‹ Reines Legitimes Et Reines D'AventureChapitre 16 sur 38 · AGNÈS 1)E MÉRAN1E · texte numérisé non relu

AGNÈS 1)E MÉRAN1E

pied de l’autel et foudant en larmes, il reçut dévotement des mains de Guillaume, archevêque de Reims , le bourdon du pèlerin et la bénédiction du clou et de la couronne d’épines. A ce moment le coeur du Roi était u moult affligé et endolori » , car il venait de perdre sa femme, Isabelle de Hainaut, à laquelle il portait une vive affection.

La croisade ne fut pas heureuse; la bonne intelligence ne put régner longtemps entre Philippe et Richard, et le Roi de b' rance s’en revint le premier et presque seul, laissant en Palestine les Français honteux de son départ.

A son retour, il trouva son fils unique à peine guéri d’une maladie violente qui avait failli l’emporter. Il résolut de se remarier, et son choix tomba sur Ingcburge, fille de Waldemar et soeur de Canut VI , roi de Danemark. Il avait ouï dire que cette princesse était douée d’une remarquable beauté, « avec les plus beaux cheveux blonds et des mains d’une éclatante blancheur. » Étienne, évêque de N’oyon, les comtes de Xevers et de Montmorency furent députés vers Canut, et amenèrent en France la fille de Waldemar.

Philippe se rendit au-devant d’elle jusqu’à Amiens. Le mariage et le couronnement furent célébrés dans cette ville la veille de l’Assomption de l’année 119.’!. « Mais, ô prodige! à peine arrivée à travers les mers, le jour même, le Roi, sans doute à l’instigation du diable, ou, selon d’autres, par les maléfices de quelque sorcière, ne vit plus qu’avec horreur cette épouse si longtemps

désirée. » Il se relira même brusquement avant la fin de la cérémonie, ne pouvant supporter la vue d’Ingeburge. Il est vrai que celte princesse , avec des traits corrects et une taille bien prise , avait un extérieur austère, un visage froid et dénué d’expression. Ses manières étaient gauches ; elle ignorait presque complètement la langue franque.

Le Roi songea immédiatement au divorce. Il fit dresser par ses évêques et ses barons un tableau généalogique, afin d’établir des degrés de parenté entre Ingeburge et lui. Une sorte de parlement ou de concile fut convoqué à Compiègnc sous la présidence de l’archevêque de Reims. 11 prononça affirmativement sur la question du divorce. La jeune Reine était présente. Mais ne comprenant rien de ce qui s’y disait, et isolée de tous les siens, elle ne put se défendre. Quand on lui signifia la sentence : « Male France ! male France 1 — Mauvaise France! » s’écria- t-elle; et elle ajouta : a Rome! Rome! » comme pour faire entendre qu’elle en appelait au Pape.

Elle refusa de retourner en Danemark et fut enfermée tour à tour dans les châteaux et les couvents, et traitée avec une extrême rigueur. Etienne, évêque de Tournai, prit sa défense; il adressa celle lettre curieuse au cardinal de Champagne : « Je prends la liberté de parler à mon seigneur ; je le fais sans présomption téméraire, comme sans faiblesse. Il y a dans notre pays une pierre précieuse que les hommes foulent aux pieds, que les anges honorent , et digne du trésor royal : je

AGXÈS DE MÉRAME.

parle de la Reine renfermée à Cisoin comme dans une prison , et qu’on accable de douleur et de misère ; nous pleurons sa destinée, et nous laissons à Dieu seul le soin de prononcer sur la cause de ses disgrâces et la fin qu’elles auront; car qui est-ce qui a le cnpur assez de fer, la poitrine assez de pierre, et les entrailles assez de diamant pour n’ètre pas touché de voir dans une si grande pauvreté une jeune et illustre princesse sortie de tant de rois, vénérable dans ses mœurs, modeste dans ses paroles et pure dans ses œuvres? Sa face est belle comme celle de la Vierge Arabroisienne ; mais elle est encore plus belle par sa foi ; elle est jeune d’années , mais elle est vieille par sa prudence; je dirois presque qu’elle est mieux faite que Sara, plus sage que Rebecca, plus agréable que Rachel, plus dévote qu’Anne et plus chaste que Susanne. Ceux qui disputent de la beauté des femmes assurent que la Reine n’est pas moins belle qu’Hélcnc, ni moins noble que Polyxènc. Son occupation journalière est de lire, de prier, ou de travailler de ses mains; elle ne joue ni aux jeux de hasard ni aux échecs ; elle prie Dieu avec larmes et soupirs depuis le matin jusqu’à sexte , non-seulement pour elle, mais pour le Roi notre souverain. Elle n’est jamais assise dans son oratoire : elle y est toujours ‘debout, ou à genoux, ou prosternée sur la terre. Nous sommes persuadés que si notre Assuérus la connoissoit telle qu’elle est, il la trouveroit agréable comme Esther, et qu’étendant vers elle le sceptre de sa bienveillance, le sceptre de sa dilection, le sceptre de son empire, il la rappclle-

22 REINES LEGITIMES ET REINES D’AVEXTl RE.

roit dans scs bras, cl, au lieu du divorce, il vivroil avec elle dans une douce union, n’ aurait que de la bonté et de l’amour au lieu de la colère cl de la haine; il lui diroit : « Avancez-vous, el régnez par votre bonne mine et par votre bonté » ; ou ces paroles pleines d’amour dont Salomon s’est servi : « Revenez, revenez, afin que nous ayons le plaisir de vous voir ; revenez , à cause de votre noblesse ; revenez , à cause de votre bonté ; revenez, à cause de votre vertu ; revenez, pour la purelé et l’excellence de vos mœurs. » Cette princesse, avec tous ses mérites, grand rejeton des rois el des martyrs, cette princesse si noble, celle princesse si sainte, est forcée de vendre et d’engager, pour exister, le peu qui lui reste d’ habits et de meubles; elle demande de quoi vivre , elle sollicite l’aumône , elle tend la main pour recevoir et prie pour qui lui donne. Je l’ai souvent vue pleurer, j’ai pleuré avec elle, et mon cœur s’est attendri el s’est pâmé en la voyant en cet état. Je l’ai exhortée autant que j’ai pu à mettre toute son espérance en Dieu, ce qu’elle fait incessamment , et elle me répondoit chaque fois : u Mes amis , mes proches parents se sont éloignés de moi comme s’ils avoient été des étrangers ; mon unique refuge est monseigneur l’archevêque de Reims, qui m’a favorisée, entretenue el nourrie si libéralement depuis le commencement de mon adversité, n Mon père, laissez-vous toucher par les soupirs el les gémissements entrecoupés de larmes et de sanglots d’une jeune princesse qui a pour aïeuls et bisaïeuls un si grand nombre de rois ; et vous , qui faites des aumû-

AGXKS DE MÉRANIK

nés si considérables et à un si grand nombre de pauvres, ne fermez pas les entrailles de votre pitié à une Reine qui , comblée d’une si grande gloire, est aujourd’hui dans un état si pitoyable. Ma lettre est trop longue , mais une matière si importante ne m’a pas permis de la faire courte ; la piété a échauffé mon style. » Cette lettre , dans laquelle les exagérations de l’éloquence ne font pas défaut, resta sans effet.

Mais Canut, irrité de la disgrâce de sa sœur, envoya à Rome deux évêques peur en appeler de la sentence rendue contre le légitime mariage du Roi de France. Célestin occupait le trône pontifical. Il confia l’examen de cette affaire au cardinal Mélior, son légat en France, et à Ccnsius, son diacre et notaire du Saint-Siège. Philippe reçut fort mal les deux délégués. « I.a sentence est valable , leur dit-il , vous n’avez rien à y voir. — Tu te trompes, répondirent les vicaires de Célestin; il appartient à nous seuls ou au Pontife qui nous envoie de te délier du serment que tu as fait envers ton épouse Ingeburge. » Malgré les menaces du Roi, les délégués rassemblèrent un concile; mais Philippe effraya tellement les membres de cette assemblée, u qu’ils devinrent bientôt comme des chiens muets qui ne peuvent plus aboyer, et, craignant même pour leur peau, ils se séparèrent sans avoir rien décidé. » Philippe envoya peu de temps après les évêques de X'oyon et de Soissons à la cour de Rome. Célestin demeura inflexible sur les droits du mariage et cassa la décision rendue par ordre du roi de France. « Ce qui me surprend le plus, ajouta-

t-il, c’est que le roi Philippe ait reru le cardinal Mélior avec si peu de déférence; comme je suis l’image de l’Eglise, mon légat aussi est l’image de moi-inême : et qui pourrait dès lors refuser l’obéissance? J’ai vu la généalogie qu’on in’a adressée, et c’est d’après cette inspection et le bruit commun qu’a fait ce scandale que j’ai cassé la sentence. Faites maintenant que Philippe ne se remarie point, cl qu’il ne brise pas ainsi le lien qui l’unit encore à l’Eglise. » En effet, une seconde union de la part du Roi pouvait seule motiver l’interdit contre le royaume. Cette union ne se fit pas attendre. Au mois de juin 1196, Philippe épousa Marie de Méranie, plus connue sous le nom d’Agnès de Méranie.

Agnès de Méranie était sœur d’Othon, prince allemand, souverain du Tyrol, de l’islrie et de la Bohème, et duc de Méranie. La maison de Méranie descendait d’Arnould, issu lui-même du sang de Charlemagne, a Agnès était d’une beauté ravissante, son pied était petit et sa main blanche. Quand elle arriva en France, Philippe tenait une cour plénière à Compiègne, pour y recevoir l’hommage de Baudouin, comte de Flandre; la foule des barons et des chevaliers était immense. Au moment où elle parut, montée sur sa haquenée, avec ses demoiselles, les joules furent suspendues ; tous les

AGNES DE MEHAMK.

yeux se portèrent vers clic et un murmure approbateur éclata subitement parmi la foule; plusieurs jeunes chevaliers, les fils des comtes de N'evers et de Montreuil, disaient entre eux: — Qu’il est heureux, notre sire, d’avoir une telle dame! nous prendrions volontiers ses couleurs. — Le Roi s’approcha de sa fiancée, qui baissa son voile et vint prendre du repos sous une lente qu’on lui avait destinée; le lendemain on célébra solennellement le mariage. »

Philippe-Auguste devint éperdument amoureux de sa nouvelle femme; il oublia complètement Isabelle de Hainaut, ne porta, plus que les couleurs d’Agnès et couvrit son écu de symboles passionnés. Habituée aux fatigues et aux courses des montagnes et des forêts, Agnès accompagnait souvent le Roi dans ses chasses. Sur son cheval fougueux, qu'elle dirigeait d’une main sûre, elle poursuivait à outrance les cerfs ou les daims et déployait l’adresse et l’intrépidité d’une jeune guerrière. Philippe et ses barons applaudissaient à son sangfroid et à l’adresse de ses coups ; les clercs la comparaient à la Camille de Virgile. Dans les tournois, elle distribuait les écharpes et les épées. Chacun, après la victoire, briguait la faveur de baiser sa main. Son chiffre était sur toutes les devises et sur toutes les armes. Les troubadours chantaient sa beauté; les chevaliers défendaient son honneur contre tous les mécréants. Bientôt, à la langueur voilée de ses beaux yeux, il fut aisé de comprendre qu’elle allait devenir mère.

Mais au fond de sa retraite Jngeburge avait appris le

2(i REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTURE.

mariage de Philippe-Auguste. Aussitôt elle s’empressa d’écrire au Pape : a Les anxiétés de ma rruelle douleur m’obligent à déposer dans votre sein apostolique les tristes secrets de mon âme. Voilà déjà trois ans que le roi de France m’a épousée à peine nubile. Voilà qu’un peu après, je ne sais par quel diabolique conseil des grands, il vient d’épouser Agnès, plus belle peut-être, mais moins aimante. Triste jouet du sort, le Roi m’a enfermée dans le fond d’un château, d’où je ne vois même pas les cieux, auxquels j’élèverais mes mains suppliantes; et, pour ce cruel traitement, il n’allègue d’autre motif qu’une petite parenté très-éloignée, cause suffisante, dil-il, pour la séparation. 11 a fait ainsi de sa volonté une loi, de sa passion une fureur. Je le plains, et je inange, sans l’accuser, le pain de ma douleur. Faut-il que le mauvais exemple arrive aux sujets par celui qui est le défenseur naturel des bonnes mœurs de son royaume! Malheur à moi! il méprise les lettres de Votre Sainteté; il ne veut pas entendre les ordres des cardinaux, il se moque des paroles des archevêques et des évêques ! Ce que je dois faire, ce que je dois dire, je l’ignore entièrement; je suis pressée par la douleur, et si votre miséricorde ne daigne compatir à ma tristesse, je succomberai dans peu, je vous le jure. »

Je puis me tromper, mais sous ces paroles de soumission et derrière ces larmes, ce n’est pas le désespoir d’un amour méconnu et désolé que j’entrevois; c’est bien plutôt le cri d’un orgueil profondément et justement blessé.

AGNÈS DE MÉI1AMK.

Innocent III venait de succéder à Céleslin. Innocent III est une des plus imposantes figures du moyen âge. Chaque jour les temps devenaient plus difficiles pour le chef de l’Eglise. Auprès des luttes qu’allait soutenir le nouveau Pape, celles de Grégoire VII contre Henri IV d’Allemagne n’étaient rien. On commençait à nier l’autorité; de faux Messies parcouraient le monde; les docteurs professaient des doctrines hardies; Aristote prenait place presque au niveau de Jésus-Christ; les l'audois et les Albigeois couraient aux armes. Innocent III possédait une âme ferme, un esprit convaincu. Grand légiste, il s’était habitué à consulter le droit sur toutes les questions, et on le voit briser d’un mot les monarques les plus puissants. Aux rois de France et de Léon, il enlève leurs femmes; les rois de Portugal, d’Aragon et d’Angleterre, il les traite en vassaux et leur fait payer tribut; il arrête les Maures d’Espagne et d’Afrique, et sa volonté plane sur le monde. Devant un ordre émané de Rome, les plus fiers courbent la tète. Il est le régulateur et le mobile de tous les grands événements de l’époque ; il porte haut la tiare de saint Pierre : c’est le premier et le véritable Roi de ces temps-là.

A peine élu , il écrit à l’archevêque de Paris : « Je suis étonné qu’un roi de France, successeur de tant de monarques zélés pour la cause de l’Eglise, se conduise de cette manière avec son épouse et la toute-puissance pontificale. Comment puis-je qualifier cette indifférence qui le porte à refuser à une jeune femme si bien faite

le devoir conjugal, et à une Reine pleine de majesté les honneurs qui sont dus à la haute dignité des monarques? Mon prédécesseur, Célestin, a voulu faire cesser ce scandale, il n’a pu y réussir; quant à moi, je suis bien déterminé à suivre son ouvrage, et à obtenir par tous les moyens l’accomplissement de la loi de Dieu. Parlezen souvent au Roi de ma part, et diles-lui que ses refus obstinés pourraient bien lui attirer et la colère de Dieu et les foudres de l’Église. »

u Parlez-en souvent au Roi, » dit le Pape, car il désire obtenir par la douceur la réparation d’une faute sur laquelle son devoir ne lui permet pas de transiger. Avant de sévir, il s’adresse lui-même à Philippe : u Tu connais la puissance des pontifes, lui écrit-il ; tu sais qu’elle domine les rois et les couronnes. Rien ne peut détacher tes actions du sein de cette Eglise que Dieu a posée sur la terre comme une tour qui protège les bons et menace les méchants. Sépare-toi donc de la femme à laquelle tu t’es uni; elle n’est point ton épouse, mais ta concubine. Célestin, mon prédécesseur, te l’avait déjà commandé; tu as méconnu ses paroles. Cet exemple est funeste; beaucoup de gens le suivent, car il vient de trop haut pour ne point être aperçu . Un second mariage est toujours cause de bien grandes douleurs ; Dieu punit déjà ce grand scandale par la guerre et la famine dans ton royaume. On assure qu’ Agnès est aussi la parente; tes enfants seront donc incestueux. Je suis résolu d’user de toute rigueur envers toi et les tiens : les foudres de l’Eglise sont prêtes; elles pourront t’atteindre. »

AGNÈS DK MKRAMK.

Les paroles du Pape étaient hardies, menaçantes. Philippe n’en tint aucun compte. Alors Innocent III nomme un légat a latere pour le royaume de France et lui donne ainsi ses instructions : u J’ai écrit à notre trèscher fils Philippe pour qu’il se séparât de sa concubine et qu’il reprît la Reine sa véritable épouse; il n’a pas répondu. Pour que l’ordre que je lui ai donné reçoive une plus facile exécution, je t’ordonne, par ma volontéapostolique, si dans un mois le Roi n’ohéit pas à mon ordre et ne quitte pas sa concubine, de mettre le royaume en interdit; tu ne permettras que le sacrement de baptême pour les enfants et celui de pénitence pour les mourants. On ne célébrera aucun office dans le royaume. J’ordonne en conséquence à nos vénérables frères les évêques et les archevêques, les abbés et prieurs, de faire promulguer dans leurs districts respectifs les sentences d’interdit. »

Le légat, Pierre de Capoue, arrive en France. Philippe le reçoit avec respect, mais pour toute réponse: u Agnès est mon épouse, dit-il, personne ne pourra m’en séparer. « Pierre écrit au Pape que le Roi semble disposé à subir l’interdit plutôt que de céder à la cour de Rome. « Faites réunir les évêques et les abbés, répond brièvement Innocent III, et que l’interdit soit au plus tôt sur le royaume, sans appel : nous verrons après, n lin concile est donc convoqué à Dijon. Les archevêques de Lyon, de Reims, de Besançon, de Vienne, dix-huit évêques et un grand nombre d’abbés se trouvent réunis On enjoint au Roi de comparaître

:$() IlEIXES LEGITIMES ET REIXES D'Al'EXTl RE.

Il fait expulser le concile par ses hommes d’armes. Et puis, se ravisant, il envoie deux députés chargés de protester en son nom contre tout ce qui sera décidé par rassemblée. «Le G décembre, les évêques et les prêtres parurent chacun un flambeau de poix k la main. Dans le silence de la nuit, les clercs entonnèrent d’une voix lugubre le Miserere et les prières adressées, au nom des coupables, au Dieu des miséricordes; les vitraux des églises où était représentée la Passion du Sauveur, en sinople, gueule, sable et azur, répétaient les sons tristes et monotones du plain-chant , et les cloches, qu’on entendait pour la dernière fois, sonnèrent comme pour les agonisants et les morts. Le Christ des autels était voilé; on avait consumé dans les flammes les dernières hosties consacrées et descendu dans les caveaux les corps saints et les images des patrons des églises. En présence du peuple assemblé, le légat, revêtu d’une étole violette, en usage le jour de la Passion et des Morts, éleva la voix et annonça k la multitude k genoux que, au nom de Jésus-Christ, tous les domaines du roi de France étaient mis en interdit jusqu’à ce qu’il cessât son commerce adultère avec Agnès de Méranie. r On entendit alors dans l’église un profond gémissement; les vieillards, les femmes, les enfants, pleuraient k chaudes larmes; il semblait que l’heure du jugement dernier était arrivée, et qu’on allait paraître devant Dieu sans aucun des secours de l’Eglise.

C’était la première fois — 1200 — que l’interdit frappait le royaume de France tout entier. Lorsqu’un inter-

ACNES I)E MEIIANIE.

dit était prononce, les cérémonies du culte demeuraient suspendues. A l’extérieur des églises, les images du Christ, de la Vierge et des saints étaient voilées de noir. On ne laissait découvertes que ces ligures bizarres placées sur la façade de l’édifice et représentant les sept Péchés capitaux, «image des peuples frappésd’interdit» . Les portes étaient fermées, les autels nus et dépouillés comme le jour du vendredi saint, les croix et les vases sacrés renversés, les reliques étendues sur les dalles. Les cloches dépendues n’allaient plus réjouir de leurs sons joyeux le cœur du serf perdu et fatigué au milieu des landes et des bois. Partout le silence, la solitude, l’absence des manifestations de la prière et la désolation. Plus d’absolution, plus de communion, plus de mariage. Les portes mêmes des cimetières étaient fermées; il fallait garder ses morts dans les maisons. Les Croisés se trouvaient seuls exceptés de l’interdit : pour eux on disait encore la messe et on ouvrait les cimetières. Quant au roi Philippe, il fut obligé de s’en aller marier sa sœur sur les terres de Normandie. Aujourd’hui encore, l’absence du culte frapperait le peuple de France d’une tristesse profonde. Quels devaient donc être les terreurs et les désespoirs des chrétiens du moyen âge! Avec les cérémonies religieuses, c’était la vie morale tout entière qui disparaissait. Qui donc maintenant, à ceux qui souffrent, parlera d’espérance? qui donc fera descendre du ciel le pardon après la faute?

La plupart des évêques sc soumircnt à la volonté du souverain Pontife. Pourtant, ceux de Sens, de Paris,

:i-2 HKIXKS LEGITIMES ET REINES D'AVENTURE.

d’Amiens, de Senlis, de Soissons, placés plus immédiatemcnt sous la main du Roi, informèrent le Pape des motifs qui les empêchaient de garder l’interdit, u Le simple bruit de cette résolution, disaient-ils, a soulevé tout le peuple; on s’est pressé autour des églises, dont on a forcé les portes; il est impossible de comprimer ces pieuses séditions de la multitude, demandant par la violence qu’on lui rende ses autels, ses patrons et ses fêles; Philippe lui-même menace les évêques et clercs assez hardis pour obéir aux volontés du légat. » — «Ces motifs sont frivoles, répondit Innocent III, et montrent la faiblesse de vos âmes; il faut obéir sans retard, car l’Kglise est depuis longtemps affligée d’un grand scandale. » Les évêques obéirent, et l’interdit régna sur toute la France.

Philippe-Auguste entra alors dans une violente colère. Il fit venir l’archevêque de Paris et lui dit, le regard étincelant: « Par la joyeuse de saint Charles le Grand, évêque, n’excitez pas ma fureur! Vous cl vos prélats, vous ne faites attention à rien : pourvu que vous mangiez vos gros revenus et buviez le vin de votre clos , vous ne vous inquiétez pas de ce que devient le pauvre peuple I Prenez garde que je ne frappe à votre mangeoire, et que je ne saisisse tous vos biens, n L’ archevêque voulut s’excuser: « Assez, dit Philippe; j’aimerais mieux perdre la moitié de mes domaines, que de me séparer d’Agnès; elle m’est unie par la chair. »

Ces menaces n’ayant point ébranlé l’obéissance des prélats au saint-siège le roi de France exécuta ses ven-

AGNES DE MÉRAME.

geances. Il chassa un grand nombre d’évêques de leurs diocèses ; il enleva aux clercs, aux chanoines et aux curés des biens auxquels il n’avait pas le droit de toucher; il leva des tailles et frappa d’impôts les bourgeois, les nobles et le peuple, pour les punir de leurs plaintes. Des murmures, en effet, retentissaient de toutes parts; les barons et les vassaux se révoltaient; les hommes d’armes du Roi refusaient de le servir, et la foule disait a qu’il valait mieux qu’un seul fût puni que de faire périr, à cause de lui, tout un peuplé. »

Force fut donc à Philippe d’envoyer deux clercs à Rome pour prier le Pape de lever l’interdit, « protestant qu’il éloit prêt à d’ester à droit sur son divorce pour en faire reconnaître la validité. » Le Pape répondit : u Je le veux bien; mais, avant tout, il faut qu'il renvoie Agnès, sa concubine, et qu’il reprenne Ingeburge, son épouse légitime : c’est alors, mais seulement alors, qu’on examinera le cas de divorce, et que je lèverai la sentence d’interdit que le royaume a méritée. J’apprends aussi que Philippe a dépouillé le clergé de France : dites-lui encore que l’interdit ne sera point levé avant qu’il l’indemnise complètement, capital et revenus. *

Au milieu de la désolation générale dont elle était la cause involontaire, Agnès de Méranie souffrait de poignantes douleurs, a Mon Dieu, s’écriait-elle, que je suis malheureuse! Où porterai-je maintenant mon infortune 1 » Le Roi, depuis qu’il craignait de la perdre, l’aimait d’un amour plus ardent encore. Il maudissait Innocent III; il disait dans sa fureur: u K h bien, je me

ferai mécréant; Saladin était bien heureux de n’avoir pas de pape! » Mais, à celte époque, les barons formaient la principale force du pays ; sans leur concours, le Roi restait seul et ne pouvait rien. Il les rassembla dans un parlement. Agnès y comparut. Pille s’avança appuyée sur le bras d’une de ses femmes. Combien alors la jeune Reine était changée ! Quelle profonde pitié s’emparait des âmes en voyant abattue et délaissée celle qui naguère séduisait les plus rebelles par un regard, un mot ou un sourire! Fille souffre des misères que son amour pur et désintéressé a fait tomber sur la France. Elle a entendu les imprécations du- peuple contre elle; son cœur est agité, sa tète troublée; son énergie l’abandonne : elle voudrait mourir, line horrible pâleur couvre son front; ses yeux sont rougis par l’insomnie et les larmes. Bientôt elle va devenir mère, et elle semble implorer miséricorde pour son enfant. k Semblable à la veuve d’Hector, dit Guillaume le Breton, elle eût attendri tout le camp des Grecs. * Pille reste pensive et silencieuse, courbant la tête et attendant l’arrêt qui va lui ôter la vie en la séparant du Roi.

Pas une voix ne s’éleva en sa faveur: l’interdit avait consterné tous les esprits. 11 fut décidé que Philippe- Auguste renverrait Agnès et reprendrait Ingeburge, du moins jusqu’à la décision définitive sur le divorce. Agnès ne poussa pas un soupir. Pille se relira mourante et écrivit au Pape. Rien différentes de celles d’ Ingeburge, les paroles d’Agnès respirent un parfum d’affection simple et vraie. Sa cause est légitime aussi , car

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