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Le 10 novembre 1422, le héraut d’armes criait à travers la basilique de Saint-Denis : Le Roi en! mort ! vive Henri de Lancastre , roi de France et d'Angleterre! Et Bedford, après avoir conduit en terre la monarchie de Clovis, rentrait à Paris précédé d’une épée nue, portée en signe de toute-puissance devant le régent de Henri VI.
C’est qu’en ce lemps-là l’Anglais possédait plus des deux tiers du royaume ; la France était ruinée par les impôts; les récoltes étaient incendiées, les campagnes désertes et couvertes de bêtes fauves; la reine mère, Isabeau de Bavière, trahissait son fils ; le receveur général du Roi n avait pas quatre ecus en caisse, et Dunois, invité par Charles à s’asseoir à sa table, ne trouvait pour dîner qu’trn poulet et une queue de mouton.
AGNÈS SOREL
Charles apprit la mort vie son père au petit château d’Espally, près du Puy, en Auvergne, le 25 octobre 1422. u A cette nouvelle il eut au cœur grande tristesse et pleura abondamment. Et prestement, par l’ordonnance de son conseil , fut vêtu de noir pour la première journée. Si fut lors levée une banière de France dans la chapelle : et adonc lesdits officiers commencèrent à crier haut et cler : Vive le Roi! »
C’était inaugurer dignement le règne nouveau. Malheureusement, cet enthousiasme ne fut pas de longue durée dans l’ânie de Charles Vil.
Non loin de l’hôtel de Jacques Cœur, au fond d’une cour étroite, s’élève à Bourges une maison noire, menaçant ruine , enrichie de sculptures du quatorzième siècle, et servant aujourd’hui d’école primaire. C’est là, dans un galetas royal, orné des armes de France peintes en vives couleurs au plafond, que nous retrouvons bientôt Charles Vil, assis dans un large fauteuil, près d’un àtre immense et rêvant à la lueur de deux bougies de cire blanche accrochées au mur. L’avenir l’épouvante, la lutte lui semble impossible. Sa couronne est un mensonge; il y renonce, il abdique en son cœur. Désormais il cherchera l’oubli dans de brillantes fêtes et de rapides amours. Il ne reconnaîtra plus de royauté que celle du plaisir; et, puisqu’il doit tomber, du moins il tombera gaiement. — Au même instant il lui naissait un fils, qui devait être Louis XL Le Boi de France ne possédait pas les quarante écus nécessaires pour payer les frais du baptême; il lui fal-
lut demander des délais , et «etle dette ne fut acquittée que longtemps après la naissance du Dauphin.
Quelques circonstances imprévues vinrent pourtant relever l’espoir de La Hire, de Narbonne, de Xaintrailles, braves gentilshommes, plus intrépides que leur maître, et qui combattaient encore lorsque Charles Vil désespérait de la France et de lui-même. Jacqueline, comtesse de Hainaut et de Hollande, divorça avec Jean IV, son second mari, et épousa Glocester. Jean, menacé dans ses Etals, les défendit avec vigueur et força les Anglais à tourner sur lui une partie de leurs forces. Le Pape, de son côté, cassa le mariage de Glocestcr, et ces événements firent une heureuse diversion aux calamités qui pesaient sur le royaume. Yolande, mère de la reine Marie d’Anjou, obtint la dignité de connétable pour Arthur de Riehemond, frère du duc de Bretagne. Par ce moyen , Yolande ramenait au Roi les Bretons. Sous Du Gucsclin, ils avaient sauvé la monarchie. C’étaient de terribles ennemis et de précieux alliés. — De tout temps il fil bon d’avoir les Bretons pour soi.
Riehemond était une nature superbe, rude, indomptée, terrible dans ses colères et dans ses haines. Son génie ne se développa que lorsque son orgueil fut à l’aise. Sa vie fut inégale, éclatante, çà et là glorieuse. Insensible aux sollicitations qui l’assaillirent dans sa disgrâce, il resta fidèle à la France, et, devenu duc de Bretagne, il voulut garder son épée de connétable , afin « d’honorer dans sa vieillesse ce qui l’avait honoré luimême dans son jeune âge. »
AGNÈS SOREL
Charles VH, un moment délivré de ses inquiétudes quotidiennes, put se livrer à cette folle vie de plaisirs qui toujours eut pour lui tant de charmes. Retiré à Chinon , en Touraine , il s’en allait , par de belles matinées d’automne, chassant dans les forêts giboyeuses, écoutant volontiers les grivoiseries piquantes des jeunes comtes de Clermont et de Dunois. Recherche dans sa toilette, il portait à la chasse une jaquette vert pâle descendant jusqu’aux genoux et garnie aux parements d’une étroite dentelle d’argent; ses chausses étaient de couleur chamois et ses bottines de cuir fauve. L’éperon d’or faisait place à l’éperon d’argent à larges molettes. L’n cordon de soie, passé en écharpe de gauche à droite, se croisait avec le baudrier d’une forte et courte épée et soutenait un cornet de cuivre doré et habilement ciselé; une toque de velours noir, surmontée d’une simple plume verte, couvrait son front. Les seigneurs de sa suite étaient vêtus à l’avenant, et les pages, la poitrine bariolée des armes de leurs maîtres , suivaient en portant les javelines. Quand, sur la route, on apercevait les tourelles d’un château, Charles donnait ordre de se diriger de ce côté, certain d’y trouver de nouveaux. plaisirs et de nouvelles amours.
Et, pourtant, les armées de Henri VI, libres bientôt de leurs préoccupations passagères, continuaient à dépecer la France, enlevant une ville chaque semaine, chaque mois une province. (1 ne restait guère à Charles VII que la Touraine, Bourges et Orléans; encore l’ennemi était-il venu camper devant celte dernière place (1428-1429).
GH REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTl'RE.
Ce fui là un siège héroïque. Les bourgeois rivalisèrent de zèle pour défendre leur cité. Ils laissèrent stoïquement brûler leurs églises, leurs faubourgs et leurs couvents, pour les empêcher de servir de postes aux ennemis. La ville s’imposa d’elle-même et généreusement; et, tandis que les hommes fondaient des canons et combattaient sur les remparts, les femmes faisaient pleuvoir les pierres, les pots à feu, l’huile bouillante, et portaient les rafraîchissements sur les brèches. Et au milieu même de la lutte tous conservaient une intrépide gaieté.
Les boulets anglais manquaient souvent leur but; on s’en moquait. Le peuple allait même jusqu’à racouter qu’un de ces boulets avait déchausse un bourgeois sans le blesser. Les assiégés possédaient beaucoup de violons; ils en envoyèrent aux Anglais afin de dissiper leur spleen et de chasser leurs ennuis. Un malin , les projectiles crevèrent une innombrable quantité de barils, la plaine fut jonchée de harengs. On nomma cette journée la bataille des harengs (1429).
A la longue néanmoins, et malgré leurs courageux efforts et leur inépuisable philosophie, les habitants d’Orléans commençaient à souffrir cruellement; leur situation devenait critique; il était évident que tôt ou tard il faudrait succomber. Orléans était le dernier boulevard de la monarchie; la France entière s’intéressait à cette lutte.
Alors la patrie, et coup sur coup, fut sauvée par deux femmes.
AGXKS son El. .
A Domrémy, en Lorraine, vivait une jeune fille nommée Jeannette. Elle était pieuse, bonne et sage. Obéissant à l’ange, et — ce fut là la plus vive douleur de sa vie — désobéissant à son père, qui avait juré de noyer sa fdle de ses propres mains plutôt que de la laisser partir avec les gens de guerre, Jeanne quitte un jour son village. Elle embrasse ses amies , a surtout sa petite bonne amie Mengette, n’a pas le courage de dire adieu à sa meilleure et grande amie Haumelte, » et se rend à Vaucouleurs avec ses gros habits rouges de paysanne. De là, suivie de quelques soldats que lui donne Baudricourt , gouverneur de Vaucouleurs, elle se dirige vers Chinon. Elle traverse les troupes anglaises et bourguignonnes éparses dans les campagnes, s’arrête pour entendre la messe, et rassure ses compagnons par son inaltérable confiance.
Rien n’est doux comme celte poétique histoire de Jeanne, tout empreinte d’un religieux parfum, et qu’on ne saurait plus nier aujourd’hui.
Au bout de onze jours de marche, Jeanne arrive près du Roi. Bien que ce fût « une belle fille, fort désirable, assez grande de taille, la voix douce et pénétrante, » elle fut d’abord reçue avec étonnement, presque avec moquerie. Mais comme, avant tout, on avait besoin d’être sauvé, Jeanne la Pucellefut revêtue d’une armure blanche, placée sur un beau cheval noir, ayant au côté une petite hache et l’épée de sainte Catherine, qu’elle avait envoyé chercher derrière l’autel de Sain te-Catherine de Fierbois. Elle portait un étendard blanc fleurdelisé,
sur lequel était peinte l’image de Dieu soutenant le monde dans ses mains. A droite et à gauche, deux anges tenaient chacun une fleur de lys. Elle ne voulait tuer personne, disait-elle, et « si elle aimait son épée, elle aimait quarante fois plus son étendard. » Elle ordonnait aux seigneurs d’abandonner leurs folles femmes, et, le long de la Loire, elle faisait dresser un autel , communiait , et les seigneurs communiaient avec elle.
A son arrivée à Orléans , la joie des habitants fut au comble. « Ils se sentoient jà tous réconfortés et comme desassiégés par la vertu qu’on leur avoit dit être en cette simple pucclle, qu’ils regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes, que petits enfants, et il y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoi elle étoil. »
Après avoir délivré Orléans, Jeanne conduisit le Roi à Reims, l’y fit sacrer, et, se jetant à ses genoux et pleurant à chaudes larmes, elle eut le pressentiment de sa fin prochaine.
A dater de ce jour, la puissance anglaise est frappée au cœur. Jeanne avait dit : « Il me faut bien employer mon temps, car je ne durerai qu’un an, ou guère plus. » En effet, blessée à Paris, faite prisonnière à Compiègne, elle fut conduite à Rouen, jugée et condamnée à être brûlée vive. L’Angleterre tenait à sa mort, afin de prouver que Charles Vil avait été conduit à Reims par une sorcière.
Charles VII avait alors en son pouvoir des prison-
AGNÈS SORKL.
niers ennemis; il pouvait, pour sauver Jeanne , tenter des échanges, menacer Bedford de terribles représailles; il se contenta d’engager quelques vaincs négociations par l’entremise de l’archevêque de Reims , mal disposé envers la Pucclle. Il ne (il rien de plus ; c’est là sa honte. Quant à Agnès Sorel , — des historiens se sont mépris sur ce point, — elle n’était pas encore à la cour. Elle y parut seulement à la (in de l’année 1431 avec la duchesse de Lorraine, qui venait implorer l’assistance du Roi en faveur de René d’Anjou, son mari, fait prisonnier à la bataille de Bulgnéville, — 2 juillet 1431 . — Or, Jeanne d’Arc avait été brûlée à Rouen le 20 mai de la même année.
Malade et en prison durant la semaine sainte, u cette fille de la campagne, née sur la lisière des bois, qui toujours avait vécu sous le ciel , dut passer ce beau jour de Pâques au fond de la tour. Le grand secours qu’invoque l’Eglise ne vint pas pour elle; la porte ne s’ouvrit pas. Et le dimanche de Pâques, que se passa-t-il dans ce pauvre cœur, lorsque, la fête universelle éclatant à grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetant leurs joyeuses volées dans les airs, le monde chrétien ressuscitant avec le Sauveur, elle resta dans sa mort? » Or, Jeanne, dans son enfance, s’était souvent complu à écouler le son des cloches dans les prairies. Elle mourut en priant Dieu , en pleurant peut-être et se souvenant de son village, mais résignée et n’accusant pas son roi. — Peu de temps après la mort de Jeanne , Charles VII errait un soir dans son parc de Chinon, dressant, selon
sa coutume, des plans de parterres et de jardins, et oubliant les soucis d’une royauté dont il ne s’était jamais préoccupé beaucoup, lorsqu’à travers un bosquet a où le chèvrefeuille et le jasmin entrelaçaient leurs rameaux, » il entrevit deux ombres effarouchées par le bruit de ses pas et cherchant à se cacher sous le feuillage. Curieux lorsqu’il s’agissait des affaires du cœur, le Roi s’approcha davantage et se trouva près d’une jeune fille d’une admirable beauté. Elle était seule; son amoureux s’était enfui. Tout d’abord, elle eut grand’peur. Charles la rassura, lui prit la main, et lui demanda son nom. Elle s’appelait Agnès. Il resta quelque temps près d’elle, admirant son esprit, sa grâce et son charmant visage. Et en rentrant au château, ce roi, toujours accessible aux impressions nouvelles, s’était déjà laissé prendre aux charmes de la jeune fille entrevue à peine par une douce soirée de printemps.