LA MARÉCHALE D'ANCRE
convives, échauffés par le vin, F entourent, le pressent, l’insultent, et n’attendent qu’un coup d’eril du maître pour l’assassiner. Trois fois encore le maréchal déjoue les complots des grands. Mais un jeune homme inconnu résout de l’abattre, en se servant, pour le frapper, de la main royale.
Albert de Luynes avait été placé près de Louis XII! pour soigner ses oiseaux de proie. Grâce à Conoini lui— même, il obtint un crédit si rapide, que le maréchal en devint jaloux et voulut le renverser. Luynes résolut de se venger et commença à desservir Conoini près du roi et de sa mère. Pourtant, après l’arrestation de Coudé, la paissance du mari de Léonora, mieux établie que jamais, engagea Albert à se rapprocher du ministre; il lui demanda la main d’une de ses nièces; la fière Léonora répondit par un refus. Luynes alors n’hésita plus et jura la perle du maréchal. Il fit habilement entendre au Roi , impatient du joug de sa mère cl de Concini, que celui-ci allait bientôt régner en maître; il le lui montra entouré, au Louvre, d’adorateurs et gorgé d’or, tandis (pie lui-même, le Roi de France, se voyait délaissé et sans argent pour ses menus plaisirs.
On vint en aide à Albert de Luynes. Le maréchal de Lesdiguières écrivit secrètement au Roi, lui proposant de le sauver des mains de Concini. Sully, retiré en Poitou, adressa également à Louis XIII une lettre anonyme — une lettre anonyme de la part de Sully! c’est une faute et une tache sur la vie de l’honnête homme. — Cette lettre était terrible contre le maréchal et contre les mi-
198 U Kl MCS LÉGITIMES KT REINES D’AVEYITRK.
nislrcs. En outre, Richelieu rapporte que Luynes supposa des notes- du contrôleur général Barbin , remplies de projets contre la personne de Louis XIII. Le premier commis de Barbin, Déagéant, gagné par Albert, vint, la nuit, entretenir le Boi des périls qui le menaçaient.
Lorsque la peur se fut emparée de l’esprit de Louis XIII, Luynes parla des moyens à employer pour déjouer les conspirations. Ces moyens furent discutés au Louvre, dans des entretiens nocturnes, entre le Roi, Albert, un commis de finance, un jardinier, un soldat aux gardes et trois aventuriers, gens de sac et de corde, dévoués à Luynes. Le Roi proposait de traduire Concini devant le parlement. Luynes rejeta cet avis; il fallait se défaire du prétendu conspirateur par surprise. Louis XIII y consentit. Le marquis de Montpouillau, élevé près du Roi, fut mis dans la confidence. « Cet homme vous gène, sire, dit le marquis, je le poignarderai de ma propre main, et ici même. » Ce dévouement fut accepté; mais au jour convenu, Luynes recula devant l’exécution de cet assassinat. — Presque aussitôt il s’en repentit et s’adressa au baron de Vitri, capitaine des gardes, le seul homme qui n’eût jamais voulu courber le front devant la fortune du maréchal d’ Ancre. « l'ons arrêterez Concini" quand il entrera au Louvre, lui dit Albert en présence du Roi. — El s’il se défend? répond Vitri. — S’il se défend, s’écrie le jeune Monlpouillan , Sa Majesté veut qu’on le tue. — Sire, me le commandez-vous? reprit le baron. — Oui, dit Louis XIII, je vous le commande. » l’ilri avait compris.
LA MARÉCHALE D’ANCRE. l!)9
Concini habitait alors un petit hôte! sur le quai , près du jardin du Louvre. L’appartement de Mario de Médicis communiquait avec le jardin du maréchal par un pont étroit, que les médisants, — les calomniateurs, — nommaient le pont d’ Amour. Quand il était à Paris, Concini allait chaque matin rendre visite à la Reine mère. Il fut convenu qu’on attaquerait le favori le 24 février, à son entrée au Louvre. On avait tellement effrayé le Roi sur les projets de Concini, qu’il ordonna de tenir un carrosse prêt à partir au bout de la galerie du Louvre, afin qu’il pût s’enfuir si le coup venait à manquer.
Le 24 février 10 17, le maréchal se rend, selon sa coutume, dans la cour du Louvre. Vilri le guette avec une vingtaine de gentilshommes armés de pistolets cachés sous leurs manteaux. Vitri est tellement échauffé qu’il n’aperçoit pas même Concini, et qu’il faut l’avertir de son arrivée. Un signal est donné, la porte de la cour se referme. Vitri s’élance vers le maréchal, et, le saisissant brusquement par le bras : « Monsieur, dit-il, je vous arrête de par le Roi ! — A mi ! (A moi !) » s’écrie Concini. Il n’a pas le temps d’en dire davantage; quatre ou cinq coups de pistolet le jettent roide mort sur le pavé. Les gentilshommes qui accompagnaient le maréchal tirent leurs épées, a C’est par ordre du Roi, messieurs, » dit Vilri. A ces mots, les gentilshommes se dispersent.
Louis XIII attendait avec impatience dans son cabinet des armes. La détonation le fait tressaillir.
200 REINES LÉGITIMES ET REINES D’AV ENTl'RE.
Ornano , capitaine des Corses , vient frapper à la porte de son appartement : « Sire, dit-il, à celte heure, vous êtes roi, le maréchal d’ Ancre est mort ! — Ça , mon épée , ma carabine ! » s’écrie Louis XIII que la joie met hors de lui; et il court à la fenêtre. Ornano le prend à bras-le-corps et le soulève pour le montrer aux gentilshommes et aux gardes restés dans la cour près de Vitri. « Merci, merci à vous! n crie Louis XIII ; et il répète les paroles d’Ornano : « A celte heure, enfin, je suis roi! »
Il ordonna d’aller annoncer à l’instant même cette bonne nouvelle au parlement, et fil rechercher tous les anciens serviteurs de son père. — Il n’oublia que Sully.
La Reine, instruite de ce qui venait de se passer : « Povcretla de mi! murmura-t-elle. J’ai régné sept ans ; maintenant, je n’attends plus qu’une couronne au ciel. » Le Roi refusa de la voir; elle-même répondit lorsqu’on lui demanda comment annoncer à la maréchale la mort de son mari : « J’ai bien autre chose à penser ! Si on ne lui veut dire la nouvelle, qu’on la lui chante, et qu’on 11e me parle plus de ces gens-là! »
Le soir, Paris illumina. La noblesse et les divers corps de l’Etat vinrent féliciter le Roi, alors âgé de seize ans. « On le plaça en triomphe sur une table de billard, afin qu’il pût mieux recevoir les applaudissements de tous. » Le riche mobilier de Concini fut livré au pillage des courtisans, et les provinces accueillirent avec joie la nouvelle de cet assassinat, transformé
LA MARÉCHALE D’AXCRE
eu une* lutte dans laquelle le favori de In Reine mère avait succombé.
Ou trouva dans la poche de Concini près de deux millions de billets de la caisse d’épargne, et dans sa maison deux autres millions vingt mille livres, ce qui but supposer que, malgré l’opposition de sa femme, il se préparait à fuir. Son corps fut placé dans la salle des concierges du Louvre, et, de là, dans le petit jeu de paume. A minuit, on le couvrit d’un drap vert, et on le transporta dans l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, où il fut inhumé en secret. Le lendemain, les laquais des grands seigneurs entraînent la lie du peuple à l’église : «Voilà que ce tyran a été mis en terre, s’écrient-ils; que lui, qui a fait tant de mal, soit enterré en terre sainte ! Non , non , il le faut ôter et le jeter à la voirie! » Et ils s’excitent les uns les autres, et, « avec de méchants bâtons et des couteaux qu'apportent les femmes, ils soulèvent la pierre du tombeau, enlèvent le cadavre et lui passent une corde au cou. « "On délibère; ceux-ci veulent le jeter à la rivière, ceuxlà le pendre à un gibet et le brûler après. On le traîne à travers la ville; on l’accable d’injures au milieu desquelles le nom "de la reine est prononcé; on l’attache à une potence que le maréchal avait fait élever pour ceux qui parleraient mal de lui ; on le met en mor- .ceaux, et le peuple les achète à prix d’argent et les donne à manger aux chiens. Un homme fait griller son cœur et le dévore comme une bête fauve.
Ainsi mourut Concini, lieutenant général de Picar-
202 H Kl NHS LEGITIMES ET H FIXES D'AVENTl ItE.
<lio, gouverneur d’Amiens el d’une partie de la Normandie, ministre (oul-puissani de la reine Marie de Médicis cl maréchal d’ Ancre.
Concini n’avait pas mérite la mort. Les historiens du temps, la plupart ses ennemis, ont noirci outre mesure sa mémoire ; mais cenx qui l’approchaient davantage, tels que Bassompierre et le maréchal d’Estrées, disent u qu’il avait des inclinations douces et bienfaisantes; qu’il était agréable de sa personne, bon caialier, d’une conversation aisée, d’un jugement droit, et que même, avant les troubles, le peuple l’ aimait, parce qu’il donnait des fêtes, des spectacles et des tournois; ce furent les affaires du temps, ou sa mauvaise étoile, cpii firent soulever tant de monde contre lui. » Le vrai crime de Concini, ce fut son extrême cupidité et ses richesses mal acquises, crime moins odieux à une époque où les princes el les grands avaient si peu de scrupules et mettaient le trésor public au pillage. Quant à sa politique, tant blâmée, et qui consistait à gagner les grands, — ne pouvant les abattre, — et à affaiblir les protestants, Richelieu, plus tard, l'approuva. Concini eut le tort de céder tonjours, de toujours conseiller des accommodements.
Après l’assassinat, Vilri se rend cher la maréchale, qu’il trouve en possession de bagues de prix, de pierres précieuses, el même de joyaux appartenant à la couronne. Il l’arrête à l’instant même el fait saisir ses bijoux el scs papiers. On la conduit à la Bastille, où elle
joie