CHR1STIXE DE P1SAX
«'•lois, v En effet, Christine, absorbée par ses éludes et toujours près de sa vieille mère et de ses enfants, n’ aima jamais que u son doulz ami Etienne du Castel. * On ignore la date précise de sa mort. Bien qu’elle eût obtenu enfin une pension de deux cents livres du roi Charles VI, tout porte à croire que sa vieillesse ne fut pas plus heureuse que le reste de sa vie. Elle s’éteignit vers 1420, à l’écart, triste et fatiguée, demandant à l’étude les consolations dernières, et puisant la résignation dans l’amour des lettres , ces amies fidèles de tous les âges, douces à ceux qui les aiment et n’abandonnant jamais.
Les ouvrages de Christine de Pisan sont nombreux. Ses vers, composés de dix, huit ou sept syllabes, fatiguent souvent par leur prolixité, les tours de force et les difficultés vaincues dont ils sont remplis; ainsi sa Ballade rétrograde se lit indifféremment à droite, à gauche, en commençant par le premier mot ou par le dernier : cette ballade est demeurée le modèle d’un genre fort prisé aux quatorzième et quinzième siècles; ce ne sont guère que des mots péniblement alignés et presque sans aucune suite d’idées. Ses deux cents ballades, — ses poésies les meilleures, — toutes sur l’éternel thème de l’amour, ne manquent ni de délicatesse, ni de naïveté, ni de fraîcheur. Dans une de ces ballades, souvent citée, elle s’adresse à Etienne du Castel :
Sonlete suis et soulrtc veuil estre,
Sonlete m’a mon doulz ami laissée ,
Sonlete suis sans compagnon ni niaistre,
i8 REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTURE.
Soulete suis dolente et courroucée ; Soulcte suis en langour mesaisée , Soulete suis plus que nulle égarée, Soulete suis sans ami demourée.
Soulete suis partout et en tout estre,
Soulete suis où je voise , où je siée ,
Soulete suis plus qu’autre rien terrestre,
Soulete suis de chacun délaissée,
Soulete suis durement abaissée,
Soulete suis souvent toute éplorée ,
Soulete suis sans ami demourée.
Le Chemin de longue étude, son dernier ouvrage, ne renferme pas moins de six mille vers; il fut composé à cinquante ans, el pourtant, plus que tous les autres, est empreint d'imagination et de jeunesse. — Certaines natures ont toujours vingt ans dans quelque coin du cœur. — Christine voyage de compagnie avec la sibylle de Cumes et parcourt Constantinople, Jérusalem, la Grèce, l’Egypte, presque tout le monde connu. Les descriptions y sont fraîches, neuves et brillantes. Ses Lettres sur le Ronuin de la Rose, dédiées à Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, remontent à 1405; l’auteur blâme vertement les passages licencieux du roman, et dit à son fils, dans ses Conseils :
Si tu veux et chastement vivre,
I)e la Rose ne lis le livre,
Ne Ovide de l’Art d'amer,
D’out l’exemple sert à blasmer.
En prose, son œuvre préférable est, sans contredit
CHKISTIMË DK P1SA\.
Y Histoire (le Charles V. Elle composa plus de vingt volumes; quatre seulement sont publiés. Dans ces vingt volumes, l’honnêteté la plus scrupuleuse ne trouverait rien à retrancher.
Christine de Pisan était jolie. Elle dit quelque part ii qu’elle devoil au Créateur un corps sans nul défaut et assez plaisant, et non malade, mais bien complexionné. » En tête du manuscrit de sa Cité des Dames, elle est représentée assise sous un dais, la tête penchée sur sa main gauche, le coude appuyé sur son bureau et les yeux fermés; elle a le visage rond, les traits réguliers, le teint délicat ; sa taille accuse un certain embonpoint ; un chapeau bleu , en forme de cône, couvre son front ; une chemise très-fine voile ses épaules, et une robe bleue, entr’ouverle et brodée d’or, — flatterie du peintre sans doute, — laisse apercevoir un petit corset couleur de pourpre.
Elle eut deux enfants : sa fille mourut au couvent des dames de Poissy, et son fils fut ce du Castel auquel on attribue le second volume de la Clironit/ite martinienne. Christine avait trouvé dans ses enfants les consolations dont elle avait tant besoin. Elle parle de son fils comme d’un esprit pénétrant et distingué ; pourtant on chercherait vainement dans l’ouvrage de du Castel quelque reflet du talent de sa mère.
ODETTE
Avant les Tuileries et le Louvre, l’iiùtel Sainl-Pol abrita les grandeurs et les misères royales. A l' hôtel Saint-Pol , vers le commencement du quatorzième siècle, un homme de trente et quelques années, les cheveux en désordre, les yeux hagards, les vêtements déchirés, courait à travers une vaste chambre, frappant du poing ce qu’il rencontrait et » poussant des cris effroyables » . Cette chambre était ornée de riches tentures ; le jour n’y pénétrait qu’à travers des vitraux coloriés; un lit de damas vert à fleurs d’or occupait le fond de l’appartement, et, dans la cheminée, bien que la chaleur fût excessive, brûlait un grand feu. Le parquet était jonché de meubles brisés et de porcelaines en éclats; tout annonçait une violente colère du maître.
Dans un coin, une jeune fille, immobile, les yeux pleins de larmes, contemplait cet homme avec une expression mêlée d’affection et de pitié. Elle restait calme, et, tout entière à sa douleur, elle ne semblait
ODETTE
«'■prouver aucun sentiment de crainte pour elle-même; et chaque fois que le fou furieux s’approchait d’elle, il reculait subitement, effrayé du mal qu’il aurait involontairement pu lui faire.
Cet homme était le roi Charles VI ; la jeune fdle se nommait Odette.
De temps à autre, Odette, élevaut doucement la voix: « Charles, Charles, disait-elle, encore méchant aujourd’hui! Allons, venez près de moi. »
Le Roi s’arrêtait, la regardait en cherchant à rappeler sa raison ; mais, dans cette lutte douloureuse et rapide comme l’éclair, la folie l’emportait, et Charles VI recommençait à pousser des cris sauvages.
Après s’être efforcée à plusieurs reprises et inutilement de dominer par la douceur la fureur du Roi , Odette se levait, marchait résolument à lui, le saisissait par le bras, et d’un ton de commandement et le visage sévère: u Charles, taisez-vous, disait-elle; je le veux. » Aussitôt, le Roi demeurait immobile; sa colère s’évanouissait comme par magie; un tremblement nerveux agitait tous ses membres, il baissait honteusement la tête et se laissait tomber dans un fauteuil.
Odette s’approchait de lui, s’agenouillait à ses pieds et lui disait :
« C’est moi, Charles, moi qui vous aime, vous le savez bien. Revenez à vous, reconnaissez-moi. Personne n’est là pour vous faire du mal. Charles, qu’avez-vous?
— Charles a froid , Charles a froid , froid ! il a grand froid, k murmurait le Roi d’une voix sourde.
• Odette le conduisait près du feu. U étendait, en grelottant, ses mains vers In flamme, et laissait, entre ses dents qui claquaient, échapper des paroles confuses.
Insensiblement il paraissait recouvrer la raison et jetait un regard autour de lui, comme pour se rendre compte de la scène qui venait de se passer. Mais, tout à coup, apercevant des fleurs de lis sur le mur, il s’élancait vers elles et s’écriait :
u Qu’ est-ce que tout cela?
— Des fleurs de lis, sire, répondait Odette, les armes de Votre Majesté.
— Des fleurs de lis ! V otre' Majesté ! Non , non , je ne le veux pas, moi. Moi, point Charles, moi, point roi; je m’appelle Georges; mes armes sont un lion percé d’une flèche. Moi, Georges, mais point Charles, point roi. »
Et il s’efforcait d’enlever les fleurs de lis et de les briser. Comme il ne pouvait les atteindre toutes, il dansait devant celles qui restaient, avec des gestes, des rires et des paroles de moquerie, et répétait sans cesse: « Je m’appelle Georges, mais point Charles, point Roi. Je ne le veux pas. »
Odette, sans répondre, s’asseyait près d’une table et prenait des figures grossièrement coloriées. Elle les étendait sur la table, poussait un léger cri de joie, en feignant de les regarder attentivement. Le Roi se retournait, la contemplait silencieusement quelques secondes et venait lentement se pencher sur l’épaule de la jeune fille.
a C’est pour Georges tout cela, « disait Odette.
ODETTE
Et le Roi s’emparait des cartes et jouait comme un enfant.
L’accès de folie disparaissait. Alors une immense tristesse couvrait le visage de Charles VI. Il prenait sa tête entre ses mains, — cette pauvre tête dont il n’était pas le maître, et qui portait une couronne, — et ses yeux se remplissaient de larmes.
Odette le consolait.
« Confiance, sire, lui disait-elle; ayez espoir en de meilleurs jours. Sire, je le demande à Dieu dans toutes mes prières ; vous guérirez. »
Le Roi souriait d’un sourire incrédule et désolé. Il enlaçait de ses bras celte enfant qui se dévouait à lui , et répondait en la baisant au front :
u Je t’aime, Odette, car tu m’aimes, loi 1 Tu aimes le pauvre fou abandonné du monde entier. Oh! juremoi de m’aimer encore, de m’aimer toujours. Pardonne-moi, je ne suis pas coupable; ne m’abandonne jamais. »
Le roi Charles VI avait douze ans lorsqu’ en 1380 il monta sur le trône. Dans sa jeunesse il aimait la chasse avec passion. « Un jour qu’il courait à travers la forêt de Senlis,» il prit un cerf dont le cou était entouré d’un collier de cuivre doré, sur lequel on lisait ces mots : Cœsar hoc mihi donavit. u César me l’a donné. » Le
Roi, donl l’ imagination ôtait exaltée déjà par la lecture des romans de chevalerie, considéra cette rencontre comme un présage funeste. Sa raison, ébranlée par quelques accès de fièvre chaude, en fut vivement affectée, et il revit plusieurs fois en songe le cerf de la forêt de Scnlis et divers autres signes qui lui assombrissaient l’avenir. 11 chercha des distractions dans les fêtes : les fêles l’ennuyèrent. Il voulut voyager, mais librement, sans la compagnie de ses oncles qu’il redoutait. Il traversa Lyon, Avignon, séjourna à Montpellier, retenu par les « vives et lrisqucs demoiselles du pays * , et revint à Paris, triste, languissant, bien las de ces courses, qui ne lui avaient guéri ni le corps ni l’esprit.
Alors le connétable de Clisson fut assassiné par Pierre de Craon. Le meurtrier se réfugia chez le «lue de Bretagne, et Charles VI résolut d’aller attaquer ce dernier dans ses propres domaines (1392). Il partit donc achevai, malgré l’ordonnance des médecins, et se dirigea vers le Mans. L'n jour, il traversait les forêts du Maine, vêtu d’un habit de velours noir et la tête couverte d’un chaperon écarlate. La chaleur était accablante, la réverbération du soleil sur le sable éblouissait la vue. Le Roi marchait le premier; les princes se tenaient à l’écart et le laissaient plongé dans ses sombres pensées. Tout semble ligué contre lui : son connétable a été tué, les princes et le clergé attaquent ses conseillers intimes; il ne lui reste pas un ami. Tout à coup, un homme de mauvaise mine, ayant pour tout vêtement une colle blanche , s’élance subitement de la
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forêl , les cheveux et la barbe en désordre , l’air égaré , et, se jetant à la bride du cheval de Charles VI : u Arrête , noble roi , s’écrie-l-il , ne passe pas outre , on le trahit. » Les princes accourent et font lâcher les rênes à cet homme, qui 11’en continue pas moins il suivre Charles en poussant des cris.
Au delà de la forêt s’étendait une immense plaine. On allait y entrer. La suite du Roi était exténuée de chaleur. L'n page, portant la lance de Charles, vint à s’endormir, et laissa échapper cette lance, qui frappa un casque en tombant. A ce bruit, le Roi tire son épée et s’écrie : « Sus! sus aux traîtres! » Et il s’élance, l’épée nue, sur le duc d’Orléans; celui-ci prend la fuite; mais le Roi a déjà tué quatre hommes avant qu’on ail pu l’arrêter.
On le descend de cheval , on le désarme , on le couche à terre, on le lie avec des cordes, et, quand il revient à lui, il a horreur des meurtres qu’il vient de commettre, il demande pardon à tous de sa conduite et se confesse avec humilité et repentir.
On le transporte à Paris , où les plus habiles médecins de l’époque l’entourent de leurs soins. Guillaume de Hersilly, en grand renom dans ce temps-là, arrive tout exprès de Laon. Mais pas un d’entre eux ne trouve de remède pour un mal plutôt moral que physique et qu’ils ne comprennent pas. Alors on s’adresse à la sorcellerie. On fait venir du Languedoc un homme se disant inspiré par t esprit. Il jeûnait tout le jour, se mortifiait par la pénitence, et se macérait le corps, « afin
de se rendre inailre des éléments et de les forcer à lui obéir. » On appelle également deux moines gascons. Ils passent des mois entiers à la Bastille, occupés à composer des breuvages que l’on fait boire au Roi; mais, loin de détourner le mal, ils l’aggravent davantage. Convaincus d’imposture, tous ces sorciers sont mis à mort.
La médecine et l’astrologie, les hommes et le diable étant impuissants, on s’adressa à Dieu. Charles VI sc voua à saint Denis et se fit conduire en Bretagne au pèlerinage du Mont-Saint-Michel. Le Ciel resta sourd à ses prières.
Quelques courtisans, traîtres ou insensés, l’engagèrent à ne plus chercher désormais de remèdes que dans les distractions des fêtes et des plaisirs. Pendant plusieurs mois le Roi suivit ces conseils, lin jour, la reine Isabelle mariait une de ses dames d’honneur, Allemande d’origine et déjà veuve; Charles VI résolut de prendre sa large part aux festins et aux bals donnés par Isabelle. Les noces des veuves étaient, à cette époque, de véritables mascarades, des orgies grotesques et sans frein. Charles et cinq de ses gentilshommes se dégrisèrent en satyres et enduisirent leurs vêtements de poix , afin de pouvoir y coller plus facilement leurs toisons d’étoupe. Vers la fin du bal , le duc d’Orléans, après un dîner avec de joyeux compagnons, arriva la tète exaltée par les fumées du vin. Dans un accès de folle gaieté, il mit le feu à la toison d’un des satyres; la flamme se communiqua rapidement aux
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autres seigneurs vêtus du même costume, et ils s’élancèrent à travers les salles, brûlés jusqu’aux os et poussant des gémissements terribles. Par bonheur, la jeune duchesse de Berri s’était, à celte vue, emparée du Roi et l’avait contraint de demeurer près d’elle. Elle le protégea ainsi contre le feu ; les cinq autres gentilshommes expirèrent en trois jours au milieu de la plus horrible agonie.
Si le Roi eût péri pendant cette nuit, les princes auraient infailliblement été mis en pièces par le peuple. 'Aussitôt qu’il apprit cet événement, le peuple frémit de crainte et de rage. U fallut le lendemain et à plusieurs reprises lui faire voir Charles VI à l’une des fenêtres de l’hôtel Saint-Pol, pour bien le convaincre que son Roi était encore vivant; car le peuple aimait son pauvre fou, souffrant, méprisé comme lui. Il prenait sa part de douleurs qui ne lui étaient point étrangères. Il s'écriait : u Ah ! pourquoi le Seigneur frappe-t-il un si bon roi! » Il s’apitoyait sur les maux de Charles, et il n’en détestait que plus les princes sanguinaires placés autour du trône. Le peuple demandait sans cesse à contempler son Roi bien-aimé; et , quand la santé de Charles VI le permettait , on le conduisait dans les églises ou aux mystères de la Passion de la rue Saint-Denis, afin de satisfaire la foule. Peu de monarques obtinrent de leurs sujets une affection aussi tendre et aussi désintéressée.
Les accès de folie de Charles VI, devenus chaque jour plus fréquents, ne lui laissaient guère la possibilité de gouverner son royaume. Les factions en profilaient
pour déchirer la France, et les Anglais pour s’en emparer. Ce n’ étaient partout que trahisons. Le Dauphin , depuis Charles VII, s’enfuyait de Paris livré à la fureur des Bourguignons; le duc d’Orléans tombait assassiné dans la rue, et le traité de Troyes donnait à Henri V d’Angleterre la couronne de Charles VI, que l’Anglais daignait pourtant laisser au Hoi de France jusqu’à sa mort.
Les fêles n’en continuaient pas moins plus bruyantes et plus nombreuses. Comme son Roi, il semblait que la France était folle; et, selon la chronique latine manuscrite de Saint-Denis, « hommes et femmes de la cour, à la faveur du masque, se livraient aux plus infâmes débauches. »
Isabelle de Bavière, épouse adultère, mère sans cœur, trahissait sa patrie adoptive. Le Roi en avait été éperdument épris, au point qu’après l’avoir vue une seule fois, il avait conjuré ses oncles de ne pas différer d’un seul jour son mariage. La mémoire d’Isabelle est restée plus odieuse que celle de Frédégondc. A soixante ans, scs passions n’étaient pas assouvies; pourtant toute trace de son ancienne beauté avait disparu ; son regard railleur, sa bouche flétrie, son teint jaune sous le fard, présentaient l’image de la débauehe haineuse et violente. Le peuple l’avait en horreur, et lorsqu’on 1435 elle mourut haïe et méprisée, il fallut, par une nuit noire, faire transporter son cercueil à Saint-Denis dans un batelet et suivre le cours de la Seine, afin de le dérober à la vue du peuple, qui l’eût sans nul doute brisé et profané.
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Charles VI, dans sa folie, ne voulait pas être marié; il prétendait ne pas avoir d’enfants, ne pas être roi; et, bien que les femmes aient toujours conservé un grand empire sur son esprit, il refusait obstinément de voir la Reine, qu’il regardait comme une des principales causes de tous ses malheurs, il ne se trompait pas.
Du reste, Isabelle avait peur du Roi, et ce fut elle qui lui jeta en pâture Odette de Cbampdivers.
Odette de Champdivers n’appartenait point à une noble famille. Son père était marchand de chevaux. Quant à la date de sa naissance, elle est inconnue, comme celle de sa mort. On recherche avidement les moindres détails de la vie des courtisanes célèbres par leurs caprices ou leurs ambitions ; on dédaigne une pauvre fille qui se contenta d’aimer son Roi. — Un jour elle fut placée près de Charles VI, et depuis lors elle ne le quitta plus.
Si l’histoire avait le droit de s’attendrir et de pardonner aux misères du cœur, ne serait-ce pas en face de ce dévouement, de celte abnégation constante et presque chrétienne? Odette est la douce figure qui repose au milieu de ces époques de débauche et de sang. Apparition bienfaisante, ange gardien du vieil enfant malade qu’elle voudrait guérir, femme simple et sacrifiée, sans
doute elle mérite encore le blâme ; ne mérite-t-elle pas aussi la pitié?
On avait cru qu’elle ne vivrait pas longtemps, en butte aux mauvais traitements et aux caprices quotidiens du Roi. On avait compté sans l’esprit clairvoyant de l’amour. Rien de touchant, en effet, comme les soins dont Charles VI entourait la petite reine — on nommait ainsi Odette. — Elle avait pris dès son entrée à l’hôtel Saint-Pol un ascendant irrésistible sur le Roi. Il obéissait aux moindres ordres tombés de ses lèvres, et, s’il résistait, elle le menaçait de ne plus l’aimer, de le quitter, et toujours il finissait par lui accorder ce que nul autre n’eût obtenu. Parfois les fous sont ainsi. Cette jeune fille de dix-sept ans, à la chevelure blonde, à la taille frêle, au visage demi-sérieux demi-souriant , vêtue de sa longue robe blanche , passait sa vie près de ce roi insensé et flétri avant l’âge. I)’un geste, d’un regard, elle arrêtait sa fureur; un mot le faisait plier devant un enfant qu’il eut pu briser.
Odette avait trouvé Charles VI dans un état misérable. Il ne voulait ni boire ni manger. En 1405, il avait refusé, durant plusieurs mois, de se laver et de changer de linge. Il était, dit la chronique de Saint-Denis, rongé de vermine et couvert de plaies. On n’osait lui faire violence, car, revenu à la santé, il eût pu se souvenir et se montrer sévère. Il fallut le faire enlever, la nuit, par dix hommes masqués et vêtus de noir, qui le changèrent de vêtements et le lavèrent malgré scs cris. Depuis lors, ce moyen fut souvent employé; aussi Charles
ODKTTK.
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avait-il une peur continuelle de ces hommes noirs, qu’il croyait toujours apercevoir dans son sommeil.
Ce fut donc avec une joie d’enfant qu’il vit Odette, seule désormais auprès de lui , s’empresser à le servir et lui demander avec douceur ce qu’on lui arrachait autrefois par violence. C’était à elle qu’on s’adressait quand il fallait obtenir quelques ordres du Roi. Dans ses plus violents accès, dit Juvénal des L'rsins, il la reconnaissait toujours, et jamais il ne lui fit le moindre mal.
Du reste ce n’était point un homme méchant que le roi Charles VI. Sa figure était accentuée, d’une beauté empreinte de mélancolie, et encadrée de longs cheveux châtains. Sa bouche, un peu grande, laissait voir de belles dents bien rangées. 11 avait l’air noble et bienveillant, et le coeur ouvert et généreux.
Quand il sentait la folie approcher, il s’écriait : uOtezmoi mon couteau, voici le mal qui s’empare de moi. * Il suppliait Odette de s’éloigner, de crainte qu’il ne lui arrivât malheur. C’était un affreux spectacle de voir ce Roi comprenant, aux dernières lueurs de la raison , que la folie allait le saisir. Maintenant il a encore la conscience de ses actes; tout à l’heure il blasphémera, il demandera une arme pour tuer ceux qu’il aime et qu’il ne connaîtra plus.
Durant ces crises , des paroles incohérentes s’échappaient de ses lèvres , des visions bizarres passaient devant ses yeux. Lui, toujours brave, il tremblait de tous ses membres; un feu intérieur le dévorait, des gouttes de sueur ruisselaient sur son visage; et, tout à coup,
«i reines légitimes kt reines ivavextiuk.
sans transition, il était saisi d’un froid mortel et poussait des gémissements plaintifs.
Loin de s’éloigner, Odette se montrait alors plus attentive et plus dévouée. Elle s'efforcait de dissiper les visions qui effrayaient l’esprit du Roi et lui présentait le breuvage destiné à calmer ses souffrances. Souvent aussi , il lui fallait assister en silence à ces longues et terribles agonies. Dès que le mal semblait céder, elle chantait quelque monotone chanson , et le Roi finissait par s’endormir.
Honteux à son réveil et humilié à ses propres yeux, il pleurait la raison que Dieu lui avait ravie; et, quand il se retrouvait avec les seigneurs de sa cour, il leur disait : u S’il est parmi vous celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de Xotre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne languisse plus ; qu’il m’achève plutôt, et que je meure. » Seul avec Odette, il serrait les mains de la jeune fille dans les siennes, lui demandait pardon, la conjurait de l’abandonner dans ses moments mauvais, et s’appelait luimême le pauvre Jbu! Et Odette lui répondait qu’elle ne s’en irait que lorsqu’il l’aurait chassée. — Et aussitôt, profitant du retour de la raison du Roi, elle lui parlait de l’état de la France, des injustices à réparer, des complots à déjouer, des bonnes actions à faire. El Charles VI, la sueur de son front à peine essuyée, pale et la main tremblante, signait des arrêts et donnait des ordres. Car, malgré ses humiliations et ses douleurs, il restait néanmoins et toujours le Roi de France.
ODETTK.
Le peuple l'aimait, il aimait aussi Odette. Avec ce bon sens instinctif qui ne trompe guère, il avait compris tout ce qu’il y avait de dévouement dans la conduite de la petite reine, et il s’était vite aperçu qu’elle ne causait ni larmes ni folles dépenses à la France.
Odette eut une fille du Roi. On l’appela Marguerite de Valois; Charles VII la reconnut pour sa sœur, la fit légitimer en 1427, la maria à Jean de Harpeden, seigneur de Belleville en Poitou, et lui donna en dot vingt mille moutons d’or. Le mouton d’or était une pièce de monnaie sur laquelle on avait gravé l’écu de France, le nom du roi Jean et A y nus Dei ; il pesait environ onze francs. — C’est là une des bonnes actions du roi Charles VII.
L’unique fortune qu’ Odette recueillit de la faveur royale se réduisit à deux maisons accompagnées de dépendances peu considérables; l’une était située a Bagnolet, l’autre à Créteil.
Il est probable qu’elle y finit ses jours, seule et sans bruit, après la mort de Charles VI (21 octobre 1422).
Quand le convoi du Roi bien-aimé traversa Paris, o tout le peuple se mit dans les rues et aux fenêtres, et pleurant et criant comme si chacun eût vu mourir ce qu’il aimait le plus. »
AGXÈS SOREL.