‹ Reines Legitimes Et Reines D'AventureChapitre 30 sur 38 · LA MARÉCHALE D'ANCRE · texte numérisé non relu

LA MARÉCHALE D'ANCRE

deiiK'ure avec son fils, dans le dém'iment le plus complet. A peine reçoit-elle de la paille pour coucher son enfant cl du pain pour le nourrir. Une femme de la cour, autrefois sa protégée, lui envoie deux chemises et un morceau de pain. Albert de Luyncs la fait transporter à la Conciergerie , et le procès commence. Il dura plusieurs mois. Luynes comptait, avec raison, sur la docilité du parlement. La majorité de ses membres se disaient que, u puisque le Roi lui-même avait fait mourir d’ Ancre, le seul aveu du roi couvrait tout autre manque de formalités, en chose si notoire; autrement, ce serait révoquer en doute la puissance du Roi. n La maréchale parut devant ses juges la tète haute, le regard fier, le sourire du mépris sur les lèvres. Elle se défendit avec énergie et. sang-froid. ()n l’accusa d’avoir participé aux complots de son mari contre l’Etat; — depuis longtemps elle vivait en mauvaise intelligence avec lui. On lui reproclia ses richesses , — elle les tenait de la générosité de la Reine mère. Elle avait trafiqué des offices et des arrêts du conseil ; — ce crime n’était puni que de la prison. Elle avait attiré en France des juifs, des devins et des astrologues; elle possédait des talismans, des amulettes, des figures do cire; elle s’était fait tirer l’horoscope de Marie de Médicis et de ses enfants afin de connaître l’époque de leur mort; son carrossier déposait qu’elle avait sacrifié un coq et des pigeons, la nnit, dans une église , t afin de jeter un sort sur la Reine mère ; — Léonora répondait qu’elle avait toujours eu une grande frayeur

20i RKIN'KS LKG1TIAIKS KT HKIXÎ S D’AVKXTL'RK.

des sorciers , qu’elle s’imaginait être poursuivie par le mauvais œil., et que « le seul charme dont elle s’était servie envers Marie de Médicis consistait dans la supériorité d’une habile femme sur une balourde. »

Il était impossible d’appliquer la peine de mort. Cette mort pourtant , Luyues la voulait pour satisfaire sa vengeance et pour einpècber à jamais toute réconciliation entre Louis XIII et sa mère. Il disait au parlement : a Pour l'honneur et la sûreté de la vie du Roi, il faut que la tète de celle femme tombe. »

Quelques magistrats courageux résistèrent aux ordres de Luyues. Lebrct, avocat général, refusa de requérir la mort, llarbin , qu’on parla de confronter avec la maréchale, répondit que, « malgré les quelques fantaisies qu’elle avait eues contre lui, il dirait tout le bien qu’il savait sur elle, et il en savait beaucoup. « On n’osa pas le faire appeler.

Luynes promit alors qu’après l’arrêt, la grâce de la coupable serait accordée. Plusieurs juges se laissèrent prendre à cette promesse menteuse, et l’arrêt fut prononcé le 8 juillet 1G17. Cinq juges s'abstinrent , peu confiants dans la parole de Luynes. « Le bonhomme Deslandes ne consentit pas même à assister nu jugement. »

On laissa la foule remplir la chapelle où la sentence devait être lue à Léonora. « Cette sentence portait que, coupable du crime de lèse-majesté humaine et divine, Léonora Galigaï aurait la tête séparée du corps sur un échafaud dressé en place de Grève; son corps serait

LA MARECHALE D'ANCRE.

brûlé et ses cendres jetées aux vernis. « Le même arrêt atteignait la mémoire du maréchal : les biens des Concini seraient confisqués, leur maison rasée, leur fils déclaré « ignoble et indigne d'occuper aucune place, et tous étrangers incapables désormais d’offices, dignités et bénéfices dans le royaume. »

La maréchale d' Ancre — laissons-lui un titre qu’elle va payer de sa vie — se voila le visage en écoutant sa sentence ; on la força de se découvrir, u Oi me jmveretta!» murmura-t-elle. Luynes avait menti; l’arrêt fut exécuté sur-le-champ et la maréchale conduite au supplice. Elle resta ferme et digne jusqu’au dernier moment. Au sortir de la prison, contemplant la foule qui l’environnait : u Que de personnes assemblées pour voir une pauvre affligée! » dit-elle. Et elle demanda pardon à quelqu’un qu’elle avait autrefois traité avec dureté.

Le peuple, ému de son courage et de sa résignation, commença à la plaindre et la suivit au supplice en murmurant contre ses bourreaux. « On était venu la voir comme une lionne prise dans les rets après avoir fait beaucoup de carnage; elle ne parut qu’une pauvre brebis. »

Il n’en fut pas de même de ceux qui avaient intérêt à sa mort. Ils accablèrent sa mémoire d’injures et de pamphlets grossiers. Pourtant, une brochure de quelques pages, imprimée en secret, place ces paroles dans la bouche de son fils, le comte de la Pêne : « O Florence, tu devais bien plutôt retenir ce mien père, que

de l’envoyer à la France, pour, après tant d’honneurs, t'Ire la curée de la fureur d’un peuple! O mère, unie et principe de ma vie, fallait-il que vos cendres fussent ainsi dissipées! M’entendrai-je pas quelque cri de compassion pour vous, ô mère de moi seul chérie ! »

Vitri reçut pour récompense le laiton de maréchal , et le duc de Bouillon put s’indigner justement d’étre revêtu d’une dignité qui se gagnait par le métier d’assassin. Marie de Médicis fut exilée au château de Blois; Albert de Luyncs hérita de la fortune, de la faveur et de la puissance des Concini , — et le peuple s’aperçut une fois de plus qu’il n’y gagne pas toujours à changer de mailre.

Page 1