WELLINGTON
Cet homme a eu le malheur d'être heureux partout où les plus grands hommes du monde ont été malheureux , et cela nous révolte et nous le fait haïr. Nous ne voyons en lui que la victoire de la sottise sur le génie... Arthur Wellington triomphe là où Napoléon Bonaparte succombe! Jamais homme n'a été plus favorisé par la fortune d'une façon plus ironique ; et en l'élevant sur le pavois de la victoire, c'est comme si elle eût voulu montrer sa creuse petitesse. La fortune est femme, et, selon la manière féminine, elle garde peut-être une secrète rancune à l'homme qui renversa son ancien favori, quoique cette chute fût le résultat de sa volonté à elle. Aujourd'hui, elle le fait encore triompher dans l'émancipation des catholiques, combat où échoua George Canning. On l'aurait peut-être aimé si le pitoyable Londonderry eût été son prédécesseur au ministère ; mais il succédait au noble Canning, à Canning le regretté, l'adoré, au grand Canning... Et il triomphe là où Canning se perdit. Sans un pareil malheur de bonheur, Wellington passerait
peut-être pour un grand homme, on ne penserait pas à le haïr, à le mesurer exactement, pas du moins avec la mesure héroïque dont on mesure un Napoléon et un Canning, et l'on n'aurait pas découvert combien il est petit comme homme.
C'est un homme petit et moins encore que petit. Les Français n'ont rien pu dire de plus cruel sur Polignac , sinon que c'était Wellington sans gloire. Dans le fait, que reste-t-il si l'on ôte à Wellington son grand uniforme de gloire?
J'ai donné ici la meilleure justification de lord Wellington... Mais on s'étonnera quand j'avouerai sincèrement que j'ai fait une fois un éloge étonnant de ce héros. C'est une excellente histoire, et je la veux raconter ici.
Mon barbier à Londres était un radical nommé Mister White, pauvre petit homme dans un habit noir râpé qui rendait un reflet blanchâtre. Il était si chétif, que sa figure, vue de face, semblait n'être qu'un profil, et qu'on voyait ses soupirs dans sa poitrine avant de les entendre ; surtout il ne manquait pas de soupirer sur le malheur de la vieille Angleterre, et sur l'impossibilité de jamais payer la dette nationale.
— H41as ! disait-il d'ordinaire en soupirant, qu'est-ce que cela faisait aux Anglais que tel ou tel régnât en France, et aue les Français fissent telle ou telle chose dans leur pays? Mais la haute noblesse et le haut clergé craignirent les principes de la révolution française, et
pour étouffer ces principes, il fallut que John Full donnât son sang et son argent, et pais qu'il fit des dettes par-dessus le marché. Le but de la guerre est atteint aujourd'hui, la révolution est étouffée, on a coupé en Fiance les ailes aux aigles de la liberté, la haute noblesse et le haut clergé peuvent être bien assurés maintenant que pas un de ces aigles ne pourra passer le canal. Du moins la haute noblesse et le haut clergé devraient payer à présent les dettes qui ont été faites pour leur propre intérêt et non pour le pauvre peuple. Ah ! le pauvre peuple!... —
Quand il arrivait à son pauvre peuple , Mister White soupirait encore plus profondément, et son refrain était que le pain et le porter étaient bien chers, qu'il fallait bien que le pauvre peuple mourût de faim pour engraisser de gros lords, des chiens de chasse et des prêtres, et qu'il n'y avait qu'une ressource. A ces mots, il avait l'habitude de repasser son rasoir, et pendant qu'il le faisait aller et venir sur le cuir huileux, il grommelait lentement et avec colère : Des lords, des chiens et des prêtres !
Mais c'était contre le duke of Wellington que son courroux radical bouillonnait le plus violemment. Il crachait poison et bile aussitôt qu'il venait à en parler, et quand il me savonnait en ce moment, c'était avec une mousse de rage. Un jour je fus pris d'une inquiétude complète, alors qu'il me rasait justement au cou, pendant qu'il se déchaînait si violemment contre Welling-
REISEBILDER. ZiD
ton , et murmurait sans cesse : — Si je le tenais seulement sous mon rasoir, je lui épargnerais la peine de se couper lui-même la gorge, comme son confrère et compatriote Londonderry, qui s'est ouvert le cou à Nord- Kray dans le comté de Kent... Que Dieu le damne !
Je sentais déjà la main de l'homme trembler, et dans la crainte qu'il se figurât tout d'un coup que j'étais le duke of Wellington^ je cherchai à calmer sa violence et à l'adoucir peu à peu. Je fis appel à son orgueil national : je lui représentai que Wellington avait accru la gloire des Anglais, qu'il avait toujours été une machine innocente dans des mains tierces, qu'il aimait fort les beefsteaks, et qu'enfin il... Dieu sait ce que j'ajoutai encore à la louange de Wellington, pendant que j'avais le couteau sur la gorge
Ce qui me chagrine le plus est la pensée qu'Arthur Wellington sera aussi immortel que Napoléon Bonaparte; car en vérité le nom de Ponce-Pilate est resté de la même manière, aussi immortel que le nom du Christ. Wellington et Napoléon! c'est un bizarre phénomène que l'esprit humain puisse penser à tous les deux en même temps. Il n'existe pas de plus grand contraste qu'entra ces deux hommes , même à l'extérieur. Wellington, mannequin imbécile, avec une âme griee et terne dans un corps de toile cirée, sourire de hois sur une figure glacée... Qu'on se figure auprès l'image de Napoléon !
Jamais cette image ne disparaîtra de ma mémoire. Je le vois toujours, sur son haut coursier, ses yeux éternels dans cette face impériale de marbre, regardant, calme comme le destin, ses gardes qui défilaient audessous de lui. Il les envoyait alors en Russie, et les vieux grenadiers élevaient leurs regards vers lui avec un sombre dévouement, un sérieux d'initiés, et un orgueil de mourants :
Te Caesar, morituri salutani.
Souvent j'arrive étrangement à douter que je l'aie réellement vu, que nous soyons réellement ses contemporains, et il me semble alors que sa figure , détachée du cadre étroit du présent, recule toujours plus fière et plus majestueuse dans la demi-teinte du passé. Son nom retentit déjà pour nous comme une tradition des temps primitifs, sonore d'antiquité et d'héroïsme comme les noms d'Alexandre et de César. Il est à cette heure devenu un mot de ralliement entre les peuples , et quand l'Orient et l'Occident se rencontrent, ils s'entendent au moyen de ce seul nom.
Le puissant et magique effet de ce nom , je le re- ( onnus ainsi de la manière la plus frappante un jour que je montai dans le port de Londres, où sont les docks indiens, à bord d'un navire des Indes, tout nouvellement arrivé du Bengale. C'était un vaisseau gigantesque, avec un nombreux équipage de PHindostan. Les figures «t les groupes grotesques, les costumes bizarrement
bariolés, les mines énigmatiques , d'étonnantes habitudes de corps, les accents sauvagement étranges du langage, de la gaieté et du rire, et tout à côté, le sérieux sur quelques visages d'un jaune doux, don/ les yeux, comme des fleurs noires, me considéraient avec une tristesse fabuleuse , tout cet ensemble excita en moi un sentiment semblable à l'enchantement. Je me trouvai comme soudainement transporté dans les contes de Schéhézérade, et je pensais déjà que j'allais infailliblement voir apparaître les palmiers aux larges feuilles, avec les chameaux aux longs cous, les éléphants couverts d'or, et autres arbres et animaux fantasques. Le subrécargue , qui se trouvait alors sur le navire et qui comprenait aussi peu que moi la langue de ces hommes, ne put assez me raconter, avec ses idées britanniques toutes exclusives, quel drôle de peuple cela faisait, presque tous mahométans, ramassés au hasard de tous les coins de l'Asie, depuis les frontières de la Chine jusqu'à la mer d'Arabie; il se trouvait même dans le nombre des noirs d'Afrique à chevelure laineuse.
Passablement ennuyé de l'existence lourde et humide de l'Occident , fatigué de l'Europe comme je l'étais alors , ce petit bout d'Orient qui se déroulait avec sa sérénité et son éclat devant mes yeux, fut pour moi un délicieux rafraîchissement, et mon cœur se sentit soulagé du moins par quelques gouttes de ce ciel après lequel j'avais si souvent soupiré pendant les nuits brumeuses d'hiver en Hanovre ou en Prusse; et ces hommes i. 46
étrangers purent voir combien leur vue m*étaî! agréable, et quel plaisir j'aurais eu à leur dire un petit mot d'amitié. Je pus reconnaître dans l'air cordial de leurs yeux, qu'eux aussi m'auraient dit volontiers quelque chose d'agréable, et c'était une grande affliction, qu'aucun ne comprît la langue de l'autre. A la fin, j'avisai un moyen de leur faire connaître par un seul mot mes sentiments de bienveillance, et, m'inclinant avec respect en étendant la main comme pour un salut amical, je prononçai le nom de Mohammed.
La joie éclaira tout aussitôt les figures foncées de ces étrangers, ils croisèrent respectueusement les bras; et, pour me rendre un salut aussi agréable, ils s'écrièrent: Bonaparte !
VTI