LOI ISK DE LA VALLIÈRE
une existence misérable, flétrie par des rechutes successives, ne pouvaient convenir à l’élévation de son cœur. Meurtrie, délaissée, plus encore que désabusée malgré les humiliations subies et de dures épreuves , c’était une compensation, un refuge dont avait besoin son âme veuve plutôt qu’ardente.
Et pourtant — contradiction apparente et non réelle, — s’il lui fallut de l’énergie pour atteindre la résignation parfaite, néanmoins ses instincts l’entraînèrent toujours vers les joies d’en haut , et son entrée définitive dans le cloître fut, sous tous les rapports, un retour, non un commencement. La pesanteur de sa croix avait fini par briser ses forces ; elle demanda au Christ de la porter avec elle. Admirable exemple pour les âmes cruellement frappées , plus d’une fois déjà offert par la religion , et qui ne sera point le dernier.
On a voulu amoindrir le caractère de Louise de La Vallière , en lui prêtant des sentiments d’ambition et de ruse. Qu’on y regarde de plus près : on ne trouvera que la sympathique figure que je viens d’évoquer un instant *.
* M. Arsène Houssaye a écrit un beau livre sur mademoiselle de La Vallière. C'est un tableau d'histoire où revivent toutes les Retires du règne de Louis XtV.
MADAME DE MONTESPAN
La marquise de Monlespan succéda à Louise de La Vallière, qu’elle avait détrônée à la cour et dans le cœur du Roi. Franeoise-Athénaïse, née en 1641, était la fille cadette de Gabriel de Rochechouart , premier duc de Mortemart. Elle épousa en 1663 Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin, marquis de Monlespan, et obtint, avec la protection du frère de Louis XIV, la place de dame du palais de Madame.
A son arrivée à la cour, tous les regards se portèrent vers elle. Elle était en efTet admirablement belle, d’une beauté éblouissante, pure de lignes, aux traits réguliers, à l’expression haute et impérieuse, beauté de race, héréditaire dans le sang des Mortemart. Elle avait une conversation enjouée, fine, mordante, spirituelle, et plus d’une fois elle mit la raillerie au service de son ambition. Au temps de sa faveur, on l’apercevait à la fenêtre de l’appartement du Roi, ridiculisant indistinctement ceux qui passaient : « Celui-ci semblait si grotesque que ses meilleurs amis pouvoient en rire sans
MADAME DE MONTESPAN
manquer à la charité; celui-là se posoit en honnête homme, il tàlloit lui tenir compte de ce qu’il vouloit être ; cet autre ressembloit à s’y méprendre au valet de carreau. » Les courtisans évitaient cette terrible fenêtre, et , s’ils étaient contraints de l’affronter, ils appelaient cela passer par les armes.
La Reine elle-même n’était pas à l’abri des plaisanteries de madame de Montespan. Un jour, on annonce au Roi , en présence de la marquise , que le carrosse de Marie-Thérèse avait été rempli d’eau, ce qui avait grandement effrayé la Reine : « Ah ! si nous l’avions su, dit en riant madame de Montespan , nous aurions crié : La Reine boit ! » — Parole qui respire comme un sentiment mauvais et rappelle involontairement aujourd’hui les bouffonneries sanguinaires du proconsul Carrier. Sans doute , il serait injuste et ridicule d’appuyer trop sur un rapprochement aussi sévère ; mais cette manie , poussée si loin , dénote rarement un bon cœur. Louis XIV, au reste , fut le seul , durant le règne de la favorite , à vouloir lui reconuaitre de la sensibilité. Madame de Montespan eut besoin de la disgrâce pour devenir plus humble et compatissante. — Le Roi accueillit ce jour-là assez mal la raillerie de la marquise et répondit : u Souvenez-vous , madame , que la Reine est votre maîtresse. »
Louis XIV, lorsqu’il connut madame de Montespan , n’était déjà plus ce jeune homme aux longs cheveux châtains , qui s’agenouillait aux pieds de Louise de La Vallière. Il était devenu le grand Roi , si magnifiquement
habile clans son rôle. Velu de son large surtout brodé d’or et orné d’une profusion de rubans, le front couver) d’une vaste perruque, il ne demandait plus à être aimé pour lui-même; il voulait une maîtresse dont son orgueil fût flatté. Il remarqua madame de Montespan chez madame de La Vallière, dont elle partageait la table ; il l’applaudit en la voyant remplir un rôle de bergère dans le ballet des Muses, composé par Benserade, et lut charmé des hommages passionnés que la Rose vint réciter en vers au Soleil. Le charme de la conversation de madame de Montespan acheva de le séduire. L’abbé Testu disait : « Madame de Thianges parle comme une personne qui rêve, madame de Fontevraull comme une personne qui parle, et madame de Montespan comme une personne qui lit. » Pour les deux premières, sœurs de la marquise, l’abbé Testu avait raison : madame de Thianges se montrait ridicule de prétentions sur sa naissance et sur sa personne , l’abbesse de Fontevrault, douée d’esprit, de savoir et de raison; quant à madame de Montespan, ses ennemis mêmes lui reconnaissaient une éloquence persuasive et dénuée de toute affectation.
Dès le premier jour, elle sut gagner les bonnes grâces de la Heine par les dehors d’une piété sans doute sincère, mais trop apparente. Elle disait de la pauvre La Vallière, avec autant d’orgueil que d’imprudence : u Si j’étois assez malheureuse pour que pareille chose m’arrivât , je me cacherois le reste de ma vio. »
S’étant aperçue de l’amour du Roi , elle pria , dit-on ,
MADAME DE MONTESPAN
son mari de l’emmener loin de la cour. Celui-ci , plus ambitieux que sage, s’y refusa; et ce fut lui bientôt qui reçut l’ordre de se retirer dans ses terres.
L’empire de madame de Montespan fut long, puissant, presque souverain sur Louis XIV. Elle était consultée, adulée par toute la cour; elle distribuait ou retirait à son gré la faveur ; et, en 1671 , Lauzun , persuadé de la trahison de la marquise, ayant osé, pour l’épier, se cacher sous son lit tandis que le Roi était près d’elle, fut à l’instant enfermé à Pignerol , où il resta de longues années.
Madame de Montespan eut huit enfants du Roi : le comte de Vexin, mort en 1683 ; le duc du Maine; mademoiselle de Nantes, mariée au duc de Bourbon, petitfils du grand Condé ; mademoiselle de 'fours , morte en 1681; mademoiselle de Blois, mariée au duc d’Orléans, régent de Louis XV; le comte de Toulouse, et deux autres encore qui vécurent à peine. Pour cacher cette fécondité adultère, on inventa les larges jupes et les paniers , et cette mode nouvelle vint en aide à bien des faiblesses amoureuses.
Chaque fois que madame de Montespan allait devenir mère , Louis XIV envoyait en toute hâte chercher Clément. Clément était le médecin en vogue à la cour. Il habitait une maison écartée rue Saint-Antoine. Après lui avoir bandé les yeux, on l’emmenait en voiture à travers les rues de Paris; on l’introduisait dans une vaste chambre drapée avec soin et faiblement éclairée; et, sitôt que ses soins étaient devenus inutiles, on le
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reconduisait à sa demeure avec une bourse remplie d’or.
Madame Scarron fut chargée des enfants de la marquise.
Bien qu’il soit de la nature de ces passions de s’évanouir misérablement et parfois sans cause, madame de Montcspnn eût peut-être conservé longtemps encore sa puissance, si son humeur difficile et son caractère altier n’avaient éloigné le Roi.
Il s’éprit alors un instant de mademoiselle de Fontangcs. Sans nous y arrêter plus qu’il ne faut, esquissons du moins en (lassant le profil de celle qui ne vécut qu’un jour. Marie-Angélique de Scorailles de Roussillon, duchesse de Fontanges, naquit en I (itil ; elle fut placée de bonne heure comme fille d’honneur près de la Reine. On a prétendu que ses parents la destinèrent de bonne heure à plaire au Roi. Pour ajouter foi à ces crimes de lèse-nalure , il faut des preuves ; sinon le cœur refuse d’y croire. Madame de Montespan fil elle-même remarquer au Roi mademoiselle de Scorailles , dans l’espoir de le distraire à l’aide d’un amour de passage, et essayant déjà le système qui plus tard réussira à madame de Pompadour. L’esprit de mademoiselle de Fontanges n’était point à la hauteur de sa beauté, et la marquise l’appelait une statue provinciale.
Le Roi en devint follement épris, beaucoup plus que ne l’eût désiré madame de Montespan. Pressentant peutêtre la brièveté de son règne, la duchesse de Fontanges se jeta au milieu des fantaisies d’une prodigalité insensée; elle dépensa par mois cent mille écus, sans coinp-
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1er les dettes que payait en outre Louis XIV. Elle aima le Roi , et , lorsque madame de Maintenon, encore veuve Scarron, l’exhortait à se guérir d’une passion qui ne pouvait que faire son malheur : « Vous me parlez de quitter un amour comme on parle de quitter un habit, » répondait-elle.
A la suite d’une couche, mademoiselle de Fontanges perdit sa beauté , fut délaissée du Roi et s’en alla mourir à Port-Royal. Quelques instants avant d’expirer, elle fit demander Louis XIV ; il arriva assez à temps pour entendre ces paroles : a Je meurs contente, puisque mes derniers regards ont vu pleurer mon Roi. » Louis XIV avait porté son mouchoir à ses yeux. — La duchesse de Fontanges avait alors vingt ans (28 juin 1081). Il reste d’elle une coiffure qui porte son nom.
L'influence de madame de Maintenon commençait à se faire sentir. L’approche des grandes fêtes de l’Eglise impressionnait le Roi , « également troublé de ne pas faire ses dévotions ou de les mal faire. j> De son côté , madame de Montespan, élevée par une mère pieuse, restait, malgré sa faute, sincèrement attachée aux principes de la religion. Jamais on n’eut à lui reprocher ni doutes ni paroles d’impiété. « Elle jeùnoit si bien les carêmes, dit madame de Caylus, qu’elle faisoil peser son pain. » Comme on s’étonnait de la voir remplir scrupuleusement certains devoirs tout en négligeant les autres : « Parce qu’on fait mal en une chose, répondait-elle, ce n’est pas une raison de faire mal en toutes. » A diverses reprises Louis XIV et la marquise , cédant
aux conseils de madame de Mainlenon, se séparèrent pendant la semaine sainte ou le jubilé; ce qui fait écrire à madame de Caylus « que cette dame scmkloil avoir dans son caractère, dans sa figure et dans toute sa personne, des traces de combat entre l’amour et le jubilé. « Mais ces bonnes résolutions étaient de courte durée; et, Pâques arrivé, ou le jubilé terminé, les choses reprenaient leur cours.
Madame de Montespan ne s’avouait pas sans une inquiète jalousie l’empire croissant de madame de Maintenon sur l’esprit du Roi. Lors de la mort du premier enfant de la marquise, Louis XIV, ayant été témoin de la douleur de madame de Maintenon : « Klle sait bien aimer, avait-il dit, il y aurait plaisir à être aimé d’elle. » Des querelles et des discussions amères commencèrent entre ces deux femmes, et , en plus d’une circonstance, le Roi fut obligé de s’interposer. Madame de Maintenon écrit à l’abbé Gobelin : « Il se passe ici des choses terribles entre madame de Montespan et moi. Le Roi en fut hier témoin, et ces procédés-là, joints aux maux continuels de ses enfants, me mettent dans un état que je ne pourrai longtemps soutenir. » Madame de Maintenon fait ici allusion à une scène violente. Louis XIV étant entré un jour à l’improviste , et les voyant l’une et l’autre fort animées, s’informa de ce dont il s’agissait. Madame de Maintenon prit la parole avec sang-froid et dit au Roi : u Si Votre Majesté veut passer dans cette autre chambre , j’aurai l’honneur de le lui apprendre. « Louis XIV suivit madame de Maintenon. Celle-ci ne dissimula rien
MADAME DE MONTESPAN
et dépeignit au Roi sans ménagements la dureté de la marquise. Mais Louis XIV s’efforça de justifier celle qu’il aimait peut-être encore, en parlant des qualités de madame de Montespan et de ce qu’il nommait son bon cœur.
Malgré leur animosité , les deux rivales savaient dissimuler en présence de la cour; et même, un jour, s’étant par hasard trouvées seules dans le même carrosse : «Ne soyons pas dupes de ce contre-temps , dit madame de Montespan. Causons comme si nous n’avions rien à démêler ; bien entendu que nous ne nous en aimerons pas davantage et que nous reprendrons notre haine au retour. »
Enfin, en 168G, Louis XIV fit entendre à la marquise de Montespan, par l’entremise de madame de Maintenon , qu’il était résolu décidément à faire son salut et qu’il l’engageait à l’imiter.
Madame de Montespan quitta la cour. Après avoir promené ses ennuis «à travers la France, elle alla frapper à la communauté des filles de Saint-Joseph, qu’elle avait dotée et dont elle avait toujours pris grand soin. C’était la coutume au dix-septième siècle , grand siècle après tout, — et à cause de cela même; chaque misère venait à son tour s’abriter au fond du cloître et y chercher l’oubli, la quiétude et le pardon. Que de grandeurs tombées et d’infortunes,' que de rivalités s’y donnèrent la main 1 Au jour de la puissance on ne manquait guère d’élever et de choisir un de ces pieux refuges, certain que plus tard on serait heureux d’y cacher sa vie après le naufrage.
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A la suite d’une conversation avec madame de Mirainion, femme d’une haute piété, la marquise de Montespan commença une existence nouvelle. Elle donna aux pauvres sa fortune et se livra pour eux à des ouvrages grossiers. Le Roi lui faisait une pension de douze mille louis d’or, que d’O lui apportait tous les trois mois. En 1707, les affaires de l’Etat exigeant une stricte économie , la pension fut abaissée à huit mille louis : « Je n’en suis fâchée que pour les pauvres, » dit alors madame de Montcspan. Elle portait des bracelets, des jarretières et des ceintures à pointes de fer. Ses chemises, faites de la toile la plus jaune et la plus dure, étaient cachées sous une batiste fine et douce. Elle jeûnait et priait des journées entières.
Elle ne parvint pas néanmoins à changer son caractère fier et son extérieur impérieux. Bien des personnages de la cour, entre autres Mademoiselle , lui rendirent visite. Elle les recevait le front haut, avec des politesses de reine. Sa fantaisie consistait à faire des mariages; mais, comme elle ne possédait pas de fortune, u elle marioit souvent ensemble la faim ‘et la soif. « La crainte de la mort la poursuivait et la forçait de voyager pour se distraire. Bien qu’elle fût restée fort belle et bien portante, elle se croyait sans cesse malade; pendant la nuit elle faisait allumer un grand nombre de bougies et voulait qu’on la veillât.
Pour obéir au père La Tour, général de l’Oratoire , connu par ses sermons , son talent et la prudence de sa direction, elle avait écrit à son mari une lettre de sou-
MADAME DE MOMTESPAM.
mission et de repentir. Elle se disait prête à lui obéir en tout. C’était pour la marquise un acte d’autaul plus méritoire, qu’elle était séparée de M. de Montespan par un arrêt du Châtelet de Paris de 167G. Auprès d’une semblable pénitence infligée à son orgueil , toute mortification lui eût paru douce et facile. M. de Montespan , d’après l’ordre du Roi, vivait dans ses terres, l’êtu de noir comme si sa femme eût été déjà morte, portant un crêpe et des hauls-de-chausses gris en signe de deuil, il errait à travers les bois , sombre , solitaire et brisé par la honte. Bien qu’il aimât toujours la marquise avec passion , il refusa de la revoir et mourut sans avoir pardonné.
Au printemps de l’année 1707, à Bourbon-l’Archambaud, madame de Montespan fut prise subitement, au milieu de la nuit, d’un transport au cerveau. En présence de la mort, ses appréhensions se dissipèrent. Elle reçut les sacrements , demanda pardon à haute voix du scandale qu’elle avait causé , et expira le vendredi , 27 mai, vers trois heures du matin. Depuis le jour de sa retraite ses sentiments chrétiens ne s’étaient pas démentis.
u Ce corps, autrefois si parfait, fut la proie de la maladresse d’un chirurgien qui lui fit prendre trop d’émétique. Ses obsèques restèrent à la discrétion des moindres valets , le reste de la maison ayant déserté ; le corps demeura longtemps sur la porte, tandis que les chanoines et les prêtres se disputoient leurs rangs. »
L’impartialité, due aux morts , devient un devoir en-
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core plus sacré envers ceux dont la conduite en plus d’un point a mérité le blâme. Disons donc que la marquise de Montespan favorisa les arts et protégea La Fontaine, Racine el Molière. Elle engagea le Roi à donner pour précepteur au Dauphin le duc de Montausier; et , selon madame de Maintenon , elle possédait un esprit élevé et sensible à la solide et véritable gloire.