II EMU HEINE. III
C'était un bel homme de trente-cinq ou trente-six ans ayant les apparences d'une santé robuste; on eût dit un Apollon germanique a voir son haut front blanc , pur comme une table de marbre, qu'ombrageaient d'abondantes masses de cheveu* blonds. Ses yeux bleus pétillaient de lumière et d'inspiration; ses joues rondes, pleines, d'un contour élégant, n'étaient pas plombées par la lividité romantique à la mode à cette époque. Au contraire, l^s roses vermeilles s'y épanouissaient classiquement; une légère courbure hébraïque dérangeait, sans en altérer la pureté, l'intention qu'avait eue son nez d'être grec; ses lèvres harmonieuses « assorties comme deux belles rimes », pour nous servir d'une de ses phrases, gardaient au repos une expression charmante; mais, lorsqu'il parlait, de leur arc rouge jaillissaient en sifflant des floches aiguës et barbelées, des dards sarcastiques ne manquant jamais leur but; car jamais personne ne fut plus cruel pour la sottise : au sourire divin du Musagète succédait le ricanement du Satyre.
Un léger embonpoint païen que devait expier plus tard une maigreur toute chrétienne arrondissait ses formes : il ne portait ni barbe, ni moustache, ni favoris, ne fumait pas, ne buvait pas de bière, et comme Gœthe avait horreur de trois choses : il était alors dans toute sa ferveur hégélienne; s'il lui répugnait de croire que Dieu s'était fait homme, il admettait sans difficulté que l'homme s'était fait Dieu , et il se comportait en conséquence. Laissons-le parler lui-même et raconter ce splendide enivrement intellectuel. « J'étais moi-même la loi vivante de morale, j'étais impeccable, j'étais la pureté incarnée; les Madeleines les
plus compromises furent purifiées par les flammes de mes ardeurs et redevinrent vierges entre mes bras: ces restaurations de virginités faillirent parfois, il est vrai, épuiser mes saintes forces; j'étais tout amour et tout exempt de haine; je ne me vengeais plus de mes ennemis; car je n'admettais pas d'ennemis vis-à-vis de ma divine personne, mais seulement des mécréants, et le tort qu'ils me faisaient était un sacrilège, comme les injures qu'ils me disaient étaient autant de blasphèmes. Il fallait bien de temps en temps punir de telles impiétés, mais c'était un châtiment divin qui frappait le pécheur, et non une vengeance par rancune humaine. Je ne connaissais pas non plus à mon égard des amis, mais bien des fidèles, des croyants, et je leur faisais beaucoup de bien. Les frais de représentation d'un Dieu qui ne saurait être chiche et qui ne ménage ni sa bourse ni son corps sont énormes. Pour faire ce métier superbe, il faut avant tout être doté de beaucoup d'argent et de beaucoup de santé; or, un beau matin, c'était à la fin du mois de février 18*8, — ces deux choses me firent défaut, et ma divinité en fut tellement ébranlée qu'elle s'écroula misérablement. »
Je vis beaucoup Heine pendant cette période divine, c'était un dieu charmant — malin comme un diable — et très-bon quoi qu'on en ait pu dire. Qu'il me regardât comme son ami ou comme son croyant, cela ne m'importait guère , pourvu que je pusse jouir de son étincelante conversation; car, s'il fut prodigue de son argent et de sa santé, il le fut encore davantage de son esprit. Quoiqu'il sût très-bien le français, quelquefois il s'amusait à déguiser ses sarcasmes d'une forte prononciation tudesque qui eût
HENfll HEINE. T
rxîgê, pour être reproduite, les étranges onomatopées pat lesquelles Balzac figure dans sa Comédie humaine, le* phrases baroques du baron de Nucingen ; l'effet comique en était alors irrésistible, c'était Aristophane parlant a\ec la pratique d'Eulenspiegel.
a son lyrisme se mêlait une sorte de force joyeuse, et si le clair de lune allemand argentait un des côtés de sa physionomie, le gai soleil de France dorait l'autre. Nui écrivain n'eut à la fois tant de poésie et tant d'esprit; deux choses qui se détruisent ordinairement; quant à la sensibilité nerveuse qui fait le charme de V Intermezzo, du Tambour Legrand, des Bains de Lucques et de tant de pages des Reisebilder, il la cachait dans la vie ordinaire avec une pudeur exquise, et arrêtait à temps par un bon mot la larme qui eût débordé.
Pour sa mise, quoiqu'il n'eût aucune prétention de dandysme, elle était plus soignée que ne l'est ordinairement celle des littérateurs où toujours quelque négligence gâte des velléités de luxe. Les divers appartements qu'il habita n'avaient pas ce qu'on appelle aujourd'hui le cachet artiste, c'est-à-dire n'étaient pas encombrés de buffets sculptés, d'esquisses, de statuettes et autres curiosités de bric-a-brac, mais présentaient au contraire un confortable bourgeois où la volonté d'éviter l'excentrique semblait manifeste. Un beau portrait de femme par Lacmlein, représentant cette Juliette dont le poète parle dans le début iïAlta-Troil, est le seul objet d'art que je me souvienne d'y avoir vu.
Pour affermir sa divinité qui chancelait un peu, Henri Heine alla passer la saison des bains à Cauteretz . où il
HENRI HEINE
composa ce singulier poëme dont un ours est le héros, mêlant a la poésie la plus idéale les caprices les plus grotesques, et je le perdis de vue quelque temps.
In matin Ton vint me dire qu'un étranger, dont je ne pus comprendre le nom défiguré par le domestique , demandait a me parler. Je descendis dans la pièce où je recevais les visiteurs, et je vis un homme très-maigre dont le masque rappelait celui de Géricault, et se terminait par une barbe pointue et fauve , déjà mêlée de beaucoup de fils d'argent. Je cherchai dans mes souvenirs quel pouvait être cet hôte matinal qui me saluait de mon petit nom et me tendait la main avec la franche cordialité d'un vieil ami. Je ne parvins pas à mettre un nom sur cette ligure ainsi changée ; mais, au bout de quelques minutes de conversation , à un trait d'esprit de l'inconnu, je m'écriai: « C'est le diable ou c'est Heine. » C'était Heine en effet* de dieu devenu homme.
\ quelques mois de là, Henri Heine prit le lit pour ne plus le quitter: il resta huit ans cloué sur la croix de la paralysie par les clous de la souffrance Pendant cette longue agonie il offrit le phénomène de l'âme vivant sans corps, de l'esprit se passant de la matière, la maladie l'avait atténué, émacié, disséqué comme a plaisir, et dans la statue du dieu grec taillait avec la patience minutieuse d'un artiste du moyen âge un Christ décharné jusqu'au squelette, où les nerfs, les tendons, les veines apparaissaient en saillie. Ainsi dépouillé, il était beau encore ; et, lorsqu'il.,relevait sa paupière appesantie, une étincelle jaillissait de sa prunelle presque aveugle; le génie ressuscitait cette face morte; Lazare sortait de son caveau pendant
HENRI HEINE. Vil
quelques minutes : ce spectre, qui semblait dans ses linceuls une effigie funèbre couchée sur un monument, trouvait une voix pour causer, pour rire, pour lancer de spirituelles ironies , pour dicter des pages charmantes, pour donner l'essor à des strophes ailées, et, aux jours où la pierre de sa tombe lui meurtrissait plus durement les reins, pour gémir des lamentations aussi tristes que celles de Job sur son fumier. Ses amis devraient se réjouir de ce que cette atroce torture soit terminée en;:n, et que le bourreau invisible ait donné le coup de grâce au pauvre supplicié; mais penser que ce cerveau lumineux, pétri de rayons et d'idées, d'où les images sortaient en bourdonnant comme des abeilles d'or, il ne reste plus aujourd'hui qu'un peu de pulpe grisâtre, est une douleur qu'on n'accepte pas sans révolte. C'est vrai, il était cloué vivant dans sa bière; mais, en approchant l'oreille, on entendait la poésie chanter sous le drap noir. Quel deuil de voir un de ces microcosmes plus vastes que l'univers et contenus par l'étroite voûte d'un crâne, brisé, perdu, anéanti! Quelles lentes combinaisons il faudra a la nature pour former une tête pareille !
Henri Heine était né le Ier janvier de l'année 1801, ce qui lui faisait dire en riant, qu'il était le premier homme du siècle. Tôpffer remarque l'inconvénient qu'il y a, lorsqu'on vieillit, à porter le millésime de son siècle, qui vous avertit perpétuellement de votre âge et semble vous entraîner avec lui. Heine a quitté son compagnon à la cinquante -sixième étape.
Il faisait un temps froid, gris, brumeux; l'heure indiquée pour le convoi était matinale; quelques rares amis et
VIII HENRI HEINE
admirateurs se promenaient devant la maison mortuaire, attendant que l'on se mît en marche pour le cimetière. Le poète avait défendu toute pompe, toute cérémonie; il se regardait comme mort depuis longtemps, et iî voulait que le peu qui restait de lui fût emporté silencieusement de cette chambre qu'il ne devait quitter que pour la tombe. — La vue du cercueil, très -large, très -long, tnslourd, où la mince dépouille était couchée plus à Taise que dans son lit, nous fit souvenir involontairement de ce passage de V Intermezzo : « Allez me chercher une bière de planches solides et épaisses : il faut qu'elle soit plus longue que le pont de Mayence; et amenez -moi douze géants encore plus forts que le vigoureux saint Christophe du Dôme de Cologne, sur le Rhin; il faut qu'ils emportent le cercueil et le jettent à la mer; un aussi grand cercueil demande une grande fosse. Savez-vous pourquoi il faut que le cercueil soit si grand et si lourd? J'y déposerai en même temps mon amour et mes souffrances. »
En effet, la bière n'était pas trop grande; et si on ne la jeta pas à la mer, on la descendit dans un caveau provisoire, en présence des poètes et des artistes français ou allemands, peu nombreux, qui se tenaient là respectueusement rangés, sachant qu'ils assistaient aux funérailles d'un roi de l'esprit, quoiqu'il n'y eût ci long cortège, ni musique lugubre, ni tambours voilés, ni drap noir constellé d'Ordreg, ni discours emphatique, ni trépieds couronnés de flammes vertes. La dalle refermée, chacun redescendit ïa triste colline et se perdit dans l!immense fourmillement de la vie humaine.
Peu de poètes nous ont ému et troublé autant que
HENRI HEINE. l\
Heine. — Nous ne savons pas l'allemand, il est vrai, et n'avons pu l'admirer qu'à travers la traduction ; mais quel homme doit être celui qui, dénué du rhythme, de la rime, de Theureux arrangement des mots, de tout ce qui fait le style enfin, produit encore des effets si magiques! — Heine est le plus grand lyrique de l'Allemagne, et se place naturellement à côté de Gœthe et de Schiller; tel il nous apparaît, bien que la poésie traduite^en prose ne soit que du clair de lune empaillé, comme il le dit lui-même.
Jamais nature ne fut composée d'éléments pins divers que celle de Henri Heine; il était à la fois gai et triste, sceptique et croyant, tendre et cruel, sentimental et persifleur, classique et romantique, Allemand et Français, délicat et cynique, enthousiaste et plein de sang-froid; tout, excepté ennuyeux. A la plastique grecque la plus pure il joignait le sens moderne le plus exquis ; c'était vraiment l'Euphorion, enfant de Faust et de la belle Hélène.
Ce n'est pas ici la place de faire une appréciation de son œuvre, qui parlera d'elle-même, mais nous pouvons du moins en rendre l'impression. Quand on ouvre un volume de Heine, il vous semble entrer dans un de ces jardins qu'il aime à décrire; les sphinx de marbre de l'escalier aiguisent leurs griffes sur l'angle des piédestaux, et vous regardent de leurs yeux blancs avec une intensité inquiétante; des frissons courent sur leur croupe léonine, leur gorge de femme palpite comme si un cœur battait sous le contour rigide; les portes gémissent en tournant sur leurs gonds rouilles, et l'on croit voir un pli de robe disparaître sous l'arceau, comme si l'âme de la solitude s'enfuyait, surprise par votre approche. La mousse, l'ortie
HENRI HEINE
et la bar Jane ont poussé en Ire les dalles disjointes de la terrasse; les charmilles non élaguées vous retiennent au passage par leurs branches et vous supplient de ne pas aller plus loin. Les roses semblent saigner au milieu des ronces, et les gouites de pluie suspendues à leurs pétales brillent comme des larmes; les fleurs, étouffées par les mauvaises herbes, ont des parfums étranges qui asphyxient et donnent le vertige. Dans 1» bassin, l'eau noire croupit sous les lentilles vertes, et la Naïade tronquée est camarde comme le masque pâle de la Mort. Le crapaud sautèle à travers les sentiers et va conter votre venue à sa tante la vipère. Cependant le vent soupire ses élégies et le rossignol chante ses peines d'amours perdues; à la fenêtre du manoir délabré apparaît une jeune fille, blonde et fraîche, serrée dans sa robe de satin, pareille à ces jolies Néerlandaises que Gaspard Nestcher aime à peindre dans un cadre de pierre ou de vigne vierge ; elle est charmante, mais elle n'a pas de cœur, et dans son sein se condense un petit glacier. Jamais elle n'aura de torts envers vous; mais, si vous avez de Pâme et des nerfs, mieux vaudrait être épris de ces femmes qui portent le vice peint en rouge sur la joue. Elle vous fera mourir avec mille supplices innocemment diaboliques, et au jour du jugement vous ne voudrez pas ressusciter, de peur de la revoir !
Heine a cela de commun avec Gœlhe, qu'il fait des femmes vraies, — une touche lui suffit pour qu'une figure se dessine vivante et complète. Quel charme décevant, quelle langueur perfide, quel rire d'hyène, quelles larmes de crocodile, quelle froideur brûlante, quelle flamme glacée, quelle coquetterie féline! Jamais poète n'a mieux fait
HENRI HEINE. JLJ
frétiller le bout de queue du dragon au coin, d'une lèvre rose; et avec quelle conviction il dil de Lu^lgnan, ramant de Mélusine : « Heureux homme dont la maîtresse n'était serpent uu'à moitié! »
Si Heine a sculpté dans le paros le plus étincehnt des statues de dieux grecs et des bas- reliefs de Bacchanales aussi purs de forme que l'antique, il est au moins l'égal d'Lhland et de Tieck lorsqu'il raconte les légendes catholiques et chevaleresques du moyen âge. Il tire du cor merveilleux d'Achim d'Arnim et de Brentano des fanfares qui font tressaillir les cerfs au fond des forêts et s'abattre le pont-levis des manoirs féodaux. Quand il s'élance sur son destrier, il frôle bientôt de sa botte la jupe armoriée de la châtelaine en chasse, et nul ne manie l'épieu de meilleure grâce.
Nos mœurs littéraires, très- adoucies, peuvent faire paraître d'une grande cruauté quelques-unes des exécutions de Henri Heine; il est impitoyable pour les mauvais poètes; mais Apollon n'a-t-il pas le droit d'écorcher Marsyas? La main qui tient la lyre d'or tient aussi le couteau pour disséquer le grossier satyre. — Terminons par cette page du livre de Lazare; elle donnera une idée de la manière du poète, qui sait maintenant à quoi s'en tenir sur cette terrible question :
La pauvre âme dit au corps : « Je ne te quitte pas, je reste avec toi, avec toi je veux m' abîmer dans la nuit et la mort, avec toi boire le néant. Tu as toujours été mon second moi, tu m'enveloppais amoureusement comme un vêtement de satin doucement doublé d'hermine ; hélas ! il aut maintenant que toute nue, toute dépouillée de mon
XII HENRI HEINE
cher corps, un être purement abstrait, je m'en aille errer la- haut comme un rien bienheureux, dans le royaume de lumière , dans ces froids espaces du ciel où les éternités silencieuses me regardent en bâillant; elles se traînent là, pleines d'ennui, et font un claquement insipide avec leurs pantoufles de plumb ! Oh! cela est effroyable! Oh! reste, avec moi, mon corps bien -aimé î »
Le corps dit a la pauvre âme : « Oh! console-toi , ne t'afflige pas ainsi. Nous devons supporter en paix le sort que nous fait le destin. J'étais la mèche de la lampe, il faut bien que je me consume : toi, l'esprit, tu seras choisi là-haut pour briller, jolie petite étoile, de la clarté la plus pure. Je ne suis qu'une guenille, moi. Je ne suis que matière : vaine fusée, il faut que je m'évanouisse et que je redevienne ce que j'ai été — un peu de cendre Adieu donc et console -toi. Peut-être, d'ailleurs, s'amuse-t-on dans ce ciel beaucoup plus que lu ne penses. Si tu rencontres la Grande-Ourse à la voûte des astres, salue- h mille fois de ma part. »
Théophile GAUTIER.
Ce sera toujours une question difficile à résoudre , que celle de savoir comment on doit traduire en français un écrivain allemand. Doit-on élaguer çà et là des pensées et des images, quand elles ne répondent pas au goût civilisé des Français et lorsqu'elles pourraient leur paraître une exagération désagréable ou même ridicule? ou bien faut-il introduire le sauvage Allemand dans le beau monde parisien avec toute son originalité d'oulre-Rhin , fantastiquement colorié de germanismes et surchargé d'ornements par trop romantiques? Selon mon avis, je ne crois pas qu'on doive traduire le sauvage allemand en français apprivoisé , et je me présente ici moi-même dans ma barbarie native, à l'instar des Charmas, à qui vous avez fait, l'été dernier, un accueil si bénévole. Et moi aussi je suis un guerrier comme l'était le grand Tacuabé. Il est mort aujourd'hui, et sa dépouille mortelle reste précieusement conservée au Jardin des Plantes, dans le musée zoologique, ce Panthéon du règne animal.
Ce livre est un théâtre d'exhibition. Entrez, n'ayez nulle crainte. Je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air. Je n'ai peint mon visage de si farouches couleurs que pour mieux
effrayer mes ennemis dans la bataille. Au fond je suis doux comme ur agneau. Rassurez-vous donc, 3t donnez-moi la main. Mes armes aussi, vous pouvez les toucher, même le carquois et les flèches, car j'en ai émoussé la pointe, ainsi que nous avons coutume de le faire, nous autres sauvages , quand nous approchons d'un lieu consacré. Entre nous soit dit, ces flèches n'étaient pas seulement acérées, mais bien empoisonnées aussi. Aujourd'hui elles sont tout à fait bénignes et inoffensives , et vous pouvez vous amuser à en regarder les plumes diaprées; vos enfants pourraient même s'en servir en guise de jouet.
Je vais quitter le langage tatoué et m'exprimer en français.
Le style, l'enchaînement des pensées, les transitions, les brusques saillies, les étrangetés d'expression, bref, tout le caractère de l'original allemand a été, autant que possible, reproduit mot à mot dans cette traduction française des /leisebilder. Le goût, l'élégance, l'agrément, la grâce, ont été impitoyablement sacrifiés partout à la fidélité littérale. C'est maintenant un livre a lemand en langue française, lequel hvre n'a* pas la prétention de plaire au public français . mais bien de faire connaître à ce public une originalité étrangère. Enfin, je veux instruire, sinon amuser. C'est de cette manière que nous avons, nous autres Allemands, traduit les écrivains étrangers, et cela nous a profité : nous y avons gagné des points de vue, des formes de mots et de* tours de langage nouveaux. Une semblable acquisition ne saurait vous nuire.
Après m'être proposé , avant tout , de vous faire faire connaissance avec le caractère de ce livre exotique, il m'importait moins de vous l'offrir tout entier, d'abord parce que plusieurs passages, ne reposant que sur des allusions a des
localités et à des époques, sur des jeux de mots et autre9 spécialités de ce genre, ne pouvaient être reproduits en français; en second lieu, parce que plusieurs parties, dirigées de la manière la plus hostile contre des personnes et contre des situations inconnues tans ce pays, pourraient, répétées en français , donner lieu aux malentendus les plus désagréables. C'est ainsi que j'ai supprimé un morceau principal , dans lequel il y avait une description de l'île de Norderney et de la noblesse allemande. La section de X Angleterre a été raccourcie de plus de moitié ; tout cela se rapportait à la politique d'alors. Dans la section Italie, qui a été' écrite en 1828, les mêmes motifs m'ont fait renoncer à plusieurs chapitres. Il est cependant vrai de dire qu'il m'aurait fallu sacrifier toute cette section, si je m'étais laissé arrêter par de semblables considérations pour ce qui touche l'église catholique. Seulement je n'ai pu me dispenser d'en retrancher une partie fort acerbe, qui se ressentait par trop de ce zèle de protestant, zèle morose qui n'est pas de bon goût dans la joyeuse France. En Allemagne un tel zèle n'était nullement déplacé ; car, en ma qualité de protestant, je pouvais porter aux obscurantistes et aux tartufes en général , aux pharisiens autant qu'aux saducéens aliemands , des coups beaucoup mieux assurés que si j'eusse parlé comme philosophe. Cependant, pour que les lecteurs qui voudraient comparer l'original et la traduction, ne puissent, à cause de ces retranchements, m'accuser de concessions inopportunes , je veux m'expliquer nettement à cet égard.
Ce livre a été , à l'exception de quelques feuilles , écrit avant la révolution de juillet. A cette époque , en Allemagne , l'oppression politique avait établi un mutisme universel ; les
esprits étaient tombés dans une léthargie de désespoir, et l'homme qui T alors, osa parler encore, dut se prononcer avec d'autant plus de passion qu'il désespérait de ia victoire de la liberté, et que le parti de la prêtrise et de l'aristocratie se déchaînait davantage contre lui. J'emploie les expressions prêtrise et aristocratie, par habitude seulement, car je m'étais toujours servi à cette époque de ces mots , quand , seul , je soutenais cette polémique contre les champions du passé. Ces mots étaient compris de tout le monde , et , je dois l'avouer, je vivais encore alors de la terminologie de 1789, et j'étalais un grand luxe de tirades contre le clergé et la noblesse, ou, comme je les ai appelés, contre la prêtrise et l'aristocratie; mais j'ai marché depuis plus loin dans la voie du progrès, et mes bons Allemands qui, éveillés par le canon de juillet, ont suivi mes traces, et parlent à présent le langage de 1"89, ou même de 1793, sont encore si éloignés de moi, qu'ils m'ont perdu de vue et me croient resté en arrière. Je suis accusé de modérantisme , d'intelligence avec les aristocrates , et je vois déjà poindre le jour où je vais être prévenu de connivence avec la prêtrise. Le fait réel est qu'aujourd'hui, sous le mot arisiocratie , je ne comprends pas seulement la noblesse de naissance, mais tous ceux, quelque nom qu'ils portent, qui vivent aux dépens du peuple. La belle formule que nous devons, ainsi que beaucoup d'excellentes choses, aux Saint- Simoniens, l'exploitation de V homme par V homme ^ nous conduit b:en par delà toutes les déclamations sur les privj. léges de ra naissance. Notre vieux cri de guerre contre le sacerdoce h été également remplacé par une meilleure devise, Il ne s'agit plus de détruire violemment la vieille église, mais bien d'en édifier une nouvelle, et bien loin de vouloir anéantir
la prêtrise, c'est nous-mêmes qui voulons aujourd'hui nous faire prêtres.
Pour l'Allemagne, sans doute, la période des négations n'est pas encore finie ; elle ne fait même que commencer. En France, elle paraît au contraire toucher à sa fin ; au moins , il me semble qu'il faudrait plutôt ici se livrer à des tendances positives, et réédifier tout ce que le passé nous a légué de bon et de beau.
Par une espèce de superstition littéraire, j'ai laissé à mon livre son titre allemand. Sous ce nom de Reisebilder, il a fait son chemin dans le monde (beaucoup plus que l'auteur luimême), et j'ai désiré qu'il conservât ce nom heureux dand l'édition française.
Henri Heine.
Paris, ce 20 mai 4834.