MADAME DE MAINTE NON
Louis XIV est devenu vieux. Triste, las, désabusé de la vie , malade , il éprouve à son tour ce vide immense que produit la satiété. Désormais il ne lui reste d’autre passion que celle de l’orgueil; la fortune, qui n’aime pas les vieillards, l’a délaissé ; la mort a tout moissonné autour de lui , épargnant à peine un enfant pour perpétuer sa race ; et le grand Bossuet lui-même n’est plus là pour prononcer, dans son immortel langage , l’oraison funèbre du grand Roi.
Au milieu d’une vaste chambre, qui n’est pas la sienne , Louis XIV, assis près d’une table dans un large fauteuil , s’occupe des affaires de l’Etat. En face du Roi, dans une espèce de confessionnal de damas rouge , se tient une femme plus âgée que lui , «vêtue d’une robe feuille morte et coiffée de hautes coiffes. » Son embonpoint manque de fraîcheur ; ses yeux , grands et expressifs , sont encore étincelants d’esprit ; sa bouche est petite et Gne , son menton légèrement arrondi. Pendant que le
Roi travaille avec son ministre , elle reste grave el silencieuse, lit, fait de la tapisserie, et, si on l’interroge, élit? répond avec discrétion et mesure. Quand Louis XIV parait accable par la fatigue ou l’ennui, elle ordonne d’introduire les musiciens, et leur fait, sous des déguisements de théâtre , réciter des prologues louangeurs ou des scènes de Molière; elle commande des dîners et des concerts ; elle s’efforce par mille moyens d’amuser u un roi devenu inamusable » . Cette femme , c’est madame de Maintenon ; cette chambre , c’est celle de la marquise.
Je n’ai jamais éprouvé de sympathie pour madame de Maintenon. Je trouve en elle une vertu rigide, une âme ferme , de la finesse , de l’esprit , du jugement , de la piété ; j’y cherche vainement un cœur, Elle n’eut qu’une passion, à laquelle elle sacrifia sa vie cl qui la préserva de toutes les autres : la passion de la considération. u II n’est rien, dit-elle, que je n’eusse été capable de tenter et de souffrir pour acquérir le nom de femme forte, v Elle a raison el se connaît bien en parlant ainsi. Ce n’était pas seulement la vertu qu’elle voulait acquérir, c’étaient encore les bénéfices de la vertu. En esquissant rapidement son histoire , nous n’y trouverons pas d’autre but ni d’autre ambition.
Françoise d’Aubigné était petite-fille de Théodore Agrippa d’Aubigné , calviniste ardent , qui disait à Henri IV, après l’attentat de Jean Châtel : a Sire, vous n’avez renié Jésus-Christ que de la bouche , vous avez été blessé à la bouche ; mais si vous le reniez de cœur ,
Digiti
MADAME DE MAIXTKXON.
vous serez blessé au coeur. « Elle naquit dans la prison de la conciergerie de Niort, où son père, Constant d’Aubigné, était détenu en 1635. Un prêtre catholique la baptisa, et le duc de la Rochefoucauld, père de railleur des Maximes, lui servit de parrain. Enfermée avec Constant d’Aubigné au Château-Trompette, elle répondit un jour à la fille du concierge jouant avec un ménage d’argent et lui reprochant de ne pas être riche :
« C’est vrai ; mais je suis demoiselle, et vous ne l’êtes pas. »
Constant d’Aubigné sortit de prison , persista à ne pas abjurer, et se réfugia à la Martinique. Durant la traversée, Françoise tomba malade et passa même pour morte; on allait la jeter à la mer, lorsque madame d’Auhigné reconnut que sa fille vivait encore. Peu après elle faillit être dévorée par un serpent. Et lorsqu’aux temps de sa grandeur elle racontait ces faits an Roi : « On ne revient pas de si loin pour peu de chose, » répondait l’évêque de Metz , qui était présent.
D’Aubigné se ruina et mourut. Sa femme revint en Frauce et s’occupa de l’éducation de scs enfants. Elle faisait lire à Françoise les vies de Plutarque, et, bien que catholique , elle lui parlait souvent de son grandpère. Mademoiselle d’Aubigné fut placée chez madame de Fillette; comme elle refusait de quitter la religion protestante, on l’employa, pour l’y contraindre, aux détails les plus abjects. « Je commandois dans la bassecour ; dit-elle, et c’est parce gouvernement que mon règne a commencé. » Elle abjura enfin au couvent des
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l’rsulinrs et [>cu après perdit sa mère. Madame de Neuillanl, mère de la duchesse de Xavailles, la prit avec elle. Madame de \cuiliant était avare et laissa mademoiselle d’Aubigné manquer de tout. Là, elle rencontra les beaux esprits de l’époque , entre autres le chevalier de Méré, homme vain et prétentieux, qui parla de tous côtés de celle qu’on n’appelait plus que la jeune Indienne depuis son voyage d’Amérique , cl la mit à Ja mode. Elle fut conduite chez Scarron, homme pauvre, impotent, appartenant à une bonne maison de robe de Paris, doué d’un esprit gai et burlesque , et chez lequel la meilleure compagnie se donnait rendez-vous. *t Pour éviter le couvent , » elle consentit à épouser le cul-dejatte. u Ce lut line union , écrit-elle, où le cœur entroit pour peu de chose, et le corps en vérité pour rien. » Elle avait dix-sept ans.
Jetée au milieu de celle folle jeunesse de la Fronde , madame Scarron eut besoin d’un tact rare et précoce pour se faire respecter, sans néanmoins froisser personne. Elle y parvint, non sans travail, et s’habitua à s celle circonspection et à cette prudence qui sera le métier et l’orgueil de toute sa vie. » a Elle passoit le carême à manger, un hareng au bout de la table , dit madame de Caylus, et se retiroit aussitôt dans sa chambre, parce qu’elle avoil compris qu’une conduite moins exacte et moins austère, à l’Age où elle éloil, feroit que la licence de cette jeunesse n’auroit plus de frein et deviendrait préjudiciable à sa réputation. » Elle ajoute elle-même : « Je n’étois pas assez heureuse pour agir
MADAME DK MAINTENUS. 25)1
ulors uniquement pour Dieu ; mais je vottlois être estimée. L'envie de me faire un nom étoit ma passion. »
Scarron la consultait. A sa prière, il rotraneba plusieurs passades de ses œuvres. En mourant, il fit à sa femme de burlesques adieux et « lui légua le pouvoir de se remarier » . Pourtant, au moment d’expirer, il lui dit avec attendrissement : « Je vous prie de vous souvenir quelquefois de moi; je vous laisse sans biens, la vertu u’ en donne pas ; cependant soyez toujours vertueuse. » 14 octobre I fifiO.
Madame Scarron avait vingt-cinq ans. « Elle étoit grande ot de belle taille. Elle a voit le teint fort uni et fort beau , les cheveux d’un châtain clair et très-agréable, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l’air noble, doux, enjoué et modeste; et pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avoit les plus beaux yeux du monde. Ils étoicnf noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d’esprit; leur éclat avoit je ne sais quoi qu’on ne saurait exprimer; la mélancolie douce y paroissoit quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l’enjouement s’y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer. »
Koüquct — c’était sa coutume — lui fit offrir un ricin* écrin; elle le lui renvoya. La Reine mère ayant appris le dénûmeni de madame Scarron , en fut touchée et continua à la veuve la pension qu’elle faisait au mari u comme à son malade » ; elle éleva même cette pension de 1500 à 2000 livres. « J’ai bien promis à Dieu , «lit madame Scarron à madame d’Albrel , de donner aux
pauvres le quart de ma pension; ces 500 livres de plus que n’avoit M. Scarron leur sont dus en bonne inorale. » Retirée au couvent des Hospitalières de la place Royale , « elle gouverne si bien ses affaires — je la laisse parler — qu’étant toujours vêtue honnêtement d’étamine du Lude, bien chaussée, de beaux jupons, de beau linge uni, sa pension et celle de sa femme de chambre payée, elle a encore de l’argent de reste, n Et pourtant il lui fallait visiter ses amies de la cour. On la voyait chez mesdames d’Heudicourt, de Montchevrcuil, à l’hôtel de Richelieu et surtout à l’hôtel d’Albret. La maréchale d’Albret protégeait beaucoup madame Scarron; c’était une femme de peu d’esprit, mais d’un excellent coeur ; son seul défaut était de trop aimer le vin, chose rare à une époque où les femmes n’en buvaient presque jamais. On prétend qu’un soir la maréchale, se regardant dans la glace, se trouva le nez rouge. — Mais, s’écria-t-cllc, où donc ai-je pris ce nez-là? — Au buffet I lui répondit à l’oreille M. Matha de Bourdeillc.
Madame Scarron souffrait bien parfois d’être obligée de sacrifier la simplicité de ses goûts; a mais cela me coùtoit peu, dit-elle, quand j’envisageois ces louanges et celte réputation qui dévoient être les fruits de ma contrainte. G’étoit là ma folie. Je ne me souciois point de richesse; j’étois élevée de cent piques au-dessus de l’intérêt : je voulois de l’honneur. » L’aveu ne peut être ni plus franc ni plus complet.
A l’hôtel d’Albret et à l’hôtel de Richelieu, elle ren-
MADAME DF. MAIXTKXON.
contrait mesdames de Sévigné, de La Fayette, de Thianges, de Coulanges, de Montespan, et partout elle savait par sa réserve, sa douceur, sa politesse et son esprit , se rendre nécessaire et s’attacher les gens. Il en devait être ainsi; ces qualités étaient les obligations de son rôle , sans elles son but eût été manqué.
Barillon , Guilleragues et bien d’autres l’entourèrent de soins empressés. M. de Villarceaux, dit-on, parvint à lui plaire , et peut-être alors ne serait-elle pas restée sans reproche. Ninon , son amie , se permit à ce sujet quelques mots piquants; et M. de Lassay, ayant affirmé un jour publiquement et positivement que madame Scarron était demeurée sage , s’attira de sa femme celte réponse plus spirituelle qu’innocente ; « Comment faitesvous, monsieur, pour être si sûr de ces choses-là? » Tout porte à croire néanmoins que madame Scarron resta, sans peine , étrangère aux faiblesses du cœur, et nous entendons dire à un gentilhomme des plus entreprenants de la cour : « S’il me fulloil prendre des libertés avec la Reine ou avec madame Scarron, je ne balancerais pas, j’en prendrais avec la Reine. »
La Reine mère étant morte , madame Scarron perdit sa pension et retomba dans la misère. On lui conseilla d’épouser le vieux duc de Villars. « Madame de Montespan et madame de Richelieu veulent me faire contracter un mariage qui pourtant ne se fera pas. C’est un duc assez malhonnête et fort gueux. Ce serait une source d’embarras et de déplaisir qu’il serait imprudent de s’attirer. J’en ai déjà assez dans ma condition , sans
aller en cliercher clans un état qui fait le malheur des (rois quarts du genre humain. »
L’abbé Tcstu adressa inutilement au Roi , au nom de madame Scarron, de nombreux plaeets. u Oh ! si j’élois en faveur, écrit-elle en Tlitîtî, que je traiterais différemment les malheureux ! Qu’on doit peu compter sur les hommes! Quand je n’avois besoin de rien, j’aurais obtenu un évêché ; quand j’ai besoin de tout , tout m’esl refusé. » Résolue de s’ex|>atrier, elle voulut auparavant que madame de Montespan tentât pour elle une dernière démarche auprès du Roi. u Quoi ! s’écria Louis XIV, encore la veuve Scarron ! — Sire, répondit madame de Montespan , il y a longtemps que vous ne devriez plus en entendre parler , et il est étonnant que Votre Majesté n’ait pas encore écoulé une femme dont les ancclres se sont ruinés pour elle. » Louis XIV accorda la pension.
En ltitiî), madame de Montespan la chargea des entants qu’elle avait eus- du Roi. « Si ces enfants sont an Roi , avait répondu madame Scarron avant d’accepter, je veux bien ; je ne me chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan; ainsi, il faut que le Roi me l’ordonne ; voilà mon dernier mot. « Le Roi ordonna, et madame Scarron fut gouvernante des bâtards de Louis XIV. Une semblable position était alors un honneur; et, malgré ce qu’elle pouvait avoir de délicat pour une femme ne rêvant que considération vertueuse, il ne faudrait pas en faire un trop grand crime à madame Scarron. Quant à la distinction qu’elle veut établir, elle semble au moins subtile et plus propre
MADAME DE MAIXTEXOX.
à sauver les apparences de la dignité que la dignité ellemême.
Désormais , quand il naissait un enfant à Louis XIV, madame Scarron venait secrètement Je recevoir; elle l’enveloppait dans son écharpe, et, «abritée elle-même sous un masque » , elle l’emportait dans une vaste et solitaire maison de Vaugirard , tremblant pendant la route que l’enfant ne poussât des cris. C’est là, à l’écart, qu’elle élevait les enfants du Roi , présidait à leur éducation et leur prodiguait tous les soins d’une bonne mère. Le soir, elle reparaissait dans le monde, afin d’éloigner tous les soupçons. Louis XIV, reconnaissant les bons offices de madame Scarron, écrivit, sur le registre des pensions , deux mille écus , à la place de deux mille francs.
Quand les enfants furent devenus grands, elle laissa de côté toute contrainte cl les suivit à la cour. Elle accompagna également , sous un nom d’emprunt, le jeune duc du Maine à Anvers et aux eaux. Le duc du Maine était boiteux.
Louis XIV goûtait peu d’abord madame Scarron ; il la soupçonnait d’avoir l’esprit précieux de l’ hôtel de Rambouillet, que les hôtels d’Albret et de Richelieu cherchaient à imiter. Elle l’avoue elle-même : «Je déplaisois fort au Roi dans les commencements ; il me regardoit comme un bel esprit à qui il falloit des choses sublimes, et qui étoit très-difficile à fous égards. « Mais sa conversation sans apprêt et les lettres qu’elle écrivit durant les voyages du duc du Maine firent revenir
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Louis XIV de sa première impression. Au retour de madame Scarron , il l’admit dans son cercle , à la prière de madame de Montespan.
Cette intimité entre la favorite et la gouvernante ne dura pas. Ht si madame de Montespan ne se trouvait elle-même dans une position irrégulière , il y aurait sujet d’être sévère envers madame Scarron et de l’accuser peut-être de manèges peu délicats envers sa protectrice et d’ingratitude. Louis XIV, fatigué des plaintes de la marquise au sujet de la gouvernante de ses enfants, répondit un jour : a Si elle vous déplaît, que ne la chassez-vous? X’èles-vous pas la maîtresse? n Madame Scarron connut cette réponse ; elle en fut vivement blessée, et madame de Montespan, qui avait encore besoin de madame Scarron, parvint, à grand" peine, à la calmer et à l' empêcher de se retirer.
Ce fut en ltiT i que madame Scarron se trouva assez riche pour acheter, grâce aux libéralités du Roi , la terre de Maiulcnon. Celte terre fut payée deux cent cinquante mille francs : elle rapportait dix mille livres de rente. Louis XIV appela un jour madame Scarron madame de Maintenon; depuis cette époque elle conserva ce nom.
Alors commence, d’une façon plus ouverte, la faveur
MADAME DK MA1XTKX0X.
de madame de Mainteuon. Toujours vêtue convenablement mais modestement, et d’une manière plus vieille que son âge, elle s’en tient, pour vaincre, aux charmes intérieurs et de l’esprit. Elle devine la pensée du Roi; elle sait employer le remords, si efficace sur les natures fatiguées et non exemples des péchés de jeunesse. Persuadée que Dieu a remis eu ses moins le salut de Louis XIV, elle le presse d’abandonner de coupables amours, « 11 vient un temps, Sire, lui dit-elle, où de longs regrets succèdent à de courtes passions; jetez les yeux sur les Carmélites, et voyez comme on s’en punit. » A l’occasion d'un voyage de madame de Mainteuon , madame de Sévigné écrit le 4 juin l(>7(î : «Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra : c’est que cette belle amitié de madame de Montespan et de son amie, qui voyage, — madame de Maintenon, — est une véritable aversion depuis plus de deux ans. C’est une aigreur, c’est une antipathie, c’est du blanc, c’est du noir. Vous me demandez d’où vient cela? C’est que i 'amie est d’un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de madame de Montespan. Elle n’aime pas à obéir ; elle veut bien être au père , mais non pas à la mère; elle fait le voyage à cause de lui et non |>oinl du tout pour l’amour d’elle ; elle rend conipte à l’un et point à l’autre. » Vn peu plus tard, c’est madame de Montespan qui voyage; madame de .Mainteuon est restée à la cour, et madame de Sévigné écrit encore : « Parlons de l 'amie : elle est plus triomphante que jamais. Tout est soumis à son empire ; toutes les femmes
(In chambre de la voisine, — madame de Montespan , — sont à elle : l'une lui tient le pot à la pâte, à genoux devant elle; l’autre lui apporte scs liants, l’autre l’endort; elle ne salue personne. » Comme on le voit, la puissance de madame de Montespan touchait à sa lin. Louis XIl : allait de mademoiselle de Ludres à mademoiselle de Eontanges et prenait goût de plus en plus à madame de Maintenon. « On me mande, écrit toujours madame de Sévigné parfaitement instruite des affaires de la cour, que les conversations de Sa Majesté avec madame de Maintenon ne font que croître et embellir, et qu’elles durent depuis six heures du matin jusqu’à dix heures. On les trouve chacun dans une grande chaise. Xul autre ami n’a tant de soins et d’attentions ipie le Roi en a pour elle : elle lui fait connoitre un pays lotit nouveau, je veux dire le commerce de l’amitié et de la conversation sans chicane et sans contrainte. *
En T(>80, le Roi nomme madame de Maintenon seconde dame d’honneur de la Dauphine. La Dauphine avait une forêt de cheveux qu’aucune de ses femmes 11 e pouvait bien peigner. Madame de Maintenon seule les démêlait sans lui faire mal. a Vous ne sauriez croire, dira dans peu de temps madame de Maintenon, combien le talent de bien peigner une tète a contribué à mon élévation. » Vainement madame de Montespan tente de former une cabale contre celle qu’elle nomme > sa rivale. Elle l’accuse de vouloir devenir la maîtresse du Roi. a II en auroit donc trois? demande madame de Maintenon. — Oui, répond vivement la marquise, moi
MADAME DE MAINTENU*
de nom, celle fille de fait (mademoiselle de Fontanges), et vous de coeur. »
Le 30 juillet 1083, la reine Marie-Thérèse, — pauvre reine avec toutes les prérogatives de la puissance et toutes les poignantes douleurs de l’âme, — mourut entre les bras de madame de Maintcnon. A dater de ce jour, Louis XIV ne sc contente plus d’être gracieux pour la marquise , il devient tendre et pressant. Madame de Maintenon « sait qu’à son âge, s’il n’est plus temps de plaire, la vertu est néanmoins de tous les âges; et le Roi , dit-elle, lui donne les plus belles espérances; elle le renvoie toujours affligé et jamais désespéré. » Ce mot dévoile tout un plan , un manège habile et persévérant. L’abbé Gobelin, son directeur, lui a assuré que Dieu la voulait à la première place pour le salut du Roi, et elle a fini par se persuader que l’abbé Gobelin avait raison, et qu’elle devait se sacrifier et obéir à la volonté de Dieu.
Clic parvint cntin au but tant souhaité , et épousa Louis XIV vers 1G85. La bénédiction leur fut donnée dans le cabinet du Roi par l’archevêque de Harlay, en présence du père La Chaise, confesseur de Louis XIV. La date précise de ce mariage est restée incertaine ; mais, à partir de l’année 1G85, mille détails firent comprendre qucl’union devait être accomplie. On vil madamedeMaintenon se promener seule à Marly avec le Roi ; elle occupa un appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, qui l’appelait madame , se montrait respectueux envers elle et passait dans son appartement une partie
de ses journées ; elle se levait un instant quand Monseigneur ou Monsieur entrait, « mais elle ne se dérangeoil pas pour les princes et les princesses du sang » , <pii n’étaient reçus qu’ après avoir obtenu des audiences; elle appelait la duchesse de Bourgogne ma mignonne, la duchesse la nommait ma tante. Assise dans un fauteuil en présence du Roi , elle était admise aux réunions des ministres et aux secrets d’Etat. Louis XII’ la consultait ainsi : u Qu’eu pense Votre Solidité? Qu’en pense /« liaison ? » Grave, circonspecte, réfléchie, incapable d’entrainement , pleine de finesse , de pénétration et de douceur, d’une conversation aimable et d’une grâce constamment soutenue, elle répondait en quelques mots brefs et sans prétention; elle savait que Louis XIV avait horreur de paraître être conduit, aussi lui faisait-elle adopter son avis en le laissant convaincu qu’il suivait le sien. Le duc d’Orléans ayant trouvé près d’elle le Roi u en grand négligé » : « Mon frère, avait dit Louis XIV, à la manière dont vous me voyez devant madame , vous pouvez bien penser ce qu’elle m'est. » En public, elle ne prenait aucun rang, et restait une simple dame de la cour.
Madame de Maintenon fonda Saint-Cyr. Elle en fut nommée supérieure perpétuelle , en composa le règlement et s’y réserva un appartement complet. Elle y venait souvent , et ne dédaignait pas de descendre aux moindres détails de la maison. Saint-Gyr était destiné à l’éducation des demoiselles nobles et sans fortune. Pour y entrer, dit madame de Caylus, il fallait faire preuve
MADAME DE MAIXTKXOX.
de noblesse et de pauvreté. Le généalogiste du Roi donnait les preuves de noblesse, l'intendant de la province . certifiait la pauvreté. Deux cent cinquante demoiselles y étaient admises. — On éprouve un sentiment de tristesse et le cœur se serre à la vue de cette noblesse ruinée, de ces vieux soldats demandant pour eux-mêmes un lit aux Invalides et pour leurs filles une plaee à Sainl- Cyr. — Il serait aisé de critiquer sur plus d’un point r éducation qu’y recevaient les élèves. Louis XV a dit avec justesse : «Madame de Maintenon s’est bien trompée avec d’excellentes intentions. Les filles sont élevées de manière qu’il faudroit de toutes en faire des dames du palais , sans quoi elles sont malheureuses et impertinentes. v Mais, sans appuyer davantage sur ce sujet , il est juste de reconnaître qu’une noble pensée présida à la fondation d’un tel refuge par celle-là même dont la jeunesse avait souffert de l’abandon et de la pauvreté.
Racine composa pour Saiut-Cyr Etiher et Atha/ie. Les élèves avaient commencé par jouer Ciniia et Andromaque; mais, après la représentation d 'Andromaqur , madame de Maintenon, effrayée de la manière dont ces jeunes filles savaient comprendre et exprimer le sentiment de l’amour, s’empresse d’écrire an poêle :
« Xos petites filles viennent de jouer Androtnaque , et l’ont si bien jouée qu’elles ne la joueront plus , ni aucune de vos pièces. » En même temps elle lui demande une œuvre destinée uniquement à sa maison. Racine, inquiet pour sa gloire et désireux cependant de complaire à madame de Maintenon, consulte' Boileau, qui
l'engagé à ne pas obéir et à respecter sa renommée. Malgré ce conseil , il se met au travail et compose Esther. Esther fut jouée à Sainl-Uyr le 8 février IG8D; Racine avait lui-même dirigé les répétitions. Les élèves firent merveille; on les compara à la Uhampmcslé, à la Raisin, à Baron, à Montfleury. Le Roi applaudit, et chacun trouva dans la pièce des allusions, bien éloignées sans doute de la pensée de l'auteur. Aman était Louvois disgracié; « la superbe Vasthi », madame de Montespau; Estlicr, madame de Mainteuon. A la suite d'une représentation à laquelle elle venait d’assister, madame de Sévigné écrivait à sa fille : « Racine ne fera jamais rien de mieux » ; puis elle racontait avec orgueil que le Roi avait daigné lui adresser la parole. Une parole du Roi , c’était plus qu’il n’en fallait alors pour tourner les tètes les plus solides. — Bientôt quelques personnages rigides blâmèrent madame de Mainteuon de laisser des jeunes filles monter sur les planches , et les élèves ne jouèrent plus la comédie que dans l’appartement de madame de Mainlenon , en présence du Roi et de quelques amis , et sans costumes.
On a beaucoup exagéré l’influence politique de madame de Mainlenon sur Louis XIV. Sauf quelques intérêts de famille à satisfaire, peut-être quelques rancunes
MADAME DK MA1XTEV0X.
à exercer, l’iiiünonce politique de madame de Mainlc- 11011 fut à peu près nulle. I.ouis XIV avait des vues arrêtées et personne n’eût pu Fen détourner. En religion, comme en toutes choses, il voulait l’unité, sans avoir besoin d’y être poussé par personne. A F homme privé, madame de Mainteuon rendit des services réels. Elle le retira du tourbillon des passions qui déshonorent la vieillesse. Elle le rappela à la pratique de ses devoirs de chrétien et chercha à modérer son goût pour les constructions et pour 1 a guerre. Elle s’efforça en outre de dissiper ses ennuis , de combler le vide de son esprit , de distraire son cœur. Par malheur, madame de Maintenon fut plutôt dévouée au Roi dans les petites choses que dans les grandes ; elle sut faire de petits sacrifices, rarement elle en sut accomplir de grands. Comme Louis XIV, elle aimait l’ordre, les convenances, les apparences; comme lui, élit* possédait un esprit juste; mais, comme lui aussi , elle avait interdit à son esprit tout mouvement avant l’âge, maintenant son intelligence dans une sphère étroite et l’absorbant dans des riens minutieux. Elle ne fut pas la cause des fautes dernières et nombreuses du Roi , mais elle n’en empêcha aucune. -,
S’il faut en croire madame de Mainteuon — et nous le voulons bien, mais non d'une façon aussi absolue qu’elle le prétend , — elle paya cher son pouvoir et sa dignité. Du matin au soir, sans repos, sans trêve, chargée d’un Roi à charge à lui-même, obligée de sc courber devant les habitudes tracassières du maître, elle laisse
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échapper parfois des cris de lassitude et de douleur capables d’attendrir, si on ne l’avait suivie depuis son enfance, u Je n’en puis [dus! je voudrais être morte! dit-elle à son frère. — Vous avez donc parole d’épouser le Père éternel? » répond avec un impitoyable bon sens le joyeux d’Aubigné. Elle écrit à madame de Maisonfort : k Que ne puis-je vous faire voir l’ennui qui dévore les grands ! Me voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu’on aurait peine à imaginer, et qu’il n’y a que le secours de Dieu qui m’empêche d’y succomber? « Et puis à M. de Saint-tîéran : «Je vous envie votre solitude , votre tranquillité , et je ne suis plus surprise que la reine Christine soit descendue du trône pour vivre avec plus de liberté! i» Elle dit encore : « En vérité, la tète est quelquefois prête à me tourner, et je crois que si l’on ouvrait mon corps après ma mort, on trouverait mon cœur sec et tors comme celui île M. de Louvois. « Regardant un jour des carpes languissantes dans un magnifique bassin de marbre : « Elles sont •comme moi , elles regrettent leur bourbe » , dit-elle à madame de Caylus.
En écoutant ces mélancoliques paroles , on est tenté de compatir aux douleurs de madame de Maintenon. Mais, outre qu’elle souffrait volontairement et n’avait qu’une peine méritée , j’avoue — dussé-jc sembler cruel — que je n’ajoute qu’une foi médiocre à ses plaintes. Je ne puis m’apitoyer en l’entendant soupirer vers la solitude , demander une chaumière et regretter sa bourbe. Ce n’est pas pour revenir à son point de départ
MADAME DE MAIXTEXOX.
qu’on a marché froidement , pendant plus de soixante •
ans , vers un but unique , désormais atteint : la dignité dans la forme et l’élévation dans la position. On maudit les ennuis de sa fortune et de son rang , — et ces ennuis sont réels et nombreux ; — mais, le fussent-ils plus encore, on ne les changerait pas, même pour le bonheur.
Madame de Maintenon déplore sa haute destinée ; s’il lui était donné de recommencer sa vie , elle agirait comme elle l’a fait.
Plaign'ons-Ia , j’y consens , non pas à sa manière , mais plaignons-la d’avoir sacrifié de sang-froid son bonheur à son orgueil. Elle comprima toutes les émotions de l’âme, tous les rêves de l’imagination, toutes les fantaisies permises et consolantes de l’esprit; elle mit la raison sèche et inexorable à la place de son coeur; elle ne sut ni aimer d’un véritable amour, ni pleurer de vraies larmes. En effet , il faut la plaindre. Mais, quand elle veut nous attendrir et faire croire à l’immensité du sacrifice qu’elle s’impose en vivant à la cour, peut-être — et je le croirais volontiers — reste-t-elle franche et se trompe-t-elle elle-même , seulement , et pour la première fois , elle se laisse , à coup sur, entraîner à des illusions que nous ne pouvons partager avec elle.
Une fois pourtant nous rencontrons chez madame de Maintenon une parole de regret sur le passé et de repentir ; mais là encore le ferme propos n’apparaît pas , èt le mot peut-être vient jeter dans l’esprit des doutes sur sa sincérité. « Je ne voulois pas être aimée en particulier de qui que ce fût ; je voulois l’être de tout le
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monde, faire prononcer mon nom avec admiration et avec respect , jouer un beau personnage et surtout être approuvée par les gens de bien ; c’était là mon idole. J’en suis peut-ctrc punie présentement par l’excès de ma faveur, comme si Dieu m’eût dit dans sa colère : u Tu veux de !a gloire et des louanges, tu en auras jusqu’à en être rassasiée. »
La croix la plus lourde et la plus vulgairement réelle qu’elle eut à porter, fut la présence et la conduite de son frère. M. d’Aubigné était un homme d’esprit, fou, dissipé, prodigue, joyeux et bon compagnon, exempt de morgue et d’impertinence. 11 appelait publiquement et sans gêne Louis XIV le beau-frère. Il faisait des sorties à sa sœur, dit Saint-Simon , parce qu’il n’était pas duc et pair. Pour s’en débarrasser, madame de Mainlenon paya bien des fois ses dettes, mais elle chercha vainement à l’amender et à le convertir.
Madame de Maintenon n’oublia jamais sa propre famille. Elle avait une nièce nommée mademoiselle de Murcé.
«Elle étoit charmante, son visage joli, son esprit plus aimable encore que son visage. On n’avoit pas le temps de respirer ni de s’ennuyer quand elle étoit quelque part. Toutes les Champmeslés du monde n’avoient point les dons ravissants qu’elle laissoit échapper en déclamant. » Sa tante la maria au comte de Caylus; le Roi lui donna un collier de dix mille écus, et nomma son mari le menin de Monseigneur. M. de Roufflers, courtisan habile , lieutenant général , colonel de dra-