, partirent du Louvre, et traversant le bois qui séparoit Paris de l’abbaye, ils arrivèrent devant le portail , ouvrage de Sugcr, et qu’on venoit à peine d’achever. Isabelle étoit vêtue d’une robe en drap d’or miparti de rouge et parsemé d’émeraudes et de saphirs; elle avoit sur la tète une coiffure oblongue, assez semblable à celle qu’on porte encore au pays de Caux, et un long voile lui descendoil jusqu’aux talons. Le Roi, revêtu d’un manteau bleu, porloit en main une sorte de bâton de commandement, surmonté d’un ornement grossièrement travaillé, que l’on pouvoit prendre ou pour une fleur de lys ou pour la pointe d’une pique. L’abbé de Saint-Denis, avec son clergé, vint au-devant des deux époux. « La cérémonie se fit avec grande pompe. Un des hommes du Roi , chargé de maintenir l’ordre et le silence , atteignit par mégarde avec sa baguette deux lustres suspendus au-dessus de la tête de Philippe et d’Isabelle, et les brisa en mille pièces. « Les deux époux furent couverts d’ huile et de graisse. Cela fut de bon augure, car Salomon avoit dit dans un de ses
cantiques : Il sera oinl au jour de son triomphe. »
Tout le temps que Philippe ne donnait pas à la guerre, il le passait près de sa jeune femme. Les fêles de chevalerie se succédaient au vieux palais de Notre- Dame, à la nouvelle tour du Louvre, dans les parcs de Vincennes et de Fontainebleau. C’étaient des chasses au cerf et au sanglier, des parties de jeux de dés et d’osselets, des festins magnifiques, des soirées égayées par les fabliaux et les contes du ménestrel , des tournois au son du cor, en présence des belles châtelaines de France. A vingt ans, Philippe avait une taille élevée et bien proportionnée , un visage expressif, des cheveux blonds et bouclés tombant sur ses épaules, un nez épais mais bien fait, et des yeux brillants. Comme ceux de sa race, il excellait aux jeux de l’épée et de la lance. Irascible à l’excès, il ne pouvait souffrir la contradiction, et semblait déjà légèrement enclin à l’avarice et aux exactions. Quant à Isabelle de Hainaul , la première fraîcheur de l’enfance avait insensiblement fait place sur son visage à une douce langueur; les paladins la choisissaient pour leur dame et portaient scs couleurs ; les trouvères la comparaient u aux fleurs qui régnent sur la prairie, ou à la Vierge du voisinage. »
Souvent il fallait interrompre les plaisirs pour des combats plus sérieux. En 11 DO, le roi Richard d’Angleterre et le roi Philippe de France se croisèrent et se préparèrent à partir pour la Terre sainte. Philippe , avant de quitter son royaume, s’en alla, selon la coutume, prendre l'oriflamme à Saint-Denis. Prosterné au