‹ Reines Legitimes Et Reines D'AventureChapitre 24 sur 38 · AGNÈS · texte numérisé non relu

AGNÈS

Agnès Sorel avait alors vingt ans. Elle était née au village de Fromenteau, en 1409. Jean Souan, son père, homme de robe, avait été tué à la chasse, et sa mère, issue d’une noble famille, était morte de chagrin peu de temps après son mari.

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La demoiselle de Fromenteau, — on désignait ainsi Agnès du nom de son village , — avait reçu une éducation brillante, et, sous tous les rapports, la nature l’avait traitée en enfant gâté. « C’éloit un prodige de beauté. * On la surnommait la belle des belles, et le Père Daniel prétend qu’elle fut en France aussi célèbre qu’Hélène en Grèce. Sa physionomie était calme, fine et modeste , sa taille peu élevée et bien prise ; de longs cils ombrageaient ses yeux bleus; une opulente chevelure blonde encadrait son front, Un auteur contemporain trace ainsi son portrait : « C’était un teint de lis et de roses, un regard où la vivacité était tempérée par tout ce que l’air de douceur a de plus séduisant, une bouche que les Grâces avaient formée; tout cela était accompagné d’une taille libre et dégagée, et relevé d’un esprit aisé, amusant, et d’un entretien dont la gaieté et le tour agréable n’excluaient ni la justesse , ni laïnodestic, ni la solidité. »

Encore enfant, Agnès avait été conduite en Lorraine par la duchesse Isabelle, femme de René d’Anjou. Elle devint fille d’honneur de la duchesse et sa meilleure amie. Après la bataille de Bulgnéville, Isabelle la ramena en France, où elle demeura définitivement comme dame d’honneur d’Yolande, belle-mère du Roi. Yolande exerça toujours une sérieuse influence sur l’esprit de Charles VIL Intelligente, dévouée aux intérêts de la France, elle contribua puissamment à éloigner les vieux Armagnacs, à faire nommer Richeinond connétable, à réveiller le Roi de la torpeur où il était plongé.

La première, elle s’empressa d’accueillir Jeanne d’Arc et de la recommander à son fils. Celte fois, plus politique que scrupuleuse, eut-elle la pensée de faire servir Agnès à l’accomplissement de ses projets et de lier plus étroitement le Roi aux intérêts de la maison de Lorraine? Donna-t-elle froidement une rivale à sa fille? La reine Marie accorda-t-elle son consentement, dans l’espoir d’éloigner La Trémouille et les favoris qu’elle n’aimait pas? On n’ose le croire à la légère. Pourtant, il est certain que Yolande , Marie et Agnès vécurent toujours dans la plus parfaite harmonie; mais ces trois caractères également faciles pliaient devant la volonté du maître, et la Reine elle-même répétait souvent à quiconque s’efforçait d’exciter sa jalousie et delà faire prendre part aux cabales de la cour : « Le Roi est mon seigneur; il a sur mes actions tout pouvoir, et moi aucun sur les siennes. »

Restée seule à la cour après le départ d’Isabelle, Agnès éprouva une profonde tristesse. La reine Marie cherchait à la distraire et à la consoler. C’était une douce et gracieuse femme que celte reine , jeune , jolie , languissante, et qui toujours resta l’amie fidèle du Roi. Elle priait Agnès de lui réciter des contes , des lais et des sirventes, et de lui dire les rersiculets qu’elle savait si bien composer. Mais Agnès regrettait le pays de Lorraine; et quand, dans ses promenades solitaires, elle rencontrait le beau page Isambart d’Outremonl, elle lui contait ses chagrins, et le beau page l’écoutait volontiers. Seulement, le lendemain du jour où le Roi

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aperçut Agnès dans les jardins, lsambarl recul l’ordre de quitter la cour et de partir pour l’armée.

Depuis lors, Charles VH n’eut plus de pensée que pour Agnès. Pendant plusieurs semaines, dit-on, elle parut éviter de se trouver près de lui. Mais le Roi avait la voix persuasive , le regard bienveillant , le visage régulier, le sourire doux. Indolent et léger, il était brave. Selon le chroniqueur, si ses genoux étaient trop gros , sa taille n’en était pas moins galamment tournée. C’était une nature française , que ce roi Charles VII , avec ses qualités et ses défauts. 11 y avait en lui du Valois et du Bourbon. Jeune, beau et roi! quel cœur de femme fut resté insensible devant cette triple couronne? Agnès écouta donc les doux propos de son royal amant. Elle oublia la Lorraine, elle oublia aussi le beau page et donna son cœur. Jusqu’ici Charles avait connu le plaisir, il n’avait jamais connu l’amour. Agnès fut la seule femme qu’il aima.

Avec des qualités sérieuses et des instincts élevés, Agnès gardait néanmoins toutes les coquetteries et les fantaisies de la femme; Charles l’en aimait davantage. Elle s’entourait de luxe, elle recherchait les fêtes et ce qui pouvait rehausser sa beauté ou flatter son esprit.

« Assise près d’une petite table en chêne bruni par un long séjour dans l’eau et garnie de flacons de vermeil et de tiroirs doublés de moire bleue, * elle se complaisait, devant une glace de Venise, — chose rare encore à cette époque, — à peigner ses longs cheveux

blonds imprégnés de parfums apportés d’Orient. Elle se faisait belle pour sou amant , qui 11e la quittait guère.

Le faucon enchaperoiiné au poing, elle l’accompagnait à la chasse, suivie d’un jeune page portant ses armes , — un sureau d’or. Les nuits s’écoulaient en fêtes. Les femmes y venaient parées d’étofics d’argent et d’or ; les princesses semaient leurs robes de pierreries étincelantes ; les gentilshommes vendaient leurs domaines pour pouvoir se présenter en babils de salin ou de velours et étaler sur leurs poitrines un triple rang de chaînes habilement ciselées en Italie. On jouait aux cartes, inventées sous le règne du pauvre fou bien-aimc; — on exécutait des ballets et des danses apportées par des bohémiens, et la demoiselle de Fromenleau , devenue Darne de beauté, restait toujours et partout la plus enviée et la plus belle.

L'n soir, au milieu d’une de ces fêtes, un cavalier apparaît subitement, les babils poudreux, les chausses souillées de boue. Son visage est pâle et couvert de sueur, son corps brisé et amaigri par les fatigues de la guerre. Il est porteur d’une importante nouvelle.

— Que dites-vous de celle fête? lui demande le Roi , et ne trouvé-je pas moyen de me divertir?

— Je dis, répond noblement La Hire, qu’on ne saurait perdre plus gaiement son royaume.

Agnès était près du Roi. Elle entend les paroles de La Hire , et pendant le reste de la nuit elle demeure pensive.

Le lendemain , elle interroge en secret le porteur du message et apprend par lui la misère de la France.

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Au funèbre tableau tracé par l’intrépide guerrier, son cœur s’émeut, la rougeur lui monte au visage. Elle a honte pour celui qu’elle aime; elle sauvera sa gloire en sauvant, elle aussi, la France. 11 y aurait profanation, je le sais, à la comparer avec Jeanne. Toutes deux vinrent de Lorraine et se dévouèrent à un noble but. Mais l’une, le front ceint de l’auréole du martyre, a laissé à travers les siècles une mémoire religieusement vénérée; l’autre ne fut qu’une femme avec ses défaillances et ses charmes. Elle eut du cœur pourtant; il serait injuste de l’oublier.

Désormais, elle veut à tout prix tirer Charles VII de son indolence sans excuse; elle a recours à la prière, à la ruse, surtout à l’influence mystérieuse de la femme aimée. Et un ennemi, un Bourguignon, Olivier de la Marche a pu justement écrire: u Certes, Agnès fut une des plus belles filles que oneques je vis , et fit en sa qualité beaucoup de bien au royaume ; elle prit plaisir à avancer devers le Roi jeunes gens d'armes et gentils compagnons dont le Roi fut depuis bien servi, n

Charles VII l’écoutait avec plaisir, a et la sagesse en passant par cette jolie bouche lui semblait aimable ; » mais, quand , par les tièdes soirées d’août, languissamment couché à ses pieds, dans les jardins de Chinon , il l’entendait lui répéter d’une voix ferme et caressante : — Sire, soyez grand! et sauvez la France!

Il répondait, en la baisant au front:

— Qu’importe mon royaume et l’univers, puisque tu m’aimes!

Agnès s’entourait d’armes de guerre, et parfois le Roi In surprenait pensive devant ces armes, debout, le regard fier, la tète haute, et il lui demandait à quoi elle songeait :

— Je songeais, mon gentil seigneur, répondait-elle, combien vous seriez beau, vêtu de ces armes étincelantes, et combien plus alors je vous aimerais.

Et doucement elle lui faisait endosser son armure , ceignait l’épée à son côté , couvrait sa tête d’un casque d’or. Le Roi la laissait faire en souriant , comme on se prête aux fantaisies d’un enfant.

— Sire, disait alors Agnès, la France se meurt, votre royaume vous échappe par lambeaux ; vos gentilshommes sont à l’armée, ils combattent et meurent pour vous. Votre présence ranimerait leur courage. Soyez roi, sire, et marchez à leur tète! soyez grand, et chassez l’Anglais !

Mais Charles, jetant son casque et son épée :

— Cette lourde armure me pèse, disait-il. Ma main est inhabile à porter un glaive. C’est loi que j’aime, Agnès, et pour toi seule je consens à mourir.

Agnès l’avait dit; La Hire, Xaintraillcs, Illinois, tous combattaient avec ardeur, et la mort de Bedford — 1435 — venait leur rendre l’espoir. Charles VII put rentrer à Paris, 1437. — Cette entrée fut un magnifique triomphe. Le Roi était monté sur un cheval blanc couvert d’une housse de velours bleu fleurdelisée d’or. Le peuple couvrait la route bordée de spectacles, de jeux, de baladins, et criait avec enthousiasme: «Noël!

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vive le Roi! » — Agnès accompagnait la Reine, étalant près de sa souveraine un luxe qu'on ne connaissait point encore.

Le peuple lui reprochait l’indolence du Roi; en la voyant, il murmura. Ces murmures étaient injustes; Agnès en fut blessée.

— Les Parisiens ne sont que vilains, dit-elle; et si j’avais su qu’ils ne m'eussent pas fait plus d’honneur, je n’aurais jamais mis le pied dans leur ville.

Un historien du temps rapporte ces paroles, et ajoute peu galamment : « Ce qui eût été dommage, mais il eût été petit. »

Pourtant Agnès n’en voulut pas à ce peuple, — qui se trompe si souvent, — et travailla comme par le passé à sa délivrance. Un jour, à l’hôtel Saint-Pol habité par le Roi , le signor Arimani , un de ces aventuriers florentins, à la fois devin et alchimiste, qui parcouraient la France, vint prédire l’avenir à Charles VII. Agnès voulut aussi l’interroger. Arimani — les flatteurs ne datent pas d’hier — répondit qu’elle serait aimée du plus grand roi du monde. Quand il se fut éloigné, Agnès se leva, et s’inclinant profondément devant Charles VII :

— Sire, dit-elle, je vous quitte, je pars. Laissez-moi rejoindre le Roi d’Angleterre et remplir ma destinée. Vous allez perdre votre couronne, Henri va la réunir à la sienne; je me rends vers lui; il est un plus grand monarque que vous.

a Ces paroles piquèrent si fort le cœur du Roi, qu’il

se mit à plorer; et de là en avant, prenant courage et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frein aux dents, si bien que par son bonheur et vaillance chassa les Anglois de son royaume. »

Des historiens se sont étonnés du changement inexplicable survenu tout à coup dans le caractère de Charles VII, — 1439. — Mais François I", qui savait l’influence de la femme sur l’esprit des rois, écrivait plus tard au bas d’un portrait d’Agnès Sorel :

Gentille Agnès, plus d’honneur tu mérites,

La cause étant de France recouvrer,

. Que ne saurait dedans un cloître ouvrer Close nonain ou bien dévot hermite.

Charles Vil avait alors trente-six ans. Il sacrifia ses aises et ses plaisirs; il monta à cheval et ne prit de repos qu’il n’eût, chassé les Anglais de la Normandie, de la Guyenne, de son royaume tout entier. Durant la paix, il fit des règlements militaires, s’occupa des impôts et du soulagement de ses peuples et des diverses administrations depuis longtemps négligées.

Les chagrins et les jalousies de toute sorte ne manquèrent pas à Agnès. Souvent on s’efforça de la discréditer auprès du Roi, et le Dauphin lui témoigna une antipathie profonde. Dès sa jeunesse, on remarquait chez le fils de Charles VII les traits principaux qui devaient caractériser le roi Louis XL Tour à tour vif et spirituel, calme et réfléchi, incrédule et superstitieux,

AGXES SOREL.

mais sans foi, sans amitié, sans cœur, Louis XI resta mailrc de ses colères et de scs souvenirs; il fit le bien sans enthousiasme, le mal sans remords, sut punir sans haine et pardonner sans pitié. Fin et dissimulé, il fut souvent accuse de crimes et jamais convaincu. Pendant le règne de Charles l'II , il vécut en perpétuelle opposition avec le Roi et rallia partout les mécontents ; ils lui plaisaient alors, parce qu’ils étaient les ennemis de son père; plus tard il les abattra d’un coup de hache. Charles VII connaissait son lits; ce fut le tourment de sa vie. Pour éviter la juste sévérité du Roi, Louis se retira en Bourgogne, où chacun s’empressa de l’accueillir. « Le duc de Bourgogne, dit Charles VII, nourrit un renard qui mangera ses poules, » H ne se trompait pas, et des poules dévorées par le renard il ne restera un jour pas une plume.

Le crédit d’Agnès portait ombrage au Dauphin , qui se laissa même aller envers elle à ce que le chroniqueur indulgent appelle des promptitudes. Ces promptitudes n’étaient rien moins qu’un soufflet.

Charles Vil donna à Agnès le comté de Penlhièvrc en Bretagne, les seigneuries d’Issoudun et de Roche-Servière en Berry, et le château de Beauté sur les bords de la Marne. De là le nom de daine de Beauté, dont les historiens se servent souvent pour désigner la demoiselle de Fromenteau. Mais c’était le château de Loches, en Touraine, qu’elle préférait. Elle s’y retira, et resta durant cinq années loin de la cour, vivant dans la solitude, généreuse envers les pauvres et les églises, et rets

ce van t les visites du Roi plusieurs fois l’an. — Rien ne prouve les intrigues amoureuses que des écrivains lui supposent avec Etienne Chevalier et Cliabannes ; tout j>orte à croire, au contraire, qu’elle resta fidèle à Charles VU.

La Reine aimait Agnès et n’oubliait pas les généreux conseils qu’elle avait donnés au Roi. Aussi la fit-elle prier de rentrer à Paris. Agnès y revint en 1449, mais elle n’y vécut pas longtemps.

Charles Vil achevait de chasser les Anglais; Rouen était tombé en son pouvoir; il se préparait à assiéger Hontleur et prenait ses quartiers d’hiver à l’abbaye de Jumiéges, lorsque Agnès alla le trouver et lui révéla une conspiration tramée contre lui, à laquelle le Dauphin n’était pas étranger, et l’engagea à veiller davantage sur ses jours. Elle voulut sc retirer; Charles la retint. Mais, le lendemain de son arrivée, elle fut prise subitement, au château de Mesnil, à un quart de lieue de Jumiéges, d’une violente maladie d’entrailles, et mourut en quelques jours, à l’âge de quarante ans.

A ses derniers moments, le Roi ne la quitta pas. A genoux près du lit, il suppliait Dieu de lui accorder la vie d’Agnès. Agnès lui recommanda ses enfants et s’efforça de le consoler.

u Elle eut moult belle contrition et repentance, et lui souvint de Marie l’ Egyptienne, qui fut grande pécheresse au péché de la chair. Elle invoqua Dieu et la Vierge Marie à son aide; et, comme vraie catholique, après la réception des sacrements, demanda ses heures pour

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dire les vers de saint Bernard, qu’elle avoit écrits de sa propre main. »

En présence du comte de Tancarville, du sire de Gouffier, de la sénéchale du Poitou et des demoiselles à son service, elle fit une belle morale sur la fragilité des avantages du corps, u dont il est fâcheux de n’être convaincu que par une telle expérience. »

u Celles qui l’écoutoient ne se souvinrent probablement de son sermon que dans un moment semblable à celui où elles l’avoient entendu. »

On a prétendu qu’ Agnès avait été empoisonnée. Les ennemis de Jacques Cœur travaillaient déjà à sa perle et l’accusèrent faussement de ce crime. D’autres l’attribuèrent au Dauphin; les preuves manquent, mais il est certain que déjà ceux qui déplaisaient à Louis vivaient peu de temps, témoin sa première femme, la spirituelle et savante Marguerite d’Anjou, celle-là même qui baisa en passant le poète Alain Chartier endormi. Près de mourir, Marguerite refusait tous les remèdes et répétait : « Fi de la vie! qu’on ne m’en parle plus! » Quelquesuns enfin ont assuré qu’ Agnès était morte en couches; il parait avéré qu’à ce moment elle était enceinte; pourtant Jean Chartier, frère d’Alain, affirme de la meilleure foi du monde que les relations de la dame de Beauté et du Roi n’avaient jamais franchi les bornes d’une platonique amitié.

Charles VII la pleura amèrement. Mais les folles passions, même les plus aimables et celles qui nous semblent les plus attendries, rendent égoïste et dessèchent

le cœur. Dans celle âme amollie par le plaisir, la douleur ne pouvait laisser de (races profondes, et le Roi se laissa consoler aisément par la cousine germaine d’Agnès, mademoiselle Antoinette de Maignclais, baronne de Villcquier.

Charles VII vécut encore douze années: pendant ce temps, il fit procéder à la réhabilitation de la Pucelle d’Orléans — 1458. — Si la mémoire de Jeanne n’en avait pas besoin , elle était indispensable à la mémoire de Charles VH. La conduite du Dauphin, la conspiration du duc d’Alençon, attristèrent les derniers jours du Roi. «Environ au commencement de juillet, fut semé par gens pleins de zizanie et disoit-on qu’on vouloit empoisonner le Roi, étant à Mehun-sur-Yeure, de laquelle chose, après ce qu’il en fut informé, ficha tellement ledit empoisonnement en son cœur, qn’oncques puis n’eut joie ni santé. Mais, parce qu’il en avoit été averti par un capitaine qui bien l’aimoit et ajouta pleine foi et se déconforta tellement qu’il en laissa le boire et le manger par l’espace de sept jours ou environ, qu’il ne s’osoil fier à homme de ses gens, ni prendre aucune réfection. Et jusqu’à ce que les physiciens lui dirent que s’il ne inangeoit, il étoit mort. Pourquoi adonc se péna de manger, mais il ne pouvoil, car ses conduits étoieut jà tout retraicts. Et adonc depuis se confessa et ordonna comme bon catholique doit faire; et adonc, voyant sa maladie engreiger et scs jours décliner, reçut bien et dévotement les sacrements et fit ses dernières ordonnances et ainsi fina ses derniers jours le jour de la

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Magdeleine. « — Histoire mémorable des grands troubles du royaume, sous le roi Charles VII , par Alain Chartier, homme bien estimé et secrétaire dudit Roi. —

Charles l'II était doux, bon pour le peuple, religieux, et, comme plus tard Louis XIV, il s’entoura de serviteurs habiles. Plus d’une fois, il devina même leur génie.

Soutenu par Jeanne et Agnès, il parvint à reconquérir son royaume. 11 mourut dans sa soixantième année, en 14(51. — Tannegni du Chastcl fit les frais de ses funérailles, ce qui n’ empêcha pas Louis XI d’enlever à Tannegni la charge de grand maître de l’écurie, dans laquelle il avait succédé à Xaintraillcs. « Nous avons perdu notre maitre, s’écria Dunois jetant un sombre regard dans l’avenir, que chacun songe à se pourvoir! »

Agnès avait eu trois filles du Roi; toutes trois furent reconnues, dotées et mariées par Charles VII et Louis XI aux frais de la couronne. Marguerite épousa Olivier de Coclivi, sénéchal de Guyenne ; Jeanne, Antoine du Beuil, comte de Sancerre; Charlotte, Jacques de Brézé, comte de Maulevrier, sénéchal de Normandie. Celle-ci eut une fin terrible. « Un samedi, 13 du mois de juin 1476, le comte de Maulevrier étoit allé à la chasse près d’un village nommé Romiers-lez-Dourdan , et qui lui apparlenoit. Là on lui amena sa femme, Charlotte de France. Et advint par male fortune qu’après la chasse soupèrent à Romiers, et le sénéchal se relira seul en sa chambre pour prendre son repos, et sa femme en une autre chambre.

Elle fil venir un gentilhomme du Poitou, Pierre de la Vergne, lequel éloit veneur de la eliasse du sénéchal. Ce qui fui dit au sénéchal par Pierre l’apothicaire, serviteur de l’hôtel. Le comte prit son épée incontinent, brisa la porte, trouva le veneur en chemiso, auquel il bailla de son épée dessus la tête et au travers du corps, tellement qu’il le tua. Alla dans une seconde chambre, joignant la première, où il trouva sa femme cachée dans un lit où dorinoicut ses enfants. U la saisit par le bras et la lira à terre; et, en la tirant à bas, lui frappa de ladite épée parmi les épaules, et puis, elle descendue il terre et étant à deux genoux, lui traversa ladite épée parmi les mamelles et estomac, dont incontinent elle alla de vie à trépas; et puis l’envoya enterrer en l’abbaye de Coulon et y fil faire son service. Kl fit enterrer ledit veneur en un jardin joignant l'hôtel oii il avait été occis. »

Agnès nomma pour scs exécuteurs testamentaires Jacques Cœur, conseiller et argentier du Roi , maître Robert Poitevin, physicien, et maître Étienne Chevalier, secrétaire et trésorier du Roi. u Elle disposa en legs pieux et récompenses, pour ceux qui l’avoient servie, de sommes considérables, entre autres envers le chapitre de l’église de Loches, auquel elle donna plus de deux mille écus d’or, des joyaux et de magnifiques tapisseries, car elle étoit large en aumônes. » Selon son désir, elle fut enterrée à Loches. Sa statue en marbre blanc était étendue sur son tombeau de marbre noir; deux amours, ou deux anges, soutenaient un oreiller où reposait sa

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tête, deux agneaux étaient couchés à ses pieds. Sur ce tombeau était gravée cette épitaphe :

« Ci-gît noble demoiselle Agnès Seurelle, en son vivant dame de Beauté, de Rochesserie, d’Issoudun et de Vernon-sur-Seine, pileuse envers toutes gens et qui largement donnoit de ses biens aux églises et aux pauvres, laquelle trépassa le neuvième jour de février, l’an de grâce 1449. Priez Dieu pour l’àmc d’elle! Amen.

Plus tard les chanoines, scandalisés et pensant faire leur cour à Louis XI, vinrent lui demander d’enlever ce tombeau du chœur de leur église. Le Roi le leur permit, — mais à condition qu’ils rendraient toutes les libéralités dont Agnès les avait comblés. Ils n’insistèrent pas. En 17(i0, nouvelles tentatives du chapitre près du roi Louis XV. l!n monsieur de Barodin, doyen de la collégiale et frère du gouverneur de Loches, vint à Paris, à la tète d’une nombreuse députation. Mais Louis XV connaissait la réponse de Louis XI, et n’en fit pas d’autre. Sous le règne suivant, M. de Barodin se remit en campagne et finit par obtenir de Louis XVI la translation du tombeau dans la nef de l’église avec la clause expresse de ne distraire aucune partie du corps qu’il renfermait. La magnifique chevelure d’Agnès était intacte et descendait jusqu’à ses pieds. Les chanoines auraient pu attendre quelques années ; 93, qui ne respectait ni les vivants ni les morts, les eût tous fait partir ensemble.

Bien des poêles, Chapelain, Voltaire, Béranger, etc., ont chanté la belle Agnès. Baïf l’a prise pour héroïne

d’un poème adressé au seigneur Sorel, son parent. Après avoir vertement gourmande la mort, il termine en se ravisant et s’écrie qu’ Agnès a bien fait de s’en aller a ni enlaidie ni vieillie ; » car, de cette manière, les hommes

Jusqu'à la mort l'ayant toujours vue telle,

Ne purent lui ôter le beau renom de belle.

Agnès, de belle Aynès retiendra le surnom.

Tant que de la beauté beauté sera le nom.

En 17811, la bibliothèque du chapitre collégial de Loches renfermait un manuscrit contenant mille sonnets à la louange d’Agnès Sorel , tous composés par un même chanoine.

C’était le livre d’heures de l’amour et de la poésie.

FRANÇOISE DE FOIX

L’amour des rois porte rarement bonheur. Il ne faut pas aimer les rois, — je parle d’amour. — Conduire en même temps les affaires de l’Etat, décider de la paix et de la guerre, récompenser et punir, écouter les louanges, et par-dessus tout cela songer à l’amour, c’est trop — de tout ce qui n’est pas l’amour. Les plus forts y ont perdu la tète — ou le coeur. Un roi s’éprend d’une dame de la cour, d’une bourgeoise ou d’une bergère — c’est là de l’histoire — , il lui fait de douces promesses et d’éternels serments. Pauvre roi! comment ne pas l’aimer 1 11 est si triste, si dévoré d’inquiétudes, si solitaire au milieu de ses grandeurs! Entouré de courtisans, il n’a pas un ami. La couronne ensanglante son front, le trône est dur à monter, son manteau pèse à scs épaules. El, un jour, il descend de ce trône , il jette au loin ce manteau , il dépose à vos pieds sa couronne, madame. Madame, de grâce, un peu d’amour pour le roi! — Alors, prise de pitié, l’impru-

dente donne son coeur, son repos, sa vie — et le reste. Et le bonheur lui dit qu’elle a bien fait. Mais, tout à coup, l’Espagnol ou l’Anglais, l’Autrichien ou même les propres sujets du monarque, qui s’inquiètent peu de ses affaires de ménage , s’en viennent se jeter à la traverse. Il faut partir, revêtir son armure, monter à cheval, non plus pour de mystérieux rendez-vous, pour des chasses ou des tournois ; il faut partir pour la guerre. On se jure alors de ne s’oublier jamais , de presser le moment du retour; on pleure, quelquefois de vraies larmes, comme de vrais amoureux. Et puis les semaines s’écoulent, la guerre se prolonge; et, quand le roi revient, après bien des préoccupations, bien des vicissitudes, souvent aussi bien de la gloire, au milieu de cette cour qui s’empresse à sa rencontre, de ces belles dames qui mendient un regard du vainqueur, comment voulez-vous qu’il se rappelle celle qu’il aimait au départ et la reconnaisse entre mille? Aussi se trompet-il parfois ; son cœur prend un chemin tout opposé à celui qu’il suivait naguère, et la pauvre délaissée reste à l’écart, pleurant un passé enfui comme un songe.

L’amour est une chose grave; il ne pousse point de profondes racines dans les âmes légères. Il lui faut, pour vivre, un culte à part, un autel visité à toutes les heures. La gloire lui a joué plus d’un mauvais tour. Et les femmes savent seules aimer, parce que seules elles y consacrent leur vie. Nous autres, nous n’y entendons rien; nous lui mesurons les jours. A plus forte raison, que ne doit-on pas dire des rois !

FRANÇOISE DE FOIX

Françoise de Foix avait cependant choisi le moment propice pour donner son cœur. Elle avait vingt ans, son royal amant n’en comptait guère davantage. — Mais les rois ont-ils jamais vingt ans? Plus précoces que le reste des hommes, ils les précèdent en toutes choses d’un grand nombre d’années. A treize ans ils ont vingt ans, et ces vingt ans ne durent qu’un jour. Il en est même qui ne les eurent jamais. Ils sont vieux en entrant dans la vie. En 1715, il y avait longtemps que Louis XIV avait cent ans. — François I* r montait alors sur le trône; ce ne fut point là pourtant son premier amour. Trouvez donc le premier amour du roi François I" ! Mieux vaudrait encore rechercher son dernier amour.

Et puis, quelle folie! s’en aller donner son cœur au roi chevalier, l’amoureux de toutes les belles femmes du royaume !

Car elle aima avec son cœur, la pauvre Françoise de Foix. Elle quitta les joies calmes des champs, le toit où s’étaient écoulées les fraîches années de son enfance. Elle accourut à Paris, monta sur le trône, et, quand un caprice royal l’en eut fait tomber, elle revint dans sa chère Bretagne — pour y mourir.

Elle était née en 1495 et appartenait à la plus illustre famille du royaume après celle du Roi. Son

père se nommait Phébus de Fois, vicomte de Lautrcc, et sa mère Jeanne d’Aidyc. A douze ans , elle était si belle et douée de tant de qualités aimables , que le comte de Chateaubriand , Jean de Laval de Montmorency, l’épousa sans dot. — Dans ce temps-là, les ;[rands seigneurs étaient assez riches pour se permettre ces caprices du cœur. — Le comte de Chateaubriand commandait quarante hommes d’armes fournis des ordonnances du roi. Il avait vingt et quelques années, douze environ de plus que sa femme. C’était un homme d'esprit, et qui avait fait ses preuves de bravoure sous le connétable Anne de Montmorency.

Les premiers temps de cette union furent heureux. Ils s’écoulèrent au manoir de Çhatcaubriand , loin des intrigues de la cour, dans les grands bois et sur les pluges de la mer. Le comte, éperdument amoureux de sa femme, était un intrépide chasseur; la jeune comtesse l’accompagnait dans ses courses, sur sa belle haquenée blanche qu’elle conduisait avec sang-froid et intrépidité. Les cheveux au vent , elle errait à travers les laudes incultes, et, le soir, près du comte, elle ne rêvait pas de félicités plus complètes, et priait Dieu de lui garder toujours le meme bonheur. L’habitude de cette existence solitaire et à travers champs donnait à son caractère et à ses allures une teinte légère de sauvagerie gracieuse et de timidité romanesque accompagnée d’une sensibilité exquise.

A celte époque, le roi François I" inaugurait au milieu des fêtes les commencements d’un règne qui

FRANÇOISE DE FOIX

devait faire* époque en galanterie. liie cour sans femmes, avait-il dit en montant sur le trône, c’est une année sans printemps et un printemps sans fleurs. Et il s’efforçait d’attirer autour de lui les plus charmantes de son royaume. Sitôt qu’il entendait parler de quelque beauté enfouie en province, il mettait tout en œuvre pour la faire venir à Paris. Mais, s’il aimait à voir ces Jleurs du printemps orner sa cour, il se plaisait davantage encore à les cueillir. C’était le digne prédécesseur de Henri IV.

Or, la belle Françoise de Chateaubriand avait trois frères à la cour de France : Lautrec, I.escun et L’Esparre, tous trois braves, amoureux du plaisir et restés célèbres. Soit par eux, soit par les bruits vagues de la renommée, le roi apprit qu’au fond de la llretagne croissait une belle fleur, au parfum agreste et encore non cueillie. 11 pressa Chateaubriand d’amener sa femme à Paris. Mais celui-ci, tout en paraissant flatté de tant d’honneur, se garda bien d’obéir. C’était un terrible rival que le vainqueur de Marignan , et les maris y regardaient à deux fois avant de lui présenter leurs femmes, lorsqu’ils tenaient — cela se présentait parfois — à les conserver pour eux seuls.

Ou dit même que Chateaubriand, jaloux de son honneur et de l’ainour de la comtesse, lui remettait toujours, quand il parlait pour Paris, la moitié d’un anneau , avec ordre de ne venir le retrouver, quoi qu’il pût lui-même écrire, que si elle recevait l’autre moitié. Il pensait sans doute pouvoir être forcé par le Roi

9i REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTL’RE.

d'adresser à Françoise de pressantes sollicitations, et c’était là un moyen de conjurer le danger. Chateaubriand était prêt à tout sacrifier au Roi; pourtant, il avait la faiblesse de vouloir garder sa femme.

Mais, quand il s’agissait de gloire ou d’amour, François I" ne cédait pas aisément. Comme le comte l’avait prévu, il s’irrita des obstacles; et, sans l’avoir même entrevue, il devint follement amoureux de la comtesse. Les lettres du mari, toujours impuissantes à la décider à quitter sa solitude, éveillèrent les soupçons du Roi. La ruse fut découverte, un des gens du comte gagné, et la belle Françoise reçut un jour le mystérieux anneau qui l’autorisait à venir à la cour.

Madame de Chateaubriand était heureuse, mais elle était femme. Or, un jour, en écoutant Laulrec, elle entrevit toutes les joies profanes des pays inconnus. Dès lors, durant les longues veillées de l’hiver, elle se complut à parfaire l’esquisse du rapide tableau tracé par son frère. Elle en rêva longtemps, et sa chère Bretagne y perdit, comparée aux palais de Saint-Germain et de Fontainebleau. Plus d’une fois elle jeta un coup d’œil au miroir et plus d’une fois elle se fil belle au matin, et, après des heures passées dans une attente sans but, elle repoussa avec dépit son inutile parure.

Elle soupirait en songeant que sa destinée n’aurait jamais d’autres horizons que ses incultes bruyères, trop silencieuses et si pâles aux mélancoliques clartés tombant des étoiles.

Aussi, en recevant la bague du comte et la liberté,

FRANÇOISE DE FOIX

poussa-t-elle un cri de joie. Elle fil rapidement les préparatifs du voyage, et, durant la nuit, voltigèrent à son chevet les rêves qu’elle allait enfin saisir. La vie lui semblait agrandie et nouvelle ; elle respirait l’air enivrant des cours; elle allait briller au milieu des plus belles, appuyée fièrement au bras de son mari, qu’elle aimerait toujours. Mais quand le soleil se leva sur les campagnes, que tout fut prêt, et qu’il fallut partir, une tristesse inconnue pénétra dans son âme et se répandit sur son jeune visage. Elle dit adieu, avec des larmes, au* Bretons accourus pour la saluer. Toujours elle s’était montrée pour eux bonne et compatissante, et ils pleuraient aussi. Son regard se reposa longtemps sur ses bois, ses landes, son manoir, vieux amis qui l’avaient connue heureuse et abritée enfant, — et vers lesquels elle devait revenir un soir désillusionnée et meurtrie et pleurant des larmes autrement amères. Elle partit; comme tant d’autres, elle arriva à Paris, apportant ses illusions et quittant le bonheur.

A son entrée à la cour, la comtesse de Chateaubriand fut éblouie. François I" se montra empressé auprès d’elle, et chacun suivit l’exemple du maître. Pendant plusieurs semaines, elle lutta contre l’amour du Hoi, évita de se trouver seule en sa présence et se jura de

rester fidèle ù de religieux serments. Mais elle ne put vaincre son propre cœur, tendit un jour la main au roi de France agenouillé a ses pieds, et devint bientôt la maîtresse hautement avouée et reconnue de François I".

Durant huit années, madame de Chateaubriand n’eut que des rivales passagères : à Paris, à Chambord, à Saint-Germain , elle régna sans partage. Les chroniques parlent du bosquet retiré au fond des jardins de Fontainebleau et ombragé de grands marronniers, où François F r venait auprès d’elle oublier les ennuis de la royauté. Grâce à la comtesse, la toilette des femmes se fit plus coquette. Elles jetèrent sur leurs cheveux, détachés en boucles, une toque à l’espagnole; le corset serra plus finement la taille; les robes s’ échangèrent davantage, et, courtes dans leur partie inférieure, elles laissèrent voir de petits pieds élégamment chaussés.

Les chasses, les bals, les tournois, où joutaient Ilayard et le duc de Nemours, La Palice et Bourbon, se succédaient sans relâche, et la comtesse était la reine de toutes ces fêtes. En 1520, eut lieu, entre Ardres et Guincs, petites villes du Nord, l’entrevue du Camp du drap d'or. Jamais encore semblable luxe n’avait été déployé par deux nations rivales. De véritables palais, construits en bois recouvert d’étoffes précieuses, furent improvisés dans la plaine. Les gentilshommes se ruinèrent pour soutenir l’honneur de leur pays, et « plusieurs y portèrent leurs forêts, leurs prés et leurs moulins sur leurs épaules. * Sur le frontispice de l’ habitation

FRANÇOISE DE FOIX

de Henri VIII était dessiné un archer avec cette inscription : Qui j' accompagne est maître.

Un mois entier fut donné au plaisir, et pas une, parmi les dames anglaises ou françaises, ne parvint à faire pâlir la beauté de la comtesse de Chateaubriand. L’entrevue, du reste, se termina sans autre résultat pour la France et pour le Roi, qui se laissait abuser par Henri VIII, avant d’être la dupe de Charles-Quint.

Mais, au milieu de ces joies, à Paris comme à Fontainebleau , de sombres pressentiments venaient agiter l’âme de la comtesse. François 1" la surprenait rêveuse; peut-être songeait-elle à ces autres bonheurs qu’elle avait laissés bien loin, à ses genêts de Bretagne, au comte de Chateaubriand , retiré de la cour pour ne pas être témoin de son déshonneur, aux vastes plages de l’Océan, à la fragilité de l’amour des rois. Et si François I" l’interrogeait sur la cause de sa tristesse, elle se taisait, car elle n’eût pu se répondre à elle-même.

Ses pressentiments ne la trompaient pas. L’année 1525, funeste à la France, causa sa chute. Vaincu à Pavie, François I" devint prisonnier des Espagnols, qui l’emmenèrent à Madrid.

Alors commença pour madame de Chateaubriand une vie d’humiliations et de souffrances. La Reine mère s’était toujours montrée jalouse de l’empire de la favorite sur l’esprit de son fils. Elle attribuait même, injustement, à la comtesse tous les malheurs du pays. Madame de Chateaubriand se soumit aux capricieuses exigences de la duchesse d’Angoulème, certain^ qu’au

retour du Roi elle recouvrerait sa puissance. Ses partisans suivirent son exemple. Mais scs ennemis avaient juré sa perte. Lorsque François I" sortit de prison, la cour entière se rendit au-devant de lui jusqu’à Bayonne. Ce furent des cris enthousiastes et des fêtes sans fin. La Reine mère avait conduit malicieusement avec elle , parmi ses dames d’honneur, mademoiselle d’Heilly, depuis duchesse d’Klampes. Mademoiselle d’Heilly était jeune, parfaitement belle, et surtout beaucoup plus adroite et moins sensible que la comtesse. Les regards de François I" se portèrent sur elle, et il ne parut plus se souvenir de madame de Chateaubriand. Celle-ci cacha sa douleur et se tint à l’écart, espérant que le Roi se laisserait toucher par son désespoir silencieux. . 11 n’en fut rien. Ce qu’il fallait à François I", c’étaient de nouvelles amours. Et, mieux encore qu’à la femme, on pouvait lui appliquer les vers gravés par lui-même à Chambord :

Souvent le roi varie

Bien folle est qui s’y fie !

U remplaça madame de Chateaubriand par mademoiselle d’Heilly, « ainsi qu’un clou chasse l’autre. »

Une fois à Paris, la nouvelle maîtresse du Roi, jalouse même du passé, détermina son amant à retirer des mains de madame de Chateaubriand les souvenirs d’amour qu’il lui avait donnés. C’étaient des bijoux portant des devises composées par François lui-même et par*s« gentille et savante sœur, la Reine de Navarre.

FRANÇOISE DE FOIX. 9i*

Madame de Chateaubriand fit répondre qu’elle était souffrante, qu’on se représentât dans trois jours et qu’elle obéirait. Trois jours après, le gentilhomme chargé du premier message se présenta de nouveau. Mais la comtesse avait fait fondre les bijoux : « Allez, dit-elle, portez cela au Roi, et ditcs-lui, puisqu’il lui a plu me révoquer ce qu’il m’avait donné si libéralement , que je lui rends et lui renvoie en lingots d’or. Quant aux devises, je les ai si bien empreintes et colloquées en ma pensée, et les y tiens si chères, que je n’ai pu permettre que personne en disposât et jouit, et en eût du plaisir que moi-même. » — Quand le Roi eut reçu ces lingots avec les paroles de la comtesse : « Retournez et rendez-lui le tout, dit-il; ce n’était point pour la valeur, car je lui eusse rendu deux fois plus, mais pour l’amour des devises. Et, puisqu’elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de l’or et le lui renvoie. Elle a montré en cela plus de courage et de générosité que je n’eusse pensé provenir d’une femme. »

Le narrateur ajoute : « Un cœur de femme généreuse, dépité et ainsi dédaigné, fait de grandes choses. »

Ce fut le dernier souvenir du Roi pour celle qu’il avait aimée. Madame de Chateaubriand eut beau rester encore quelque temps à la cour, endurer de nouvelles tortures, elle était à jamais oubliée.

La vie de toute femme qui s’approche du trône, en franchissant la porte par laquelle madame de Chateaubriand était entrée, peut se diviser habituellement en deux parties. L’une esl consacrée à l’amour, l’autre est donnée à l’ambition.

Ici nous ne trouvons rien de semblable. Françoise de Foix ne mendia pour elle-inème ni or, ni faveurs, elle ne voulut que l’amour du Roi. Comme madame de La Vallière, elle se montra désintéressée. Sa seule ambition fut la gloire de ses frères, pour lesquels elle eut une grande affection. Et si, en suivant leurs conseils, et pour leur complaire, elle se trompa, — une fois au moins , — cette affection restera son excuse.

Elle fit rappeler Bourbon du Milanais et donner sa place de gouverneur à Lautrec, célèbre depuis la victoire de Kavennc. Elle s’attendait, au retour de Bourbon , à essuyer la mauvaise humeur du vindicatif connétable. Par une bizarrerie inexplicable, le général humilié devint un de ses admirateurs les plus assidus ; au point que François I er , déjà prévenu par la duchesse d’Angouléme contre Bourbon , en devint presque jaloux et ressentit une plus vive irritation contre lui. Bonnivc! se montra également empressé près de la comtesse. Les courtisans, — à tort sans doute, car Bonnivet était laid, — parlaient autour du Roi des intrigues de sa maîtresse.

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Mais le Roi répondait : « Que c’étaient purs badinages; que les hommages rendus par son favori à madame de Chateaubriand étaient chosé parfaitement due, et qu’il s’étonnait plutôt que toute la cour ne fût pas aux pieds de la dame. » — Il est vrai que celle-ci disait hautement : « Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense être beau! et tant plus je lui dis qu’il l’est, tant plus il le croit. Je me moque de lui, et j’en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu’on ne saurait s’en garder de rire quand on est près de lui, tant il rencontre bien. »

Lautrec était un vaillant capitaine , mais hautain et d’humeur intraitable. Dans son gouvernement du Milanais, il accabla d’humiliations et de dures paroles le maréchal de Trivulce, qui, sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, avait rendu de grands services à la France. Il alla même jusqu’à l’accuser d’intrigues ourdies contre l’intérét du Roi. A cette nouvelle, qui lui brise le cœur, Trivulce part en poste pour la France. Arrivé à Paris , il apprend que la veuve et les enfants de son fils sont déjà arrêtés à Milan. Il demande en hâte une audience au Roi. On la lui refuse. Il insiste, il supplie qu’avant de le condamner on l’entende. François I" reste sourd aux plaintes de celui qu’il croit un traître. Alors, désespéré, malade, Trivulce est instruit que le Roi va partir pour la chasse et doit passer à Arpajon. Il se traîne sur la route et s’écrie : « Sire, j’ai quatre-vingt-trois ansl J’ai assisté à dix-sept batailles sous les rois vos aïeux ,

j’ai donné mon sang pour le service de Voire Majesté, el je suis prêt à lui donner ma vie ! .Au nom de Dieu , sire, daignez m’entendre un seul instant! »

Mais François I" passe au galop en détournant la tête.

Trivulce revient mourant. Il se jette sur son lit et demande qu’on le laisse expirer en paix. Instruit par hasard de l’étal de son ancien serviteur, le Roi se senl pris de pitié. 11 interroge, il doute de la trahison; il ordonne d’aller visiter Trivulce. A la vue du messager de sou maître, le vieux soldat sent des larmes mouiller ses yeux. 11 veut se lever; il retombe épuisé sur son lit : u 11 n’est plus temps, dil-il; je suis sensible aux bontés du Roi , mais je n’ai pas eu la force de résister à ses rigueurs. » Et il expire.

Dans cette circonstance, comme toujours, madame de Chateaubriand avait prêté son appui à son frère. C’est là sa iaulc.

François I" fut douloureusement affecté de cette mort, mais la comtesse parvint à le distraire et lit même donner à Thomas Lescun , son second frère, le bâton de maréchal qui avait appartenu à Trivulce. Elle songea également à L’Esparre , et obtint pour lui un poste important dans l’armée. Dans les occasions difficiles elle s’empressait de les aider de ses conseils; aux jours du danger elle excitait leur courage, et, en cas d’insuccès, elle employait son crédit pour détourner toute disgrâce. Par ses efforts dévoués et persévérants, elle arrêta la colère de François l ,r prête à frapper Lau-

FRANÇOISE DE FOIX

trec après la défaite de la Bicoque , Lescun lors de la capitulation de Crémone, et L’Esparre à la suite de l’attaque impoiiliquc de Reggio.

A la fin de la vie de madame de Chateaubriand , le comte reparaît d’une façon romanesque et terrible. Il avait refusé les honneurs que lui offrait François I", et s’était retiré de la cour et réfugié en Bretagne.

Quand la comtesse revint, l’amour du Roi ne la protégeait plus contre les colères d’un mari qui l’avait éperdument aimée , et dont elle avait flétri le nom.

Il la fit enfermer dans une chambre tendue de noir, comme un cercueil , et l’y laissa six mois entiers sans la voir. « Alors il entra, avec six hommes masqués et deux chirurgiens, qui saignèrent la comtesse aux bras et aux jambes, et la laissèrent mourir en cet état. Après qnoi Chateaubriand s’exila, pour éviter les vengeances de la maison de Foix. »

Qu’on adopte ou non celte version , que madame de Chateaubriand soit tombée d’un seul coup frappée par ordre de son mari, ou qu’elle se soit éteinte lentement , après la mort de deux de ses frères tués sur les champs de bataille, sa fin n’en est pas moins triste. Elle fut prématurée.

lOi REINES LÉGITIMES ET H El NES D’AVEXTURE.

Sur son tombeau, placé dans l’église des Mathurins de Chateaubriand, Marot écrivit les vers suivants :

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