‹ Reines Legitimes Et Reines D'AventureChapitre 21 sur 38 · CHRISTINE DE PISAN · texte numérisé non relu

CHRISTINE DE PISAN

monde: les histoires des Kbrieux , des Assiriens , des Romains, François, Bretons et autres, » On se ferait difficilement une idée des travaux préliminaires auxquels Christine se soumit avant d’écrire. D’après les passages cités dans ses œuvres, elle lut Platon, Aristote, Hippocrate, saint Jean Chrysos tome, Socrate, Diogène, Horace, Virgile, Catulle, Juvénal, saint Augustin , etc.; elle fit même de ces auteurs une étude approfondie, et, comme les livres étaient rares et chers alors, elle travaillait- à la bibliothèque que Charles V avait fondée au Louvre, ou dans les nombreux couvents de Paris, Une semblable érudition au quatorzième siècle, et chez une femme, semble encore aujourd’hui presque incroyable.

Voilà donc Christine au travail, s’efforçant d’oublier ses ennemis et rêvant (ce que tant d’autres rêvèrent depuis) de se créer avec sa plume une existence honorable; et, comme tant d’autres encore après elle, si les chagrins la pressent de trop près , elle se console avec des vers. « Fortune ne in’a pas encore tant grevée, que ne fusse accompagnée des musettes des poêles : elles me font rimer complaintes plourables, regrettant mon ami mort et le bon temps passé. » Ses premiers écrits furent des virelais, ballades, lais et rondeaux; on nommait alors ces poésies diverses des dictiez.

La réputation de Christine parvint au comte de Salisbury, favori de Richard II, roi d’Angleterre, venu en France demander pour son maître la main de la princesse Isabelle, fille de Charles VI. Christine appelle le comte de Salisbury « gracieux chevalier, aimant dictiez.

el lui-même gracieux dicteur. » Le ministre anglais emmena avec lui le fils aîné de Christine, alors âge de treize ans, afin de le faire élever avec son propre fils. Mais le malheur et la mort sont partout dans l’existence de la fille de Thomas de Pisan. Richard 11 fut détrôné par Henri de Lancastre et Salisbury décapité. Dans la succession de Richard, Henri trouva les œuvres de Christine; il les lut, les admira, et fit proposer à la veuve d’Etienne de passer en Angleterre. Dans le même temps, le duc de Milan voulut aussi l’attirer dans ses Etats. Christine refusa, ne voulant pas quitter la France, où elle avait aimé, où elle avait soufTert, où elle comptait toujours sur la fortune et sur la gloire.

Philippe le Hardi , duc de Bourgogne, se distinguait alors entre les plus puissants seigneurs du royaume par sa magnificence el sa libéralité. Malgré son immense fortune, il mourut insolvable. Le 1" janvier 1403, Christine lui offrit pour élrenncs son livre de la Mutation de la fortune. Frappé de tant de talent et de tant de savoir, le duc lui commanda à l’instant même la lie de Charles V. Il fit mettre à sa disposition les dépôts des chartes, des chroniques, et ordonna à tous ceux qui avaient connu le roi Charles V d’apporter à Christine les renseignements qu’ils pouvaient avoir. En même temps il prit près de lui le jeune du Castel et se chargea de son avenir.

Christine commence immédiatement son histoire; elle la divise en trois livres; elle intitule le premier Noblesse de courage, le second Xob/esse de chevalerie.

CHRISTINE DE PISAX

le troisième Noblesse de sagesse, et sons ces titres divers elle place les actions du roi Charles V. Ce panégyrique exact et scrupuleux renferme les premières traces d’un style noble et soutenu ; la phrase devient nette, la forme plus harmonieuse, et si les digressions, communes alors, se rencontrent encore, les mots parasites et vides de sens sont presque entièrement bannis.

L’ histoire de Charles V exigeait de nombreuses recherches. Christine avait le travail facile et prompt, et au bout de trois mois elle était au tiers de son ouvrage ; à la fin de l’année il était terminé. Mais déjà le duc de Bourgogne n’existait plus. « Cette mort fut le renouvellement des navreures et des adversités de Christine, et semblablement grande perte au royaume, comme audit livre commandé et non lors achevé; aussi, à Philippe, l’auteur accorde-t-elle de piteux regrets. »

Jusqu’ici, on le voit, la fortune n’avait point souri à Christine de Pisan. Désormais la misère devint sa compagne assidue. La protection des grands et quinze volumes successivement publiés ne l’avaient point enrichie. C’était déjà un rude métier que celui d’écrivain. Quand un livre était achevé, l’auteur le présentait à un prince en le priant de l’agréer. Le prince reconnaissait plus ou moins généreusement cet hommage; s’il venait plus tard à s’en dessaisir, le manuscrit appartenait à tous, et chacun pouvait à son gré en multiplier les copies ; de sorte que le métier de copiste se trouvait plus lucratif et plus assuré que celui d’auteur. Aujourd’hui on cherche un éditeur, comme on cherchait alors un

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grand seigneur, et le public a remplacé les princes ; à sa fantaisie, et sans contrôle, il brise ou improvise les réputations et les fortunes.

Les temps devenaient de plus en plus mauvais pour les lettres. La France était envahie, son roi atteint de démence, l’anarchie au cœur du royaume, Henri d’Angleterre vainqueur a Azincourt, 1415. Christine souffrait, réduite avec sa famille au plus absolu dénùment. Au souvenir de sa naissance, de son .incienne fortune, surtout à la pensée que le public pouvait soujiçonner sa pauvreté, elle avoue qu’elle sentait la rougeur d’une noble fierté couvrir son front. S’adressant à dame Philosophie, elle lui dil.« que sans doute à ses habits on ne devinerait pas toujours ses ennuis; et pourtant, sous son mantcl fourré de gris et son surcot d’écarlate, non souvent il est vrai renouvelé, mais soigneusement gardé, elle avoit de grands frissons, et un beau lit orné de males nuits, et le repas éloit sobre comme .il convient à femme veuve. » Et ses souffrances devenaient plus intolérables quand elle se voyait contrainte d’aller emprunter de l’argent, lut-ce h ses, meilleurs amis.

Elle eut aussi à lutter contre les gais propos. Au sujet de ses Dis Amoureux, on répandit le bruit qu’elle avait des amants; certains esprits se plurent à voir une réalité dans des récits où tout était fiction, u Ne fut-il pas dit de moi, écrit-elle dans sa Vision, que je aimois par amour? Je te jure, — c’est toujours à dame Philosophie qu’elle fait ses confidences, — que icellui qui disoil ainsi ne me connoissoit , ni ne savoit qui je

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