PEU DE TELLES
Sous et* tombeau gît Françoise de Foix,
De qui tout bien chacun soûlait en dire ;
Kt le disant, one une seule voix Xe s’avança d'y vouloir contredire.
De grande beauté, de grâce qui attire,
De bon savoir, d’intelligence prompte,
De biens, d’honneur, et mieux que ne raconte,
Dieu éternel richement l’étoffa.
O viateur! pour t’abréger le conte.
Ci-gît un rien, là où tout triompha. *
Belle épitaphe, dont le dernier vers est à inscrire dans le palais des rois et le boudoir des femmes galantes.
MADEMOISELLE DE VALOIS
J’ai donné bien des pages aux affaires de la politique et de l’amour ; je voudrais aussi en consacrer une à l’amitié.
A Madrid s’élevait, en 1525, un sombre château nommé l’AIcazar; c’est là qu’était enfermé le roi de France, François I".
Car François 1" venait de succomber à la bataille de Pavie. Blessé trois fois, renversé de son cheval tué sous lui, perdant son sang, environné d’une poignée de braves, vainement il avait lutté jusqu’à la fin avant de rendre son épée, non pas à Bourbon, traître à sa patrie, mais au vice-roi de Naples, le seigneur de Lannoy. « Monseigneur de Lannoy, avait-il dit , voici l’épée d’un roi qui mérite d’être loué, puisque avant de la perdre, il s’en est servi pour répandre le sang de plusieurs des vôtres, et qu’il n’est pas prisonnier par lâcheté, mais par un revers de fortune. » Lannoy, un genou en terre, avait reçu les armes du Roi en lui baisant la main , et , lui présentant une autre épée, il avait répondu: « Je
106 RK1XKS LEGITIMES ET REINES D’AVENTURE.
prie Voire Majesté d’agréer que je lui donne la mienne, qui a épargné le sang de plusieurs des vôtres. Il n’est pas convenable à un officier de l’Empereur de voir un roi désarmé, quoique prisonnier. »
Le soir du combat, François 1", traité selon son rang, aperçut les soldats espagnols se partager ses babils et ses armes comme des reliques précieuses. Tout était perdu , fors l’honneur.
Conduit dans la forteresse de Pizzighilone, près de Crémone, et de là en Espagne, il longea la côte de Gènes, contempla la France du haut de son vaisseau, et, le front découvert, les larmes dans les yeux, il salua sa patrie et son royaume, où il ne pouvait plus rentrer. \ Barcelone, à Valence, partout sur son passage des cris de louange retentirent. Les maisons se pavoisèrent ; les femmes en grande toilette agitèrent aux fenêtres leurs mouchoirs et lui jetèrent des fleurs. Les belles Valcnçaises surtout , séduites par la réputation galante du Roi chevalier, le reçurent au milieu des fêtes, en criant: Vive le Roi de France! — Charles- Quint, mécontent, et redoutant le voisinage de la mer qui permettait au prisonnier de songer à la fuite, le fit transférer au centre même de l’Espagne, à Madrid.
Là, enfermé dans une tourelle étroite et obscure, véritable prison de criminel, sous une garde rigide et minutieuse, sans air, sans distractions, sans liberté, il n’a pas même l’espoir d’obtenir de l’Empereur une audience qu’il a vainement sollicitée. Il mène une vie réglée et compassée qui l’accable. Pâle, sans sommeil, s’il veut
MADEMOISELLE DE VALOIS
sortir, il lui faut monter sur une mule et parcourir un étroit espace, toujours le même, entouré de cavaliers qui le surveillent. Les femmes, qu’il aimait tant, sont couvertes de longs voiles ; h peine peut-il distinguer leurs traits. « Un jour, quelques seigneurs espagnols refusent de soulever leurs sombreros avant que le Roi les ait salués le premier, et François, depuis lors, se renferme dans sa solitude, ne voulant pas être insulté. r> II reste avec quelques gentilshommes fidèles, parmi lesquels il faut nommer Montpezat, qui servit son maître en varlet , comme dans les romans de chevalerie.
Alors son caractère , naturellement gai, ouvert, ami des plaisirs et des propos galants, devient sombre et morose. A travers les barreaux de sa prison, il cherche à découvrir en soupirant les vastes ombrages de Fontainebleau et les cheminées de Chambord. Il rêve à ses chasses royales, aux arts qu’il savait comprendre, et la réalité seule lui répond : il est vaincu et en exil. Rongé par le marasme et l’ennui, pris d’une nostalgie incurable, il finit par refuser toute nourriture, languit encore, et bientôt, sans forces physiques et sans courage, il se couche avec la fièvre et les médecins désespèrent de le sauver. S’il ne lui vient un secours inattendu , François I" va mourir.
En apprenant la défaite et la captivité du Roi, la France entière s’était émue. Louise de Savoie avait saisi d’une main vigoureuse les rênes du gouvernement, et le. concours qu’on eût accordé peu volontiers au caractère
altier de la Heine mère, on le donna sans murmures à l’afTeclion générale qu’avait su gagner sa fille Marguerite.
Marguerite, soeur du Roi, née à Angoulème le 1 1 avril 1492, avait été élevée à la cour de Louis XII. C’était une âme douce et compatissante, un esprit vif, spirituel et gai, et une intelligence sérieuse. Relie, coquette et légère en apparence , elle cachait sous ces dehors brillants une nature énergique, judicieuse et dévouée. Libre dans ses propos, elle garda toujours la plus grande réserve dans sa conduite. C’était le plus bel ornement de la cour de France. Elle parlait avec élégance l’espagnol, l’italien, le latin, le grec; et Paul Paradis, dit le Canosse, lui avait même enseigné l’hébreu. En 1509 elle épousa Charles IV, duc d’Alençon, premier prince du sang, qui seul entre tous ne sut pas faire son devoir à Pavie. 11 mourut quelques mois après cette défaite.
Mais ce qui distinguait surtout Marguerite, c’était son amour pour son frère. Elle adorait le Roi, et le Roi la chérissait. Il ne l’appelait que sa mignonne, la Marguerite des Marguerites. Il admirait ses fraîches toilettes, d écoutait ses conversations pleines de saillies et ne pouvait s’en séparer longtemps. Confiant dans son habileté, il la chargeait de négociations importantes, et, plus d’une fois, pour alléger la tâche de son frère, elle reçut les ambassadeurs étrangers, et, avec de beaux discours « où elle était fort habile, leur joua poliment plus d’un tour. » Elle avait deux ans de plus que François 1".
MADEMOISELLE DK VALOIS.
En apprenant à Amboise la maladie du Roi, Marguerite n’hésite pas. Sa place est auprès de son frère; elle doit aller le consoler, le guérir, le délivrer s’il est possible. Elle est prèle à tous les sacrifices, même à payer la rançon de François I" en accordant sa main à l’Em-
pereur.
Munie des pleins pouvoirs de la régente et à l’abri d’un sauf-conduit de trois mois, qu’elle n’obtint pas sans peine, elle s’embarque au mois de septembre à Aigues-Mortes, accompagnée de Jean de Selve, premier président, de Gabriel de Grammont, évêque de Tarbes, et de l’archevêque d’Embrun , depuis cardinal de Tournon. .Elle aborde à Barcelone, passe par Saragosse et arrive à Madrid.
Après bien des démarches et des prières , introduite près du Roi de France, « elle le trouve en si pileux état que sans elle il fût mort incontinent. » Au milieu de son délire, il se plaint des rigueurs de Charles-Quint ; il l’accuse de cruauté. La vue de sa sœur le ranime, et Marguerite, injustement taxée d’hérésie, profile de cette lueur de raison pour l’engager à remplir ses devoirs de chrétien. Elle préside elle-même aux préparatifs de cette triste cérémonie. Un autel est dressé dans la chambre du malade; Marguerite et les serviteurs fidèles, « tous préparés à communier, » se tiennent à genoux autour du lit. La population de Madrid encombre les églises et conjure Dieu de guérir le Roi de France. L’archevêque d’Embrun commence la messe, et, l’hostie sacrée entre les doigts, il cherche à ranimer la ferveur et la raison
110 REINES LEGITIMES ET RE1XES D’AVENTl RE.
de François I". Celui-ci, absorbé jusque-là par ses souffrances el son désespoir, relève subitement la tète:
« Mon Dieu me guérira l’âme et le corps, dit-il; je vous prie que je le reçoive. » Dès lors il se montre plus calme el plus résigné; ses serviteurs versent des larmes de joie, et Marguerite espère que son frère est sauvé.
Charles-Quint se conduisait envers son prisonnier avec la rapacité d’un corsaire; il voulait à tout prix une forte rançon, et lui avait envoyé porter ses conditions par le comte de Rœux. Le Roi devait céder la Bourgogne, la Provence, le Daupbiné, donner un royaume au connétable de Bourbon , renoncer à Milan , à Naples, elc. Mais François 1", saisissant son épée, s’était écrié: « Mieux vaudrait pour moi me tuer ainsi. » Fn vain demandait-il à voir l’Empereur; celui-ci affectait de s’éloigner de Madrid , soit pour présider les corlès de Tolède, soit pour complimenter Bourbon arrivant en Espagne. II accablait le connétable' de marques d’amitié, au point que les grands eux-mêmes s’en montraient indignés; et le palais du marquis de Villana ayant été désigné pour recevoir Bourbon à Madrid, le marquis osa répondre à l’Empereur : a Sire, je ne puis rien refuser à Votre Majesté; mais je lui déclare qu’aussilôt que Bourbon sera sorti de ma demeure, j’y mettrai le feu comme à un lieu souillé par la présence d’un traître et indigne d’être habité désormais par des gens d’ honneur. » Quant à Eléonore, sœur de Charles-Quint, elle déclara à son frère qu’elle n’épouserait pas le connétable.
MADEMOISELLE DE VALOIS
Mais averti du danger sérieux qui menace la vie de François I", et craignant de tout perdre par sa mort, l’Empereur se décide enfin à le visiter. Il se rend donc sans cérémonial et suivi de deux pages dans la chambre du Roi. Charles-Quint était petit, légèrement boiteux, et d’un caractère insinuant-, mais il portait fièrement la tète. Il trouve François I* r dans son lit, ayant à son chevet Montmorency et Marguerite ; le comte de Brion se tenait près de la porte. A la vue de l’Empereur, le Roi se soulève légèrement : <* Eh bien , monsieur, lui ditil, vous venez donc voir mourir votre prisonnier! — Vous n’étes point mon prisonnier, répond Charles- Quint, vous êtes mon frère, mon ami; je n’ai d’autre désir que de vous donner la liberté et tou le la satisfaction que vous désirez. » Et il embrasse le Roi, et l’entretient, mais seulement quelques instants, — pour ne pas abuser de sa faiblesse, — avec cet air de franchise, contre lequel François I" ne sut jamais assez se défendre.
Quant à Marguerite, certaine que, pour le guérir, il faut le distraire de ses ennuis et lui rendre l’espoir, elle déploie près de lui les ressources brillantes de son esprit, cherche à le faire sourire au récit de ses contes, et, le soir, elle lui dit des vers sur la France et sur l’amour, deux choses dont il entend toujours parler volontiers. Elle lui cite les nobles dames de la cour, toutes inquiètes et suppliant Dieu de leur rendre leur Roi ; elle le transporte par la pensée au milieu de ses parcs de Chambord, de Fontainebleau, de tous les souvenirs des jours heureux, qui ne peuvent tarder à renaître. La France
112 RE1XES LÉGITIMES ET RE1XES D'AVENTIRE.
souffre, mais la France espère. Le Roi ne peut donc désespérer. Et Marguerite lui présente elle-même les remèdes qui doivent le guérir. Jusqu’ici, il refusait toute nourriture, il restait enfermé dans sa prison; elle se met à table à ses côtés et l’entraine au dehors respirer quelques instants l’air pur du soir ou réchauffer au soleil d’Espagne ses membres engourdis.
Marguerite se multiplie; on la trouve partout, à la cour, au conseil, dans les fêtes. L’âme dévorée d’inquiétudes, elle se pare, elle danse, elle veut être belle pour séduire les ennemis de son frère. Avec les vieux conseillers de la couronne, elle parle politique; avec les femmes, de mode et de toilette; avec les poêles, elle dit des vers; avec les jeunes seigneurs, des propos galants; elle écoute les longs récits des guerriers. A l’aide du regard, du sourire, de la voix, de la beauté, de l’intelligence, elle conquiert tous les esprits, s’attire tous les cœurs. Chacun l’admire et se déclare son esclave. On imite ses manières gracieuses, ses toilettes élégantes; la eour d’Espagne devient la cour de France.
Elle se présente au conseil, digne et vêtue de noir. Elle parle; le conseil est ému. « Elle s’adresse bravement et honnêtement à Charlcs-Quint ; elle l’appelle félon, ingrat; lui reproche sa dureté, lui dit que François 1" mourra bientôt, mais que ses enfants deviendront grands et vengeront leur père, »
Charlcs-Quint reste impassible. Rassuré sur la santé du Roi, il se montre aussi exigeant que par le passé. Prince, il admire, il loue la beauté et le dévouement de
MADEMOISELLE DE VALOIS
Marguerite; quant à la grâce ou .à l’éloquence de la sœur du Roi, elles ne parviennent pas à attendrir le cœur de l’astucieux politique. A son tour, Marguerite commence à désespérer.
Mais, avec la santé du corps, François I" a retrouvé l’énergie de la volonté, et son amour pour la P' rance lui inspire une suprême et héroïque résolution : il abdiquera en faveur de son fils; le Roi, dès lors, ne sera plus captif à Madrid et l’Empereur n’aura qu’un homme malheureux en son pouvoir. Ce n’est pas qu’il ne l’aime, cette belle couronne, depuis dix ans seulement posée sur son front ; mais il lui préfère son honneur et celui de son royaume. Marguerite apprend avec tristesse le dessein de son frère ; pourtant elle applaudit à ce sacrifice généreux, et elle consent à emporter elle-même l’acte d’abdication à l' iris. « .Vous avons voulu, y disait le Roi, et consenti par édit perpétuel et irrévocable, que notre très-cher et aimé fils, François, Dauphin de Viennois, soit dès à présent déclaré Roi très-chrétien de France, et, comme roi, couronné, oint, sacré, et qu’il soit à lui seul, comme à vrai roi, obéi. »
Depuis cette décision, Marguerite ne s’adresse plus à l’Empereur; elle reste grave, parfois silencieuse. Charles-Quinl observe, réfléchit, redoute une évasion. Il craint aussi la présence de Marguerite en France, son influence sur les princes étrangers, et forme le projet de la retenir à Madrid. Son sauf-conduit expirait dans trois jours. Par bonheur, le connétable de Bourbon , épris autrefois de la duchesse d’Alençon, avait senti
son cœur ému en la retrouvant à Madrid. Informé du dessein de Charles-Quint, il avertit Marguerite de pourvoir à sa sûreté.
Aussitôt elle choisit les meilleurs coursiers de son train, s’élance à cheval, fait, au milieu de l’hiver, vingt lieues d’Espagne par jour, et arrive à la frontière une heure avant l’expiration du sauf-conduit. Elle emportait avec elle l’acte d’abdication du Roi de France. Aussitôt à l’abri des poursuites de l’Empereur, « elle lui adresse une lettre piquante et sévère, » et jamais elle ne lui pardonna le procédé peu galant dont il avait tenté d’user envers elle.
line copie de l’acte d’abdication est remise à l’Empereur trois jours après le départ de Marguerite; en même temps, on fait connaître cette abdication en France et dans les pays étrangers. De toutes parts s’élèvent des cris d’indignation et des prières. Les écrivains, les poêles, les femmes, les princes, demandent la liberté du Roi. Erasme, sujet de Charles-Quint, lui adresse une supplique: « Si j’étais le vainqueur, je parlerais ainsi au vaincu: Mon frère, le sort vous a fait mon prisonnier; pareil malheur pouvait m’arriver, et votre défaite me montre l’instabilité des grandeurs humaines. Soyez libre; aimez-moi, et n’ayons d’autre rivalité que celle des vertus. En vous délivrant, j’acquiers plus de gloire que si j’avais conquis la France. En acceptant ce bienfait avec reconnaissance, vous gagnerez plus que si vous m’aviez cbassé d’Italie. »
Charles-Quint fut peu touché de ces supplications
MADEMOISELLE DE VALOIS
généreuses ; il le fui davantage de la perte qu'allait lui eauser l’abdication du Roi et des menaces des puissances européennes, prêtes à se liguer avec Henri VIII d’Angleterre pour attaquer ses possessions d’Allemagne et d’Italie. Il rendit donc la liberté à François I", mais à de dures conditions : les alliés de la P’ rance seront abandonnés; Bourbon recouvrera ses biens; la Bourgogne sera cédée à l’Empereur, qui recevra deux fils du Roi en otage ; François I* r renoncera à ses prétcutions sur l’Italie, et, pour cimenter la paix, il épousera Eléonore, sœur de Cbarles-Quint. C’étaient à peu près les conditions déjà proposées par l’Empereur.
u Mais une heure avant la signature du traité, dit Robertson, le 14 janvier 1526, François I" réunit les siens ; il leur fait jurer le secret et dépose entre les mains d’un notaire une protestation contre un acte imposé par la violence. A partir de ce moment jusqu’à son départ, il assiste près de Cbarles-Quint à toutes les fêles données à l’occasion de la paix. »
Le 20 mars 1526, une large barque se tenait à l’ancre sur la Ridassoa, entre Irun et Andaye. Laulrec amène les jeunes princes, François et Henri, accompagnés d’une escorte de cavalerie. Le capitaine Alarcon conduit le Roi sous une escorte semblable. L’échange se fait sur la barque. François 1", les larmes aux yeux, embrasse et bénit ses enfants et gagne la rive de France avec Lautrec, tandis que les princes abordent en Espagne avec Alarcon. Le Roi avait recommandé ses fils à Eléonore, qui devait demeurer à Madrid jusqu’à
la cession de la Bourgogne. Eléonore leur servi! de mère durant cinq ans; elle fui bonne et dévouée, ainsi qu’elle l’avait promis au Roi.
A peine a-t-il touché le rivage, que François I" s’élance au galop sur un cheval arabe en s’écriant : u Je suis donc encore roi î » 11 se repose un instant à Saint- Jean de Luz et ne s’arrête qu’à Bayonne, tant il a peur de retomber au pouvoir de Charles-Quint. La Reine mère et la cour l’attendaient dans celle ville ; il se jette dans les bras de Marguerite et la presse avec transport sur son coeur, u II se plaisoit à répéter que sans elle il étoil mort ; dont il lui avoit cette obligation qu’il reconnoîlroit à jamais et l’en aimerait, comme il a fait, jusqu’à la fin de sa vie. »
Un an après son retour, le 24 juin 1527, le Roi maria sa sœur à Henri de Navarre et lui donna en dot le duché de Berry et le comté d’ Armagnac. Elle avait alors trente-cinq ans. Celte union fut heureuse. Tantôt dans le Béarn, tantôt à la cour, partout suivie de la gaieté et de l’esprit, elle dictait son Heptaméron, le plus connu de ses ouvrages, composé en souriant , à la façon de Boccace, alors fort à la mode et que chacun s’efforçait d’imiter. Dans ce livre, elle suppose que des seigneurs, venus aux Pyrénées pour prendre les eaux, s’y trouvent retenus par le débordement
MADEMOISELLE DK VALOIS.
du gave béarnais. Ils sc réfugient à \otre-Darne de Servance, et, pour passer le temps, ils se réunissent toutes les après-midi dans un pré du couvent, sous le feuillage d’un ormeau, à l’abri du soleil de septembre, et chacun raconte à son tour une histoire de galanterie. Ces récits sont suivis des critiques u de la compagnie, présidée par une veuve d’expérience, nommée dame Oysille. »L'Heptaméron de Marguerite étincelle d’imagination, de verve et de joyeusetés ; La Fontaine en a détaché le sujet de plusieurs de ses contes. Libre et cavalier, ce livre doit être jugé au point de vue du temps où il fut écrit. Le style « doux et Huant en est souvent moins cru que celui des sermons de Barlette, de Maillard et de Menot, » prédicateurs illustres au seizième siècle.
La conduite de Marguerite fut toujours irréprochable; seulement elle aimait les gaies histoires des pages et se plaisait à les raconter. La Reine mère en composa également; mais, après avoir lu celles de la Reine de Navarre, elle jeta les siennes au feu.
Du reste, avant de mourir, Marguerite, comme plus tard le bonhomme La Fontaine, demanda pardon à Dieu de ses contes. — Us furent publiés pour la première fois en 1558.
En Navarre, Marguerite protégea le commerce, l’agriculture et les arts. Elle fit bâtir le château de Pau, qu’elle entoura de magnifiques jardins, dota des hôpitaux, comme elle avait fait déjà à Alençon cl à Mortagne, et fonda à Paris l’hospice des enfants, appelé alors Y Hospice des Enfants rouges. Le temps que ne réclamaient
118 REINiKS LEGITIMES ET REINES D’AVENTURE.
pas les affaires de l’Étal et les soins à donner à sa fille, qu’elle chérissait, elle le consacrait aux ouvrages d’aiguille et de tapisserie et à peindre de beaux livres d’heures. Elle parlait philosophie ou littérature avec les savants et les poêles admis dans son intimité, et dictait à ses secrétaires ses productions en vers et en prose.
La Heine de Navarre choisissait généralement pour valets de chambre des hommes d’esprit. Elle prit ainsi à son service Bonavcnlure des Perriers et Clément Marot, et a sa chambre passoit pour un vrai Parnasse. » Clément Marot lui adressa un grand nombre d’cpitres. Marguerite prisait son talent; en outre, elle lui savait gré d’avoir été blessé à la bataille de Pavie. Mais, pas plus pour Marot que pour les brillants seigneurs qui l’entouraient de leurs hommages, elle n’éprouva le plus léger sentiment d’amour. Si le poëte eût osé lui offrir son cneur autrement qu’en vers, elle l’eût chassé à l’instant, comme elle fit pour l’audacieux Uonivet. Du reste, ce n’était pas de l’amour que réclamait Marot, c’était de l’argent pour payer ses créanciers. Et, sous ce rapport, il ne perdit pas son temps en s’adressant à la générosité de la Reine de Navarre.
Eprise du talent, des jeux d’esprit et de tout ce qui portait le bonnet de la science, elle accueillit favorablement les novateurs religieux, et plus d’une fois elle leur donna asile dans ses Etats. Elle cacha Bcrquin et Etienne Dolet, qui finirent par être brûlés comme hérétiques; elle protégea contre les poursuites du Parlement, de la Sorbonne et des lieutenants criminels, Gé-
MADEMOISELLE DE VALOIS
rard Roussel , Guillaume Farel , Pierre Cnroli , devenu plus lard prince de la Sorbonne, Charles de Sainle- Marthe, Jacques Lefèvre d’Étaples, Jean Calvin, non encore chef de secle, Erasme et Marot. Séduite par leur intelligence, leurs mots piquants contre les moines, leurs vives saillies et leurs discussions théologiques, elle se plaisait à discourir avec eux ; ils lui cachaient habilement le fond de leur pensée, et son bon cœur lui persuadait que c’étaient des malheureux en hutte aux persécutions et à l’injustice. Peut-être se laissa-t-elle entraîner par sa bienveillante nature, en acceptant pour ses prédicateurs Rerlaut et Courant, religieux apostats de l’ordre de Saint-Augustin , mais jamais elle ne participa à leurs hérésies ; toute sa vie, et au moment de sa mort, elle demeura fermement attachée à la religion de la France; elle s’efforça de rapprocher les protestants et les catholiques, et le pape Adrien VI lui demanda son concours pour l’apaisement des discussions des princes chrétiens.
Pourtant son rang, ses talents, sa vertu, l’amitié de François I", ne la mirent pas toujours à l’abri de l’injure. En 1533, les professeurs du collège de Navarre eurent l’audace de la représenter publiquement sur leur théâtre comme une insensée égarée par les fausses doctrines. Le Roi ordonna d’arrêter ces insolents. Mais le directeur du collège, entouré de ses élèves, repoussa les officiers et les soldats à coups de pierres, et Marguerite eut la générosité de s’interposer pour fléchir le courroux de son frère.
Montmorency, ennemi de la Reine de Navarre, disait à François I" que s’il voulait exterminer les hérétiques, il fallait commencer autour de lui par la Reine et par sa sœur. « Ne parlons pas de celle-là , répondait le Roi, elle m’aime trop; elle ne croira jamais que ce que je croirai et ne prendra jamais de religion qui puisse préjudicier à mon royaume. »
Marguerite composa en 1532 un livre de vers assez médiocres qu’elle intitula : le Miroir de Came pécheresse. Ce recueil de maximes (héologiques, empreint du mysticisme affecté par les novateurs et si fort goûté des femmes, ne contenait cependant que des propositions orthodoxes; seulement on n’y parlait ni du purgatoire ni des saints. Les protestants l’accueillirent avec enthousiasme. De son coté, Noël Beda, syndic de la Sorbonne, désapprouva l’ouvrage sans attaquer l’auteur, et Marguerite se plaignit au recteur Nicolas Cop, qui lui donna raison. Mo fin , si la Reine de Navarre peut être taxée d’imprudence, il est juste du moins de se souvenir que scs intentions restèrent toujours pures et son cœur droit.
A la fin de sa vie, François I", malade et puni pour avoir trop aimé le plaisir, vit encore son bon ange d’Espagne venir à son secours. Marguerite accourut comme autrefois près de son frère triste, fatigué et morose. Comme autrefois, elle mit tout en œuvre pour le distraire et câliner sa souffrance. Elle s’efforça principalement de chasser ses ennuis en fortifiant son goût pour les lettres et pour les arts. Mais François restait
MADEMOISELLE DE VALOIS
pensif et se plaisait surtout à dire du mal des femmes, dont Marguerite prenait la défense. Ce fut à cette époque que, causant avec sa sœur à Chambord sur le sujet préféré, il écoula longtemps sans répondre, et, saisissant un diamant, il écrivit cette sentence célèbre sur une vitre du château :
Souvent femme varie.
Bien fol est qui s’y fie.
François 1" mourut à Rambouillet en 1547, deux ans avant la Reine de Navarre. Pris d’une fièvre d’agitation continue, il parcourait scs forêts et ses châteaux, ne pouvant demeurer un jour dans le même lieu. Marguerite avait été forcée de se séparer de lui. « Quiconque viendra à ma porte, disait-elle, m’annoncer la guérison du Roi mon frère, ce courrier, fùt-il las, harassé, fangeux et malpropre, je l’irai baiser et accoler comme le plus propre prince et gentilhomme de France, et il aura, faute de lit , et n’en pouvant trouver pour se délasser, je lui donnerai le mien et coucherai plutôt sur la dure, pour telles bonnes nouvelles qu’il m’apportera. »
Elle ne put se consoler de n’avoir pas recueilli le dernier soupir du Roi. u Elle en fit des lamentations si grandes, des regrets si cuisants, qu’oneques puis ne s’en remit et ne fit jamais plus son profil. » Elle se relira dans le couvent de Tesson, en Angoumois, u et s’y fit bâtir un beau logis. » Un contemporain rapporte qu’il la vit souvent faire l’office d’abbesse et chanter avec les religieuses à la messe et aux vêpres.
u Elle resla toujours fort curieuse des choses de la science, et une nuit elle voulut demeurer, jusqu’au malin près d’une de ses filles de chambre mourante, afin de voir l’âme partir ou d’entendre le bruit de son départ, car les savants lui avaient assuré que les cygnes chantaient au moment de la mort, parce que c’étoil les esprits qui s’en alloient par leurs longs cous. « Elle disait « que, si elle n’étoil bien ferme en sa foi, elle ne saurait que penser de ce délogement et département de ce corps et de l’âme mais elle vouloit
croire ce que son Eglise commandoit et être dévotieuse à Dieu, sans entrer plus avant en autre curiosité. »
Çà et là, vous le voyez, on aperçoit le bout du bonnet de docteur; mais il ne faudrait pas s’arrêter trop longtemps aux imperfections de cet heureux naturel. Nulle dame de la cour ne l’égala en générosité, en grandeur, en grâce, en élégance et en dévouement.
Marguerite mourut en 1549, le 21 décembre, à l’âge de cinquante-sept ans, au château d’Andos en Bigorre, regrettant la vie et pleine d’espoir de la conserver longtemps. Elle était tombée subitement malade en regardant une comète. Avant d’expirer, elle voulut recevoir tous les sacrements et donna les marques d’attachement le plus vif à la religion catholique. Elle avait eu deux enfants, un fds mort à Alençon en 1530, et Jeanne d’Albret, la mère de Henri IV.
Claude Gruget, un de ses anciens valets de chambre, rassembla les manuscrits de sa maîtresse et donna une édition de ses œuvres qu’il dédia à Jeanne d’Albret.
MADEMOISELLE DK VALOIS.
Elles se composent de Y Heptaméron, du Miroir de l’âme pécheresse, des Marguerites de la Marguerite des princesses, cl du Déhat de l'amour, mélanges de vers et de prose, écrit à cinquante ans. Elle fit aussi des chants religieux, « étant fort adonnée à Dieu. « M. (iénin a publié ses Lettres en 1841 .
Ses principales devises étaient : un souci tourné vers le soleil , accompagné de ces mots : Non inferiora senitiis, « parce que le souci est la fleur qui a le plus d’affinité avec le soleil, se tournant où il va depuis l’orient jusqu’à l’occident, » et puis un lys entre deux marguerites, avec cette phrase latine: Mirandum naturce, opus.
a Les prélats prononcèrent l’éloge de la Reine de Xavarre; » on frappa des médailles en son honneur; on chanta ses louanges dans toutes les langues. Ses poésies, souvent médiocres, lui valurent le nom — tant de fois donné — de dixième Muse. On répéta que a c’étoit une Marguerite — perle — surpassant toutes les perles de l’Orient. » Les savants écrivirent son épitaphe en latin, en grec, en hébreu; il en reste un volume.
Seul, François I" aurait pu faire une épitaphe digne de sa sœur Marguerite ; il l’eût composée d’un mot, — mais d’un mot trouvé dans son cœur.
DIAVE I)E POITIERS.
Le nom de Diane de Poitiers est un de ceux qui flattent le plus doucement l’oreille. Elégant et simple, il respire comme un parfum de beauté, d’aristocratie et de puissance. Il ouvre de prime abord un champ vaste à la fantaisie rêveuse; et, avant même de connaître celle qui le porte, on lui prête une existence idéale, que chacun crée complaisamment à sa guise.
Pour écrire l’histoire de la duchesse de Valentinois, il faudrait tout un volume. Je ne veux ici qu’en tracer l’esquisse. Je le ferai avec mesure, en présence des éblouissements ou des flatteries des artistes du seizième siècle, et des sévérités réalistes des historiens du dixneuvième.
Diane de Poitiers domina d’une façon absolue le fils de François I ,r . Le règne de Henri II fut le règne de Diane de Poitiers. Pendant douze années l’influence de la favorite apparut partout; la France entière, comme le cœur du Roi, lui appartint sans partage. On frappa des
DIANE DE POITIERS
médailles en son honneur, une entre autres sur laquelle était gravée son image avec ces mots : Diana , dux Valenlinorum clarissima, Diane, la très-illustre duchesse de Ualenfinois , et, sur le revers : Victorem omnium vici. J’ai vaincu le vainqueur de tous. Elle dirigea Henri U, qui, même en public, ne prit jamais une décision sans lui avoir, d’un coup d’œil, demandé conseil. Comblée de pouvoir et de richesses, elle disposa des premières charges de l’État : Montmorency et les Guise s’empressèrent auprès d’elle, et le pape Paul III lui envoya une chaîne de perles d’un grand prix.
Plus âgée que le Roi de près de vingt ans, Diane devait nécessairement, dans l’esprit de l’époque, user de sortilège et de magie pour subjuguer son amant. Les sorcelleries de Diane, ce furent sa grâce, son adresse, ses charmes, et puis, dit Bayle, « celte puissance des courtisanes déjà sur le retour, cet art raffiné, cette science des passions et de la vie , que de plus jeunes ignorent. »
Diane, il faut le reconnaître, était parfaitement belle, d’une beauté taillée dans le marbre le plus pur. Elle avait les traits réguliers, le teint uni, la taille élevée, la démarche majestueuse ; des cheveux noir de jais encadraient son visage; sa main blanche et d’une exquise perfection respirait l’intelligence et le commandement ; et sous son fin et malicieux sourire se laissait entrevoir une double rangée de dents admirables; c’était, enfin, et dans les moindres détails, une beauté franco-grecque, provoquante et dédaigneuse à
l’ occasion , tour à tour souple, caressante ou hautaine *.
Pendant plus de soixante ans, elle resta toujours belle. Le temps passa sans la flétrir; les infirmités et les misères, compagnes trop hâtées de l’humaine nature, la respectèrent jusqu’à sa mort, a Six mois avant , sa fin, dit Brantôme, je la vis si parfaite encore, que je ne sache cœur de roche qui ne s’en fût ému. » Chaque jour, à six heures du matin , Diane était levée ; elle faisait deux lieues à cheval, se recouchait et lisait au lit jusqu’à midi. En toute saison, elle n’usait que d’eau froide; les poudres et les pommades lui étaient inconnues ; elle dédaignait même le fard , comme inutile à son eternelle fraîcheur; et u quant aux philtres prétendus, ce ne sont que calomnies inventées par des rivales laides et jalouses. »
Les ennemis les plus acharnés de la duchesse de l alenlinois furent les protestants , dont elle persécuta sans pitié la religion. Ils se plurent à la représenter sous les plus noires couleurs, et la surnommèrent la Diane païenne. Diane eut surtout le fanatisme de son siècle. Et, si elle protégea les arts, posa devant les sculpteurs et les peintres, aima les belles choses, avant tout elle aima l’argent, u Elle aspirait et absorbait tout, les confiscations, les bénéfices, les procès, les ventes de grâces et de charges, Anel , Chenonceaux, le duché de
* Jean Cousin l'a représentée toute nue, sommeillant sur un lit de repos. C’est la femme de marbre peinte par un artiste à la fois sculpteur et peintre qui semble sculpter en peignant. On peut étudier ce chef-d’œuvre dans la galerie de AI. Arsène Houssaye.
DIANE DE POITIERS
Valentinois, des provinces.... Un moment elle se fit adjuger toutes les terres du royaume; ce n’était rien moins qu’un quart de la France. » Brantôme se trompe des trois quarts.
Née le 3 septembre 1409, Diane appartenait à une des plus illustres familles du Dauphiné. Elle était fille de Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallicr et de Jeanne de Batarnay.
Le 29 mars 1514, à quinze ans, elle épousa Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, dont la mère était fille d’Agnès Sorel et du roi Charles VIL Son union fut heureuse; elle eut deux filles. En 1538, elle maria l’ainée, Françoise de Brézé, à Robert de la Marck, duc de Bouillon et prince de Sedan, et la cadette, en 1540, à Claude de Lorraine, depuis duc d’Aumale, frère de François de Guise, assassiné par Poltrot de Méré devant Orléans. Louis de Brézé mourut le 23 juillet 1531 ; Diane le pleura avec ostentation , lui fit élever un mausolée dans l'église de Notre-Dame de Rouen, affecta pendant le reste de sa vie une douleur plus singulière que profonde, et se voua pour toujours aux couleurs noire et blanche en signe de deuil ; — il est vrai que ces nuances lui allaient à ravir.
Pendant son mariage, Diane avait eu déjà l’occasion
de venir à la cour. Le connélable Charles de Bourbon , irrité, peut-êlre non sans motifs, contre le Roi, — excuse inadmissible à sa trahison , — avait fait part de ses projets au comte de Saint-Vallier, capitaine de deux cents archers de la garde de François I". Saint-Vallier non-seulement s’était refusé à prendre part au complot , mais il avait osé faire au connélable les plus vives remontrances, tout en jurant sur le Christ de ne rien révéler. Les intrigues de Bourbon ayant été découvertes, Saint-Vallier fut jeté en prison , mis à la torture et coudamné à mort. En marchant à l’échafaud, scs cheveux blanchirent subitement , — comme plus tard ceux de Henri IV la veille de la bataille, comme ceux de Marie-Antoinette à la Conciergerie.
Au moment où la tète de Saint-Vallier allait tomber sous le glaive du bourreau , sa grâce arriva : la peine de mort était commuée en une prison perpétuelle. Saint- Vallier fut enfermé entre quatre murs; « sa nourriture lui étoit remise par un trou percé dans la muraille, et, privé d’air et de lumière, il se déballoit dans son cachot comme une bète fauve. » Diane, agenouillée aux pieds de François I", aurait, dit-on, obtenu la grâce de son père en sacrifiant son honneur. C’est là une supposition que dément l’emprisonnement subi par Saint-Vallier jusqu’à sa mort. Diane demeura une épouse fidèle; mais, selon les manuscrits de la Bibliothèque impériale, elle rapporta de la cour une impression profonde et ne retourna pas sans quelques regrets vers son mari.
Après la mort de Louis de Brezé, elle se retira à
DIANK DK P01TIKRS.
r\nct, qui n’était encore que la demeure modeste d’une veuve affligée, et ce fut seulement vers l’année 1535 qu’elle quitta sa retraite et revint à Paris. Sa douleur ne lui avait point fait oublier la cour de François I' r .
On ignore la date précise de la liaison de Henri II et de la fille du comte de Saint-Vallier. On sait seulement qu’un beau malin le jeune prince rencontra Diane au milieu des parcs royaux , lui avoua timidement son amour et jura de ne plus aimer qu’elle : jamais serment ne fut plus scrupuleusement gardé. Diane confesse ainsi cette première entrevue :
Voici vraiment qu’ Amour, un beau matin,
S’en vint m’offrir tlourette très-gentille.
Kt vilement violiers et jonquille Me rejetait ; à tant que ma mantille En ctoit pleine, et mon eceur se pasmoit;
(Car, voyez-vous, fleurette si gentille litoil garçon frais , dispos et jeunet j ;
Ains, tremblotante et détournant les yeux...
— Henri!... disois-je. — Ah! ne serez déçue.
Reprit Amour ; et soudain à ma vue
Va présentant laurier merveilleux.
— Mieux vaut, lui dis-je, être sage que royne. Ains me sentis-je et frémir et trembler.
Diane faillit, et comprendrez sans peine De quel matin je prétends reparler.
130 HK1XKS LÉGITIMES ET KEIXES D'AVENTURE.
Diane, aimée du Dauphin, éprouva bien des déboires avant de parvenir au pouvoir; il lui fallut surtout dévorer les railleries de la duchesse d’Etampes, alors en possession du cœur de François I er . La duchesse « tournoit en ridicule, et sans ménagements, l’âge de Diane, elle se moquoil de sa coquetterie surannée, de son rouge, do ses lausses dents et de ses faux cheveux. * Jean Voûté, connu sous le nom de Vulteius, composait, à la demande île madame d’Etampes, des épigrammes latines contre Diane : il l’appelait vieille ridée et vieille édentée; mais les poètes eu renom vengeaient largement la future duchesse de Vaicntinois ; et tandis que leurs louanges s’exprimaient en gracieux vers français , les épigrammes des critiques se cachaient sous un mauvais latin.
Tout en luttant contre la duchesse d’Etampes, Diane s’efforcait de plaire à la Dauphine, Catherine de Médicis. Catherine, au reste, gardait une prudente neutralité. '
Pendant tout le règne de Henri II, Diane et Catherine vécurent en parfaite intelligence. En 1552, elles se trouvaient réunies à Joinville, et attendaient impatiemment des nouvelles du Roi, en ce moment à l’armée. La Reine était entourée de ses dames d’honneur, qui s’ennuyaient et se lamentaient en l’absence des gentilshommes. Catherine, pour les distraire, leur faisait entreprendre chaque malin de longues promenades à travers le pays. Dans une de ces courses , elle se blessa; et Diane, durant toute la maladie de Callic-
DIANK DK P01TIKRS.
rine, resla près d’elle, attentive, inquiète, et lui prodiguant des soins empressés. « Elle craignoit sans doute que le Roi, devenu veuf, ne se remariât avec une femme qu’il aimeroit et ne délaissât sa maîtresse. »
En 1547, François P r mourut, et le règne de Dianè commença. La duchesse d’Etampes fut exilée et ses partisans disgraciés. Les amis de Diane occupèrent les premières charges de l’Etal. Malgré les derniers conseils de François I", Montmorency rentra en grâce et dirigea les affaires politiques. Le Roi de Navarre, le duc de Vendôme, le comte d’Aumale, le chancelier Olivier, les Saint-André, composèrent le nouveau conseil de Henri IL Les (iuise, unis à Diane par une alliance et des intérêts communs, jetèrent les fondements de cette puissance populaire qui lit trembler les rois , jusqu’au moment où Henri III la frappa au coeur sur les bords de la Loire, par un assassinat. Diane de Poitiers, créée duchesse en 1548, reçut à vie le duché de Valentinois et le droit de confirmation : c’était un impôt payé à chaque nouveau règne par les possesseurs des diverses charges du royaume, pour être maintenus dans leurs fonctions. Enfin, Charles de Lorraine, archevêque de Reims, remplaça le cardinal de Tournon. On fit alors cette épigramme :
Sire, si vous laissez, comme Charles désire,
Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner,
Sire, vous n’étes plus, vous n’étes plus que cire.
Sous le règne de Henri II, Boulogne fui rendue à la France el la paix signée avec l’Angleterre. François de Guise soutint à Metz un siège héroïque contre les années de Charles-Quint , en 1552; il reprit Calais, conquis autrefois , au Bout de onze mois de siège , par Fdouard III , à la suite du désastre de Créey, cl dont la possession livrait, depuis deux cent dix ans, l’entrée du royaume à l’ennemi. La perle de celte ville arracha ces paroles à Marie Tudor mourante : u On n’a pas connu mon mal. Si on veut le savoir, qu’on ouvre mon cœur : on y trouvera Calais! » Calais fut emporté pur Guise après neuf jours de lutte : la dernière trace des conquêtes d’Kdouard III sur le continent était effacée. En 1552, Henri II conduisit sa cavalerie entière s’abreuver dans les eaux du Rhin , comme pour tracer à ses successeurs une direction politique dont le souvenir ne fût pas perdu. Ces hauts faits d'armes ne sauraient-ils racheter quelques insuccès eu Italie et la funeste journée de Saint-Quentin?
Fatiguées de la guerre, les nations signèrent, en 1550, le traité de Cateau-Camhrésis. Henri 11 comprit que ses projets du côté de l’Italie étaient impraticables, et qu’il valait mieux s’agrandir du côté de l’Allemagne et des Pays-Bas. u 11 conserva les Trois-Kvèchés, Calais el Thionville, conquêtes du duc de Guise; il se ménagea l’entrée des Alpes par la possession de Turin, Pigncrol, Quien, Chivas, Saluces, et fit remettre au duc Emmanuel-Philibert le reste de la Savoie cl du Piémont; il resserra les liens de parenté avec ce
DIANE DE POITIERS
portier des .Alpes en lui donnant en mariage sa sœur Marguerite : par là il se ménagcoil encore une influence considérable, même en Ilalie; cependant les capitaines accoutumés à guerroyer dans cette riche contrée, les (iuisc, les Brissac, les Montluc, se montrèrent indignés des restitutions de la France du côté des Alpes, dont l’utilité leur échappoit, et la paix de Cateau-Cambrésis, si bien accueillie du peuple, resta impopulaire parmi la noblesse. En cette occurrence, le peuple avoil raison et comprenoit mieux les vrais intérêts du pays <pie les gentilshommes : ce qui arrivoit assez rarement. »
Au point de vue politique, Diane ne causa donc pas le malheur de la France, comme les protestants l’ont prétendu, u Diane était fort bonne catholique, et lmïssoit tous ceux de l’autre religion : voilà pourquoi ils l’ont si fort haïe et médit d’elle. » Cette haine, la duchesse de l'alentinois la poussa jusqu’à la persécution. En 1540, à la suite d’une procession solennelle, Henri II renouvela publiquement le vœu d’exterminer les huguenots. Après la messe, il se rendit à une fenêtre de l’hôtel des Tournelles et assista au supplice de quatre luthériens. Diane « rioit et folàlroit pendant ce temps auprès du Roi. «
a Henri II, selon Théodore de Bèzc, n’avait ni la vivacité d’esprit ni la faconde de son père, mais bien
un nnlurol de soi-nièinc fort débonnaire, et tant plus aisé à tromper, de sorte qu’il ne voyoit ni ne jugeoit cpie par les yeux, oreilles et avis de ceux qui le possédoienl. Ressemblant plus à son aïeul maternel Louis XII qu’à François I", il paroissoit né pour être gouverné, non pour gouverner. Quant à son extérieur, sa taille, sans égaler celle de son père, éloit cependant élevée; son corps , carré , robuste et propre à tous les exercices , quoiqu’il fut disposé à l’embonpoint , contre lequel il se prémuuissoit par la régularité de sa diète et par un exercice journalier ; toutefois , il riValisoit a la course avec les hommes les plus lestes ; son teint étoit obscur, ses cheveux et sa barbe étoient noirs. » Avec cette nature douce, facile et réservée, Henri 11 se montra toujours brave et même enclin aux plaisirs guerriers ; il aimait les chevaux, les chasses, le jeu de paume, et se plaisait à glisser, durant l’hiver, sur les beaux étangs de Fontainebleau; il possédait, à Saint-Germain, la plus belle vénerie de l’Europe; ses chenils étaient de véritables palais.
Mais ni dans les chasses, ni dans les tournois, ni même aux heures des leçons d’escrime , Diane n’avait le droit d’être absente ; entourée de ses dames , les plus belles et les plus nobles du royaume , elle accompagnait toujours le Roi. A la cour, rien 11 e se faisait que pour elle et par elle ; son chiffre était gravé et enlacé avec celui de Henri II sur les murs de tous les palais, depuis le Louvre jusqu’à Fontainebleau. Elle donnait des chasses de nuit suivies de bals au bois de Vinccnucs;
DIANE DE POITIEHS.
dos tcnlos étaient jelées çà et là sur les pelouses pour làcililer la mascarade; masquée elle-même, elle poursuivait les gentilshommes de ses railleries, et, contrefaisant sa voix, elle intriguait jusqu’à la personne de Henri II. Au milieu des galeries royales, étincelantes des toiles du Titien, des fresques du Primatice, des dessins de François Clouct et des sculptures de Jean Goujon, elle dominait la cour entière, où l’astucieuse Catherine , jeune et belle, mais soumise aux volontés de la favorite, cachait son dépit.
La gentille et gaie Marie Stuart venait lui réciter des vers composés avec ses bons amis Ronsard , du Bellay, Pierre Ramus, Saint-Gelais et Rémi Boileau. Diane aimait Marie Stuart, et bien souvent elles erraient ensemble, ou.se reposaient sous les vastes avenues des parcs du Roi.
Et , chaque soir, vêtue de son négligé coquet, — blanc et noir toujours ! — Diane attendait la visite de Henri 11. Partout dans son appartement reluisaient autour d’elle les pauueaux dorés et les armes du Roi et de François I" r : le llcllérophon terrassant une Chimère, et la Salamandre du vainqueur de Marignan. Les fleurs de Iis, surmontées de devises, s’encadraient d’arabesques et disaient les louanges de la duchesse : Diana , rerjum venalrix, Diane, la chasseresse des rois. Et Henri II venait chaque soir; il portait un habit de satin vert à crevés blancs, relevé de lames et de broderies d’or; une toque à plume blanche , étincelante de perles et de diamants, ombrageait son front; autour de son cou une
chaîne d’or à double rang soutenait un médaillon de l’ordre du Saint-Esprit. lien venulo avait ciselé son épée; son col blanc, en point de Venise, était du travail le plus exquis, et un manteau de velours étoilé de fleurs de lis d’or couvrait ses épaules. C’était bien le Roi. 11 tendait avec affection la main à la duchesse, et, agenouillé à ses pieds : u Je l’adore, ma mignonne, lui disait-il, car tous les jours je te trouve plus belle.» Il lui accordait toutes ses demandes, tous ses souhaits impossibles , et il ajoutait : « I'it , maintenant , que veux-tu encore? » En la quittant, il lui disait : * .Au revoir! »
Diane suivait le Roi de château en château, et se plaçait près de lui dans les tournois ; et Gaspard de Tav aunes, devinant la fureur concentrée de la Reine, lui proposa un jour de s’en aller incontinent couper le ne/, d’un coup de sabre à madame de Valentinois ; Catherine contint le zèle ardent de son chevalier, et, le lendemain, avec une indifférence habilement jouée, elle accompagna le Roi dans sa visite au château d’Ancl.
Anet, « la maison sans pareille » , était située dans une fraîche vallée , abritée par une colline couyeMe de vignes et de bois et arrosée par l’Eure. En 1552, Philibert Delorme en fil un palais enchanté : on entrait dans le château par un pont jeté sur un large fossé et surmonté du chiffre du Roi et de la duchesse ; la cour était ornée de trente-six colonnes, de fontaines, d’une chapelle en forme de rotonde, et d’un bas-relief en bronze représentant une Diane colossale couchée sur
Dioilized by G(
DU XK DK P01T1KKS
des peaux de bêles et entourée de lions, de biches et de loups ; plus loin , une autre statue de Diane appuyait son bras sur le cou d’un cerf qui frappait du pied une horloge et marquait les heures. A l’intérieur, les œuvres de Jean Cousin et de Jean Goujon retraçaient partout les amours de Diane et de Henri II; au bas du perron , des jardins, « des pelouses de dix arpents » , et des cascades s’étendaient à l’infini. Anet fut , au point de vue de l’art , une des plus belles oeuvres du règne des Valois ; les poêles le chantèrent bien des fois sous le nom de Ihanet.
Aujourd’hui Anet n’existe plus; 93 l’a détruit de fond en comble, et c’est à grand’ peine qu’on est parvenu à sauver le tombeau de la duchesse de Valentinois. Diane, la déesse , y est représentée sous les traits de la favorite, couchée et sans voiles , ayant près d’elle les attributs de la chasse. La duchesse avait daigné poser elle-même devant le statuaire Jean Goujon.
Anet est détruit; mais combien de monuments ont survécu , légués à la France par les Valois ! u La race des Valois fut une race lettrée , spirituelle , protectrice des arts, qu’elle sentait bien. Athènes n’offre rien de supérieur aux cariatides du Louvre. Louis XIV regardait les artistes comme des ouvriers, François I" comme des amis, * Diane de Poitiers contribua à ce développement des lettres et des arts , qui la célébrèrent , en revanche, sous toutes les formes. Parmi les poêles de l’époque, il ne faut pas oublier Clément Marol. Deux femmes inspirèrent à Marot ses badinages les plus gra-
cicux : Marguerite, sœur de François I er , et madame de Valentinois. Il s’adresse ainsi a Diane :
Estre Phcbus bien souvent je désire,
Non pour congnoislre herbes divinement :
Gnr la douleur qui mon cueur veult occire Ne sc guérit par herbe aucunement ;
Non pour avoir ma place au firmament.
Car en la terre habite mon plaisir;
Non pour son arc encontre Amour saisir,
Car il mon Roy ne veulx rstre rebelle;
Estre Phcbus seulement j’ay désir Pour estre aynié de Diane la belle.
Plus tard , Clément Mnrot, mécontent de la duchesse, se tourna du côté de ses ennemis , et fit contre elle des épigrammes ; ces épigrammes , les tendances et les amitiés hérétiques du poëte, le conduisirent même en prison.
Mais rien n’égale l’enthousiasme de Le Pelletier, poëte assez célèbre au seizième siècle et à peu près inconnu de nos^ours :
Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce;
Assez, Tbébains, pour Corynne combattre;
Taire te faut de Pénélope , û Grèce ,
Encore moins pour Hélène débattre ;
Et toi, Egypte, ôte ta Cléopâtre;
La France seule a tout cela, et mieux.
Eu quoi Diane u l'un des plus beaux lieux Soit en vertu, beauté, faveur et race;
Car, si cela elle n’avoit des deux,
D’un si grand Roi n’eût mérité la grâce.
DIANE DE POITIERS
Apres avoir lu la mort de Jeanne Gray, décapitée à dix-sept ans, elle ressentit une vive douleur — promptement effacée — et écrivit à madame de Montaigu :
< A UADAMK U A IU.VVI AMU, U A II A 11 K DE HOKTAIGU.
» Madame ma bonne amie,
n L’on vient de donner la relation de la pamre jeune reine Jeanne; et ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu’elle leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si douce et accomplie princesse , et vous voyez qu’est à elle de périr sous les coups des méchants. Quand donc me viendrez-vous visiter ici , madame ma bonne amie , étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardirait en tous mes chagrins que fussent-ils que montant tout vous pèse et se tourne à mal contre vous? Eh bien ! voyez ce qu’advient souvent de monter au dernier degré, qui ferait croire que l’ubime est en haut. Le messager d’Angleterre m’a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays; esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part , qui vous doit bien engager à partir du lieu où vous êtes et à faire activement vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour qu’il vous soit pourra à tout. Ne me payez donc de belles paroles et promesses , mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre présence être sûre. Sur quoi , remettant à ce moment de vous embrasser.
140 RKIXKS TiKCilTIMKS KT RKIXKS IVAVKXTIHK.
je supplierai Dieu Irès-dévotement qu’il vous garde en santé , selon le désir de voire affectionnée à vous aimer et servir,
* Diane, b
Le' règne de Henri II avait commencé par le duel de Jarnac et de La Châtaigneraye , autorisé par le Roi au moment où le corps de François I" était à peine descendu dans les caveaux de Saint-Denis ; il se termina par une catastrophe.
Un ' double mariage devait consolider la paix de Cateau-Cambrésis. Marguerite et Elisabeth, sœurs du Roi , allaient épouser, la première , Emmanuel-Philibert, la seconde, Philippe II d’Espagne. Paris était en fête. « La séance du parlement avait même eu lieu au couvent des Augustins, parce que le palais de justice se trouvait embarrassé par les préparatifs des noces.
I ne lice était dressée depuis les Tournelles, où logeait le Roi, au travers de la rue Saint-Antoine, jusqu’aux écuries royales : des échafauds couverts de spectateurs la bordaient des deux côtés; chaque jour les seigneurs et le Roi lui-même, armés de toutes pièces, y couraient les uns contre les autres. Le 21) juin , les quatre tenants étaient le Roi, le duc de (luise, le prince de Ferrare et le duc de Ne vers. Henri avait remporté tous les honneurs du combat; les courses avaient cessé, lorsqu’il
DIAXK 1)K POITIERS.
lit
aperçut deux lances encore entières. IJ ordonna au comte de Montgomméry, son capitaine des gardes, d’en prendre une et de courir contre lui. Les deux combattants se choquèrent; leurs lances se brisèrent, cl l’un des éclats entra avec violence dans l’œil du Roi, un épanchement de sang dans le cerveau en fut la suite; Henri II perdit connaissance. Tandis qu’il était entre la vie et la mort, on se hâta de marier sans cérémonie, dans la chapelle du palais, sa sœur Marguerite avec le duc de Savoie. Le 10 juillet 1 559 , Henri 11 expira , âgé de quarante ans , trois mois et onze jours , après un règne de douze ans et trois mois. » Henri II, en tombant, portait les couleurs de la duchesse de Valcntinois.
Pendant l’agonie du Roi , Catherine de Médicis fit ordonner à Diane de se retirer dans son hôtel et de rendre les bijoux et les cadeaux qu’elle avait reçus de Henri II. « Le Roi est-il mort? demanda la duchesse. — \on, lui fut-il répondu , pas encore; mais il ne saurait passer la journée. — Eh bien, dit-elle fièrement, je n’ai donc point encore de maître, et je veux que mes ennemis sachent que, quand ce prince ne sera plus, je ne les crains point. Si j’ai le malheur de lui survivre , ce que je n’espère pas , mon cœur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible aux chagrins et aux dégoûts qu’on voudra me donner. »
Quand le Roi eut rendu le dernier soupir, Diane de Poitiers vit subitement tous les courtisans l’abandonner. C’est leur rôle. Elle se relira à Anet , où elle avait fondé des hôpitaux , une chapelle de la l ierge et un
142 II Kl MES LÉGITIMES ET 11 El MES D'AVENTURE.
Hôtel-Dieu pour douze pauvres veuves. Plus d’une fois la tranquillité de sa solitude y fut troublée, entre autres, en 1564, époque à laquelle AUeman , président de la chambre des comptes, fut poursuivi comme ayant dilapidé les deniers de l’Etat de concert avec la duchesse de Valentinois. L’affaire fut étouffée, grâce à l’influence du gendre de Diane; il lui était resté fidèle, ainsi que le vieux connétable de Montmorency.
Diane de Poitiers mourut à Anet, le 22 avril 1566, à l’âge de soixante-sept ans, et fut enterrée dans cette ravissante demeure. Six mois avant sa mort, son cheval s’étant abattu sur le pavé d’Orléans , elle s’était cassé la jambe; mais sa guérison avait été prompte, « el sa beauté n’avoit pas souffert de cette chute. »
La duchesse — dit-on — ayant eu un enfanl de Henri II , ce prince voulut le légitimer. Mais Diane lui fil cette réponse : * Par ma naissance, Sire, j’étois en droit d’avoir de vous des enfants légitimes. J’ai été votre maîtresse , parce que je vous aimois ; mais je ne souffrirai pas qu’un arrêt me déclare votre concubine. « Diane de Poitiers aima-t-elle Henri H? l'ne semblable question est toujours délicate, quelquefois cruelle à résoudre. Diane fut ambitieuse, avide, éprise du luxe et de la puissance. Elle aima Henri II avec sa couronne et son trône ; mais «die se montra toujours bonne et reconnaissante envers lui.
CATHERINE DE MÉDICIS
C’csl là une des plus sombres et des plus mystérieuses ligures des siècles passés. Elle apparaît à travers l’histoire un sourire hypocrite sur les lèvres, et autour d’elle se répand comme une odeur de sang.
Il y aurait à faire tout un lugubre tableau avec les personnages du seizième siècle. Au centre serait assise Catherine, vêtue de noir, la tète couverte d’un voile, la taille élevée, le visage pâle, « la complexion replète, » beauté grave, froide et sévère; près d’elle ses trois fils, François II, Charles IX, Henri III; à l’écart Henri de Navarre et Condé; en face les Guise, tous riches, beaux, fiers et ambitieux ; au second plan les nécromanciens et les astrologues, la cour de la Reine et la cour des Rois, les mignons et les filles d’honneur; et, dans le lointain , les fourches de Montfaucon , où pend le cadavre de Coligny sans tète et horriblement mutilé; la salle de Blois rougie du sang de Henri de Guise couché tout de son long sur le carreau ; Jeanne d’Albret mourant empoisonnée; Charles IX criant: A boire! dans l'agonie,
I \ i ltEIXES LEGITIMES ET KEIXES U'AVEXTUKE.
et Jacques Cléiuenl poignardant le dernier Valois.
Brantôme a tracé la vie de Catherine de Médicis, w qui tailla bien de la besogne aux écrivains, si jamais Reine tailla. »
11 s’étonne que de son temps on n’ait pas encore essayé d’écrire l’histoire de la Reine mère. 11 faut que les hommes de plume, qui pouvaient composer toute une Iliade, aient été bien paresseux et bien ingrats; et cependant il pourrait en nommer plus d’un qui recul d’elle de bons biens. l T n seul l’a fait, mais un livre plein de menleries ; imposteur non digne d’être cru ; c’était un ennemi de son nom , de son état , de sa vie et de son honneur et humeur. Lui voudrait avoir une bonne plume pour l’exalter et louer comme elle mérite. Et alors commence un panégyrique complet, l’Iliade que Rrantùmc regrettait. Sa fortune, son esprit, sa toilette, sa beauté, il exalte tout avec une admiration enthousiaste. u Les poêles ont jadis loué Aurore pour avoir de belles mains et de beaux doigts, mais je pense que la Reine l’eût effacée en tout cela. Elle aimoit la danse et tous les honnêtes exercices, la chasse bien fort et monter à cheval; elle inventoit des jeux nouveaux et jouoit la comédie et la tragédie. » — Elle en joua en effet de terribles durant sa vie. — Enfin, « qu’on débagoule contre elle tout ce qu’on voudra, jamais nous n’aurons une telle Reine en France, si bonne pour la paix, et douée d’aussi belles et nonpareilles vertus. «
Ce n’est point un semblable portrait qu’a consacré i’ histoire.
CATHERINE DE MKDICIS.
Catherine fut avant tout ambitieuse du pouvoir. Sceptique en politique, indifférente au point de vue religieux, protégée contre le fanatisme par cette indifférence même , sans vastes projets comme sans grandes passions, habile en expédients, désireuse de la paix, travaillant à l’apaisement des colères et des collisions sanglantes, ennemie de la cruauté, mais en connaissant les calculs, la science et le profit, elle était capable de tout, même du bien si son intérêt y trouvait son compte. Dissimulée, cauteleuse, infidèle à sa parole, souple et sachant plier à l’occasion , elle avait pris pour devise : patience et attente. Elle n’eut jamais d’amour, surtout pour la France. Bien que des dix enfants qu’elle donna à Henri H pas un ne ressemblât à leur père, et malgré les paroles équivoques de Pierre de l’Estoile au sujet du cardinal de Lorraine, les historiens lui ont vainement cherché des amants, lin pamphlet huguenot la dépeint ainsi : cœur de noire teinture, battu d’acier et forgé de diamant. — Les vieux mémoires l’appellent une athéiste, née et nourrie en athéisme, et La Planche ajoute qu’elle avait larmes de crocodile.
C’était une nature active, laborieuse, ne brusquant aucun parti , affectant la modération et méprisant souverainement l’espèce humaine. Elle écrivait elle-même sa nombreuse correspondance, montrait une rare aptitude aux affaires, et plus d’une fois elle se comporta bravement devant l’ennemi. Ses manières étaient élégantes, son luxe était exorbitant. Au milieu des fêtes qu’elle improvisait en changeant par magie les casernes
tu
liü REINES LEGITIMES ET REINES D'AVENTl RE.
en palais enchantés, elle apparaissait clans une litière découverte tendue à l’extérieur d’une toile d’argent et traînée par des mulets richement harnachés, « Elle porloit un surcot d’hermine orné de pierreries et de perles fines, ou une robe d’or et un voile frisé de crêpe tanné. » Si on se permettait une parole respectueuse sur sa prodigalité : « Il faut que tout le monde vive, « répondaitelle. Elle mourut endettée de huit cent mille écus.
Catherine avait fait choix parmi les plus belles filles de France de cent cinquante à deux cents dames d’honneur pour l’accompagner partout, dans ses voyages, dans les camps, et quelquefois jusqu'il la portée du feu. On nommait cette garde /'escadron volant de la Reine. Lorsque le roi François 1" allait courre le cerf à Fontainebleau ou à Chambord, il se plaisait à voir ce bel escadron sur les baquenées et complimentait la Dauphine. Les seigneurs choisissaient leurs maîtresses parmi ces daines d’honneur. C’était là ce que voulait Catherine : abaissant l’amour au rôle d’espion, elle tenait ainsi le fil de toutes les intrigues. Ce fut elle qui donna Renée de Rieux à son fils Henri III.
Sa seule religion était l’astrologie. Des Italiens habiles et rusés, qu’elle comblait de présents, possédaient toute sa confiance. Elle se faisait lire les Centuries provençales du prophète de Salon et de Xostradamus, et souvent , le soir, un masque sur le visage, elle s’en allait consulter Luc Gauric et Corne Ruggieri. Elle entrait seule dans le laboratoire de Corne sur la place aux Chats; la lampe était allumée, le grimoire ouvert;
CATHEKIXK DK MKD1CIS.
émue, inquiète, obéissante, Catherine abdiquait sa puissance pour écouter et recueillir les arrêts du destin. Elle cherchait à pénétrer l’avenir de cette race des Valois, qui disparaissait chaque jour emportée par des morts mystérieuses et violentes. L’italien, l’air inspiré, traçait un cercle magique ; mille figures apparaissaient et se reflétaient dans les miroirs du laboratoire. Sur une table préparée surgissaient subitement trois figures de cire, trois tètes royales couronnées d’un diadème. C’étaient les trois fils de la Reine mère. Le diadème semblait pesant et faisait courber leurs fronts. Effrayée, haletante, elle suppliait le devin de conjurer le sort et de changer la destinée, et en s’en allant elle emportait un talisman u composé de sang humain, de sang de bouc et de métaux fondus » , et ne s’en séparait jamais. On montre encore, adossée à la rotonde de 1a halle au blé, la tour qu’elle fit élever dans son hôtel de Soissons pour interroger les astres.
Ce n’était pas seulement les secrets de l’avenir que la fille des Médicis demandait aux astrologues ; elle voulait aussi des recettes pour composer elle-même les plus subtils poisons. S’il faut en croire Pierre de l’Esloile, pendant les guerres religieuses, elle députa vers l’armée de Coudé des Italiens chargés de faire périr d’un seul coup tous les soldats du prince, et elle paya pour dix mille francs de drogues et d’arsenic à ces assassins. Le poison joue un grand rôle dans le gouvernement de la mère de Charles IX; elle en fit un art et une science pour régner. Tant qu’elle fut au pouvoir, ou
mourut de toutes parts de mort violente, et les courtisans, avides des premières places, se défaisaient t à l’exemple des maîtres, de quiconque leur barrait le chemin. Retirée au Louvre, au fond de longs et obscurs corridors qu’elle avait semés de fausses trappes et d’oubliettes, et dont elle possédait seule les clefs, elle recevait le ciseleur Andréa Pisoni et René le Florentin, son parfumeur et l’exécuteur de ses hautes œuvres. René lui enseignait à mêler le poison aux parfums, aux pommades, aux poudres, aux fruits et aux fleurs, et ce fut par ordre de la Reine, dit la chronique, qu’il donna la mort à Jeanne d’Albrel avec des gants de senteur. On fit l’autopsie du cadavre, mais on se garda bien de toucher à la tète, « par laquelle avait dû pénétrer le parfum mortel » . o Dans ces temps-là on comparoit Catherine à la fleur du laurier-rose, belle, éclatante, et dont le suc fait mourir. » On fit retomber sur elle tous les crimes de l’époque, et il yen eut beaucoup; — nous croyons volontiers ces accusations exagérées de moitié.
11 fallut, du reste, une longue persévérance à Catherine de Médicis pour arriver au pouvoir. Ses débuts furent lents et pénibles. Issue de la famille de ces marchands couronnés de Florence, — dont quelques-uns furent dignes de descendre des rois, — elle était la fille unique de Laurent II , nièce du pape Alexandre VII , fl naquit en 1511). Les astrologues, réunis près de son berceau, déclarèrent qu’elle serait la cause de grandes calamités. Le 28 octobre 1533, à l’âge de quatorze ans, elle épousa le Dauphin de France, fils de François I",
CATHERINE DE MÉDICIS
plus lard Henri II. Elle était belle, élégante, spirituelle, mais il lui Fallut courber la tète devant la duchesse d’Etampes et l’altière duchesse de l’alentinois, maîtresse de son mari et partout adulée. Placée entre ces deux femmes, elle se tira habilement d’une position délicate et fausse, grâce à cette dissimulation apportée de son pays, et qui, du reste, était chez elle instinctive. Rieuse, égale d’humeur, distraite en apparence, elle se montra soumise au Dauphin, caressante pour Diane, empressée de plaire au Roi cl à la duchesse d’Étampcs. Elle sut ménager tout le monde, observer en s’effaçant et attendre. Ce dut être un terrible supplice; elle le supporta jusqu’au bout sans révéler ni souffrance ni dépit.
Lors de la mort de Henri II, tué par Montgommery dans un tournoi, — 1559 — elle fut représentée, dans une gravure du temps, au pied du lit du Roi, fondant en larmes et entourée de ses enfants, tandis que le cardinal de Lorraine exhorte Henri II; les gardes armés veillent à la porte; la chambre est encombrée de médecins et la table de remèdes. Elle aidait alors trente-neuf ans; depuis vingt-six ans elle était en France.
Un instant Catherine croit qu’elle va régner. Après avoir fait chasser la duchesse de Valenlinois et le connétable de Montmorency, qui jadis avait donné au Roi le conseil de la répudier pour cause de stérilité, elle s’allie d’abord aux Guise contre les protestants, puis bientôt aux protestants pour conlre-balancer le pouvoir des Guise , car ils commencent à lui porter ombrage.
Mais François II, tout enlier à l’amour de la belle Marie Stuart, su mignonne, ne s’abandonne pas sans réserve à sa mère. — François II passe à peine sur le trône; il meurt le (> décembre 1500. Catherine alors relève la tète : Charles IX est un enfant façonné de ses mains, et désormais on la trouvera partout plus roi que le Roi lui-même.
Charles IX et Henri III sont les élèves de Catherine de Médicis. Pendant dix ans elle n’avait pas eu d’enfants, mais Dieu n’aecorda pas à la France la < 5 race que Catherine restât stérile. Sous prétexte de les rendre braves, elle fit assister ses fils aux supplices et aux tortures des huguenots et les rendit cruels. Kllc s’efforça de les distraire des affaires par des plaisirs précoces, d’énerver leurs corps et d'affaiblir leur intelligence afin de gouverner un jour à leur place. El ce sera là éternellement le premier des crimes de Catherine de Médicis. I.a France est en droit de lui demander compte de Charles IX et de Henri III. Henri III et Charles IX, Charles IX surtout, étaient nés avec des qualités réelles; l’éducation de Catherine les corrompit. On 11 e parviendra jamais à laver la Florentine de ce crime de lèsenalure.
I.e lendemain de la mort de François II, Catherine prit son fils par la main et le conduisit à la salle du conseil; dès qu’il eut atteint sa treizième année, elle le fit déclarer majeur et parcourut la France avec lui, afin, disait-elle, de recueillir sur son passage les plaintes des catholiques et des huguenots; partout elle affecta
CATHKKIXE DE MKDICIS. 151
un grand esprit de conciliation et chercha a sc ménager les partis.
Charles IX, figure douce et pâle, taille élevée et légèrement voûtée, complexion faible, esprit maladif, n’avait dans le principe ni une tète vide, ni un cceur méchant. Il était gracieux, et le peuple l’aimait. Peut-être a-t-il succombé sous des temps trop difficiles. Plus lard il devint emporté et blasphémait à tout propos. Quant à la dissimulation et à la ruse, il lui fallut un long stage avant d’y parvenir. Brave jusqu’à la témérité, il s’adonnait à la chasse avec passion. Dans son laboratoire, il forgeait des armes et contrefaisait les monnaies ; il composait des vers, et écrivit de sa main un traité de chasse qu’il orna de miniatures nombreuses. Il aimait les l'êtes, les bals, les mascarades et les mille folies du temps. Une de ses principales occupations était de sonner du cor ; et malgré ses intrigues avec Marie Touche! et son abus des plaisirs, il préféra toujours ses chiens aux dames d’honneur de sa mère. Les lettres inédites qui nous restent de lui ne le montrent pas sous les traits odieux qu’on lui a prêtés.
Plus d’une fois, fatigué de la tutelle et des obsessions incessantes de Catherine, il essaya de l’éloigner ; mais la Heine se rapprochait aussitôt de son fils Henri, qu’elle préférait et que le Roi n’aimait pas, et Charles IX revenait alors vers sa mère.
L’événement le plus marquant, la tragédie sanglante entre toutes du règne de Charles IX, c’est le massacre de la Saint-Barthélemy. Dans ce massacre, le doigt de
la Reine mère esl partout. Inutilement on s’est exercé à rechercher l’instant où l’arrêt de mort des huguenots fut prononcé. Qu’importe que la préméditation datât d'un jour plus tôt ou d’un jour plus tard, puisqu’il est constant qu’elle exista? Il n’est pas probable du reste que le massacre fût annoncé longtemps avant son exécution. Les partis sont indiscrets, et les multitudes ne sauraient conspirer.
Dès l’année 1570, un vague et sombre mj stère s’étend sur la politique ; les intrigues se forment à l’écart, les faveurs de la cour vont alternativement chercher les catholiques cl les protestants, des pronostics lugubres annoncent une catastrophe prochaine. « Le Roi de Navarre, jouant aux dés avec le duc d’Alençon, frère du Roi , et le duc de Guise, voit tout à coup apparaitre sur la table des gouttes de sang; il les fait essuyer, elles reparaissent encore, dit Mathieu, et Henri quitte le jeu épouvanté. »
Les huguenots adressent coup sur coup des mémoires à Charles IX, réclament leurs droits et demandent à grands cris le retour du chancelier de l’Hospital. Ils se méfient, ils menacent, ils ont peur. Les catholiques murmurent des faveurs accordées à l’amiral Coligny et crient à haute voix : « Mort aux huguenots ! n De toutes parts les esprits sont ulcérés, et Catherine craint de voir son fils lui échapper pour passer complètement du côté de l’amiral. Au milieu d’une chasse à Monlpipeau — 1572 — elle s’élance vers le Roi et saisit son cheval par la bride: u Venez, sire, lui dit-elle, venez! » —
CATHERINE DE MÉDICIS. 153
Elle l’entraioc dans un château voisin, l’enferme avec elle , et , les joues inondées de larmes : « Sire , s’ccriel-elle, je vous ai élevé, je vous ai conservé la couronne que les catholiques et les huguenots voulaient vous enlever. Je me suis sacrifiée à votre service, et vous me récompensez ainsi! Vous vous cachez de moi, qui suis votre mère, pour prendre conseil de vos ennemis; vous vous arrachez de mes bras, qui vous ont conservé, pour vous appuyer des leurs, qui vous ont voulu assassiner. Je sais que vous tenez des conseils secrets avec l’amiral. Sire, je suis malheureuse; donnez-moi congé, je retourne au lieu de ma naissance; et éloignez de vous votre frère, qui a employé sa vie à votre service, et lais— sez-lui le temps de se sauver loin de vos ennemis. »
Le Roi regarde sa mère avec épouvante. Mais elle le quitte à l’instant meme et se relire «à Monceaux. Charles la suit ; désormais il est en son pouvoir.
A partir de ce jour, les faits parlent d’eux-mêmes. A l’occasion des fêtes du mariage de Marguerite et de Henri de Navarre, la Reine mère attire à Paris les principaux chefs des huguenots. Coligny et Dandelot arrivent au rendez-vous; Condé était déjà au Louvre. Les huguenots, durant les cérémonies, affectent de mépriser le culte catholique, et Henri de Navarre s’arrête à la porte de la cathédrale.
Le 22 août, l’amiral était allé au jeu de paume avec le Roi. A son retour, il est atteint d’un coup d’arquebuse qui lui emporte un doigt et le blesse à l’épaule. En apprenant cette nouvelle, Charles [X jette sa raquette
1 54 HKIVKS LÉGITIMES ET RKIVES D’AVKXTl'RE.
avec fureur: a X’aurai-je donc jamais de repos, s’écriet— il , et verrai-je tous les jours de nouveaux troubles? » — 11 jure de punir cet attentat, et s’en va avec sa mère rendre visite à Coligny, qu’il accable de protestations affectueuses.
Les huguenots n’en poussent pas moins des cris de rage, et l’amiral laisse échapper ces menaçantes paroles: a Si le bras est blessé, la tète ne l’est pas. S’ils me font couper le bras, j’aurai la tète de ceux qui en sont cause. Ils pensaient me tuer, mais je les préviendrai. »
Ces paroles parviennent à la Reine , elle les porte au Roi. — u II n’est plus temps de délibérer, lui dit-elle les yeux étincelants; Sire, il s’agit de votre couronne, de votre vie. Paris va devenir un champ de bataille; il faut prévenir un aussi funeste malheur et frapper enfin et d’un coup tout le parti huguenot. » — 23 août. — Le Roi sortait de table. Catherine rassemble le conseil aux Tuileries. Elle fait comprendre à Tavannes, à Gonzague, au duc d’Anjou, au duc de Xcvers, au chevalier d’Angoulème, au comte de Retz, au garde des sceaux de Riragues, que le moment est propice, que l’amiral est blessé, que Coudé et le Roi de Navarre sont enfermés au Louvre, et Charles IX , fatigué des sollicitations de sa mère, s’écrie enfin : « Eh bien, qu’on tue l’amiral, parla mort-Dieu! et tous les huguenots, afin qu’il n’y en ait plus un pour me le reprocher après ! »
Le plan arrêté, il faut un chef-à l’entreprise. Henri de Guise est là. — Il y avait neuf ans, François, le plus illustre des Guise, le vainqueur de Metz et de Calais,
CATHERINE DE MÉDICIS
allait s’emparer de la ville d’Orlcans, lorsqu’il tomba victime d’un assassinat. Poltrot de Méré, gentilhomme de l’Angoumois, accueilli par le duc avec bonté, avait meme souvent dîné à sa table. Mais Coligny lui avait dit : u Allez devant Orléans et servez bien la religion. » Et Poltrot s’était embusqué un soir derrière une haie, agité, tremblant et priant Dieu de le réconforter pour qu’il accomplit son assassinat. Guise reçut trois balles dans les reins. On l’emporta sanglant. Avant de mourir, il dit à son meurtrier : « Voyez la différence entre votre religion mauvaise et la mienne : la vôtre vous a conseillé de m’assassiner, la mienne m’ordonne de vous pardonner. Allez, vous êtes libre. » Et François de Guise avait terminé ainsi une grande vie par une grande mort. Son nom a pu depuis servir de ralliement à la révolte; lui, il était toujours resté fidèle au Roi et à Dieu. C’est un des hommes célèbres de notre histoire, le plus grand de ces époques sanglantes. — Hors de lui, épouvanté de son forfait, les cheveux en désordre, Poltrot de Méré s’était enfui et avait erré au hasard toute la nuit. On le découvrit caché dans une grange, et sa terreur seule le fit reconnaître. Le duc avait pardonné, mais les dernières volontés des mourants illustres ne sont pas exécutées. « Poltrot fut lié à quatre poulins sauvages, » et en mourant il désigna Coligny comme l’instigateur de son crime.
Henri de Guise s’était engagé, par un serment solennel, à venger son père. On sait s’il tint son serment. Déjà on l’accusait d’avoir ordonné à Maurevel de tuer
Coligny ; mais c’était à la Saint-Barthélemy qu’il devait, dans des flots de sang, faire expier aux huguenots la mort de celui qui avait pardonné. Henri de Guise n’eut point la pensée du massacre, mais il saisit avec joie l’occasion de la vengeance.
Des armes sont apportées mystérieusement au Louvre; des soldats remplissent les cours; Charron, prévôt des marchands, est averti; les capitaines de quartiers excitent les bourgeois; Guise veille. Tout est prêt.
A la fin de la soirée, Charles IX, l’esprit agité, l’œil morne, la tête penchée sur son épaule, selon sa coutume, marche à grands pas dans la salle des Médicis, puis il vient s’asseoir près d’une table chargée de lettres. Catherine soulève doucement la portière, et, debout derrière lui, craignant les remords, la faiblesse ou l’indécision du Roi : « L’heure est venue, mon fils, dit-elle; il faut retrancher un membre gangrené, votre salut l’exige. » Vaincu par ces paroles, il signe d’une main fébrile l’ordre suprême, tombe anéanti dans sou fauteuil, et Catherine s’éloigne rapidement. Il était minuit.
Presque aussitôt la grosse cloche du palais sonne le tocsin. Paris s’ébranle; les bourgeois, un mouchoir au bras gauche et une croix blanche à leur chapeau afin de pouvoir se reconnailre, sortent de leurs maisons, dont les fenêtres ont été illuminées pour éclairer le massacre, a IVabord on n’entend qu’un bourdonnement silencieux, pareil à un essaim d’abeilles, » Mais bientôt le signal est donné : « Vive Dieu et le Roi !» Et de toutes parts on égorge sans pitié. Les ducs de Montpensier,
CATHERINE DE MEDICIS
de Nevcrs, deTavannes, se mêlent aux tueurs en criant : a Saignez, saignez! Les médecins prétendent que les saignées sont aussi bonnes en août qu’au mois de mai. » Les portes cochères sont encombrées de gentilshommes morts ou blessés, et les rues de cadavres « (rainés sur la tête à la rivière » . On tue avec furie, on tue aussi avec une atrocité froide. Jusqu’à onze heures du soir, rapportent certaines chroniques, le comte de la Rochefoucauld avait joué avec le Roi. Il rentre, se couche, et, à peine est-il endormi, que six hommes masqués se précipitent dans sa chambre. Charles IX l’avait prévenu qu’il irait le fouetter pendant la nuit. La Rochefoucauld croit en effet que le Roi vient continuer ses jeux ; il sourit, mais on le massacre à l’instant même. Le carnage s’étend jusqu’au Louvre, et la reine Marguerite sauve le huguenot Leyran , qui s’est précipité en fuyant dans son appartement et jusque dans son lit.
Depuis longtemps Henri de Guise était à l’œuvre. Avant minuit, quand le tocsin ne sonnait pas encore, il s’était avancé avec le duc et le chevalier d’Angoulême, plusieurs de ses familiers et trois cents soldats , vers la rue de Béthisy, où demeurait l’amiral.
Coligny, blessé, était couché dans une vaste chambre. Au bruit qu’il entend dans l’escalier, il interroge Mer-
158 REINES LEGITIMES ET REINES D'AVEXTl RE.
lin , ministre protestant ; et sur sa réponse qu’on égorge tout ce qui sc trouve dans l’ hôtel : « Il y a longtemps, dit-il, que je me suis préparé à mourir. Vous autres, sauvez-vous s’il est possible, car vous ne sauriez garantir ma vie. Je recommande mon âme à la miséricorde de Dieu. » Il se fait lever de son lit, se couvre de sa robe de chambre et ordonne à Merlin de faire la prière. La porte est enfoncée, l’amiral se dresse de toute sa hauteur et s’appuie contre le mur. — Est-ce toi qui es Coligny? lui demande Bcsme l’épée à la main. — Respecte ces cheveux blancs, jeune homme, c’est moimême. — A ces mots Bcsme lui plonge son épée dans la poitrine, et ses compagnons l'achèvent à coups de poignard. Henri de Guise était resté dans la cour. — Eh bien, Bcsme, est-ce fait'? êric-t-il à l’assassin. — Oui, répond celui-ci. — Voyons donc? demande le duc. — Bcsme jette le cadavre par la fenêtre. Henri s’approche, essuie le sang qui couvre le visage de l’amiral avec son mouchoir, et, l’ayant reconnu, lui donne un coup de pied nu visage en disant : « C’est bien. Courage, soldats, le commencement est bon, allons aux autres, le Roi l’ordonne! »
On a trop vanté Coligny, et Voltaire, ce menteur de * génie, en est en partie la cause. C’était une nature
brave, câline, mais indécise et facile à se laisser prendre à de fausses caresses. Préparant avec les calvinistes un prochain soulèvement, il avait résolu de s’emparer du Roi et de la Reine. Il se laissa prévenir, et, par son étourderie, fit massacrer son parti au 24 août. Comme
CATHERINE DE MKDICIS.
général , il lui constamment malheureux ; samorl a fait sa gloire et l’a sauvé de l’oubli.
Pendant ce temps, Charles IX se repentait de l’ordre donné au duc de Guise et envoyait un contre-ordre; ce contre-ordre arriva trop tard ou, plus probablement, n'arriva jamais. Du Louvre, il contemple les huguenots qui fuient ; il écoute les bruits de la rue, les plaintes des blessés; mais il ne pousse aucun cri pour exciter le massacre et ne tire pas de coups d’arquebuse par une prétendue fenêtre qui n’existait pas encore. Ces accusations mensongères, répandues par Brantôme, alors en voyage à Angouléme, ne sont pas même reproduites dans les écrits calvinistes, et le jeune Sully, sauvé par miracle, n’en dit pas un mot dans ses Mémoires. Quant au nombre des victimes, on a voulu l’exagérer à plaisir. C’était inutile. Le crime de la Saint-Barthélemy n’en reste pas moins un crime. Mais si l’histoire flétrit, elle ne calomnie pas.
Les restes de l’amiral , souillés de boue, traînés pendant trois jours dans les rues et mutilés, furent suspendus par les pieds à Montfaucon. La Heine y conduisit le Boi, Henri de Navarre son gendre, Marguerite sa fille, le duc d’Anjou, depuis Henri 111, et toute sa cour. I)e Thou, d’Aubigné et Brantôme assurent qu’elle fit embaumer, par René le Florentin, la tète de l’amiral et l’envoya à Rome. Iille n’avait au reste, écrit-elle, pris qu’une faible part au massacre, et ne se reprochait que la tuerie de six personnes. Sur ses instances, le Roi se déclara l’auteur de la nuit du 24 août en plein parle-
ICO KEtXKS LÉGITIMES KT REIXES D'AVEXTl'RE.
ment. Il fallait, disait la Reine, « que le peuple n’en rapportât pas tout l’ honneur aux Guise et enlevât la popularité à son fils; agir autrement, c’étoit avouer que les Guise pouvoient impunément faire massacrer sous les yeux du Roi plusieurs milliers de ses sujets, » — « Sire, ajoutait Catherine, prenez garde, si vous ne voulez <pi’ils deviennent rois de P' rance. »
Dans le massacre de la Saint-Barthélemy, il y eut sans doute fanatisme et rivalité religieuse : les protestants enlevaient au peuple ses temples et son culte ; de nombreuses gravures lui montraient les huguenots massacrant les catholiques, jetant les hosties et les reliques aux pourceaux, arrachant les entrailles des martyrs, et le peuple criait : u Mort aux huguenots! » Mais, dans la prémédi talion du crime, il y eut surtout ambition de la Reine mère. Des haines vivaces existaient dans l’âme du peuple ; les haines politiques et particulières s’en emparèrent pour organiser la Saint-Barthélemy. Ce qu’il y eut là de jalousies de cour, de cupidités cruelles, de lâchetés avides , ne saurait ici être raconté. « Si la Reine et M. l'amiral étoient dans un cabinet, et que M. le prince de Condé et M. de Guise y fussent aussi, dit Montluc, je leur ferois confesser que autre chose que la religion les a mus à faire enlre-tuer trois cent mille hommes. » Gaspard de Tavannes en dit autant. Dans cette nuit funeste, la foi servit d’instrument à la politique; elle n’en fut pas l’inspiratrice.
Le bras qui conduisit ces événements, je l’ai dit, ce ne fut pas Charles IX, ce fut Catherine Charles IX était
CATHERINK DE MÉDIUS
bouillant et emporté, Catherine était calme et froide. Ces dernières natures seules méditent et organisent les Saint-Barthélemy. A chacun sa part. A Catherine la responsabilité de la nuit du 24 août 1572.
Depuis cette époque, le Roi ne fit plus que languir; il snccoinha en 1574. — Les écrits calvinistes ont donné à sa mort un caractère étrange dont les romanciers se sont emparés. Leurs récits ne sont pas exacts. Charles IX s’éteignit d’une maladie causée par des excès de chasse et par l’abus des plaisirs. Ambroise Paré prétend qu’il s’épuisa en sonnant de la trompe. Seulement, depuis la Saint-Barthélemy, son esprit était plus agité, son sommeil souvent interrompu, et des pages chantaient à son chevet pour l’endormir. Las d’une couronne devenue bien pesante , il répétait : a Me laissera-t-on enfin mourir en paix ? »
Charles IX mourut à vingt-quatre ans, après un règne ou plutôt une tutelle de quatorze années. Triste et pauvre jeune Roi , en présence duquel l’àme se sent prise de pitié. Élisabeth d’Autriche, sa femme, douce et dévouée, priait et pleurait près de son lit.
Charles IX avait dit à Ronsard :
Tous deux également nous portons des couronnes.
Mais, roi, je la reçois; poète, tu la donnes.
Couronne de roi , « ornement de tète ineommode pour s’endormir sur l’oreiller de la mort. »
Peu importait à Catlicrine la mort de Charles IX ; elle restait régente jusqu’au retour de Pologne de Henri Ili, et elle espérait bien continuer à gouverner sous celui de scs fils qu’elle avait aimé davantage.
Henri III s’était beaucoup ennuyé en Pologne ; pour se distraire, il écrivait en France à Marie de Clèves, princesse de Condé , des billets amoureux signés avec son sang. Une fois sur le Irône, ce fut l’énigme la plus étrange de ces temps d’énigmes. On trouve en lui les extravagances d’un insensé et les puérilités d’un enfant gâté; les superstitions d’un ignorant et les discours d’un sceptique; un jugement sain, un esprit pénétrant, de la bravoure à la guerre et de la poltronnerie en présence d’une douzaine de bourgeois armés de piques. Entouré d’un sérail équivoque, la face pâle, le front bas, les oreilles chargées de perles , il passait ses journées h se farder, à essayer de nouveaux habits, et mettait la nuit sur son visage des crèmes et des parfums. Alliant les pratiques de la dévotion aux plus dégradantes débauches, il s’adonnait à une vie folle, aux chasses, aux processions, s’entourait d’images lugubres, ornait ses vêtements de chapelets, de têtes de mort et d’ossements en guise d’aiguilleltes. Il jouait au bilboquet, même dans les rues, et les gentilshommes suivaient son exemple.
CATHERINE DK MÉDICIS. 163
Son amour pour les petits chiens allait jusqu’à la passion ; ils vivaient près de lui, étendus sur des fauteuils; il aimait aussi les perroquets et les singes. L’écrivain Syon affirme qu’en petits chiens seulement il dépensait par an cent mille écus.
11 voulait que ses mignons, Saint-Mégrin, Quélus, Schomberg, Maugiron , etc., fussent braves; il. leur donnait des leçons d’escrime et leur enseignait des coups adroits lorsqu’ils allaient se battre avec les gentilshommes du duc d’Anjou.
U n’était pas de folies qu’il n’organisât pour distraire son ennui, lin jour de carême, il s’en fut par les rues, avec son frère et ses favoris , u à cheval et en masques , déguisés en marchands, en prêtres, en avocats, et en toute sorte d’états » . Us traversèrent ainsi la ville , battant les uns, renversant les autres, et passèrent à la foire de Saint-Germain, où ils Creut miUe insolences, u Toute la nuit ils allèrent de la sorte, dans toutes les bonnes maisons de la ville , jusqu'au lendemain dix heures. » On le vit également courir la bague « en vêtements de demoiselle , avec tous les affiqucls d’une coquette » . 11 aimait à intervertir les habits de chaque sexe , et donna un festin où les femmes servaient déguisées en hommes; la Reine, mère l’invita à son tour, et a les plus belles dames de sa maison , également habillées en hommes et les cheveux épars , prirent la place des valets » .
. Au mois de mars 1583, il institua la confrérie des pénitents , dont il voulut faire partie avec ses mignons ,
de nombreux seigneurs cl quelques bourgeois. Il dicla lui-mème les règles de la confrérie. Vêtu d’un sac, le visage couvert d’un voile troué aux yeux, un cierge à la main , souvent il marchait sans gardes à la tète des processions qu’il ordonnait.
Elles commençaient à huit heures du matin, s’arrêtaient habituellement au couvent des Augusfins, et ne rentraient qu’à six heures du soir ; le duc de Mayenne était maître des cérémonies, le cardinal de Lorraine portait la croix. Le 2!) mars, Henri III lit fouetter cent vingt pages et laquais qui, par espièglerie, avaient contrefait les pénitents et placé sur leurs visages des mouchoirs troués.
Sa femme, Louise de Lorraine, n’avait pas d’enfants. Plusieurs fois par an le Roi, pieds nus, le sac sur le dos, et accompagné de toute sa cour, entreprenait de grotesques pèlerinages à Notre-Dame de Chartres pour obtenir un héritier.
Il jouait gros jeu et perdit un soir quatre-vingt mille écus. Insouciant et prodigue, il comblait ses mignons m de faveurs, et payait leurs folies dépenses. Joyeuse et d’Épernon surtout ruinaient l’État. Il greva la couronne de plus de dettes que les trois rois ses prédécesseurs.
Et pourtant , nul mieux que lui ne sut , à l’occasion , représenter la France et prendre l’attitude d’un roi avec autant de majesté. 11 parlait facilement , et se montrait parfois d’une grâce séduisante. Il cultivait les lettres, et on entrevoit çà et là dans son âme un sentiment généreux, une noble pensée , que son éducation
CATHERINE DE MKD1CIS
n’avait pu.étouffer. Les Mémoires de l’époque, et principalement le Journal de Pierre de l’Estoile, contiennent d’intéressants détails sur Henri III et les mœurs de sa cour.
Tel était l’élève nouveau de Catherine de Médicis.
Son règne fut un des plus désastreux de la monarchie. Débordé par la Ligue, effacé par le duc de Guise, véritable roi de ces temps-là, il se déclara lui-même chef de cette Ligue. A tort on l’a loué de cette prétendue hardiesse , qui ne sauva rien. 11 cessa ainsi d’être le roi de France, pour devenir le roi d’un parti. Henri de Guise , maître de Paris à la journée des Barricades , — 1588 — chassa Henri III de son trône. Henri III rassembla les états à Blois et se sentit juste assez de courage pour commander un assassinat. Le fier duc disait qu'on n’oserait pas. On osa. Il tomba percé de coups de poignard. El le Roi , le contemplant par terre : u Mon Dieu , qu’il est grand ! dit-il ; il paraît encore plus grand mort que vivant! » Et donnant au cadavre un coup de pied dans le visage , comme Guise avait fait à Coligny, il s’écria : « Enfin, je suis roi ! »
Henri de Guise avait un courage brillant; il était de haute taille et séduisait la foule par sa parole , son élégance et la noblesse de son visage , dont une glorieuse cicatrice relevait encore la fierté. Aussi « la France futelle folle de cet homme-là, car c’est trop peu dire amoureuse ». Il aspirait au pouvoir; Je fils de Catherine le fit assassiner.
La Reine mère était alors malade à Blois. Selon le
médecin Miron , elle dit à Henri III , après la mort de Guise : «Mon fils, il s’en faut dépêcher, c’est trop longtemps attendre ; mais donnez si bon ordre que vous ne soyez plus trompé comme vous le fûtes aux barricades de Paris. » Elle lui dit encore : « Dieu veuille que cette mort ne vous rende pas roi de rien. C’est bien coupé , mon fils, mais il faut coudre. Avez-vous pris toutes vos mesures? » Ce furent les seules paroles de blâme adressées par Catherine à Henri III, dont, du reste, elle ne fut pas complice.
Le lendemain, elle se fit porter dans la prison du cardinal de Lorraine. « Ah! madame, lui dit celui-ci la larme à l’œil, ce sont là de vos faits, ce sont là de vos tours, madame; vous nous faites tous mourir! — Que Dieu me damne , répondit-elle, si j’y ai jamais pensé!* Elle s’éloigna en disant : « Je n’en puis plus , il faut que je me mette au lit. * — Elle se coucha avec la fièvre. La nuit elle s’écria : « Voilà le cardinal de Lorraine! il est là ! je le vois !» — Le cardinal avait été tué le soir même.
A son heure dernière, Catherine de Médicis fut abandonnée de ses serviteurs. Après avoir passé de longues heures près d’elle, son fils lui-même la quitta, ne pouvant supporter son délire. Un vieux prêtre — ceux-là restent jusqu’à la fin — demeura seul à son chevet , et recueillit son dernier soupir. — 1588.
En 1577 elle écrivait: «Je suis catholique, et en aussi bonne conscience que nul peut avoir. Je suis prête à mourir, et j’espère aller en paradis. * A l’heure su-
CATHKRIXK DK MEDICIS
Mil
prême, Calhcrinc n’a pas dit si elle était encore prête à mourir.
Elle avait près de soixante-dix uns , u et portail facilement son âge; c’était une femme grasse, qui mangeait et se nourrissait bien , et n’appréhendait pas les affaires » . Elle recommanda au Roi de veiller sur ses jours, de placer sa confiance dans Henri de Navarre, et d’accorder la liberté de conscience à ses sujets.
Son corps fut déposé dans l’église de Saint-Sauveur, à Blois, en attendant qu’on le transportât à Saint-Denis, où elle s’était fait préparer un tombeau près de Henri 11.
« Le dimanche 8 janvier, Lincestre fit entendre au peuple la mort de la Reine mère , laquello, dit-il, a fait beaucoup de bien et de mal, et crois qu’il y a encore plus de niai que de bien. Aujourd’hui se présente une difficulté , savoir : Si l’Eglise catholique doit prier pour elle, qui a vécu si mal... Sur quoi je vous dirai que si vous voulez lui donnera l’aventure, par charité, un Pater et un Ave, ils lui serviront de ce qu’ils pourront; je laisse à votre liberté. »
« Adorée et révérée de son vivant comme la Junon de la cour, dit Pierre de l’Estoile, elle n’eut pas plutôt rendu l’ànie, qu’on n’en fit non plus de compte que d’une chèvre morte, n
Un dernier mot sur le caractère et la politique de Catherine de Médicis. Femme, Italienne, marchande florentine, comme l’appelait Marie Stuart, elle régna avec ce triple caractère et son gouvernement fut un gouvernement de ruses, d’intrigues et de petits moyens. Son
grand arl consista à gagner du temps. Légère et changeante dans ses vues , plus circonspccle qu'entreprenante, sans inspiration dans les événements difficiles et imprévus, habituée à trancher les questions par des crimes, elle ne vit dans les luttes sérieuses de la France que les émeutes de quartier à quartier de sa ville natale. Elle se crut toujours à Florence, au milieu de petits Etats, de petites rébellions et de petits princes. Son ambition fut toute personnelle , sans un rêve de grandeur pour la France, et sa politique bonne tout au plus pour conduire des querelles de ménage et des détails de comptoir.
L’habileté prétendue de sou gouvernement n’atténue donc pas les fautes de Catherine. Désormais, du reste, l’habileté politique n’excuse plus les crimes; le but ne justifie plus les moyens, et le vrai génie fait le bien honnêtement. Il n’existe dans le monde qu’une seule et meme inorale ; les rois et les peuples sont égaux devant la conscience et le sang souille également toutes les mains.
Le siècle où vécut Catherine fut un âge de transition , initiateur des temps modernes , rempli de ressentiments privés , de confusion politique et religieuse , d’exaltations populaires et de mœurs sauvages; ce fut un siècle difficile et mauvais. Pour rester jusles , ne la séparons pas de son siècle. Mais, cette réserve faite, disons que Catherine représente en plus d’un point son époque dans ce qu’elle eut de cruel , de perfide et de scandaleux. Epoque sombre, où, au milieu des fantaisies de l’art et des élégances de la vie , le sens moral se déprave et s’égare, l’amour se raffine, se blase, devient
CATHERINE I)E MÉDICIS
féroce et se souille dans la boue et dans le sang; où les fièvres d’ambition et de plaisir ne sont combattues que par une satiété et des ennuis inextinguibles , comme au temps des vieux empereurs romains.
Catherine de Médicis avait le goût des lettres et des arts; elle leur donna une impulsion et une protection spéciales. Elle fit bâtir les Tuileries et contribua à l’embellissement des plus beaux châteaux de France. Ce côté élevé de la nature de la Reine, je le constate volontiers, et c’est même par là que j’ai voulu finir.
Henri III ne survécut pas longtemps à sa mère. Il fui assassiné à Saint-Cloud, par Jacques Clément, le 2 août 1589, au moment où il allait assiéger Paris avec Henri de Navarre.
« Dans ce temps-là il faisait mauvais d’être roi pour mourir, n
Guise avait tué Coligny, Henri III tuait Guise et Jacques Clément tuait Henri III . « L’univers, dit le comte de Maistre, est rempli de supplices justes dont les exécuteurs sont de grands coupables.... et ces grands coupables sont immolés les uns par les autres avec une précision frappante. »
G \BRIEELE DESTRÉES.
Henri IV csl comme François I", et pis encore : quand on aborde sa vie galante, on ne sait ni par où commencer, ni par où finir, — ni même si on finira. J’ai compté à première vue soixante-deux amours au vert galant. Mais je veux seulement parler en passant de la belle fiabrielle, chantée par tous les faiseurs de grands et de petits vers du siècle de madame de Pompadour, et qu’on ne sépare guère de son royal amant. C’est en même temps une occasion , toujours saisie volontiers, de parler du roi Henri.
Henri 11' est resté le plus populaire de nos rois. Les révolutions n’y ont pas louché, et les moindres détails de son enfance, la chanson de Jeanne d’Albret en le mettant au monde , la gousse d’ail et le vin de Jurançon , font partie de l’histoire. On aime à le suivre dans sa rude carrière de partisan, guerroyant à toute heure, « ses chemises déchirées, son pourpoint troué au coude, soupant et dinant chez les uns et les
GABR1ELLE D ESTRÉES.
autres » , et couchant à la belle étoile. La lutte ne l’effraye jamais, les revers ne peuvent l'abattre, et son énergie domine sa position , quelque désespérée qu’elle puisse paraître. Le premier au combat, il donne pour guidon à son armée son panache blanc ; et si les siens prennent la fuite : a Retournez-vous ! leur crie-t-il , ne fùt-ce que pour me voir mourir. » Les deux tiers de ses soldats sont protestants; ils redoutent la conversion de leur maître, tandis que les catholiques réclament la réalisation de sa promesse; chaque jour ces -deux partis sont prêts à en venir aux mains. Mais Henri les séduit par ses paroles, les entraîne, et, avec eux, il conquiert son royaume ville par ville, château par château, honunc par homme.
11 entre enfin dans Paris, non pas, comme l’a peint Gérard, en triomphateur, entouré de la foule qui le salue de ses cris enthousiastes, mais bien l’oreille au guet, le regard inquiet, et redoutant une embuscade au milieu d’un peuple silencieux. L’entrée de Henri IV à Paris fut la suite d’une trahison de nuit, une surprise militaire, et, selon Sully et Pierre de l’Estoile, un coup de bonheur. Après s’être rendu à Notre-Dame, il s’établit au Louvre; le palais des rois prend alors l’aspect d’un camp militaire, et Henri IV lui-même, croyant à peine à son succès, veut l’annoncer, de sa propre main, à toute l’Europe.
Une fois sur le trône, le caractère de Henri IV se dessine.
C’est une époque difficile que celle d’une restaura-
172 REINES LÉGITIMES ET H Kl \ ES D'AVENTURE.
lion : jours de transactions, de ménagements, de tiraillements de toutes sortes. Il faut satisfaire des exigences légitimes, mais ambitieuses, et gagner en même temps des oppositions influentes. Plus que personne Henri IV possède le caractère indispensable à une semblable situation; il est merveilleusement doué des qualités nécessaires à un semblable rôle. Condamné par les événements à être ingrat, nul ne s’en acquitte de meilleure grâce. Adroit, rusé, Gascon, il paye les services à l’aide de paroles et traite avec ses ennemis au préjudice de ses compagnons d’armes. Chez lui, tout est positif et concourt au même but.
Insouciant en apparence, jamais frivole, il a des saillies calculées, une bonhomie sans crédulité, un abandon sans négligence. Ses projets les mieux mûris et les plus irrévocables apparaissent revêtus des brillantes séductions de la spontanéité. Instruit de bonne heure par l’expérience, il se souvient, sans en oublier une seule, des leçons du passé, et, sur le trône, plus d’une fois l’aventurier rend service au roi. Le parti royaliste , auquel il doit tout , devient impérieux et gênant; un exemple est indis|>cnsable, et Biron, le serviteur fidèle de la mauvaise fortune, paye de sa tête ses vantardises.
L’administration de Henri IV et de Sully fut utile , travailleuse, préoccupée du bien de l’Etat, mais non populaire. Henri IV resta le roi des gentilshommes, le chef de partisans, le prince féodal repoussant, engoguenardant , les bons bourgeois qui se plaignaient du retrait
GABMELLE D'ESTRÉES.
de leurs franchises. Il savait que la Ligue était sortie des villes , aussi leur accorda-t-il peu de concessions , et, de son vivant, il n’obtint jamais l'affection des habitants de Paris.
Tel fut réellement Henri IV, physionomie dénaturée par Voltaire dans un poëmc fastidieux. On ne trouve dans le chef des Bourbons ni le héros de roman , ni le roi philosophe, ni le preux chevalier dessiné d’après des mots heureux , des saillies et des aventures galantes.
Et pourtant Henri IV est resté grand roi et roi populaire. Le premier de ces titres, il le doit à son courage, à son sang-froid , à son habileté persévérante , à sa politique extérieure surtout. La politique de Henri IV comprend deux parties : la partie positive et la partie idéale, qu’il savait lui-mênie ne devoir jamais réaliser. Homme de sens pratique , il ne réva pas sérieusement, comme on a pu le dire, la monarchie universelle. A ce point de vue, c’est dans la famille de Frédéric 11 et de Pierre le Grand , intelligences pénétrées du sentiment de la réalité et de l’utilité de leurs œuvres, qu’il doit être placé , et non dans celle de Charles-Quint ou de Charles XII. Aussi les pensées et les plans de Henri IV furent-ils presque entièrement suivis et exécutés par Richelieu.
Quant à sa popularité, elle repose non sur sa clémence — souvent calculée — et sur une sensibilité inventée par le dix-huitième siècle , mais sur son caractère vraiment français. Le naturel de Henri IV insou-
riant dans le danger , sa bonne humeur inaltérable , seslettres originales , vives , pleines de feu , le soin qu’il prit, avec Sully, de l’amélioration des classes inférieures, la répartition plus équitable des impôts , telles sont les causes vraies de cette popularité. Tout est français dans Henri 11’, roi prodigue de mots heureux, même parmi les princes de sa race; cl, jusqu’à ses défauts, nous pouvons tout en lui revendiquer comme appartenant à la France.
Parmi ces défauts, il faut compter son extrême galanterie. Henri 11 ne sait pas attendre; il fait l’amour comme la guerre, au pas de course. 11 est volage et tolérant; tout le premier, il rit de ses mésaventures , — et il eu trouve souvent l’occasion.
« L’était un prince tout de chair et de sang, « dit un historien , et lorsqu’il était si vivement épris de Gubrielie , il ne parvint pas même à garder l’apparence de la fidélité.
Ce fut là pourtant un amour sérieux, — et le seul, dans la vie de Henri IV. L’habitude eu resserra les nœuds , et la mort se chargea de les rendre éternels.
Vers 1590, au plus fort de la guerre, le hasard conduisit Henri IV au château de Cœuvres. 11 y trouva Antoine d’Eslrées, plus tard maître d’artillerie et pré-
GABRIELLE D'ESTRKES.
décesseur de Sully, et sa fdle Gabrielle. Gabrielle avait dix-neuf ans , la taille élégante , la démarche Gère , la bouche spirituelle. Henri IV fut bien reçu; et, ravi de cet accueil , plus encore de la découverte de cette charmante fille , il en rêva nuit et jour et ne prit de repos qu’il n’eût revu Gabrielle.
Un soir donc, il se déguisa en paysan, traversa les lignes ennemies et vint se jeter aux pieds de mademoiselle d’Estrées et lui jurer une affection éternelle. Peu d’amoureux Grent autant de serments et en tinrent si peu.
Gabrielle se montra d’abord insensible aux brûlantes supplications du Roi. Le Béarnais n’avait pas un visage séduisant. Au physique comme au moral, ne flattons pas son portrait. Il comptait près de quarante ans. Les fatigues de la guerre et le soleil du Béarn avaient cuivré son teint; ses cheveux grisonnaient; sa barbe était épaisse et crépue; ses joues étaient saillantes, ses yeux petits et brillants; il portait de longues moustaches surmontées d’un « nez long et crochu » . Pourtant la belle Gabrielle céda enGn devant la réputation de bravoure et l’esprit piquant du roi Henri.
Mais Antoine d’Estrées avait l’œil clairvoyant et le caractère sévère; et, pour soustraire Gabrielle à une surveillance importune, le Roi lui Gt épouser Damerval de Liancourt, gentilhomme de Picardie. « Peu de temps après, dit Sully, Henri IV fit dissoudre celte union pour cause d’impuissance du mari , quoique Damerval eût eu quatorze enfants d’une première femme. »
Henri IV aima (iabrielle tant qu’elle vécut. lin 1597, il lui donna le duché de Beaufort, et mademoiselle d’Estrées prit dès lors le titre de duchesse de Beaufort à la place de celui de marquise de Mousseaux, qu’elle avait porté jusque-là. « Henri 11’ était si fort attaché à ladite duchesse, que chacun estimoit qu’il y eut quelques charmes et choses extraordinaires en celle affection. » En allant au combat, il lui écrit : o Si je suis vaincu , vous me connoissez assez pour croire que je ne fuirai pas ; ma dernière pensée sera à Dieu , et l’avantdernière à vous. » — 11 reçoit la nouvelle de la prise d’Amiens par les Espagnols au milieu d’une fête qu’il donnait à (iahrielle. « Ce coup est du ciel! s’écrie-t-il , c’est assez faire le roi de France, il est temps de se montrer roi de Navarre. » Et se tournant vers la duchesse, magnifiquement parée : a Ma maîtresse, ajoutet-il, il faut quitter nos armes et monter à cheval pour faire une autre guerre. » Il part, et quelque temps après, il lui écrit : « Mes chers amours , il faut dire vrai , nous nous aimons bien ; certes, pour une femme, il n’en est |>as de pareille à vous. Pour un homme, nul ne m’égale à savoir bien aimer. Ma passion est toute telle que lorsque je commeneois à vous aimer ; mon désir de vous revoir, encore plus violent qu’alors. Bref, je vous chéris, adore et honore miraculeusement. Pour Dieu ! que cette absence se passe comme elle a commencé, et bien avancé. Dans dix jours, j’espère mettre fin à ce mien exil ; préparez-vous , mon tout , de partir dimanche , et lundi être à Compïègne , si vous y pensez être ce jour.
GARRIKLLK D’ESTRKES
il m’arrivera bien des affaires , où je me Irouverai , soyez-en sûre. Bonsoir, mon cœur, mon tout. Je vous baise un million de fois. »
Le roi ne cherchait point à dissimuler son affection pour la duchesse de Beaufort. Il lui demandait souvent et publiquement son avis, u II la baisoit devant tout le monde, et elle lui, en plein conseil, » dit l’Estoile. — En 15ÎM5, ayant réuni une assemblée de notables à Rouen, il la fit cacher dans la salle, derrière une tapisserie : n Si je voulois acquérir le titre d’orateur, dit-il à l’assemblée , j’aurois appris quelque belle harangue , et la prononcerois avec assez de gravité; mais, messieurs, mon désir tend à des titres bien plus glorieux, qui sont de m’appeler libérateur et restaurateur de cet État; pour à quoi parvenir je vous ai assemblés. Vous savez à vos dépens , comme moi aux miens , que, lorsque Dieu m’a appelé à cette couronne, j’ai trouvé la France non-seulement quasi ruinée , mais presque perdue pour les François. Par grâce divine, par les prières, par les bons conseils de mes serviteurs qui ne font profession des armes ; par l’épée de ma brave et généreuse noblesse — de laquelle je ne distingue pas mes princes , pour être notre plus beau titre, foi de gentilhomme ; par mes peines et labeurs , je l’ai sauvée de perte. Sauvons-la à cette heure de ruine : participez , mes sujets , à cette seconde gloire avec moi , comme vous avez fait à la première; je ne vous ai point appelés, comme faisoient mes prédécesseurs , pour vous faire approuver mes volontés ; je vous ai fait assembler pour recevoir vos
178 REINES LÉGITIMES ET REINES D'AVKNTt RE.
conseils , pour les croire , pour les suivre ; bref, pour me mettre eu tutelle entre vos mains ; envie (pii ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais le violent amour que j’apporte à mes sujets, l’extrême désir que j’ai d’ajouter deux beaux titres à celui de roi, me fait trouver tout aisé et honorable. Mon chancelier vous fera entendre plus amplement ma volonté. »
u Eli bien! ma mie, dit Henri II’ en s’approchant de Gabrielle, que pensez-vous de ce discours? — Jamais je n’ai ouï mieux dire, répond la duchesse; je regrette seulement que vous parliez de vous mettre en tutelle ! — Ventre-saint-gris ! il est vrai , mais je l’entends avec mon épée au côté, » C’est bien là Henri IV, dont je traçais tout à l’heure le portrait.
.1 la suite de l’assemblée de Rouen , Rosny , duc de Sully, fut nommé surintendant des finances, et Gabrielle ne demeura pas étrangère à cette nomination. 11 y avait peu de sympathie entre le duc et la favorite, mais elle espérait que l’administration de Sully introduirait plus d’ordre et plus d’économie dans les finances , et permettrait ainsi au Roi de se montrer généreux envers elle.
Un a dénaturé la physionomie de Sully , comme on a dénaturé celle de Henri IV. Henri IV et Sully n’ont rien de commun avec Télémaque et Mentor. Lors de son entrée à Paris, Henri II avait quarante et un ans, Sully n’eu avait que trente-quatre, sept de moins que son maître. Sully était d’un dévouement sans bornes pour le Roi, mais en même temps un homme rude,
GABRIELLE D'ESTREES.
enlicr, prêt à dégainer, et parlant haut en présence de Henri IV. Tout autre que le Béarnais n’eùt pas gardé huit jours un semblable serviteur. Henri IV reconnaissait les défauts de son ministre et le trouvait entêté et infatué de ses idées; il le prit néanmoins pour son confident intime et pour son ami ; c’est là une de ses gloires les plus sérieuses. Sully favorisa l’agriculture et combattit surtout les abus et la mauvaise gestion des deniers. Ministre à expédients, il fut souvent contraint de recourir aux iin|>ots pour suffire aux frais de la guerre et aux plaisirs du Roi , et la facilité de mœurs de Henri IV compromit plus d’une fois son administration. Entouré d’une aristocratie puissante et d’une famille ruinée, il voulut, comme chacun faisait alors, relever la fortune de sa maison; il y parvint, non sans paraître avide, mais du moins il resta honnête. Il recevait un traitement annuel de trois cent cinquante mille francs de notre monnaie.
Sully soutint une lutte continuelle avec la duchesse de Beaufort et fut le plus grand obstacle à son ambition. Henri IV avait résolu d’épouser Gabriellc : « Il l’appeloit auprès de lui comme une personne confidente, pour lui communiquer ses secrets et sur iceux recevoir une douce et familière consolation. » Il n’attendait plus pour conclure le mariage que la déclaration du pape prononçant son divorce avec Marguerite de Valois. Un jour, il parla même de son dessein à Sully, et lui énuméra les qualités indispensables à la femme qu’il prendrait pour épouse, « 11 en demandoil tant et de si émi-
1 KO ItKIXKS LÉGITIMES KT KKIXKS D'AVKXTL'HE.
nentes, que Sully avoua qu’il ne croyoit pas possible de les trouver réunies. — Et que direz-vous, reprit le Roi, si je vous nomme quelqu’un qui les possède? — Je dirai, répondit Sully, qu’il faut que Votre Majesté ait eu de grandes familiarités avec elle, pour être sûre de ne point se tromper. — - Ce sera ce que vous voudrez, dit le Roi; mais, si vous ne pouvez vous aviser d’une, je la nommerai. — Nommez-la donc, sire, demanda Sully, car je n’ai pas assez d’esprit pour cela. — Oh la fine béte que vous êtes ! s’écria le Roi d’un air malin. Oh ! que si vous vouliez , vous la nommeriez bien , voire celle-là même que je pense; car vous m’avouerez que toutes ces conditions se trouvent dans ma maîtresse; non pour cela, ajouta-t-il comme s’il eut été trop loin, que je veuille dire que j’ai pensé à l’épouser, mais seulement pour savoir ce que vous en diriez, si, faute d’autre, cela me venoit quelque jour en fantaisie. — Je dirois, sire, répondit gravement le ministre, que, comme les filles de Loth , n’estimant plus qu’il y eut un homme en la terre, sinon leur propre père, par lequel il leur fût possible de réparer le genre humain , qu’elles croyaient péri entièrement , passèrent par-dessus toute pudeur et bienséance , ainsi , Votre Majesté , pour ne reconnoitre de femme propre à lui donner d’enfants, autre que madame d’Estrées , de crainte de priver l’Etat et nous tous d’un si grand bien, n’auroit plus apporté toutes les considérations requises à l’égard de votre personne et de votre dignité. »
l.e Roi sourit. Sully ajouta : a que, s'il épousoit
GABRIELLG D’KSTRKES.
Gabrieüe, il serait fort embarrasse' 1 pour donner un étal aux enfants adultérins qu’il avoit déjà d’elle; il arriverait que les cadets seraient héritiers du trône, pendant que l'illégitimité des ainés les en écarterait toujours ; de là pouvoient naître des guerres funestes entre les frères, guerres qui replongeraient peut-être le royaume dans un état pire que celui d’où il veuoit d’être tiré. »
Cette considération parut impressionner l’esprit du Roi; il cessa toute conversation sur ce sujet.
Gabriel le avait eu trois enfants de Henri IV. 1 César, due de Vendôme , qui épousa mademoiselle de Mercœur ; Alexandre, grand prieur de France, et Henriette, mariée au duc d’Klbeuf. Lors de la naissance du duc de Vendôme, sa mère demanda et obtint du Roi qu’il fut baptisé avec la magnificence réservée aux enfants de France. k J’ai le cœur trop bon, dit Henri IV, pour refuser une courtoisie aux larmes et aux supplications de ce que j’aime. »
Gabrielle obtint la même faveur lors du baptême d’Alexandre de Vendôme. Mais Forget de Fresne, secrétaire d’Klat, dans l’ordonnance de payement qu’il dressa pour les frais de la cérémonie , ajouta au nom du prince la qualité de fils de France : Sully refusa de payer avant qu’on eût fait disparaître une épithète qu’il regardait comme injurieuse pour l’Klat.
Depuis longtemps madame de Beauforl était irritée contre le ministre. Leurs querelles se renouvelaient à chaque instant, au sujet de gratifications que le surin-
lendant trouvait exorbitantes, ou de prétentions qu'il refusait d’accueillir comme déraisonnables.
Le Roi , également attaché à Sully et à la duchesse , sans désavouer le premier , donnait à celle-ci quelques légères satisfactions, afin de rétablir la paix. Mais cette fois, Gabrielle, certaine du faible de Henri IV pour ses enfants T crut avoir trouvé l’occasion de faire éloigner le ministre importun. Elle éclata en plaintes amères. Sully resta inébranlable. Henri IV s’interposa selon sa coutume et voulut les réconcilier; il conduisit le surintendant chez la duchesse , après avoir fait avertir Gabrielle de le bien recevoir. Gabrielle, exaspérée, refusa de rien entendre. « Elle éclaloit en sanglots, se jeloit à terre et s’arrachoit les cheveux. — J’aime mieux mourir , s’écrioil-elle,que de vivre avec cette vergogne de voir soutenir un valet contre moi , qui porte le litre de maîtresse!
— Ah ! pardieu ! madame, pour le coup, c’en est trop, dit le Roi avec colère; je vois bien qu’on vous a dressée à ce badinage pour essayer de me faire chasser un serviteur duquel je ne puis me passer; mais, pardieu! je n’en ferai rien. Et, afin que vous en teniez votre cœur au repos, et ne fassiez plus l’acariâtre , je vous déclare que si j’étois réduit en celte nécessité de perdre l’un ou l’autre, je me passerais mieux de dix maîtresses comme vous que d’un serviteur comme lui. » Et le Roi tourna le dos et voulut sortir; mais Gabrielle se jeta à ses genoux, et Henri IV pardonna.
Comme il le disait, Gabrielle avait dû agir sous l’impulsion des ennemis du surintendant, car, d’après le