AGNÈS DE MÉRAN1E
<;lle a donné son cœur au Roi avec la conviction (|u’dle devenait son épouse, et elle lui a juré fidélité au pied des autels. «Très-saint Père, disait-elle à Innocent III, née dans un pays éloigné de la France, fille d’un prince chrétien, je devins l’épouse, devant Dieu et l'Eglise, de mon seigneur Philippe. J’étais jeune et tout à fait étrangère aux affaires de ce monde; l’on m’a dit que le prince qui me prenait pour sa femme m’appartiendrai! à toujours : je m'attachai à lui ; je l'aimai de cet amour chaste de l’épouse : je lui ai donné deux enfants, et c’est maintenant qu'on voudrait m’en séparer pour le rendre à ma rivale, celte Ingeburge qui remue le ciel et la terre contre moi. O mon seigneur! vous voyez à vos pieds une jeune princesse tremblante! La couronne ne la séduit pas, c’est son époux qu’elle réclame; vous ne le lui refuserez pas, car vous êtes la Providence qui distribue la justice de Dieu sur la terre. »
.Aux yeux d’innocent III, les humbles prières ne pouvaient rien contre le droit, et le droit était pour Ingeburge: Agnès de Mérnnie n’était, au point de vue religieux, que la concubine de Philippe-Auguste; il fallait que tout d’abord il s’en séparât. Quant à la question du divorce, le cardinal Octavien fut envoyé en France pour l’examiner. Le peuple le reçut comme son sauveur, avec une joie mêlée d’enthousiasme et de respect. Octavien convoqua un concile à Dijon; Philippe et Ingeburge s’y présentèrent. Les prélats s’empressèrent auprès de la Heine et l’entourèrent d’hommages et de déférence. Elle fut placée sur un siège près du Roi. Philippe, le
36 REINES LEGITIMES ET IlEIXES D’AVENTl'RE
cœur plein de rage, des larmes de dépit dans les yeux, la voix étouffée par la colère, jura sur l’ Evangile d’obéir au souverain Pontife, de renvoyer Agnès et de reprendre Ingeburge, et le légal releva le royaume de France de l’interdit dont il était frappé.
Aussitôt les cloches des églises sonnèrent à toutes volées, les portes s’ouvrirent, le Christ fut dépouillé de son crêpe, des chants de grâce s’élevèrent sous les voûtes des cathédrales; dans les villes, dans les villages, la joie reparut sur tous les fronts; le peuple poussa des cris, et, prosterné humblement, il remercia le Pape cpii lui rendait son Dieu. Plus de trois cents serfs furent écrasés, tant la foule se pressait dans les églises. Pendant trois jours les travaux restèrent interrompus.
Les adieux de Philippe et d’Agnès furent déchirants. « Le Roi la vit une dernière fois dans son palais, dit Rigord. Ils étaient seuls; mais du dehors on entendait «les sanglots, des cris, des baisers et des jurements. » Agnès s’arracha la première des bras de Philippe; elle partit la nuit, épuisée, presque mourante, et s’en alla chercher un refuge au château de Poissy, en Normandie. Après ses couches, elle devait quitter la France; mais ce dernier départ ne l’effrayait pas : elle savait bien qu’alors elle aurait cessé de vivre et de souffrir. La solitude ne fit qu’ accroître son amour et sa peine. La nuit, disent les chroniques, elle parcourait les champs et les forêts, au milieu du délire et les cheveux aux vents. On l’apercevait sur les créneaux de la tour, regardant à l’horizon du côté de Paris où le roi Philippe