LA MARÉCHALE D’ANCRE
villes oh des châteaux ; tous demandaient des pensions. Concini fut le plus heureux ; il ne fut pas le seul , ni même le plus coupable.
A la tète de ce parti on comptait César de Vendôme, le grand prieur son frère, les ducs de Mayenne, de Longueville, de Nevers, de Cuise, de Rohan, de Luxembourg, et surtout Coudé, petit-fils de l’intrépide ligueur et père du vainqueur de Rocroi. Ils obtinrent de la reine , par le traité de Sainte-Menchould , la convocation des états généraux , 27 octobre 1011. Ces états s’écoulèrent en vaines discussions; ce furent les derniers eu France avant 1789.
Le parlement se montre plus hardi. 11 adresse des remontrances sur la dissipation du Trésor et sur la faveur des Concini; un arrêt du conseil supprime à l’instant même ces remontrances. Alors Condé se déclare en rébellion ouverte; il projette d’enlever le roi, s’établit dans le Poitou et contraint la reine à lui accorder des conditions avantageuses, par le traité de Lou- <lun, 1010.
Mais la maréchale d’ Ancre, en l’absence de Concini, pousse Marie de Médicis à une mesure extrême. Condé est arrêté au Louvre par Théinines, conduit à la Bastille, de là à l incennes, et Théinines reçoit en récompense une somme de ccnt vingt mille écus et la dignité de maréchal de France.
Concini triomphe. 11 chasse les anciens ministres qu’il remplace par des créatures dévouées; il donne les affaires étrangères à Mangot, les finances à ltarbin,
l’ancien procureur de Melun, et la maréchale prend sous sa protection Richelieu. Mais le peuple se porte en loule rue de Tournoi), à l’hôtel somptueux de Concini. Il en brise les portes, le dévaste de fond en comble, et se livre au pillajje durant deux jours. Goncini avait fait assommer à coups de bâton un cordonnier nomme Picard, sergent de la garde bourgeoise, qui l’avait bravé à propos d’une consigne; le peuple s’empare des deux valets exécuteurs des ordres du maître et les pend de ses propres mains.
Sous prétexte de visiter ses places de Normandie , le maréchal , effrayé , abandonne Paris ; Léonora refuse de s’éloigner. Dès qu’il se voit à l’abri des colères des grands et du peuple, Concini relève la tête. Il écrit au roi : il est prêt à mettre à sa disposition six mille hommes de pied et huit cents chevaux, il se charge de les entretenir à ses frais pendant quatre mois ; il demande l’épée de connétable et le duché d’.llencon.
Mais bientôt des pressentiments funestes s’emparent de son esprit. 11 perd sa fille, pour laquelle il rêvait les plus illustres alliances; et, las de celte vie aux préoccupations continues, renonçant à défendre plus longtemps son pouvoir, il veut m'ettre à l’abri son immense fortune, s’élevant à huit millions, et s’en aller finir en paix ses jours en Italie. Mais l’altière maréchale ne saurait se laisser abattre ainsi par l’adversité. « Il faut rester, dit-elle; abandonner la Reine serait une lâcheté infâme de la part de ceux qui lui doivent tout, n
Depuis longtemps déjà, la mésintelligence régnait
LA MARÉCHALE H’AXCRE.
entre Coneini et sa femme. Le maréchal souffrait du caractère impérieux de Léonora ; et , la voyant maladive, prise à tout instant de violentes attaques de nerfs, il avait plus d’une fois compté sur un veuvage prochain et caressé l’espoir d’une alliance avec mademoiselle de l'endôme, sœur naturelle du Roi. Il restait rarement près de la maréchale, sinon le soir et peu d’instants, et volontiers il laissait avec elle un seigneur napolitain, nommé Andréa, chanteur habile et grand musicien.
« Je regrette véritablement ma fille, disait alors Concini à Bassompierre , et je la regretterai tant que je vivrai; cependant je supporterais cette affliction, si elle ne m’annonçait pas, en quelque façon, la ruine de moi , de ma femme , de mou fils et de toute ma maison , que l’opiniâtreté de ma femme rend inévitable. Je connais le monde, la fortune, ses élévations et ses décadences, et que l’homme, arrivé à un certain point, se précipite à proportion que la montée a été haute et roide. Comme vous m’avez connu d’enfance, je n’ai rien de caché pour vous. Vous m’avez vu il Florence, débauché, quelquefois en prison, banni, sans argent, et incessamment dans le désordre de la mauvaise vie. Je suis né gentilhomme pourtant. Je n’avais pas un sou quand je suis venu en France. Je me suis enrichi et avancé à l’aide de mon mariage. J’ai enfin poussé ma fortune jusqu’où elle a pu aller, tant qu’elle m’a été favorable; mais, reconnaissant qu’elle se lassait et qu’elle me donnait des avertissements,
j’ai voulu plusieurs fois faire retraite, et aller jouir dans ma pairie des grands biens que la reine nous a donnés. A chaque coup de fouet que la mauvaise fortune nous donne, je presse, je conjure ma femme, mais inutilement. Je perds mes amis, qui meurent. Ou m’insulte. Mes gens sont pendus. Je suis obligé de fuir et de m’exiler en Normandie. On a saccagé et pillé ma maison. Ma fille, qui pouvait me fournir un soutien en se mariant, meurt, et ma femme résiste toujours. J’ai de quoi faire le souverain. J’ai olTerl au pape six cent mille écus pour l’usufruit du duché de Fer rare. Je laisserai encore bien des millions ii mon (ils. Enfin, j’ai conjuré ma femme, je me suis jeté à ses genoux ; mais elle me reproche ma lâcheté et mon ingratitude de vouloir quitter la Reine. Jugez de mon embarras. »
C’est là le cri désespéré de l’homme qui va périr. Il le sent et voudrait conjurer sa ruine, l'n pouvoir supérieur l'enchaîne malgré lui; il en a toujours subi l’influence; il la subira jusqu’au bout.
Concini ne part pas; il doit tomber, « par la raison, dit un biographe, qu’il faut que, à la fin, tout bois soit rongé par les vers, et tout drap dévoré par les teignes. »
La vengeance le guette en tous lieux; la haine le poursuit à toute heure. S’il se présente au milieu des fêtes, ses allures sont taxées d’insolences; s’il se retire, on attribue son absence au dédain. l!n soir, il arrive chez Condé à la fin d’un repas bruyant; quelques