MAI) AM K I)K MO NT B AZOV
En 1(503, un homme de trente-sept ans environ s’acheminait vers Mortague , ville située dans le Perche, aujourd’hui département de l’Orne. Son visage pâle et fatigué, niais empreint d’une haute distinction , l’aisance de ses manières , la noblesse de sa démarche, révélaient le gentilhomme sous les vêtements simples dont il était couvert. Son Iront se penchait vers la terre, incliné par de graves pensées. Il traversa Mortagne, s’arrêta le soir dans une pauvre maison de Soligny, demanda un morceau de pain et un verre d’eau, et se jeta sur la paille pour dormir. A quatre heures, du matin il était à l’église. Il y passa la journée à genoux et en prière * et , au coucher du Soleil , il se dirigea , à travers les chemins défoncés du Perche, vers l’abbaye de la Trappe.
Cette abbaye, située au fond d’une vallée, au centre d’nn paysage sévère et de sites désolés, est cachée du reste du monde par les collines qui l’entourent. Un éternel silence règne dans cette éternelle solitude. On n'y
entend <|uo le bruit du veut un de la chute des feuilles jaunies.
En entrant au couvent, ses chaussures tachées de houe , ses habits couverts de poussière , le pèlerin eut besoin de dire son nom pour se faire reconnaître. C’était un des premiers gentilshommes du royaume. Il avait passé sa jeunesse à la cour d’Anne d’Autriche et pris sa part des luttes et des fêtes. Il s'appelait Armand le Boulhillier de Rancé.
Ce fut l’année de ce glorieux traité de U’estphalie, 1048, qui terminait la guerre européenne et donnait l’Alsace à la E rance, — qu’éclatèrent les luttes de la Fronde, révolution d’enfants, appelée ainsi du nom d’un jeu d’enfants.
Les parlements, jusque-là dociles, s’armèrent contre l’autorité royale dont ils procédaient. Tout fiers d’avoir échappé à Richelieu, ils commencèrent , après sa mort, à respirer et s'émancipèrent , comme des écoliers dont le ntailrc est absent.
Pour satisfaire aux exigences de la Reine et de Mazarin, (pii, ni l’un ni l’autre, ne ménageaient beaucoup l’argent , il fallut recourir à de nouveaux impôts ; le parlement , se sentant soutenu par la chambre des comptes , la cour des aides, le grand conseil et l’hôtel de ville, refusa de les enregistrer. De son côté, la cour, enhardie
MADAME DE MONTBAZOX.
par la victoire de Sens, fit subitement arrêter le vieux conseiller Brousse! , et l’émeute éclata dans Paris. En peu d'instants plusdcccnl mille hommes furent sous les armes et deux cents barricades s’élevèrent dans les rues.
A trois heures du matin, le G janvier, par une froide gelée, la Reine, le jeune Roi et le cardinal s’enfuirent de Paris, et Louis XIV coucha à Saint-Germain * — sur la paille.
Tour à tour le grave Turenne, le bouillant Condé, — le Mars français, comme on disait alors, — prennent parti pour la Fronde. Pendant quatre ans on discute, 1 on se bat; le Roi erre autour de sa ville de Paris; mademoiselle de Montpensier fait tirer le canon sur les troupes de Louis XIV; Condé est enfermé à Vincennes; et, en fin de compte, la lassitude des esprits, l’inquiétude produite par les troubles populaires , le besoin d’autorité, ramènent le Roi sur son trône. Quelques frondeurs sont exilés et les autres s’étouffent dans les antichambres du Mazarin. L’habile et patient cardinal avait vaincu, à l’aide de ce système de bascule avec lequel il usa en quatre ans tous les partis en les opposant les uns aux autres et en discréditant ses ennemis dans l’opinion publique.
La haine pourtant avait été vivace contre lui. On ne lui avait ménagé ni les chansons, ni les caricatures, ni les pamphlets; un de ces pamphlets tarifait même ainsi la récompense accordée à quiconque attenterait à ses jours :
« A celui qui, après l’avoir tué, lui coupera la tête et la portera par les rues en signe de paix , la somme de cent
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mille écus. — A celui qui, après l’avoir heureusement guetté, lui fera sauter, par quelque bon coup île fusil, le peu qu’il a de cervelle, dix mille écus. — Au soldat qui , le voyant à la tête de son bataillon , au lieu de le saluer, lui tirera un coup de mousquet, cinq mille écus et l’anoblissement pour lui et sa race. — A celui qui l’arquebusera à l’église, chose qui ne doit donner aucun remords de conscience , attendu la déclaration de la Sorbonne, six mille écus. — A celui qui jettera une grenade dans sa chambre , dans son carrosse ou dans sa chaise, trois mille écus. — A celui qui lui fera présent d’une boite remplie d’artifices qui prendront feu quand il l’ouvrira, en cas de réussite, cinquante mille écus. — Aux moines, uses domestiques, aux voituriers, aux apothicaires, aux confesseurs qui l’assassineront, grande récompense. » Et ainsi de suite pendant dix pages.
Mais Mazarin riait des pamphlets et des chansons et laissait chanter. C’était une figure pâle avec de grands yeux et de longs cils grispnnants; son nez romain dominait de courtes moustaches, et une légère barbe au menton prolongeait encore son visage cl lui donnait un air doux et maladif sous son large chapeau de cardinal. 11 avait le ton poli , les manières insinuantes , la parole aisée et galante, de la grâce, de l’adresse et de la souplesse dans l’esprit; nature calme, calculant ses antipathies, sans estime pour la vertu et sans colère pour le vice , il ne tint nul compte de la probité , vécut d’expédients , prodigua la fortune de l’Etat pour se créer des partisans, et ce n’est pas sans raison qu’on a pu l’accuser d’avoir
MADAME DE MONTBAZON
introduit It 'filoutage dans le minislère. En mourant, il laissa plus de deux cents millions accumulés en quelques années. Néanmoins il aimait le plaisir , la table, le jeu, s’entourait d’oiseaux, de singes, d’ameublements de prix et de bijoux précieux ; mais il se souciait peu de la représentation, affectait habilement de n’étre pas habile, et, bien que naturellement paresseux , il pouvait, au besoin, s’adonner pendant de longues heures au travail. Il fut le plus heureux des négociateurs. Il croyait à la légèreté française, et il avait raison ; peut-être pourtant y crut-il trop. Quant à l’injure, elle glissait sur lui comme l’eau sur le marbre ; mieux encore : il sut toujours s’en servir pour se faire valoir aux yeux d’Anne d’Autriche. Et, s’il n’eut pas la fermeté et la grandeur de Richelieu, sa bravoure égala du moins sa présence d’esprit.
Ce fut une singulière époque que celte guerre de la Fronde : rivalités de boudoirs et de ruelles, d’intrigues et de vanités mesquines ; révoltes capricieuses d’écoliers ; cabales de capitaines en jupons , de héros en petits manteaux de satin, en rubans, en dentelles, aux moustaches retroussées cl aux plumes blanches sur leurs chapeaux; lutte toute française par son caractère, et dans laquelle on trouve les petits-maîtres et les importants , u réunion de quatre ou cinq mélancoliques qui avaient l’air de penser creux ». Il y avait là les frondeurs par tempérament, par intérêt, par amour-propre froissé ; il y avait aussi , et comme toujours , les niais qui criaient avec les autres : Vive Brousse] ! Bons bour-
geois à courte vue , fiers de leur élévation momentanée et qui s’imaginent que les choses s’arrêteront oii ils voudront et quand ils voudront. On a comparé la Fronde a la Ligue : c’est un tort. La Ligue eut de l'enthousiasme , la Fronde n’eut que des cabales. La première fut terriblement sérieuse, la seconde étrangement ridicule. La Ligue attriste et épouvante, la Fronde excite la risée. Dans la Ligue tout est imposant, même le crime; dans la Fronde tout est burlesque et petit, même l’héroïsme. Mais, dans ces conspirations sans esprit de suite, dans cette mutinerie qui faillit jeter un roi hors du trône, dans cette comédie qui menaça plus d’une fois de tourner au tragique, il ne faudrait pas non plus nier tout côté sérieux. La Fronde fut une dernière protestation de la noblesse, des princes et des parlements contre l’autorité absolue de la couronne. File s’éleva même jusqu’à un mouvement populaire, et tout mouvement populaire a ses dangers, d’autant plus à craindre qu’il est ordinairement plus irrégulier et plus imprévu. Elle lutta contre l’idée monarchique, contre l’unité du pouvoir ; réaction violente du ministère violent de Richelieu. La légèreté française sauva la royauté ; mais le Roi et son ministre eurent, après tout, bien du bonheur de s’en être tirés à si bon compte.
Si, descendant d’un degré, on interroge les détails plus intimes de l’histoire, on rencontre là toute une série d’individualités curieuses à étudier.
F.t d’abord les femmes , ces maréchales (le camp de l'année de ma fille , comme disait, sans ironie, Gaston
MADAME DE MOXTBAZOW
d’Orléans. a Les dames sont d’ordinaire les premières causes des plus grands renversements des Etals, écrit •madame de Moltcville, et les «pierres, qui ruinent les royaumes et les empires, ne procèdent presque jamais que des effets que produisent ou leur beauté ou leur malice. » Madame de Longueville lient parmi celles-ci le premier rang, et MM. Cousin et Sainte-Beuve se sont plu tour à tour à discourir à ce sujet avec une particulière affection et une rare finesse d’observation. La petite vérole lui avait enlevé la première fleur de sa beauté , mais elle lui en avait laissé tout l’éclat ; et cet éclat, joint à son esprit, à sa qualité, et surtout à sa langueur, qui avait chez elle un grand charme, la rendait une des plus aimables personnes de France, u Elle possédait naturellement bien du fonds d’esprit, mais elle en avait encore plus le fin et le tour. » Sa capacité, retenue par sa paresse , ne put atteindre jusqu’aux affaires, dans lesquelles sa haine contre M. le Prince la porta, et oii la galanterie la maintint. La langueur de ses manières louchait plus que le brillant de celles mêmes qui étaient les plus belles. On en^rouvait jusque dans son esprit rempli de réveils lumineux et surprenants. Elle aurait eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup.
Madame de Chevreuse était douée d’une vivacité qui pouvait presque suppléer nu jugement. Elle aimait sans choix et parce qu’il fallait qu’elle aimât. On lui eût donné au hasard un amant; mais, sitôt qu’elle en avait un , elle lui restait fidèle ; pour lui , elle méprisait les
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périls, les scrupules et les devoirs, et ne tenait qu’à lui plaire. Elle eut une passion sérieuse pour Buckingham.
Sa tille, mademoiselle de Chevreusc, était belle et' naturelle, mais jusqu’à la sottise. L’amour lui prêtait cà et là de l’esprit , mais seulement pour celui qu’elle aimait. Inconstante d’ailleurs, « elle traitait bientôt ses amants comme scs jupes ; elle les mettait dans son lit quand ils lui plaisaient, elle les brûlait par une pure aversion deux jours après » .
Madame la Palatine domine tout son entourage par sa vive intelligence, son coup d’oeil sur et son aptitude aux affaires; génie sérieux, ferme et de sang-froid.
Quant à Mademoiselle “ grand hurluberlu , « devenue plus tard madame de Lauzun, je ne veux ici que la nommer.
En face de ces figures de femmes, ou plutôt à côté, nous trouvons M. le prince de Condé, « qui égala César et surpassa Spinola» . La nature lui avait fait l’intelligence aussi grande que le coeur; seulement, on ne lui enseigna pas assez l’esprit de conduite; il n’agit que par bonds; de là ses fautes. C’est l’homme aux inspirations soudaines; souvent elles enfantèrent des actes héroïques, quelquefois aussi de déplorables étourderies.
Chez M. de Ueaufort, on entrevoit l’intention des grandes affaires, dont il avait entendu parler aux Importants et dont il avait gardé le jargon. Mais rien de plus. Son bon sens était court cl lourd. Présomptueux à l’excès, fanfaron cl brave, il fut l’idole du peuple de la halle, auquel il empruntait ses expressions triviales
MADAME DK MOXTBAZOX
et aussi ses pensées. Sa figure pourtant était efféminée; il avait les cheveux blonds et droits, lin air plutôt anglais que français. Comme tous les hommes de celle époque, il fut indécis. C’est là le caractère principal des frondeurs, chez lesquels manque la consistance.
• L’adorateur de madame de Longueville, le grave Turenne, possédait des qualités sérieuses, mais sans spontanéité et sans brillant ; — M. de La Rochefoucauld ne devenait homme de talent qu’en écrivant ses Maximes; — M. de Longueville était incapable de réaliser les vues élevées qu’il pouvait avoir, — et le duc d’Orléans, aimable , enjoué , entraîné de force dans les factions , et sans courage, recula toute sa vie.
Enfin, le cardinal de Retz, — des Mémoires duquel sont détachés ces portraits, — était un petit homme noir, selon Tallemant des Réaux, mal fait, laid et maladroit de ses mains à toutes choses, et qui ne voyait que de fort près. Quand il écrivait, il faisait toujours des arcades, et ce n’était que du r/riffouis; il ne pouvait pas meme se boulonner. Cependant sa mine n’était pas celle d’un niais, et son visage avait de la fierté. Le nom de Buzai, qu’il tenait de son bénéfice, se rapprochait trop de buse, il le changea pour celui de Retz. II était querelleur, ambitieux, libéral, rêveur et distrait, naturellement malpropre, surtout en mangeant, néanmoins fort enclin à l’amour; il désirait, avant tout, faire du bruit, et la bile excitait son humeur inquiète. Madame de Sévigné parle de Retz avec une admiration et une affection qui ne se démeutirenl jamais ni l’une ni l’autre
Madame de Longueville consacra la première partie de sa vie à l’ambition el aux intrigues du cœur. Après avoir fréquenté l’ hôtel de Rambouillet , alors dans sa primeur, s’èlre efforcée d’y faire briller son esprit en raffinant sur les délicatesses de la passion , avoir essayé de la politique et de l’amour, elle alla s’enfermer dans la solitude de Port-Royal.
Condé combattit contre la France, — faute, dit Bossuet, qu’il a si hautement condamnée lui-même, — vint ensuite lui offrir son épée et lui gagna ses plus belles victoires, en demeurant toujours quelque peu frondeur. Turcnnc fut emporté, à Sallzhaeh , par un boulet autrichien. Beauforl ne trouva, même aux halles, qu’une royauté d’un jour, et s’en alla se faire tuer au siège de Candie, et le cardinal de Retz, après avoir joué au Catilina, rentra dans le calme de la vie privée, adressa ses Mémoires à madame de Caumarlin, et paya ses dettes.
Tels sont les divers personnages qui s’agitèrent à travers la Fronde, et au milieu desquels vécut madame de Montbazon, célèbre alors à plus d’un litre et dont on voudrait ici plus particulièrement parler. Par elle, et naturellement, nous revenons à M. de Rancé , que nous suivions, en commençant, au monastère de la Trappe.
L’histoire est sévère pour madame de Montbazon. 11 faudrait cependant se garder d’être injuste. Marie
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d’Avangour naquit en 1G12. Sa première jeunesse s’écoula au couvent, où elle paraissait tellement attachée aux pratiques de la religion, que son mari, lorsqu’il l’épousa, l’appelait sa relit/ieuse. Tallcmant des Réaux, traçant un portrait peu ilàtlé de la mère de mademoiselle d’Avangour, dit qu’on pouvait être tranquille sur l’avenir de la jeune fille, car toujours bon chien chasse de race. Le duc de Montbazon était fort vieux lorsqu’il se remaria. Chez lui, les qualités intellectuelles se trouvaient à la hauleurdes qualités morales. Il serait difficile pourtant de croire à toutes les naïvetés mises sur son compte parles faiseurs d’historiettes. La Reine lui ayant demandé quand devait accoucher sa femme : <• Quand il plaira à Votre Majesté , » répondit avec un grand sérieux le parfait courtisan. Contemplant un cheval étendu mort: « Qu’est-ce que de nous! » s’écria-t-il avec componction. A Rochefort, on montrait une écurie sur la porte de laquelle il plaça cette inscription : « J’ai fait construire celte porte pour entrer dans mon écurie, 25 octobre 1057. n 11 avait également bâti près 4e Paris un château surchargé de tourelles et orné de cornes. Il montrait complaisamment son œuvre aux curieux, et ajoutait en se frappant le front : « J’ai trouvé ça dans ma tète. » C’était se rendre justice. Il n’ignorait pas qu’il courait de dangereux hasards en épousant, à son âge, une toute jeune fille; mais il écrivait à la Reine mère que les lions exemples de Sa Majesté retiendraient sa femme dans les homes du devoir. Il n’en racontait pas moins en détail à la duchesse ses infidélités octogénaires; et, devenu amou-
roux d’une joueuse de lulli, qu’il voulut dans une querelle jeter par la fenêtre, il tomba pour ne plus se relever. Il avait eu d’un précédent mariage plusieurs enfants, entre autres la duchesse de Chevreuse; de sorte que madame de Montbazon avait une belle-fille plus âgée qu’elle. Madame de Chevreuse exerça une influence marquée et funeste dans la vie de Marie d’Avangour.
Libre de bonne heure, sans conseils, mariée à un homme corrompu par son temps et jetée au milieu d’une cour licencieuse, la jeune duchesse suivit naturellement le torrent. Elle était alors d’une beauté éblouissante; les gentilshommes l’entouraient à l’envi et en raffolaient. «Elle avait un teint blanc comme l’albâtre, des cheveux noirs, et dans toute sa personne une grande majesté. » Les contemporains , nous apprend madame de Nemours , la comparaient aux statues antiques les plus régulières et les plus parfaites.
M. de Chevreuse, son gendre, fut , dit-on , son amant. Aucune preuve n’appuie cette assertion ; et M. de Montmorency ayant chanté des couplets à ce sujet devant M. de Chev reuse lui-même : « Ah! c’est trop fort! n s’écria le duc en mettant l’épée à la main. On s’interposa, et les choses n’allèrent pas plus loin.
Beaucoup parvinrent à toucher son coeur. On a cité AI. d’Orléans, M. de Soissons, Bassompierre, Barbezieux et d’Hoequincourt , qui disait : « Je ne sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battais un peu? » D’Hocquineourt , après avoir soulevé Péronnc,
M ADAM K DK MOXTBA/ON.
lui envoyait ce billet : u Péronne est à la belle des belles! » mol qui peut faire pendant à ces deux vers adressés dans le même temps par La Rochefoucauld à madame de Longueville :
Pour mériter «on ctcur, pour plairo à «os beaux yeux ,
J'ai fait ta guerre aux roia; je t'aurais faite aux (lieux.
Même en tenant compte de l’exagération , il est certain que madame de Montbazon avait parcouru bien du rbemin depuis sa sortie du couvent. « Elle était vraiment belle, dit le cardinal de Retz, mais 1a modestie manquait à son air. Elle eut peu de foi dans la galanterie, nulle dans les affaires. Elle n’aimait rien que son plaisir et son intérêt. Je n’ai jamais vu personne qui eût conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu. » Elle se livrait en effet à toutes les fantaisies, à toutes les extravagances de son imagination, a Elle mangeait le vendredi de la viande, » et fit un jour servir à table, dans un plat d’argent, son fils, charmant enfant, alors M. de Soubise, et qu’on appela plus lard le comte de Rochefort .
Le cardinal de Retz n’aimait pas , il est vrai , madame de Montbazon, qui tenta, dit-il, de l’attirer dans ses filets. S’il faut l’en croire, un soir de l’année 1G41), la duchesse le pria de monter immédiatement en voilure et de s’enfuir de Paris avec M. de Reaufort. « Nous perdrions notre honneur en agissant ainsi, » répondit le cardinal. Alors madame de Montbazon, jusque-là sur
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une chaise longue, se leva brusquement, marcha vers lui près de la cheminée, et ajouta : « Allons, avouez que vous ne pouvez quitter vos nymphes. Eh bien, je partirai avec vous. » Elle paraissait agitée, émue, inquiète, et ne savait plus ce qu’elle faisait ni ce qu’elle disait. Elle se moquait du duc de Heaufort , « qui ne l’aimait qu’avec son âme » . Mais le cardinal partit seul , et leurs amours n’eurent pas d’autre suite.
u Elle n’aimait que son intérêt. » C’est là un reproche trop justement mérité. Dans scs négociations, elle reçut plus d’une fois de l’argent, entre autres vingt mille écus des envoyés d’Espagne. En 1651, quand les princes sortirent de prison , madame la Palatine alla la trouver; après de nombreuses protestations d’amitié, elle dit à la duchesse qu’elle était impatiente de lui faire compter la somme que les princes lui avaient promise, et elle la pria de lui remettre son titre. Rien que fort prudente en pareille matière, madame de Monlhazon, abusée par d’aussi belles paroles, consentit à conlier a madame la Palatine l’acte dont celle-ci promettait d'avoir grand soin. Les jours et les mois s’écoulèrent, et madame de Monlhazon ne recevait aucune nouvelle de sa créance. Elle s’en fut donc chez la Palatine, lui rappela sa promesse et lui demanda de lui remettre du moins son titre. Il était , lui répondit-on , entre les mains de Coudé. Sans se décourager, la duchesse alla réclamer le prix convenu à M. le Prince. Mais celui-ci u se contenta, pour tout payement, de tourner l’affaire en plaisanterie et la daine en ridicule » . Cette fois, madame de Mont-
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bazon eut le bon esprit de se taire, craignant de laisser trop percer son avarice on de montrer qu’on l’avait prise pour dupe.
La Cour n’eut jamais dans la fidélité et la capacité de la duchesse qu’une confiance médiocre ; pourtant celle-ci joua un rôle assez important dans les luttes de la Fronde. Ello chercha toujours à se ménager, à faire valoir partout son influence, conspira, s’agita, et plus d’une fois, dans les conseils, discuta avec M. de Rcllièvre et de Reaufort le retour du Roi chassé de Paris et les plus graves affaires du royaume. Toute-puissante sur l’esprit du Roi des halles, elle s'efforça de conserver cette puissance, dans l’espoir qu’elle pouvait être utile à son ambition. Reaufort n’avait pas de secrets pour elle, et la reine Anne d’Autriche, ayant résolu de faire arrêter Condé, recommanda au cardinal de Retz de n’en rien dire au duc de Beaufort, car, sans nul doute, madame de Montbazon en serait instruite et pourrait avertir Vigneuf, qui était de la maison de Condé.
La principale rivale de madame de Montbazon fut madame de Longueville. La sœur de Condé ne pardonnait pas à madame de Montbazon d’avoir eu M. de Longueville pour amant. Elle lui reprochait en outre d’avoir empêché M. de Reaufort de l’épouser et de s’être même énergiquement opposée à son mariage avec M. de Longueville. Mais, pftur rester dans le vrai , n’exaltons pas madame de Longueville outre mesure. Comme la plupart des femmes de la Fronde, elle n’eut guère que des passions de tête, des amours subtils, factices et de
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parti pris. Rien ne ressemble moins à l’amour. Aussi n’éprouve-t-on pas une entière sympathie pour ces femmes aujourd’hui tant vantées. Au point de vue du cœur, et sauf un peu plus de réserve dans la forme et de respect pour les convenances, il est difficile de saisir la différence faite parfois entre madame de Longueville et sa rivale; cl, à part celte vilaine tache d’avarice, on est tenté, toujours au même point de vue, de placer madame de Monlbazon au-dessus de madame de Longueville; car, s'il y avait chez la première moins de convenance dans la conduite, il y avait en même temps plus de franchise. Madame de Longueville devisa avec esprit et finesse sur les distinctions des sentiments et les raffinements de l’amour — et fil plus d’un faux pas — mais aima-t-elle jamais?
Un soir qu’il y avait cercle chez madame de Montbazon, un billet sans suscription et sans signature fut trouvé sur le tapis et porté à la maîtresse de la maison. Ce billet, écrit pur une femme, parlait d’amour. On le lut publiquement, ou en plaisanta, et madame deMontbazon l’attribua hautement à madame de Longueville. Il était sans doute, disait-elle, tombe de la poche de M. de Coligny qui venait de se retirer. De là grand bruit et grand scandale. La princesse de Condé, mère de madame de Longueville, favorisait alors Mazarin et n’aimait ni madame de Monlbazon , ni madame de Chevrcusc, ni la cabale des Vendôme. Indignée de l’outrage fait à sa tille , elle s’en alla demander satisfaction à la Reine. Sa plainte devint une affaire d’Ktat. Mazarin s’en
MADAME DE MONTBAZON
mêla et fit tous ses efforts pour déterminer madame de Montbazon à adresser des excuses à l’offensée en présence de la cour. Madame de Montbazon s’y refusa longtemps. Pourtant, après bien des débats sur la rédaction et la forme des excuses à faire, elle attacha à son éventail le papier qu’elle devait lire et se fit conduire au rendez-vous indiqué. La foule était nombreuse. Madame de Montbazon entra la tête haute et le regard fier. Elle lut le billet d’un ton de provocation plutôt que d’excuse, et mit dans sa voix une expression d’impertinente moquerie lorsqu’elle fit l’éloge de la vertu de sa rivale. Loin de calmer les haines, cette démarche exaspéra les Condé, surtout lorsqu’il fut avéré que le billet trouvé chez madame de Montbazon avait été écrit par madame de Fouquerolle et adressé au comte de Maulevrier. La princesse de Condé obtint de la Reine l’exclusion de madame de Montbazon de tous les lieux où elle-même pourrait se trouver.
Peu de temps après cet incident , madame de Chevreuse offrait une collation ;i la reine Anne dans le jardiu de Regnard , à l’extrémité des Tuileries. La Reine pria madame de Condé de l’accompagner; mais la princesse refusa, dansla crainte de se rencontrer avec madame de Montbazon. La Heine la rassura en lui annonçant que madame de Montbazon était indisposée et obligée de garder la chambre. Madame de Condé céda aux instances d’Anne d’Autriche. Mais, à son entrée au jardin, elle fut prévenue que madame de Montbazon était présente cl faisait les honneurs de la collation
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offerte par sa brlle-fillc. La Heine fui vivement offensée de cette désobéissance à ses ordres, et la princesse annonça qu’elle se relirait. La Heine se chargea de tout arranger. Elle envoya aussitôt prévenir madame de Montbazon de quitter le jardin sur-le-champ, lui -indiquant même, comme moyen de sauver sou amour-propre, un évanouissement supposé. Madame de Montbazon refusa d’olréir, et la Heine sortit avec la princesse. Le lendemain , la duchesse recevait l’ordre de partir pour l’exil et madame de Chevreuse de s’en aller à la campagne. Mais la disgrâce de madame de Chevreuse ne fut pas de longue durée. Anne avait été fort liée avec elle cl elle l’aimait particulièrement. Elle la rappela, lui parla avec douceur, l’engagea, pour leur commune tranquillité, à se contenter de vivre agréablement en France sans se mêler d’intrigues.
« A celte condition, je vous conserve mon amitié, lui dit-elle. Mais si vous voulez continuer à troubler la cour, je serai contrainte de vous en éloigner, et la plus grande grâce que je puisse vous promettre, c’est de vous chasser la dernière. »
Beau fort prit l’exil de madame de Montbazon en héros de roman. Il ne se montra plus qu’avec un air de dépit et d’humeur. Il brusquait les uns, bravait les autres, et en voulait surtout au cardinal, qu’il accusait d’avoir excité la Reine à chasser la duchesse. Il l’insulta même publiquement, et, dit-on, après avoir fait partager ses ressentiments il Saint-lbal , Montrésor, Bcaupuy, Fronlailles, Fiesque, Béthune, etc., qui tous prétendaient
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que la Reine leur devait beaucoup, car autrefois ils avaient été de toutes les cabales contre Richelieu , il forma le projet d’assassiner Mazarin. Anne d’Autriche, voyant Rcaufort lui tourner le dos quand elle lui adressait la parole, ou répondre en ternies ironiques et mordants , partagea les craintes vraies ou supposées de Mazarin , et fit enfermer à l'incennes celui qui se croyait le protecteur du trône, le soutien de la Régente, et auquel, cinq mois auparavant, elle avait confié le jeune Roi. En même temps furent exilés tous les Importants (1643).
Plus tard, en 1649, madame de Montbazon soutint une nouvelle lutte contre madame de Longueville, qui voulait enlever à madame de Chevreuse le tabouret qu’elle occupait chez la Reine ; celte fois madame de Montbazon triompha.
Chose étrange, ce fut cette femme que Rancé aima. — Outre les fantaisies inconséquentes et inexplicables de l’amour, il faut dire aussi qu’il se trouva de bonne heure mêlé à la vie de madame de Montbazon. El puis , Dieu, qui avait résolu d’en faire un exemple de la plus extrême pénitence, ne le laissa-t-il pas à dessein prendre sa part des joies profanes du siècle?
Armand de Rancé, né en 1626, était filleul de Riche-
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lieu; il se livra avec passion à l’étude, publia, à l’âge de douze ans, une traduction d’Anacréon et dédia sa thèse à la reine Anne. Dans son enfance, Marie de Médicis le berçait sur ses genoux et l’appelait son fils. Son père était fort lié avec M. de Monlbazon, et Armand fut élevé près de la jeune duchesse.
Lorsque l’abbé de Rancé fit son entrée à la cour, il était déjà pourvu de nombreux bénéfices , de canonicals et d’abbayes, parmi lesquelles Notre Dame de la Trappe comptait pour peu de chose. A vingt-six ans, on le citait comme un des plus brillants gentilshommes de France; il menait grand train, possédait les plus magnifiques chevaux de Paris, et tenait table ouverte. 11 se montrait en tout généreux et magnifique, et dépensait largement son immense fortune. Sa figure était douce, fine, spirituelle; son butneur vive, mais facile pour scs amis; sa conversation aimable. Ses jours s’écoulaient dans les salles d’escrime, vers lesquelles son inclination militaire le portait avec fureur; dans les chasses, à dompter avec intrépidité et sang-froid les chevaux les plus fougueux, ou encore à lire, sous les ombrages de l eretz , les romans quintcssenciés de mademoiselle de Scudéry. Souvent, après avoir battu la campagne pendant tout le jour avec le duc de Beaufort , il faisait douze ou quinze lieues et rentrait prêcher à Paris, ou soutenir une thèse en Sorbonne. Rarement il songeait à Dieu, moins encore il disait la messe.
Madame de Monlbazon n’était plus jeune lorsque sa liaison avec Rancé se fit plus intime, mais elle était
MADAME DE MONTBAZON
belle encore; elle le resta jusqu’à la fin. On n’osa jamais affirmer qu’elle se servit de fard, et, si elle mettait du blanc aux jours d’apparat, elle l’enlevait en rentrant à son hôtel, « Ce fut un des plus grands ornements de la cour; elle défaisait toutes les autres au bal, et à trentecinq ans, bien que son nez fût un peu long et sa bouche légèrement renfoncée, elle remportait encore le prix. » Plus d’un malheureux perdit la tète à cause d’elle; nous lisons dans les Mémoires qu’un extravagant, poêle et chanteur tout ensemble, apprenant qu’on allait enlever une dent à la duchesse : u Misérable mortel que je suis ! s’écria-t-il, j’ai toutes mes dents, et voilà que celte divinité va en perdre une! » Et, incontinent, il courut s’en faire arracher seize.
« A trente ans, une femme n’est plus bonne à rien, et pour moi, quand j’en serai là, je veux qu’on me jette dans la rivière, » répétait madame de Montbazon dans sa jeunesse. Les trente ans étaient passés, et la duchesse ne se pressait pas de réaliser son projet. Nul , il est vrai , n’eût pu soupçonner son âge. Et, lorsqu’on 1057 elle revint à Paris et tenta vainement de rentrer en grâce auprès de la Reine, « elle était encore belle et vaniteuse comme à vingt-cinq ans , elle était vêtue de noir, ce qui la rendait plus charmante
Rancé ne fut pas seulement l’amant préféré de madame de Montbazon et vers lequel elle revint toujours , il fut encore son plus dévoué et son meilleur ami ; s’il connut les infidélités de la duchesse, il ne parut jamais s’en préoccuper beaucoup. Naturellement mêlé à tous
les héros de la Fronde, il voua au cardinal de Retz une affection cl une admiration enthousiastes , et Mazarin disait : a Si on voulait en croire l’abbé de Rancé , il faudrait aller avec la croix et la bannière au-devant de ce cardinal. » Néanmoins il ne prit pas de part active aux cabales, peut-être par souvenir pour l’ancien ministre de Louis XIII, et aussi parce qu’il sentait la nécessité d’un pouvoir supérieur fermement établi.
Les bals, les fêtes, les plaisirs de tout genre le prenaient tout entier. II avait fait orner son château de Verelz, près de Tours, avec un luxe royal. Les meubles étaient d’argent et d’or; de riches tentures de soie, des tableaux de grands maîtres couvraient les murs; dans le parc, des jardins dessinés avec art et de frais ombrages invitaient aux douces promenades. Après la Fronde, il se retirait souvent à Verelz, où se réunissaient les seigneurs et les plus belles dames de la cour. Au milieu des chasses , on le distinguait aisément à l’entrain fébrile qui l’animait. L’épée au côté, les pistolets à l’arcon de sa selle, vêtu d’un habit couleur de biche et le cou entouré d’une cravate noire brodée d’or, il courait à travers champs, franchissant haies et fossés et ne perdant pas les chiens de vue un seul instant.
Après la chasse venaient les fêtes de nuit ; des diamants du plus grand prix brillaient à ses doigts, et une magnifique chevelure frisée tombait en boucles sur seS épaules. Plus d’une fois on l’aperçut, après le bal, se retirer dans quelque sombre partie du parc et là, seul , le front penché vers la terre , rester plongé dans
MADAME DE MONTBAZON'
de longues rêveries, peut- êlre mêlées de remords.
Inquiet , tourmenté , mal à l'aise au milieu de plaisirs incapables de renfplir son cœur, il attendait avec impatience le moment où madame de Montbazon allait venir chasser ces nuages et faire taire ces voix intérieures qui troublaient son repos.
Rance avait fait bâtir à l’écart un pavillon caché sous les chênes et dont madame de Montbazon avait la clef. Car, pendant les dix années de leur liaison, les convenances du monde et les exigences de position furent toujours strictement respectées. Jusqu’au matin il demeurait près de la duchesse, et, quand, au soleil levant, l'heure de la chasse était arrivée, il se trouvait le premier en selle et prêt à partir.
Madame de Montbazon le recevait aussi à son château. Ils y passaient même parfois plusieurs jours ensemble, lorsque le monde ne venait pas les troubler. C’est là qu’un soir de l’année 1657 ils voguaient ensemble sur la rivière, s’abandonnant au charme d’une belle nuit. Près de Rancé, madame de Montbazon semblait se transformer et devenir une femme nouvelle, et c’était de bonne foi qu’elle lui disait qu’il était son unique pensée. Ce soir-là, ils se laissaient aller à tous les songes des passions , comptant sur un lendemain qui ne devait pas leur appartenir. Ils s’arrêtèrent dans une île, et, en traversant un pont, la duchesse tomba dans la rivière. Rancé s’élança à son secours et ne la sauva qu’à grand’pcine.
Le bruit de la mort de madame de Montbazon se
répandit à Paris, et une femme d’esprit fit, en tout cas, cette épitaphe :
Ci-gîl Olympe, à ce qu’on dit :
S’il n’est pas vrai, comme on souhaite.
Son épitaphe est toujours faite :
On ne sait qui meurt ni qui vit.
Cet événement fit une vive impression sur l’esprit de Rancé.
La même année, la reine Christine de Suède envoya en France le comte de Tôt, en qualité d’ambassadeur. Celui-ci , désirant voir ce qu’il y avait de plus célèbre à la cour, demanda à Ménage s’il ne pourrait pas être présenté ii madame de Moutbazon , dont il avait tant entendu parler et dire tant de bien. Ménage était un bel esprit; ce titre lui donnait ses entrées chez madame, de Moutbazon. Il s’en alla donc lui annoncer que l’ambassadeur sollicitait l’honneur d’être admis près de la plus belle personne du monde.
La duchesse fixa la visite au surlendemain, ajoutauL que M. /'ambassadeur n’avait qu’à se tenir ferme , car elle serait sous les armes.
Le surlendemain , madame de Montbazon était morte.
La maladie commença par un rhume, la petite vérole vint ensuite, et la duchesse n’eut que trois heures pour se préparer à mourir. u Mais, nous apprend madame de Motteville, elle sut au moins bien les employer. Elle se confessa et reçut les sacrements avec des marques
MADAME DK MOXTBAZOX.
de piété cl de repentir, disant à sa fille, l’abbesse de Caen, alors près d’elle, qu’elle était fâchée de n’avoir pas vécu toujours dans le cloître, et que, sentant arriver l’heure du jugement , elle avait horreur de sa vie passée. *
Elle mourut le 28 février 1057 ; ses gens l’abandonnèrent aussitôt qu’elle eut rendu le dernier soupir.
La courte maladie de la duchesse n’avait pas été connue de Rancé. Il arrive le soir même au château. Personne n’ose lui apprendre la terrible nouvelle. Il monte, il entre dans la chambre de madame de Montbazon. La nuit était venue et une demi-obscurité régnait dans l’appartement , dont les rideaux étaient fermés. Il heurte du pied eontre un cercueil , s’arrête un instant , passe sa main sur son front, s’approche du lit et aperçoit un corps mutilé dont la tête roule h ses pieds. « Cette tête était tombée sans doute de dessous le drap, dont on l’avait couvorle avec négligence.
» Le cercueil s’était trouvé trop court, et, afin de gagner la longueur du cou et éviter de refaire un nouveau cercueil, dont on avait mal pris la mesure, on avait séparé la tête du tronc. Ce qui fait voir, pour le dire en passant, combien les grands ont peu de gens qui leur soient véritablement affectionnés, et combien il leur est difficile, dans leur élévation, de distinguer ce qu’on rend à leurs personnes et ce qu’on rend à leur fortune.
n Semblablement à l’enterrement de Guillaume de Normandie, la fosse fut trop étroite. Il était facile et non
coûteux de la refaire; on ne s’en donna pas la peine. On le fit entrer de force; le corps se creva, et si mauvaise odeur s’en exhala, que tous les assistants s’enfuirent. Et encore, quand le convoi du conquérant de l’Angleterre marchait à sa tombe, un pauvre se plaça en travers, disant que Guillaume lui avait dérobé le lieu où on l’enterrait. Il le prouva, et il fallut lui payer cette partie de terre où devait reposer Guillaume. »
A cette vue, Raneé pâlit; un cri terrible s’échappa de sa poitrine; des larmes, les seules que celte nature de bronze versa de sa vie, coulèrent de ses yeux. « Que restait-il de cette beauté qui avait reçu tant de louanges et que les hommes avaient idolâtrée, sinon un juste mépris de son néant? n Le cardinal de Mazarin fut enchanté de sa mort, la Reine la regretta peu, et les anciens amis de la duchesse firent ce que font ces amitiés-là devant une tombe, — ils s’éloignèrent.
De retour à Verelz, Rancé y demeura seul pendant plusieurs années, courant la nuit à travers les forêts et appelant à haute voix celle qui ne lui répondra pas. Selon la mode de l'époque, il s’était adonné à l’astrologie ; dans son désespoir, il se livra aux sciences occultes, interrogea les astres, évoqua l’ombre chérie avec des brisements de cœur. La morte ne sortit pas du tombeau.
Une nuit qu’il parcourait les champs de Verelz, il aperçoit tout à coup des flammes dans le lointain. Il se dirige de ce côté; mais plus il approche, plus l’intensité des flammes diminue, et, à son arrivée, il voit un
MADAME DF. MONTBAZON. 2:13
immense lac de feu, au milieu duquel se débat une femme qu’il n’a pas de peine à reconnaître. Epouvanté, il s’enfuit à sa demeure et se jette sur son lit « avec des gémissements » .
Le lendemain, il vend son château et sa vaisselle d’argent, en fait distribuer le prix aux pauvres, brûle tous scs exemplaires d’Anacréon , se démet de ses bénéfices, et ne se réserve que l’abbaye du Perche. Avant de s’éloigner pour toujours, il ferme les yeux de Gaston d’Orléans, afin de contempler une dernière fois dans le monde cette mort dont il va faire la maîtresse de sa vie. Et alors, « ne voyant plus un seul homme avec plaisir, désirant tellement d’être oublié qu’on ne pensât seulement pas qu’il avilit été, » lui qui s’était écrié : « Moi, me faire frocard! » il s’en va prendre le froc du moine dans lequel il mourra. On prétend qu’il emporta avec lui cette tête tombée un soir à scs pieds, et que pendant longtemps les voyageurs la contemplèrent à l’abbaye de Xotre-Dame de la Trappe.
La Trappe, lorsque Rancé y arriva, était livrée à l’abomination de l’Ecriture, Hommes et femmes y entraient librement à toute heure. Les quelques moines «pii s’y trouvaient encore passaient leur temps à la pèche et à la chasse; ils jouaient à la boule dans les réfectoires. Et pourtant , sur la porte du couvent étaient gravées ces paroles de Jérémie : Sedebit solitarius et lacebit, « le solitaire s’arrêtera ici et se taira » .
Le grand déserteur du monde rendit chaque salle à sa destination première; il fit abattre la fuie, et, au péril
de sa vie, reforma tous les abus. Les religieux durent s’abstenir de l’usage du vin, du poisson, de la viande et des œufs , coucher sur la paille et travailler en silence. Rancé voulut même que la musique fût bannie de l’église, de crainte qu'elle ne contribuât à énerver les âmes. Telle devint et telle est demeurée l’abbaye de la Trappe, à travers les vicissitudes et les mollesses des siècles.
Deux portraits et quelques lettres de madame de Monlbazon restaient encore au solitaire. II les avait remis «i la mère Louise, de la Visitation de Tours, autrefois dans le monde Louise Roger de la Marddière, appelée la belle Louison, et maîtresse de Gaston, frère du Roi. Le 2(i juin 1GG4 , jour de ses vœux , il ordonna de brûler les lettres et d’envoyer les portraits à M. de Soubise, fils de madame de Monlbazon.
Tout est dur, aride, lugubre, dans cette dernière partie de la vie de Rancé. Homme vieilli avant l’âge, cœur brisé, u ses seules distractions sont les paroles qu’il recueille sur le lit de cendres de ses frères « . II ne veut plus pour les autres , il ne veut plus pour lui-mènic que la souffrance et la résignation, et, mort déjà, il excite chacun à mourir avec lui.
Le monde entier voulut voir le grand pénitent. Rancé reçut à la Trappe le duc de Saint-Simon, ce gentilhomme entiché des privilèges de race et des préséances; Sanleuil y chanta ses hymnes; Bossuet y vint converser, avec son ancien ami, des choses éternelles; Jacques II, en présence de cette immense pauvreté, remercia Dieu
MADA.MK DK MONTBAZOV.
de lui avoir enlevé trois royaumes, si c’était pour le rendre meilleur; et, afin que rien ne manquât à ces pèlerinages , la Reine d’Angleterre s’y rendit à son tour.
Rancé, après avoir vécu trente-sept ans dans la solitude, parvint enfin à cette mort qu’il avait tant souhaitée. Au dernier moment, il se fit placer sur un lit de cendres et dit à ses frères qui pleuraient : .1 Je ne vous quitte pas, je vous précède. »
Il expira le 9 janvier 1700.
11 finissait quand commençait le siècle nouveau. Mais ce siècle allait encore faire du bruit, et Rancé ne voulait plus que le silence.
En franchissant le seuil de la Trappe, beaucoup d’entre les hommes sentent, sous ces cloîtres, leur imagination à l’aise et leur cœur aussi. C’est qu’on trouve là un heureux abri pour prier loin des passions tumultueuses, — pour pleurer une immense faute, — pour attendre après un irrémédiable malheur.
ANXE D’AUTRICHE.
Iîn face de Catherine de Médicis, il est bon — il est juste — de placer Anne d’Autriche, en face de la mère de Charles IX et de Henri III, la mère de Louis XIV. Anne d’Autriche fut une bonne mère; à ce litre seid elle mériterait une place dans l’histoire. Elle se plut à garder près d’elle son fils encore enfant; plus tard elle lui donna souvent d’utiles conseils et s’efforça de nourrir son esprit et son cœur de principes religieux profonds et solides, auxquels le grand Roi, malgré ses fautes, demeura toujours fidèle. Louis XIV fut un prince sincèrement religieux ; c’est là la gloire la plus vraie de sa mère.
Anne d’Autriche, au milieu d’une vie où le roman peut aller puiser à pleines mains, 11e fut pas heureuse. Reine, elle vit sa jeunesse en butte à la calomnie, à la jalousie taquine de Marie de Médicis et aux soupçons tyranniques de Richelieu ; elle fut délaissée de Louis XIII, sans influence sur les affaires du royaume, sans liberté
ANNE D’AUTRICHE
pour elle-même. Régente, il lui fallut combattre la Fronde, quitter deux fois Paris et veiller sur l’existence et les droits menacés de Louis XIV.
Fille aînée de Philippe 111 , roi d’Espagne, elle naquit en 1602 et épousa à quinze ans le roi Louis XIII , qui avait le même âge. a Elle reçut son futur époux assise sur des carreaux, à la mode d’Espagne, entourée de ses dames d’honneur, vêtue d’étoffes de satin vert relevées de broderies d’or et d’argent; ses manches étaient pendantes et renouées sur les bras avec de gros diamants au lieu de boutons. Sa fraise était fermée et sa tête couverte d’un petit bonnet de même couleur que sa robe et surmonté d’une plume de héron dont la noirceur faisait ressortir tout l’éclat de ses cheveux , fort blonds alors et frisés à grosses boucles. »
Le Roi lui plut. Elle le trouva aimable, bien fait, d’une beauté brune qui n’était pas sans charmes; elle entra dans Paris au milieu des acclamations et des fêtes, comptant sur une vie de bonheur.
Il n’en fut rien. Dominé par sa mère, puis par Richelieu, le Roi s’éloigna de sa femme presque aussitôt après son mariage. Louis XIII, malgré l’impression première d’Anne d’Autriche, n’était point aimable, mais triste, morose, sans expansion , méfiant et bègue quelque peu ; de bonne heure les fatigues de la chasse et de nombreuses maladies avaient donné à ses traits « naturellement vagues » une expression de dureté. Bon écuyer et bon piqueur du reste , habile dans l’arquebuserie et la vénerie.
L’adversaire d’Anne d’Autriche fut surtout Richelieu.
J’ai esquissé ailleurs celle grande figure. Je n’en dirai qu’un mot, nécessaire pour comprendre sa conduite envers la Reine.
Armand du Plessis de Richelieu entra pour la première fois au ministère le 30 novembre 1G16. Il avait débuté par tromper le pape sur son âge, afin de se faire sacrer évêque de Luçon. Certain de sou génie, il voulait à tout prix le pouvoir, et, peu soucieux de la dignité personnelle et de la conscience, il employa tour à tour, pour y parvenir, la flatterie, la dissimulation et l’intrigue. C’est l’éternelle histoire des ambitieux , même de génie. Fiers en (ace de la foule, impassibles devant le poignard, dédaigneux de la calomnie, de l’ingratitude et de la haine, rivés à un travail incessant qui les tue, ils sacrifient, de gaieté de cœur et sans une plainte, toutes les joies auxquelles l’homme aspire. Ils arrivent au but, ils atteignent le sommet. Mais, en y regardant de près, comme ils se sont faits petits pour devenir grands! comme ils se sont abaissés devant les puissances! comme ils ont mendié la gloire! comme ils se sont courbés pour monter !
Ainsi fut Richelieu , le plus illustre de nos hommes d’État.
Evêque nécessiteux et inconnu du plus vilain évêché de France, du plus crotté et du plus désagréable , il annonce déjà au frère Joseph, son admirateur et son confident , les grandes choses qu’il fera un jour quand il sera ministre; il se promène à travers les salles déla-
ANNE D’AUTRICHE
brées du manoir do I.uçon, en expliquant au capucin comment il prendra la ville de la Rochelle.
Louis XIII n’éprouva d’abord que de l'antipathie pour celui qu’il pressentait devoir bientôt le dominer, et, un soir que le ministre reconduisait le Roi : u Passez, monsieur, dit Louis XIII, vous êtes le maître ici. » Effrayé de la jalousie du souverain, Richelieu prend le flambeau : « Sire, répond-il, je n’obéirai à Votre Majesté qu’en faisant l’oflice de son plus humble serviteur. »
Bientôt Richelieu devenait ministre tout-puissant.
Il a’ eut plus dès lors ni amis ni ennemis ; il ne connut que l’intérêt de l’Etat; il fut exclusivement un homme politique et suivit sa voie avec une inflexibilité terrible, u Je n’ose rien entreprendre sans y avoir bien pense, disait-il; mais quand une fois j’ai pris ma résolution , je vais à mon but , je renverse tout , je fauche tout, et ensuite je couvre tout de ma robe rouge. »
Pour gouverner Louis XIII , il dut faire appel au bon sens du Roi et à sa jalousie du pouvoir, l’isoler de toute influence, lui montrer les prétentions des princes comme des attentats à la majesté royale, le rendre défiant envers son entourage, envers son frère, sa mère, sa femme surtout. Richelieu se plaça entre la Reine et le Roi comme un obstacle que le faible Louis XIII n’osa jamais franchir.
Anne d’Autriche aimait de préférence tout ce qui lui rappelait sa patrie. C’était un crime aux yeux de l’implacable adversaire de l’Espagne. Peu de temps après
2i0 REINES LÉGITIMES ET REINES D’AVENTURE.
son arrivée en France, elle fut séparée des dames d’honneur venues avec elle, et, malgré ses plaintes et scs larmes, on ne lui laissa que Doua Estcfania, qui l’avait élevée et qu’elle chérissait. Anne était belle; sa taille élevée et bien faite, sa figure affable, son ne* un peu fort et ses grands yeux donnaient à sa physionomie une expression grave et majestueuse. Quant à sa main, elle fut célèbre dans l’Europe entière. Sans paraître y apporter de soins prétentieux , elle voulait que sa toilette fût irréprochable ; elle prisait surtout le beau linge, on ne trouvait pas pour elle de batiste assez fine, et Mazarin lui disait parfois en souriant que, « si elle allait en enfer, elle n’aurait pas d’autre supplice que de coucher dans de gros draps de toile de Hollande » . Elle aimait les fleurs , excepté les roses , qu’elle ne pouvait souffrir, même en peinture. Enfin , elle était généreuse, intelligente, mais fière et paresseuse.
Avec une semblable nature, elle se sentait portée vers les fêtes et les plaisirs, et elle ne trouva autour d’elle que la solitude. Son imagination était ardente, sa conversation vive et enjouée, son caractère enclin volontiers vers une galanterie sérieuse et noble ; et quand elle voulut répandre au dehors ces qualités heureuses, elle ne rencontra que le regard inquisiteur du cardinal et la politesse glaciale de Louis XIII.
Ainsi délaissée du Roi , dit un de ses biographes les plus indulgents, « il lui fallait bien amuser un peu son cœur ailleurs » . Les adorateurs ne lui manquaient pas , mais elle acceptait avec un regard distrait, et comme
ANNE I)'Al TRICHE
chose parfaitement due, les hommages de Montmorency, et avec un sourire indulgent les chaleureuses protestations du vieux duc de Ilellegarde.
Seul , Buckingham s’approcha bien près de son cœur; disons même, sans crainte de manquer à la vérité, qu’il y pénétra. Buckingham venait en France demander pour Charles I", son maître, la main de Madame Henriette, fille de Ileuri IV et sœur du Roi. Il connaissait la France, « où il avait appris fort jeune l’escrime, l’équitation et la danse » ; il en parlait aisément et correctement la langue. Près de Jacques I", il avait remplacé, comme favori, le duc de Soromerset; de rien il était devenu premier ministre. C’était le temps des hautes fortunes improvisées. Sous Charles I' r , chose rare, sa puissance resta la même. Sceptique, débauché, orgueilleux et romanesque, arrogant et frivole, plein de grâce et de souplesse et d’une beauté fade, représentant d’un grand roi , entouré des premiers gentilshommes de la Grande- Bretagne, il se croyait tout permis , il était prêt à tout oser. Son luxe était splendide; libre de disposer des trésors de l’Angleterre, il jetait l’or à pleines mains et se parait des pierreries de la couronne.
Soutenu par la duchesse de Chevreuse, aussi savante en intrigues qu’en galanteries et confidente intime de la Reine , il éleva ses prétentions jusqu’à la femme du Roi. La duchesse parlait souvent de Buckingham à sa belle maîtresse , tandis que le regard du ministre anglais se fixait sur elle. Anne d'Autriche ne resta pas insensible; une dame de la cour l’a dit en termes autrement
énergiques : si sa vertu résista, son cœur, lui , ne résista pas. Elle se laissa aimer, et quand Henriette d’Angleterre quitta Paris, Marie de Médicis raccompagna jusqu’à Amiens, et la Reine de France se garda bien de ne pas la suivre.
A Amiens , Anne d’Autriche descendit dans une des principales maisons de la ville, au milieu d’un immense jardin , au bord de la Somme. Un soir qu’elle se promenait avec la duchesse de Chevreusc, Uuckingham et lord Riche, le hasard se chargea de la laisser seule près de celui qu’elle allait quitter, non sans regret. Putange, son écuyer, se tenait discrètement à l’écart. La nuit était chaude et étoilée, le duc était passionnément amoureux Au cri poussé tout à coup par la Reine, Putange
revint prendre sa place à quelques pas de sa maitrcssc.
Le lendemain Buckingham prit congé de Marie de Médicis. Il s’approcha ensuite d’Anne d’Autriche, et, en baisant sa robe, il lui glissa quelques mots à l’oreille; on dit meme qu’une larme tomba des yeux du ministre, et que la Reine le suivit d’un regard trop rempli de pitié pour qu’il ne s’y mêlât pas un peu d’amour. Buckingham s’éloigna le cœur agité, la tête en feu. Arrivé à Calais, il ne peut se résoudre à traverser la mer sans revoir la Reine une dernière fois, ne fùt-cc qu’une heure. Il feint d’avoir reçu un message de son maître, laisse Henriette à Boulogne et retourne en toute hâte à Amiens. Là, il explique par un mensonge sa présence à Marie de Médicis et passe chez Anne d’Autriche; elle était couchée. Et , bien que la vieille comtesse de Lannoi
ANNE D’AUTRICHE
fut présente, il s’agenouille au pied du lit et baise les draps avec transport.
La Reine reste muette , interdite ; elle se trouble : la comtesse prévient le duc que ces usages ne sont pas admis en France; Buckingham répond qu’il est étranger aux usages du pays et adresse à la Reine les paroles les plus tendres. Anne lui ordonne de se retirer, mais dans sa voix il y avait plus d’indulgence et de compassion que de colère. Le soir, il revit encore la Reine au milieu de la cour et partit.
Tout fut mis en œuvre par Buckingham pour rentrer en France. Il tenta de se faire nommer ambassadeur; Louis XIII s’y opposa. 11 brouilla la France et L’Angleterre ; il chassa les gens qu’ Henriette avait amenés avec elle; insolent jusqu’à la grossièreté, il osa dire à sa souveraine « qu’il y avait eu en Angleterre des reines décapitées » . Mais tout fut inutile, il ne revit ni Anne d’Autriche ni la France.
Buckingham eut une fin tragique. Vaincu devant l’île de Ré, comme autrefois à Cadix , il se montra toujours brave soldat et mauvais général ; on l’appelait à Londres l'entrepreneur de Ut misère publique. La Chambre des communes demanda son exil au Roi, qui répondit par la dissolution du Parlement. Charles I" résolut de l’envoyer porter du secours aux protestants de la Rochelle. Le duc refusa d’abord de partir, mais le Roi lui dit : u L’Angleterre vous regarde et je le veux, s Le 2 septembre 1(>28, tout est prêt pour l'expédition et Buckingham est à Portsmouth. Il sort de table avec M. de
Soubisc ; on vient de lever devant lui la portière du salon , lorsqu’un jeune Ecossais, lieutenant d’une compagnie, s’approche, et, par-dessus l’épaule du capitaine de service, plonge un poignard dans le cœur du duc et se relire au milieu de la foule. . . Buckingham met l’épée à la main ; u Ah! chien, lu m’as tué! » s’écrie-t-il. Il fait quelques pas, arrache le couteau resté dans la plaie et tombe mort sur le carreau, il est placé sur une table; le sang sort à flots par sa bouche. Ou commence à murmurer contre les Français présents , on les accuse ; mais Fclton s’avance, et d’un ton calme : a Buckingham, dit-il, était déclaré par le Parlement ennemi de l’Etat; deux fois il avait donné à ses favoris la place de capitaine à laquelle j’avais droit; je l’ai tué. Il vaut mieux que deux hommes périssent qu’un royaume. » La foule se retire, et Buckingham reste couché sur une natte, à la garde d’un valet. — Le Roi était en prière dans sa chapelle, lorsqu’on vint lui annoncer la mort de son ministre. Il resta immobile par respect pour le lieu saint, « seulement on vit le sang lui monter au visage, qui devint aussi noir que son chapeau. » Il envoya porter des consolations à la veuve du duc et prit le deuil à l’instant même, ainsi que sa femme et toute sa cour. Buckingham était abhorré du peuple; on voulut racheter pour plusieurs millions la vie de l’assassin , tant le parti opposé au Roi commençait déjà à devenir puissant.
u Felton poignarda un extravagant patricien par une extravagance plébéienne. * 11 n’avait pas de complices.
Richelieu ne manqua pas d’avertir le Roi de ce qu’il
AXXK D'Al'TRICHE.
appelait l’intrigue honteuse de la Reine, et Louis XIII irrité lit chasser tous les domestiques d’Anne d’Autriche et exila Pulange. Selon quelques historiens, le cardinal la persécuta d’autant plus qu’il en était lui-méme épris; une seule fois il aurait osé lui tenir quelques propos galants ; elle lui ordonnait de se retirer lorsque Louis XIII survint. Depuis lors, par dédain sans douta, elle ne parla plus de cette scène à Richelieu.
La Reine rendait au ministre tonte sa haine. Tandis qu’il était dangereusement malade à Bordeaux, en 1632, elle espéra qu’il allait mourir et donna des hais auxquels le garde des sceaux Châteauncuf assista « et même dansa » . Pendant ce temps , on persuadait au cardinal que la ville entière était en prière pour sa guérison. Plus tard, il connut la vérité, et ne pardonna ni à Châteauncuf ni à la Reine.
Triste, humiliée, Anne d’Autriche se retirait souvent au Val-de-Grâce, monument dù à sa piété et au génie de Mansart et de Mignard. Mlle se plaisait dans sa cellule à passer des journées en retraites et en conversations pieuses avec les religieuses et Vincent de Paul , le distributeur habituel de ses aumônes. Elle avait, durant sa jeunesse, conservé une foi vive; en avançant en âge, ni les voyages, ni les maladies, ni les préoccupations, ni les fêtes, ne parvinrent à la distraire de ses devoirs de chrétienne, a Elle observait rigoureusement les jeunes de l’Église et montrait une dévotion particulière à la Vierge Marie et aux reliques des saints. »
En 1037, elle fut accusée d’avoir eu connaissance de la conspiration de Chalais, dirigée contre le ministre et non contre Louis XIII. — Il n’en était rien. Sans doute Anne désirait empêcher le mariage de Monsieur, frère du Roi, et de mademoiselle de Monlpcnsicr; mais jamais elle n’eut la pensée, si Louis XIII venait à mourir, d’épouser son beau-frère, prince faible, sans caractère, et sous tous les rapports inférieur au Roi. « J’aurais peu gagné au change, répondait-elle fièrement à scs accusateurs, de commettre un si grand forfait pour un si petit intérêt. » Mais on ne lui en fit pas moins un crime de ses moindres paroles à Monsieur et surtout de ses lettres à son frère le roi d’Espagne.
Richelieu donna le conseil à Louis XIII de faire fouiller le l'al-de-Grâcc , prétendant qu’on trouverait là des preuves de la conspiration de la Reine. Le cardinal députa dans ce but l’archevêque de Paris et le chancelier Séguier. En entrant au Val-de-Gràce , l’archevêque défendit aux religieuses de communiquer entre elles, sous peine d’excommunication. 11 se fit donner les clefs du couvent, et, avec l’aide du chancelier, il bouleversa les cellules, principalement celle où couchait Anne d’Autriche, alors absente. On n’y trouva que des ceintures hérissées de pointes de fer, des haires et des disciplines , et le chancelier murmura désappointé : « Hélas ! nous avons rencontré tout le contraire de ce que nous cherchions! »
Le cardinal ne se tint pas pour battu; il menaça la Reine de la renvoyer en Espagne, et, à force d’obses-
AXXK D’AUTRICHE
sions , il parvint à lui arracher l’aveu de fautes qu’elle n’ avait pas commises.
Vers cette époque, Louis XIII éprouvait une vive passion , où le cœur seul du reste avait sa part , pour mademoiselle de La Fayette, parente du père Joseph et retirée au couvent des Filles de Sainte-Marie, rue Saint-Antoine. Louise de La Fayette souhaitait ardemment le bonheur de la France. Ce fut elle qui détermina le Roi, désireux d’appeler sur ses armes les bénédictions du ciel et d’obtenir un héritier, à placer son royaume, par un vœu solennel, sous la protection de la Vierge. (Février 1G38.) Il allait souvent visiter l’ancienne dame d’honneur de la Reine. L'n soir, étant venu tout exprès à Paris, il resta au couvent plus tard que de coutume. Le temps était affreux, la pluie tombait par torrents, le vent soufflait avec violence, la campagne était entièrement mondée. On essaya de se mettre en route. Hommes et chevaux ne pouvaient avancer; le vent éteignait les flambeaux, l’obscurité était profonde. Le Roi ne savait quel parti prendre ; sa chambre, son lit , ses officiers de bouche étaient restés à Saint-Maur; au Louvre, pas d’appartement tendu, pas de gens pour lui faire à souper. Guilaut, capitaine des gardes, conseilla au Roi d’aller demander à coucher à la Reine. Louis XIII se sentait peu disposé à suivre ce singulier avis. Mais l’orage augmentant, Guitaut renouvela sa proposition. « La Reine soupe et se couche trop tard pour moi, dit le Roi. — Sire, répondit le capitaine, je suis certain que la Reine se conformera au désir de Votre
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Majesté, * II fallut, bon gré, mal gré, que Louis XIII se rendit chez sa femme. Il y fut reçu avec de vives «lémonstrations de joie. — L’année suivante, Louis XIV vint au monde à Saint-Germain.
La naissance de cet enfant , suivie de celle d’un second fils (21 septembre 1G40), ne changea point la position d’Anne d’Autriche à la cour. Elle resta délaissée et sans influence comme par le passé.
Mais le terrible cardinal allait mourir. Les préoccupations de l’esprit et le travail , « cet austère laboureur " , avaient creusé des rides sur son front et usé sa santé. La perte du père Joseph acheva de l’accabler. Le père Joseph Le Clerc de Tremblay, véritable ministre sans portefeuille et l’agent le plus puissant du cardinal-roi , l’avait toujours servi avec intelligence et dévouement. Richelieu disait au.\ courtisans, blessés de voir un religieux couvert d’un froc et ceint d’une corde passer pour un homme d’Etat : “Je ne connais pas de diplomate en Europe capable de faire la barbe à ce capucin , quoiqu'il y ail belle prise. » Pendant l’agonie du père Joseph, la nouvelle «1e la victoire des Français à Tliann et de leur entrée à llrisach parvient au cardinal. Il court chez son ami, essaye de le ranimer, et, penché sur le lit du moribond : u Père Joseph, s’écrie-t-il, llrisach est à nous! » In dernier éclair brille dans les yeux du moine et il expire. Il avait soixante et un ans (1G38). a J’ai perdu ma consolation et mon appui, » dit Richelieu en laissant tomber sur son corps les seules larmes qu’il ail versées de sa vie. Celte affec-
AXXK D'AUTRICHE.
lion ne s'était jamais démentie. Le père Joseph avait des mœurs régulières , mais pas de scrupules en morale politique; ardent, perspicace, intrépide, ce ne fut ni un intrigant ni un homme de génie, ce fut une intelligence remarquable éclairée d’un reflet du maître.
Richelieu, saisi d’une fièvre violente, trouva encore le temps, avant d’expirer, de couper la tête à de Thon et à Cinq-Mars. Des prières publiques furent ordonnées pour sa guérison , mais d’abondants crachements de sang l’ avertirent qu’il n’y avait plus d’espoir. 11 recommanda sa famille et Mazarin au Roi, et demanda combien il avait au juste de temps à vivre. « Dans vingt-quatre heures, monseigneur, vous serez mort ou guéri, » répondit le médecin. — « C’est parler, cela; à la bonne heure! Qu’on envoie chercher le curé de Saint-Euslache. » En présence de l’hostie : u Voilà mon juge, dit-il, il prononcera ma sentence. Je le prie de me condamner si , dans mon ministère, je me suis proposé autre chose que le bien de la religion et de l’Etat. » Il poussa un profond soupir a et rendit l’âme vers midi », le 4 décembre 1G42. Les chirurgiens firent l’autopsie du cadavre et prétendirent avoir trouvé les organes de l’entendement doubles et triples. On ne dit pas s’ils lui trouvèrent un cœur.
A celte nouvelle, une grande joie se manifesta en France. Louis XIII ne prononça que ces mots: a Voilà un grand politique de mort.» — A l’intérieur, renverser les grands et les protestants qui faisaient obstacle à l’unité monarchique; abaisser, à l’extérieur, la maison d’Autriche, telle fut l’œuvre de Richelieu. 11 y sacrifia plus
que sa vie. Sans scrupules et sans remords, il se plaisait à répéter : u S al us populi suprrma lex esto. » Il mourut « délesté et admiré, » Kn face de son tombeau, Pierre I" de Russie s’écria : « Grand ministre, que n’es-tu né de mon temps ! je te donnerais la moitié de mon empire pour m’apprendre à gouverner l’autre. »
Richelieu mort , Louis XIII n’avait plus qu’à mourir. Miné par une maladie de langueur, il confia ses enfants à la Reine, accorda des amnisties, parla de la mort comme d’une chose indifférente et de l’éternité comme d’un voyage. Il se montra brave au dernier jour, ainsi qu’il l’avait été dans les batailles. Il fit ouvrir la fenêtre de sa chambre du côté de Saint-Denis , et se tournant vers la basilique : a Voilà où je demeurerai longtemps, dit-il; mon corps sera bien ballotté , car les chemins sont mauvais. » Comme Richelieu , il voulut savoir le temps qu’il devait passer encore sur la terre. — C’est la manie des mourants d’injerroger les heures. — a Séguin, dit-il à son médecin, tàtez-moi le pouls el dites— moi, je vous prie, combien j’ai encore de moments à vivre. Mais tâtez bien , car je serais bien aise de le savoir au vrai.» Séguin, voyant la fermeté du Roi, répond jt : a Sire, Votre Majesté peut avoir deux ou trois heures tout au plus. » Louis XIII joignit les mains, et, les yeux au ciel , sans paraître ému : a Eli bien , mon Dieu, j’y consens, et de bon cœur! » Il mourut à quarante-deux ans, le 14 mai 1643.
Quelques jours avant la mort de son père, le Dauphin fut baptisé. « Comment t’appelles-tu? » lui dit le
AME D’AUTRICHE
Roi après la cérémonie. — « Louis XIV, » répondit l’enfant. — u Pas encore, » reprit Louis XIII en souriant. — Louis XIV avait cinq ans.
Louis XIII était pieux , brave , toujours du meilleur avis dans le conseil, dit Richelieu. Il possédait de l’esprit, des connaissances acquises, un jugement droit, savait la musique, les arts et la mécanique. Triste et faible, il n’était pas méchant et voulait le bonheur de la France. Il eut le bon sens de se résigner à la domination du génie; né roi, il consentit à être sujet.
X la mort de Louis XIU, la Reine fut douloureusement affectée. Il fallut l’enlever de la chambre du Roi, où elle se tenait depuis longtemps en prière. — Elle se rendit près de Louis XIV, le salua d’abord et l’embrassa ensuite en pleurant. — La Reine saluait le Roi, la mère pleurait sur son enfant.
Après avoir longtemps souffert , Anne d’Autriche allait enfin régner. Loin de songer à ses inimitiés passées, elle s’efforça de tout oublier. Elle résolut d e suivre la politique et les plans de Richelieu; et, un jour, à Rueil , en face du portrait du cardinal , elle laissa échapper ces paroles pleines de grandeur et de bon sens : u Si cet homme vivait à cette heure , il serait plus puissant que jamais. »
A son entrée à Paris , une foule immense de carrosses
cl de peuple l’accompagna depuis Nanterre. Elle lui saluée de cris de joie , comblée de bénédictions. Le 18 mai 1G43, elle prit son fils par la main, et s’en alla en grand deuil tenir un lit de justice : «Je viens ici, dit-elle, chercher de la consolation dans ma douleur. Je suis bien aise de me sertir des conseils d’une si liante assemblée. Je vous prie, messieurs, de ne pas les épargner au Roi mon (ils, ni à moi-même, selon (pie vous le jugerez nécessaire en votre conscience au bien de l’Etat. » Le Parlement n’épargna pas ses conseils, et peu de temps après il chassait de Paris la Reine et le jeune Roi.
Chacun accourut demander des grâces en se faisant un mérite des persécutions subies sous Richelieu. Les prisons et la Bastille furent ouvertes. On n’ entendit plus qu’un cri : « La Reine est si bonne! »
Eloignée jusqu’ici des affaires, éprouvant une insurmontable défiance de ses forces, Anne fut effrayée du fardeau qui allait peser sur elle seule. Elle avait un jugement sain, une facilité remarquable, mais un dégoût profond du travail forcé. Elle choisit Mazarin pour ministre au moment où le rusé cardinal feignait de se préparer à partir pour l’Italie. Mazarin était l’ami et l’élève de Richelieu, et les traits de son visage rappelaient vaguement ceux de Buckingham. Désormais il posséda toute la confiance de la Reine. On prétend même aujourd’hui qu’il fut son amant.
Anne d’Autriche avait alors quarante ans. Devenue prudente avec l’âge, parfois peut-être dissimulée, elle
AX’XE D’AUTRICHE
resla bonne et facile dans ses relations de chaque jour, et sûre dans ses affections. Naturellement portée à ressentir une haine vigoureuse pour ses ennemis , elle se fût vengée volontiers, si la conscience et la raison ne lui eussent commandé de pardonner.
Sa vie était régulière et simple. Elle s’éveillait ordinairement à dix ou onze heures, sauf les jours de dévotion où elle était debout à neuf heures. « Les officiers venaient lui faire leur cour, et Louis XIV et son frère ne manquaient jamais de se présenter. » Elle se levait ensuite , déjeunait seule , ses enfants étant trop jeunes encore pour prendre leurs repas avec elle, recevait la chemise que lui présentait le Roi, entendait la messe et retournait à sa toilette, u 11 y avait alors un plaisir nonpareil à la voir coiffer et habiller. Elle était adroite, et ses belles mains en cet emploi faisaient admirer toutes leurs perfections. Elle avait les plus beaux cheveux du inonde : ils étaient fort longs et en grande quantité, qui se sont conservés longtemps •sans que les années aient eu le pouvoir de détruire leur beauté. Elle s’habillait avec le soin et la curiosité permise aux personnes qui veulent être bien sans luxe , sans or ni argent , sans fard et sans façon extraordinaire. Il était néanmoins aise de voir, à travers la modestie de ses habits, qu’elle pouvait être sensible à un peu d’ amour-propre. Après la mort du feu Roi, elle cessa de mettre du rouge, ce qui augmenta la blancheur et la netteté de son teint. » Anne d’ Autriche aimait le repos cl ses aises ; pendant la guerre de la Fronde, elle refusa d’aller ha-
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biler le Louvre; elle s’y fût trouvée plus à l’abri d’un eoup de tnain , « mais les appartements du Palais-Royal lui semblaient plus commodes » . Rarement elle dînait en public; elle se faisait servir par ses femmes dans son cabinet. Sa soirée se passait à visiter les pauvres et à la Comédie , où elle se rendait sans apparat. A sa rentrée, elle restait plusieurs heures avec Mazarin. Elle demeurait ensuite longtemps en prière dans son oratoire, soupait, et sc couchait après minuit. Le jeu lui plaisait, surtout dans sa vieillesse, » mais elle jouait en reine, sans passion et sans empressement pour le gain » .
Malgré ses débuts populaires, la régence d’Anne d’Autriche fut violemment agitée par les exigences du Parlement et des grands et les émeutes de la rue. Deux fois pendant la Fronde la Reine dut quitter Paris et emmener avec elle le jeune Roi. Au milieu de ces années de troubles, elle se montra ferme, intrépide, vaillante; maîtresse de scs impressions , dominant sa nature irritable , elle n’éprouva' de craintes que pour son fils. « Je sais qu’il y a du bruit dans la ville , dit-elle un jour au Parlement, mais vous m’en répondez, messieurs; vous m’en répondez , vous, vos femmes et vos enfants, v Le peuple demande avec colère la liberté de Brousse!, u Rendre Broussel, s’écrie la Reine, aussi fière, disait Mazarin, qu’un général sur le champ de bataille, rendre Broussel ! je l’étranglerais plutôt de mes propres mains, n F,t quand on l’engage à faire des concessions , — qu’il lui fallut bien accorder plus tard : «Vraiment, répondelle , si je consentais à de telles propositions et que je
AME D'AUTRICHE
laissasse anéantir l’autorité du Roi jusqu’à ce point, mon fils deviendrait un beau roi de caries ! Qu’on ne m’en parle point, car je n’y consentirai jamais. » Pendant le combat de la rue Saint- Antoine , elle s’enferme dans l’église des Carmélites de Saint-Denis et passe la journée en prière, ne s’interrompant que pour recevoir les nouvelles qu’on lui apportait.
Le 10 novembre 1G47, le Roi fut atteint de la petite vérole. Anne d’Autriche prodigua alors à son fils tous les soins d’une vraie mère, et ne quitta pas son chevet. Comme le mal augmentait et faisait craindre pour les jours de Louis XIV, elle ne put surmonter sa douleur et s’évanouit, « S’il était mort , répétait-elle ensuite, -je serais morte avec lui. » Pendant cette maladie , Gaston, frère de Louis XIII, assista à un souper donne par La Rivière. On y but à la santé du futur régent , et la Reine ne lui pardonna jamais cette soirée. Rien qu’en ait dit Richelieu, Anne avait toujours eu peu de confiance dans Gaston, prince brillant, spirituel et faible, infidèle et lâche ami envers Chalais, Cinq-Mars et Montmorency.
Elle ressentait une prédilection plus marquée pour Louis XIV que pour son second fils, et, dans les jeux et les altercations des deux enfants, elle exigeait que Monsieur cédât à son frère, comme à son roi. Les fatigues causées à la Reine par la maladie de Louis XIV lui donnèrent une fièvre violente; elle disait alors u que la mort ne lui faisait pas peur, mais qu’elle était triste de l’état dans lequel elle laisserait le Roi et la France » .
Aussi lot guérie; elle se rendit avec son fils nu pèlerinage de Notre-Dame de Chartres pour accomplir un vœu formé au milieu des dangers de mort que venait de courir son enfant.
Louis XIV fut toujours empressé et respectueux envers sa mère. En 1650, elle usa de toute son influence pour l’empêcher d’épouser mademoiselle de Mancini. Comme Mazarin l’entretenait de ce mariage, en se moquant de la folie de sa nièce , mais dans des termes ambigus et embarrassés qui semblaient cacher une arrière-pensée, elle répondit : a Je ne crois pas, monsieur le cardinal , que le Roi soit capable de cette lâcheté. Mais, s’il était possible qu’il en eût la pensée, je vous avertis que toute la France se révolterait contre vous et contre lui, que moi-même je me mettrais à la tête des révoltés. »
Dès lors Mazarin éloigna sa nièce des regards de Louis XIV. En cette circonstance le cardinal se conduisit loyalement, et il y eut de sa part quelque mérite à sacrifier son amour-propre, tout insensé qu’il put être.
Louis XIV épousa la fille du roi d’Espagne, nièce de la Reine mère, à la suite du traité des Pyrénées. Lorsque Marie-Thérèse fut heureusement accouchée d’i|ii fils, en 16(51 : « Je vous remercie, mon Dieu, dit Anne d’Autriche; vous m’avez accordé toutes les grâces que je vous ai demandées, je ne désire plus que mon salut. *
Elle aimait la campagne et passait souvent l’été à Fontainebleau , ou à Rueil chez la duchesse d’ Aiguillon. C’est là que, dans les premières années de la régence,
ANNE D'AUTRICHE
elle se promenait en calèche à travers les allées du parc, quand elle entrevit le poêle Voiture rêvant sous les arbres.
«Vous faites des vers, monsieur Voilure, lui ditelle; voyons, parlez franchement, à quoi pensez-vous? » Voiture répondit :
Je pensois que la destinée.
Après tant d'injustes malheurs.
Vous a justement couronnée De gloire, d'éclat et d'honneurs;
Mais que vous étiez plus heureuse Lorsque vous étiez autrefois :
Je ne veiiji pas dire amoureuse...