‹ Reines Legitimes Et Reines D'AventureChapitre 20 sur 38 · CHRISTINE DE PISAN · texte numérisé non relu

CHRISTINE DE PISAN

soit de nul réputée ventence, car l’autorité de l’honneur et grand amour que le Roi à mon père démontroit étoit de ce cause, non mie valeur); comme mon père réputa celui plus valable qui le plus science avoit, bonnes mœurs avoit; ainsi un jeune écolier, gradué, bien né et de nobles parents de Picardie, de qui la vertu passoit la richesse, à celui qu’il réputa comme propre fils je fus donnée. Et, en ce cas, ne me plains-je de fortune. »

Ainsi , tout souriait à Thomas dans sa patrie adoptive : sa position était brillante, sa fille était heureuse. Mais, dans la vie, le malheur est toujours là. Charles V mourut ; Thomas perdit son crédit , une partie de ses appointements lui fut retirée, l’autre mal payée. Généreux et insouciant, il n’avait point songé à assurer sa fortune, et bientôt il suivit son maître au tombeau, triste, accablé de privations et d’infirmités. Christine fait un grand éloge de son père : a De son temps, et cent ans auparavant, il n’a pas vécu d’homme de si haut entendement ès sciences mathématiques et jugements d’astrologie; il expira à l’heure qu’il avoit pronostiquée. n

Un malheur n’arrive jamais seul. Peu après la mort du Roi et de Thomas, Etienne du Castel fut enlevé à son tour par une maladie contagieuse, à l’âge de trentequatre ans.

Christine pleura amèrement son doulz ami qui seulette i avoit laissée.

Et veuve triste et noir vêtue ,

Pleine de plours et toute désolée ,

\i REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTURE.

u elle a en son cœur le remords débile de celui sans lequel elle ne doit, ne peut avoir joie, et lequel faisoit d’elle telle estime, qu’elle lui ctoit une simple colombe, obéissante à son vouloir. En lui elle avoit tout sou confort, tout son souhait, tout son plaisir, toute sa suffisance et son espérance. Brief, de tous les deux n’étoil qu’un même vouloir. Femme n’y avoit en ce monde qui participât à plus de félicité qu’elle. »

A vin,qt-cinq ans, sans fortune, sans appui, ayant à sa charge trois enfants, sa vieille mère et plusieurs parentes, « elle, nourrie en délices et en mignotements, » il lui fallut songer aux affaires du ménage, et devenir a conduisaresse de la nef demouréc en la mer orageuse et sans patron. »

« Les plaids et procès , qui sont comme le mets des veuves, m’environnèrent de tous lez, dit-elle, et ceux qui me dévoient m’assaillirent afin que je ne m’avançasse à leur rien demander. » Et Christine, en butte à la mauvaise foi et à la chicane, est renvoyée de tribunaux en tribunaux sans pouvoir obtenir justice.

Lasse à la fin de cette vie si antipathique à sa nature et perdant topl espoir, elle se retire dans la solitude, s’enferme dans la bibliothèque laissée par son père et son mari pour tout héritage, et résout de gagner sa vie et celle de sa famille avec sa plume. Elle nous initie elle-même à ses études : « Ne me pris pas , comme présomptueuse, aux profondesses de la science, mais comme l’enfant que, au premier, on met à VA, b, c, me pris aux histoires anciennes des commencements du

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