‹ Reisebilder. Tableaux de voyageChapitre 3 sur 16 · MONTAGNES DU HARTZ · texte numérisé non relu

MONTAGNES DU HARTZ

Habits noirs, Las de soie, Manchettes blanches et cérémonieuses, Discours doucereux, embrassades,...

Ab ! s'ils avaient seulement des cœurs !

Des cœurs dans le sein, et de l'amour,

De l'amour brûlant dans le cœur

Ah ! je suis assourdi par leur ramage Ramage mensonger d'amour.

Je veux gravir les montagnes Où sont de pieuses cabanes, Où la poitrine respire avec liberté, Où souffle un air plus libre.

Je veux gravir les montagnes Où s'élancent les sombres sapins, Où les ruisseaux murmurent, où les oiseaux chantent* Où les nuages passent avec fierté.

Adieu, salons polis!

Hommes polis ! dames polies !

Je veux gravir les montagnes Kt laisser sous mes pieds votre fourmilière.

La ville de Gœttingue , célèbre par ses saucissons et par son université , appartient au roi de Hanovre , et contient neuf cent quatre-vingt-dix-neuf feux, diverses églises, une maison d'accouchements, un observatoire, une prison, une bonne bibliothèque, et une taverne municipale, où la bière est aussi fort bonne. Le ruisseau qui passe devant la ville s'appelle la Leine, et Ton s'y baigne pendant l'été. L'eau en est très-froide et si large en quelques endroits, que mon ami Luder dut réellement prendre un furieux élan quand il la franchit d'un saut. La ville en elle-même est belle, et ne plaît jamais autant que lorsqu'on la regarde par le dos. Elle doit exister depuis bien longtemps, car, lorsque j'y fus immatriculé et bientôt après relégué , il y a de cela plus de cinq ans, elle avait déjà le même aspect grisonnant et posé, et elle était déjà complètement pourvue d'huissiers, de caniches, de dissertations, de thés dansants, de blanchisseuses, de compendia, de pigeons rôtis, d'ordres de Guelfes, de carrosses de promotion, de têtes de pipes, de conseillers auliques, de conseillers de justice, de conseillers de légation et de relégation, et d'autres farceurs. On trouve même des gens qui pré-

tendent que la ville a été bâtie à l'époque des migrations des /ne^ples, et que chaque tribu allemande y a laissé alors \.<n exemplaire brut de ses membres, e?t que c'est de îà qu3 descendent tous les Vandales, Frisons, Souabes, Teutons, Saxons, Thuringiens, etc., etc., qu'on voit encore aujourd'hui, par horde? et distingués par la couleur de leurs bonnets et de leurs garnitures de pipe , flâner dans la rue Weender-Strausse à Gœtlingue , se battre journellement entre eux sur les sanglants champs de bataille de la Rasenmùhle, du Ritschenbrug et de Bovden, races qui ont conservé les mœurs et les usages du temps de la grande migration des peuples, et sont gouvernées en partie par leurs ducs, qu'ils appellent coqs, en partie par leur code gothique, qu'on nomme Comment, et qui mérite une place in legibus barbatorum.

En général , les habitants de Gœttingue sont partagés en étudiants, en professeurs, en philistins et en bétail, quatre états entre lesquels la ligne de démarcation n'est pourtant rien moins que tranchée. Celui du bétail est le plus considérable. Rapporter ici les noms de tous les étudiants et de tous les professeurs ordinaires et extaordinaires serait trop long; d'ailleurs, je ne me rappelle pas en ce moment les noms de tous les étudiants, et parmi les professeurs il en est qui n'ont pas de nom du tout. La quantité de philistins de Goettingu^ de:t être très-grande , comme le sable , ou , pour mieux dire , comme la boue aux bords de la mer. En vérité , quand

\0 ŒUVRES DE HENRI HEINil.

je les voyais, le matin, avec leurs figures sales et leurs blancs mémoires à payer, plantés devant la porte du sénat académique, je pouvais à peine comprendre comment Dieu avait pu créer tant de semblables canailles.

On peut lire fort à son aise de plus amples détails sur la ville de Gœttingue dans la topographie de K. F. H. Marx. Quoique j'aie les plus grandes obligations à l'auteur, qui était mon médecin, et me donnait peu de médecines, je ne puis cependant recommander sans restriction son ouvrage, et je dois le blâmer de ce qu'il n'a pas contredit avec assez de sévérité l'opinion erronée que les dames de Gœttingue ont de très-grands pieds. Pour ma part, je me suis occupé depuis plus d'un an d'une sérieuse réfutation de cette erreur; j'ai suivi, dans ce but, un cours d'anatomie comparée, compulsé et annoté les ouvrages les plus rares de la bibliothèque, étudié pendant des heures entières les pieds des dames qui passaient dans la rue de Weend, et, dans la dissertation savante qui contiendra le résultat de ces études, je parle 1° des pieds en général , 2° des pieds chez les anciens, 3° des pieds des éléphants, 4° des pieds des dames de Gœttingue; o° je récapitule tout ce qui a déjà été dit sur ces pieds au cabaret Ulric; 6° je considère ces pieds dans leurs rapports, et m'étends aussi, à cette occasion, sur le mollet, le genou, et cœtera, et, enfin, 7° si je puis trouver un format de papier assez grand, je joindrai à ma brochure quelques lithographies, avec te

REISEB1LDER.

fac-^imile des pieds des dames de Gœttingue les plus distinguées.

Il était encore de très-bonne heure quand je quittai Gœttingue, et le savant Eichhorn était certainement encore étendu dans son lit, et faisait peut-être son rêve d'ordinaire : qu'il se promenait dans un beau jardin , sur les plates-bandes duquel il ne croissait que de petits papiers blancs chargés de citations, qui brillaient d'un doux éclat au soleil, et dont il cueillait plusieurs çà et là, qu'il transplantait laborieusement clans une planche nom elle, pendant que les rossignols réjouissaient son vieux cœur de leurs accents les plus doux.

Devant la porte de Weend, je rencontrai deux petits écoliers indigènes, dont l'un disait à l'autre : — Je ne veux plus fréquenter Théodore, c'est un polisson; car, hier il ne savait pas quel était le génitif de mensa... Quelque insignifiants que semblent ces mots, je dois pourtant les rapporter, je voudrais même les faire écrire en forme de devise sur la porte de la ville; caries petits gazouillent comme les vieux sifflent, et ces mots caractérisent tout à fait -l'étroit et sec orgueil d'érudition de la très-savante Georgia Augusta,

Sur la chaussée soufflait l'air frais du matin; les oiseaux chantaient avec joie, et je sentais peu à peu la jeunesse et la gaieté revenir aussi dans mon âme. J'avais besoin d'un tel rafraîchissement. Je n'étais pas sorti pendant les derniers temps de l'étable des Pandectes; les casuistes romains m'avaient en quelque sorte cou»

vert l'esprit d'une grise toile d'araignée; mon cœur était comme pressé entre les paragraphes de fer des égoïstes systèmes de jurisprudence. Je n'entendais encore à mes oreilles que Tribonien, Justinien, Hermogénien et Bootien... La route commençait à s'animer. Les laitières passaient, et puis les âniers avec leurs élèves gris. Derrière Weendj je rencontrai Berger et Doris. Il ne s'agit pas là du couple idyllique chanté par Gessner, mais des deux huissiers officiels de l'université, qui doivent avoir l'œil à ce qu'aucun duel d'étudiants n'ait lieu à Bovden, et que de nouvelles idées, qui auraient encore à faire quarantaine pendant quelques lustres aux portes deGœttingue, n'y soient point introduites en contrebande par quelque jeune érudit non patenté. Berger me salua d'une façon toute collégiale ; car il est écrivain aussi, et il a souvent parlé de moi dans ses écrits semestriels, la nomenclature des étudiants, de même qu'il m'a souvent cité, et quand il ne me trouvait pas chez moi, il était toujours assez bon pour écrire avec de la craie la citation sur ma porte. De temps à autre passait un char traîné par un cheval unique, avec une pile d'étudiants qui partaient pour les vacances ou pour toujours. 11 y a, dans uae pareille université, un croisement continuel d'arrivées et de départs. On y trouve tous les trois ans une nouvelle génération d'étudiants. C'est un éternel fleuve d'hommes, où chaque vagut semestrielle chasse l'autre. Les vieux professeurs seuls , dans ce mouvement général, restent solides et inébranlables

sur place comme les pyramides d'Egypte, si ce n'est que ces pyramides d'université ne recèlent aucun trésor de sagesse.

A Rauschenwasser, je vis sortir à cheval, des bosquets de myrtes, deux jeunes gens pleins d'avenir. Une femme qui enseigne en ce lieu la philosophie horizontale, leur fit la conduite jusque sur la route, claqua avec une main exercée les maigres croupes des chevaux , et rit aux éclats quand l'un des cavaliers lui rendit, de toute la longueur de son fouet, sa galanterie à la même place, puis elle s'en fut dans la direction de Bovden. Les deux jeunes gens filaient sur Nœrten, gloussaient de grand cœur à la tyrolienne, et chantèrent fort agréablement notre air national : Bois de la bière, ma chère Lise! J'entendis encore longtemps les joyeux éclats, mais je perdis bientôt entièrement de vue les aimables chanteurs, vu qu'ils fouettaient et éperonnaient d'une manière désespérante leurs chevaux. Nulle part l'écôrcherie des chevaux n'est pratiquée plus fortement qu'à Gœttingue, et souvent, en voyant comme une semblable pauvre rosse boiteuse et suante, qui recevait pour toute sa peine une misérable poignée de fourrage, était martyrisée par nos chevaliers de Rauschenwasser, ou forcée de traîner une pleine carrossée d'étudiants, j'ai dit, comme Voltaire : — Pauvre animal ! sans doute, tes ancêtres ont mangé dans le Paradis de l'orge défendue.

Je retrouvai mes deux jeunes gens à l'auberge de Nœrten. L'un dévorait une salade aux harengs, et l'autre

s'entretenait avec, la servante au cuir jaune, Fusia Caninia, appelée aussi Hochequeue. Il lui dit quelques gracieusetés, et tous deux en venaient bientôt aux mains. Pour alléger mon havre-sac, j'en retirai un pantalon bleu, fort remarquable sous le rapport historique, et le donnai au petit garçon d'auberge, qu'on nomme Colibri. Pendant ce temps, la Bussenia, la vieille hôtesse, m'apporta de bonnes tartines, et se plaignit de ce qu'elle me voyait si rarement, car elle m'aime beaucoup.

Derrière Nœrten , le soleil était élevé et brillant. Il se conduisit fort poliment avec moi et m'échauffa la tête de manière à m'y faire mûrir toutes les pensées en herbe. L'aimable soleil de l'auberge de Nordheim n'est pas à dédaigner non plus; j'y entrai et trouvai le dîner prêt. Tous les plats étaient préparés d'une façon savoureuse, et me convenaient mieux que la cuisine académique, les éternels stokfisch de Gœttingue. Quand mon estomac fut un peu satisfait, je remarquai dans la salle où je me trouvais un monsieur et deux dames qui se préparaient à partir. Ce monsieur était habillé complètement en vert, et portait même des lunettes vertes, qui jetaient sur son nez d'un rouge cuivré, un reflet comme du vert de gris. Il avait tout à fait l'air du roi Nabuchodonosor dans sps dernières années, où, selon la tradition, tel qu'un animal des bois, il ne mangeait plus que de la salade. L'homme vert désira que je lui indiquasse un bon hôtel à Gœttingue , et je lui conseillai de demander au premier étudiant venu l'hôtel de Brùhbach. L'une

REISEBILDEH. 15

de ses compagnes était madame son épouse, grande et ample femme, rouge figure d'une lieue carrée, avec des fossettes dans les joues qui avaient l'air de crachoirs pour les amours; double menton pendant, à chair longue, qui semblait une mauvaise continuation de la figure; son énorme sein, couvert de raides dentelles et de festons déchiquetés , comme des demi-lunes et des bastions, ressemblait à une forteresse. Je ne sentis aucune envie d'en faire le siège. L'autre voyageuse, madame sa sœur, formait le contre-pied complet de la première. Si l'une descendait des sept vaches grasses de Pharaon, la seconde descendait à coup sur des maigres. Sa figure n'était qu'une bouche entre deux oreilles. Son sein était comme les landes de Lùnebourg. Toute sa personne desséchée donnait ridée d'une table gratuite pour de pauvres étudiants en théologie. Les deux dames me demandèrent si Thôtel de Brûhbach était habité par des gens comme il faut. Je répondis affirmativement avec la conscience tranquille, et quand l'aimable trio partit, je les saluai encore de la fenêtre. L'auberge du Soleil rit malignement , elle savait sans doute qu'à Gœttingue les étudiants nomment la prison académique hôtel de Brûhbach.

Derrière Nordheim , le sol commence à devenir montagneux, et de belles hauteurs surgissent çà et là. Je rencontrai sur le chemin bon nombre de marchands qui se rendaient à la foire de Brunswick, et un essaim de femmes dont chacune portait sur le dos une cage grande

56 ŒtVRES DE HENRI HEINE.

comme une maison , entourée d'une grande toile blanche. Ces cages renfermaient toutes sortes d'oiseaux chanteurs, qui sifflaient et gazouillaient pendant que les porteuses s'en allaient sautillant et babillant. Je trouvai fort comique de voir que les oiseaux se portassent ainsi au marché les uns les autres.

Il était nuit noire quand j'arrivai à Osterode. L'appétit me manqua, et je me mis tout de suite au lit. J'étais fatigué comme un chien , et je dormis comme un dieu. En songe, je revins à Gœttingue, et m'y retrouvai dans la bibliothèque, assis dans un coin de la salle de jurisprudence; j'y feuilletais de vieilles dissertations, je m'enfonçais dans la lecture, et quand je cessai, je remarquai, à mon grand étonnement, qu'il était nuit, et que des lustres en cristal éclairaient la salle. L'horloge de l'église voisine frappa douze coups ; la porte de la salle s'ouvrit lentement, et donna passage à une femme orgueilleuse et gigantesque, qu'accompagnaient respectueusement les membres de la faculté de jurisprudence. La géante, quoique passablement âgée, avait pourtant es traits d'une beauté sévère ; chacun de ses regards trahissait la superbe fille des Titans, la puissante Thémis, Elle tenait négligemment d'une main la balance , et dans l'autre un rouleau de parchemin. Deux jeunes doctores juris portaient la queue de sa robe," fanée et grise. A sa droite, bondissait comme un lévrier le sec conseiller aulique Rusticus Baner, le Lycurgue du Hanovre, lequel déclama quelque chose de son nouveau

KLISEBILDKR. 17

projet de loi. A la gauche de la déesse, clopinait tout galant et en belle humeur son cavalière servente, le conseiller intime de justice Cujacius Hugo , qui ne cessait de fa'^e des bons mots juridiques, et en riait le premier ae si bon cœur, que la grave déesse elle-même se pencha, en riant, vers lui, le frappa sur l'épaule avec son grand rouleau de parchemin, et lui dit amicalement à l'oreille : « Petit mauvais sujet, qui plaisante si bien et raisonne si mal ! » Chacun des autres messieurs eut aussi quelque chose à remarquer, puis à en rire, quelque petit système tout nouvellement rêvassé , une petite hypothèse ou quelque semblable avorton de sa propre petite tête. Arrivèrent aussi par la porte, restée ouverte, beaucoup de messieurs étrangers qui s'annoncèrent comme les autres grands hommes de Tordre illustre, compagnons anguleux et pointus pour la plupart, qui, avec une ample suffisance , se mirent tout de suite à définir, à distinguer, et à disputer sur chaque petit paragraphe des Pandectes. Et toujours arrivaient de nouvelles figures, de vieux savants jurisconsultes, en costumes passés de mode, avec de blanches et longues perruques et des visages oubliés depuis longtemps, et qui s'étonnaient fort qu'on ne fît pas plus d'attention à eux, les illustres du siècle passé. Ils se mêlèrent alors, à leur manière, au bavardage, au glapissement et aux cris universels, qui, toujours plus bruyants et plus confus, comme le grondement de la mer, étourdirent la noble déesse jusqu'à ce qu'elle perdit patience, et s'é-

cria tout d'un coup du ton le plus formidable de son désespoir gigantesque : e Silence! Taisez-vous! J'entends la voix de mon cher Prométhée : la force insultante et la violence muette de la sainte alliance ont enchaîné le héros sur un rocher dans l'Océan , et votre bavardage et vos qoewMes ne peuvent rafraîchir ses blessures, et briser ses fers! » Ainsi parla la déesse, et des ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux. Toute l'assemblée hurla comme saisie d'une angoisse de mort, la voûte craqua, les livres roulèrent de dessus leurs rayons. Ce fut en vain que le vieux Mimchhausen sortit de son cadre pour ordonner le calme ; le tumulte et le vacarme devenaient toujours plus épouvantables. Je m'enfuis loin de ce tintamarre de frénétiques, et me réfugiai dans la salle consacrée à l'histoire, à la place d'asile où l'Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis sont auprès l'une de l'autre, et je tombai aux pieds de la déesse de la beauté. A son aspect, j'oubliai l'affreux vacarme auquel j'étais échappé; mes yeux burent avec ravissement les harmonies et l'éternelle amabilité de ses formes célestes, le calme grec se répandit dans toute mon âme. et sur n.,i tête Phébus-Apollon versa les plus doux accords de sa lyre.

En m'éveillant, j'entendis encore des sons caressants : c'étaient les troupeaux qui partaient pour le pâturage, et faisaient retentir leurs clochettes. La bonne lumière dorée du soleil entrait par la fenêtre, et éclairait les images qui tapissaient les murs de la chambre.

REISEB1LDER. 19

C'étaient des tableaux de la dernière guerre avec la France, où Ton avait fidèlement représenté comme quoi nous fûmes alors tous des héros; puis des scènes d'exécutions du temps de la révolution : Louis XVI sur la guillotine, et autres semblables couperies de tètes qu'on ne peut regarder sans remercier Dieu d'être tranquillement couché dans son lit, de boire de bon café, et d'avoir encore très-confortablement sa tête sur les épaules.

Après avoir pris mon café, m'être habillé, avoir lu les inscriptions sur les vitres des fenêtres et tout réglé dans l'auberge, je quittai Osterode.

Cette ville a tant et tant de maisons, différents habitants, parmi lesquels aussi plusieurs âmes, comme on peut le voir plus exactement dans le Manuel des Voijageurs du Hartz par Gottschalk. Avant de reprendre la grande route, je grimpai visiter les ruines de l'ancien château fort d'Osterode, Elles ne consistent plus que dans la moitié d'une grande tour, à murs épais, rongée comme par un cancer. Le chemin de Chaustlal me fit encore remonter, et d'une des premières hauteurs je plongeai encore mes regards dans la vallée où Osterode se montre avec ses toits rouges au-dessus des verts sapins, comme une rose mousseuse. Le soleil ï'arrosait d'une pluie menue de lumière. On aperçoit d'ici le côté le plus imposant de la demi-tour encore debout.

Après avoir marché pendant quelque temps , je rencontrai un jeune artisan qui faisait son compagnonnage. Il venait de Brunswick, et me raconta, comme un bruit

20 (El' VUE S DE HENRI HEINE.

de la ville } que le jeune duc avait été fait prisonnier par les Turcs, sur la route de la terre sainte, et ne pouvait être délivré qu'au prix d'une forte rançon. Le long voyage du duc peut avoir donné naissance à ce conte. Le peuple conserve encore aujourd'hui ce tour d'esprit fabuleux traditionnel, qui s'exprime d'une manière si charmante dans son Duc Ernest. Le colporteur de cette nouvelle était cette fois un compagnon tailleur, gentil petit jeune homme, mais si mince que la lueur des étoiles aurait pu être aperçue au travers de son corps , comme à travers les fantômes nuageux d'Ossian. Il consistait en un baroque mélange de bonne humeur et de mélancolie. Cette dernière qualité se manifesta surtout dans la façon drôlem?nt touchante dont il chanta l'admirable chanson : Un hanneton bourdonnait sur la haie, sou m 7)1, soutnm! Il y a cela de beau chez nous autres Allemands , qu'il n'y a nul de nous tellement fou qui n'en trouve encore un plus fou pour le comprendre. Il n'y a qu'un Allemand dont la sensibilité puisse s'identifier avec cette chanson au point d'en rire et d'en pleurer à mourir. Je remarquai encore en cette occasion à quelle profondeur la parole de Gœthe a pénétré dans la vie du peuple. Mon mince compagnon de route fredonnait de temps en temps aussi : Chagrin et joyeux , les pensées sont libres; puis il chanta une chanson où Charlotte s'afflige au tombeau de son ami Werther. Le tailleur déborda de sentimentalité à ces mots :

Je pleure solitaire près du buisson de roses Où la lune tardive nous a souvent surpris ! J'erre un gémissant auprès de la source Dont le murmure nous enivrait d'une douce joie.

Mais bientôt il s'en dégoûta et me dit : — Nous avons jin Prussien à l'auberge de la maîtrise à Cassel, qui fait lui-même de semblables chansons; il ne peut pas coudre deux points de suite, et quand il a un sou dans sa poche , il a pour deux sous de soif, et quand il est dans l'ivresse, il prend le ciel pour une camisole bleue, et pleure comme une gouttière, et il chante une chanson avec de la poésie double ! Je voulus qu'il m'expliquât cette dernière expression , mais mon pauvre petit tailleur ne faisait que sauter çà et là sur ses frêles petites jambes, en répétant: — La poésie double est la double poésie ! Enfin je découvris qu'il voulait parler de la versification à rimes doubles, et particulièrement des stances. Cependant le mouvement excessif et le vent qui était contraire avaient beaucoup fatigué le chevalier de l'aiguille. Il fit à la vérité de grands apprêts pour avancer, et trancha du matamore en disant : — Maintenant je vais avaler du chemin. Mais bientôt il se plaignit qu'il lui était venu des cloches aux pieds, que le monde était trop vaste, et enfin, il se laissa doucement couler le long d'un tronc d'arbre , remua sa tendre petite tête comme une petite queue d'agneau affligé, et il s'écriait en riant tristement : — Pauvre bonne rosse que je suis, je suis pourtant déjà las!

Les montagnes devenaient ici plus escarpées, les bois de sapins roulaient sous mes pieds leurs masses comme les flots verts de la mer, et sur ma tête les blancs nuages voguaient dans le ciel bleu. L'aspect sauvage du pays était adouci par son unité et par sa simplicité tout à la fois. La nature , en bon poëte, n'aime pas les transitions trop heurtées. Les nuages, quelque bizarrement contournés qu'ils paraissent parfois, portent un coloris blanc ou d'une teinte claire qui s'harmonise avec le bleu du ciel et le vert de la terre; toutes les couleurs d'un paysage se fondent ensemble comme les sons d'une musique douce , et l'aspect de la nature agit comme un calmant sur le corps et sur l'âme de l'homme Feu Hoffmann aurait fait des nuages de couleur pie.. Telle qu'un grand poëte, la nature sait aussi produire les plus grands effets avec les moindres moyens. Ce* ne sont toujours qu'un soleil, des arbres, des fleurs, de l'eau et de l'amour. Sans doute si ce dernier élément ne se trouve pas dans l'âme du spectateur, le tout peut présenter un pauvre aspect, et le soleil n'a plus alors que tant de mille lieues de diamètre , et les arbres sont de bon bois de chauffage , et les fleurs sont classées par leurs étamines, et l'eau n'est qu'une chose humide.

Un petit garçon , qui faisait dans le bois des fagots pour son oncle malade, me montra le village de Lerrbach, dont les petites cabanes à toits gris s'étendent dans la vallée sur une longueur de plus d'une demi-

REISEBILDER. f>3

lieue. — Il y a là, me dit-il, des goitreux imbéciles et des nègres blancs... Par ce dernier mot, il voulait dire des albinos. Le petit bonhomme était en bonne intelligence avec les arbres; il les saluait comme de braves connaissances, et ceux-ci, par leur murmure, semblaient lui renvoyer son bonjour. Il siffla comme un serin, et tout alentour répondirent en gazouillant les autres oiseaux, et avant que je pusse le voir s'enfuir, d'un saut il avait disparu , nu-pieds , et avec son fagot , dans l'épaisseur du bois. — Les enfants, pensai-je, sont plus jeunes que nous, et peuvent encore se souvenir du temps où eux-mêmes étaient arbres ou oiseaux; ils sont donc encore en état de les comprendre. Nous sommes déjà trop vieux, nous autres, et nous avons dans la tête trop de soucis , de jurisprudence et de mauvais vers. Je me rappelai bien le temps où il en était encore autrement chez moi, et avec cette pensée je cheminai vers Clausthal. J'arrivai dans cette jolie petite ville de montagnes, qu'on n'aperçoit pas avant d'être devant les portes, au coup de midi, au moment où les enfants sortaient joyeusement de l'école. Ces charmants petits garçons , presque tous aux joues rouges , aux yeux bleus et aux cheveux blonds comme le lin, sautaient et criaient de joie , et ils réveillèrent dans mon âme des souvenirs douloureusement riants. Je me reportai au temps où , petit écolier, je ne pouvais , de toute la matinée, bouger de mon banc de bois, dans une sombre école de couvent catholique à Dusseldorff, et où il me

24 ŒUVRES DE rIENRI HEINE.

fallut supporter tant de latin , de férules et de géographie. Alors ma joie et mes cris étaient immodérés aussi quand la vieille cloche des Franciscains sonnait enfin midi. Les enfants de Glauslhal virent à mon havre-sac que j'étais étranger, et me saluèrent d'une façon tout hospitalière. L'un des petits garçons me raconta qu'ils venaient de recevoir une leçon de religion, et me montra le catéchisme royal de Hanovre, d'après lequel on les interrogeait sur le christianisme. Ce petit livre était fort mal imprimé, et je crains fort que par cette mauvaise impression les doctrines religieuses ne fissent tout d'abord une impression également fâcheuse sur l'esprit des enfants. Je fus aussi alarmé de voir la table d'arithmétique qui forme une inquiétante contradiction avec le dogme de la sainte Trinité , imprimée dans le catéchisme même, à la dernière feuille, ce qui petrt inspirer de bonne heure aux enfants des doutes impies. Nous sommes bien plus avisés dans le royaume de Prusse; nous nous gardons bien de faire imprimerie Une fois un fait un derrière le catéchisme -

Je dînai à Clausthal, à l'auberge de la Couronne. On me servit une verte soupe piintanière au persil, du chou violet, un rôti de veau grand comme le Chimboraço en miniature , et une sorte de harengs fumés qu'on appelle bùckinge , du nom de leur inventeur Wilhelm Bûcking, mort en 1447, et qui, pour cette invention . fut tenu en si grand honneur par Charles-Quinf , qu'en 1556 celui-ci vint de Middelbourg à Bievlied, en

RE1SEBILDER. 25

Zélandef seulement pour voir la tombe de ce grand homme. Quel admirable goût a un pareil mets, quand on connaît les données historiques qui s'y rapportent! Seulement une fatalité envieuse me priva de mon café , parce qu'un jeune homme s'établit auprès de moi pour pérorer, et tonna d'une façon si orageuse , que le lait tourna dans le vase. C'était un jeune commis voyageur qui portait vingt- cinq gilets de couleurs variées, et autant de cachets, de bagues et d'épingles d'or. Il savait par cœur une foule de charades , ainsi que des anecdotes qu'il citait justement très-mal à propos. Il me demanda ce qu'il y avait de nouveau à Gcettingue , et je lui racontai qu'avant mon départ un décret du sénat académique venait de défendre qu'on coupât la queue aux chiens, sous peine de trois thalerr d'amende, attendu que , dans la canicule , les chiens enragés portaient la queue entre les jambes, ce qui les fait distinguer de ceux qui ne le sont pas, et ce qu'on ne pourrait faire s'ils n'avaient pas de queue. Après dîner, je me mis en roule pour visiter les fonderies d'argent, la Monnaie et les mines.

Dans les fonderies d'argent , comme souvent dans la vie, je dus me contenter de la vue seule de l'argent. Je ne fus pas plus heureux à la Monnaie, où je pus voir comment on fait les écus. A la vérité, je n'ai pu aller plus loin en aucun temps. En pareille occasion , je n'ai jamais eu que la vue , et je crois que , si les thaiers pleuvaient du ciel , je n'en attraperais que des trous à

26 Œt'VRES DE HENRI HEINE.

la tête, pendant que les enfants d'Israël ramasseraient joyeusement la manne argentine. Avec un sentiment où s'alliaient comiquement le respect et une tendre émotion , je considérai les thalers nouveau-nés et brillants; j'en pris dans la main un qui sortait de dessous le balancier, et lui dis : «Jeune thaler! quelle destinée t'attend ! que de bien et de mal tu feras ! Combien de fois iras-tu protéger le vice, et raccommoder la vertu! Que d'orgies, de honteux marchés, de mensonges et de meurtres se feront par toi! Avec quelle rapidité tu courras sans relâche par des mains sales et propres , pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin, chargé de fautes et fatigué de péchés, tu te réunisses aux tiens dans le sein d'Abraham, qui te fondra, t'épurera, et t'appellera à une nouvelle et meilleure existence. »

Je trouvai fort intéressante la manière de descendre dans les deux mines principales de Clausthal , la Dorothée et la Caroline, et veux vous en faire un récit détaillé.

A une demi-iieue de la ville , on arrive à deux grands édifices noirâtres. Là, on est reçu tout de suite par les mineurs. Ceux-ci portent des jaquettes larges , de couleur foncée, d'ordinaire bleu noirâtre , qui leur tombpnt sur les cuisses , des pantalons de même couleur, un tablier de peau, et de petits chapeaux de feutre vert, tout à fait sans bords, comme un cône tronqué. Le visiteur est revêtu d'un semblable costume , sauf le tablier, et un mineur, un maître, après avoir allumé sa lampe

RE1SEBILDER. 27

souterraine, vous conduit à une sombre ouverture qui ressemble à un tuyau de cheminée, y descend le premier jusqu'à la poitrine , vous donne des règles pour vous tenir aux échelles, et vous invite à le suivre sans inquiétude. La chose en elle-même n'est rien moins que dangereuse : mais on ne le croit pas d'abord , quand on ne connaît rien aux mines. On éprouve déjà une impression toute particulière quand il faut se déshabiller, et revêtir comme un sombre costume de criminel. Et maintenant il vous faut aller sur vos quatre membres , et le trou est bien noir, et Dieu sait quelle longueur a l'échelle. Mais bientôt on s'aperçoit que ce n'est pas la seule qui conduise dans la noire éternité , et qu'il y en a beaucoup de quinze à vingt échelons , dont chacune conduit à une petite planche où l'on peut s'arrêter, et où s'ouvre un nouveau trou pour une nouvelle échelle. J'avais commencé par descendre dans la Caroline. C'est la plus sale et la plus maussade Caroline que j'aie jamais connue ! Les échelons sont couverts de boue liquide , et l'on va d'une échelle à l'autre , le mineur descendant le premier, et vous assurant toujours qu'il n'y a pas de danger, seulement qu'il faut se tenir ferme aux échelons, ne pas regarder à ses pieds , ne pas gagner le vertige , et prendre garde de mettre le pied sur la planche voisine, le long de laquelle remonte en grondant la corde des tonneaux, et d'où, il y a quinze jours, un homme imprudent a été précipité, et s'est rompu le cou. Là-bas, au fond, c'est un bruit et un

murmure confus; on se frotte continuellement à des poutres et à des cordes en mouvement pour reporter en haut les tonnes remplies de minerai ou de l'eau qui suinte dans la mine. On arrive, de temps en temps, à des allées transversales nommées galeries , où Ton voit croître le métal, où le mineur solitaire reste tout le jour, occupé à détacher avec son marteau les morceaux de métal de la galerie. Je ne suis pas descendu jusqu'à la dernière profondeur, où l'on peut déjà , au dire de quelques-uns, entendre les antipodes crier en Amérique : Hourrah , Lafayetle! Entre nous soit dit, je trouvai déjà assez profond l'endroit jusqu'où j'étais descendu. Ce n'était que murmure et bourdonnement continuels, jeu mystérieux de machines, ruissellement de sources souterraines, bouffées de vapeurs terrestres, et la lumière de notre lampe tremblotait, de plus en plus pâle , dans la nuit solitaire. En vérité, c'était étourdissant ; la respiration me devenait difficile , et c'est avec peine que je me tenais aux échelons glissants. Je n'ai pas éprouvé d'accès d'inquiétude, mais, chose étrange, à cette profondeur, je me rappelai que, l'année précédente , à peu près à la même époque , j' avais vu une tempête sur la mer du Nord , et je pensais en ce moment qu'il était bien doux de sentir le vaisseau ballotté çà et là, d'entendre les vents exécuter leur fanfare de tv-ompettes, et, au milieu de ce bruit, le tapage amusant des matelots , et tout cela fraîchement baigné par l'air délicieux et libre du cieL Ah! oui, de l'air!

IlEISEBILDEIl. 29

Altéré d'air, je remontai quelques douzaines d'échelles, et mon mineur me conduisit par une étroite et trèslongue galerie taillée dans la montagne jusqu'à 'a mine Dorothée. Là, il fait plus frais et plus gai, les échelles sont aussi plus propres , mais plus longues et plus raides que dans la Caroline. Je m'y trouvai aussi plus à mon aise , surtout quand j'y rencontrai beaucoup plus de traces d'hommes vivants. On voyait dans le fond des lumières marcher; des mineurs, avec leurs lampes, remontaient insensiblement jusqu'à nous , en nous saluant par leur amical : Bonne montée ! recevaient de nous le même souhait , et nous dépassaient. Je fus frappé comme par un souvenir calme et doux , mais singulier et énigmatique , en rencontrant les regards clairs et pensifs, et les figures un peu pâles, mais gravement pieuses de ces hommes jeunes et vieux, mystérieusement éclairées par les lueurs douteuses des lampes. Après avoir travaillé tout le jour dans leurs crevasses sombres et solitaires, ils remontaient alors vers la douce clarté du jour et des yeux de leurs femmes et de leurs enfants.

Mon cicérone lui-même était une brave et loyale nature d'Allemand, fidèle comme un caniche. Ce fut avec un sentiment de félicité intime qu'il me montra la galerie où .e duc de Cambridge, le jour où il visita la mine, avait diné avee toute sa suite, et où Von conserve la longue table du festin, et le grand siège de minerai sur lequel le duc s'est assis. — Cela doit rester comme

un souvenir éternel , — me dit le bon mineur, et il me raconta avec enthousiasme tout ce qu'on avait donné de fêtes en cette occasion, comment toute la galerie avait été décorée de lumières, de fleurs et de feuillages, comme quoi un garçon mineur avait pris une guitare et chanté, comment le cher gros duc avait bu beaucoup de santés, et comme tous les mineurs, et lui surtout, se feraient tuer de grand cœur pour le cher gros duc et pour toute la maison de Hanovre.

Comme la fidélité allemande, la petite lampe du mineur venait de nous conduire, sans éclat flamboyant, mais calme et sûre , par le labyrinthe des excavations et des galeries. Nous sortîmes de la pesante nuit

souterraine; la lumière d ' soleil brillait Bonne

montée !

Presque tous les ouvriers des mines demeurent à Clausthal, et dans la petite ville de Zellerfeld, qui est contiguë. Je visitai plusieurs de ces bonnes gens, j'observai leur arrangement intérieur, j'entendis quelquesuns de leurs chants, qu'ils accompagnent fort joliment avec la guitare, leur instrument favori; je me fis raconter par eux de vieux contes des montagnes, et répeter aussi les prières qu'ils ont coutume de réciter ensemble avant de descendre dans leurs sombres souterrains, et j'ai dit avec eux plus d'une bonne prière. Un vieux maître mineur était même d'avis que je restasse avec eux, et m'engageait à me faire mineur. Lorsque cependant je pris congé d'eux, il me donpa une commission

REISEBlLDEfi. 31

pour son frère, qui demeure dans le voisinage de Goslar, et me chargea d'embrasser bien des fois sa chère nièce.

Toute caime et immobile que paraisse la vie de ces gens, c'est pourtant une vie véritable, animée. La femme , vieille et tremblotante , qui était assise derrière le poêle, en face de la grande armoire, avait peutêtre passé un quart de siècle à la même place, et ses sentiments et ses idées sont profondément identifiés sans doute avec toutes les angulosités de ce poêle, avec toutes les ciselures de cette armoire. Et, alors, armoire et poêle vivent, car un homme leur a donné une partie de son âme.

Ce n'est que des profondeurs d'une pareille coexistence avec le monde extérieur qu'ont pu naître les vieux contes de nourrice en Allemagne, dont le propre est de faire parler et agir, non pas seulement les animaux et les plantes, mais aussi une foule d'objets inanimés. C'est à des gens rêveurs et tranquilles que devait se révéler, dans le secret calme et paisible de ces petites cabanes dans les montagnes et dans les bois, la vie intérieure de tous ces objets. Ils leur découvrirent un caractère nécessaire et conséquent, un doux mélange de caprice fantastique et de vrais sentiments humains; et c'est ainsi que nous voyons, dans ces contes, des choses merveilleuses, rapportées comme toutes naturelles. L'aiguille et l'épingle, par exemple, reviennent de la maîtrise des tailleurs, et se perdent dans l'obscurité; le

brin de pailie et le charbon veulent passer le ruisseau, et chavirent; la pelle et le balai se querellent sur l'escalier, et se battent; le miroir interrogé vous montre l'image de la plus belle femme ; des gouttes de sang même commencent à parler, paroles sinistres de la pitié la plus inquiète... C'est la même cause qui fait que notre vie a, dans l'enfance, une importance si infinie. A cette époque, tout nous est significatif : nous entendons tout, nous voyons tout; toutes nos sensations sont de proportions égales, tandis que, plus tard, nous agissons plus de propos délibéré. Oui, plus tard, nous nous vouons plus exclusivement à telle ou telle chose isolée; nous échangeons alors péniblement l'or pur de l'intuition contre le papier-monnaie des définitions des livres, et notre vie gagne en étendue ce qu'elle perd en profondeur. Alors aussi, nous sommes des gens faits et distingués; nous changeons souvent de demeure, la servante y met en ordre et change à volonté la place des meubles, qui nous intéressent peu, ou parce qu'ils sont neufs, ou parce qu'ils appartiennent aujourd'hui à Jean, demain à Isaac. Nos vêtements même nous demeurent étrangers; nous savons à peine combien de boutons sont attachés au frac que nous portons à cette heure. Ces habits, nous les changeons aussi souvent que possible, aucun ne demeure en rapport nécessaire avec notre histoire intime et extérieure. A peine pouvons-nous nous rappeler quel air avait ce gilet brun qui nous a valu jadis tant d'éclats de rire, et sur les larges raies

RE1SEBILDER. 33

jaunes duquel se posa pourtant avec tant de charme la douce main de la bien-aimée !

La vieille femme en face de l'armoire, derrière le poêle, portait une robe à fleurs, d'une étoffe passée, Thabit de noce de sa grand'-mère. Son arrière-petit-fils petit garçon blond , aux yeux étincelants, et déjà habillé en mineur, était assis aux pieds de sa bisaïeule, et comptait les fleurs de cette robe, et elle lui a peut-être raconté sur cette robe beaucoup d'historiettes, beaucoup d'historiettes sérieuses et jolies, que l'enfant n'oubliera certainement pas de si tôt, et qui flotteront souvent encore dans son imagination quand, devenu homme, il travaillera solitairement dans les galeries sombres de la Caroline, et il les redira peut-être longtemps après que la bonne grand'-mère sera morte, et que lui-même, vieillard éteint et blanchi , sera assis dans le cercle de ses petits-enfants, en face de la grande armoire, derrière le poêle.

Je couchai à l'auberge de la Couronne, où le conseiller aulique Bouterweck était arrivé de Gœttingue dans la journée. J'eus le plaisir de faire ma cour au vieillard. Quand je m'inscrivis dans le livre des étrangers, et que je feuilletai le mois de juillet, j'y trouvai le nom bien cher d'Adalbert de Chamisso , le biographe célèbre de l'immortel Pierre Schlemiehl. L'hôte me raconta que ce monsieur était arrivé par un temps effroyable, et était reparti avec un temps pareil. (

Le lendemain, je dus alléger encore mon havre -sac;

je jetai par-dessus le bord la paire de bottes que j'y avais enfermée; je levai les pieds, et partis pour Goslar. Je me dirigeai sans trop savoir comment. Je me rappelle seulement que je me remis à flâner par monts et par vaux. J'enfonçai souvent mes regards dans de jolies et riantes vallées ; les sources argentines murmuraient, les oiseaux des bois gazouillaient délicieusement, les clochettes des troupeaux tintaient, les arbres à la verdure variée étaient dorés par les doux rayons du soleil, et le dais de soie bleue du ciel était si transparent, qu'on pouvait voir au travers bien loin, et jusqu'aux profondeurs du sanctuaire, où les anges sont assis au pied de Dieu, et étudient dans ses yeux la base fondamentale. Pour moi, je vivais encore dans le songe de la nuit précédente, que je ne pouvais chasser de ma mémoire. C'était le vieux conte du chevalier qui descend dans un puits profond, où la plus belle des princesses est engourdie dans un sommeil enchanté. Jetais moi-même le chevalier, et le puits me paraissait la mine obscure de Glausthal. Tout à coup parurent beaucoup de lumières, et de toutes les crevasses du puits jaillirent- les nains vigilants qui me firent des grimaces courroucées, s'escrimèrent contre moi avec leurs petits sabres, tirèrent de leurs cors des sons perçants qui en firent venir sans nombre et sans cesse, et ils remuaient d'une manière effrayante leurs larges têtes. Au moment où je les frappai, le sang coula, et je m'aperçus que c'étaient les tètes des rouges chardons à longue barbe que j'avais abattues

REISEBiLDER. 6D

avec mon bâton sur la grande route le jour précédent. Tous disparurent effrayés, et j'arrivai dans une salle brillante et splendide. Au milieu, se tenait, couverte d'un voile blanc, la bien-aimée de mon cœur, mais raide et immobile. Je lui baisai la bouche, et, par le Dieu vivant! je sentis le souffle vivifiant de son âme et le doux tressaillement de ses lèvres. Ce fut pour moi comme si j'eusse entendu Dieu dire : — Que la lumière soit !... Un rayon éblouissant de la lumière éternelle vint me frapper; mais au même instant, il fit nuit de nouveau, et tout se précipita, avec le pêle-mêle du chaos, dans une mer furieuse et désordonnée. Quelle furie , quel désordre ! Sur l'eau bouillonnante volaient avec terreur les fantômes des morts, leurs blancs suaires flottant au gré du vent. Derrière eux, se précipitait avec colère un arlequin à casaque bariolée, qui les excitait avec un fouet retentissant, et, l'arlequin, c'était encore moi... Mais, tout d'un coup, des flots sombres sortirent avec leurs têtes difformes, les monstres marins qui allongèrent sur moi leurs griffes ouvertes, et, de frayeur, je m'éveillai.

Comme on gâte quelquefois les plus beaux contes ! Selon la tradition véritable, il faut que le chevalier, alors qu'il a trouvé la princesse endormie, coupe un morceau de son voile; et quand, par l'effet de sa hardiesse, le sommeil magique est détruit, et que la belle se retrouve dans son palais, assise sur son siège d'or, il faut que le chevalier se présente devant elle et lui dise : — Mon

admirable princesse , me connais-tu? -~ A quoi elle répond • — Mon très-vaillant chevalier, je ne te connais pas. Et celui-ci lui montre alors le morceau coupé sur son voile et qui s'y rattache parfaitement à l'instant même, et tous deux s'embrassent tendrement, et les trompetles sonnent, et l'on célèbre le mariage.

C'est vraiment un malheur particulier que mes songes d'amour aient rarement une aussi belle fin.

Le nom de Goslar résonne si agréablement, et d'antiques souvenirs impériaux s'y rattachent en si grand nombre, que je m'attendais à voir une ville imposante et magnifique. Mais voilà ce qui arrive quand on voit de près les célébrités ! je n'y trouvai qu'un nid à rues étroites, tortueuses comme un labyrinthe. Au milieu, coule un peu d'eau, probablement la Gose; tout est déchu et boueux, et le pavé aussi rocailleux que les hexamètres des poètes de Berlin. Les antiquités de sa clôture, les restes des murs des tours et des créneaux donnent seuls à la ville quelque chose de piquant. Une de ces tours, nommée le Zwinger, a des murs tellement épais qu'on y a creusé des appartements entiers. La place devant la ville où se tient le célèbre jeu de l'arquebuse, est une belle grande prairie, ceinte de hautes montagnes. Le marché est petit ; au milieu jaillit une fontaine dont l'eau s'épanche dans une grande cnve de métal. En cas d'incendie, on frappe plusieurs coups sur cette cuve, qui rend alors un son retentissant au loin. On ne sait rien de l'origine de cette cuve; quelques- <ins

RF.1SEBILDER. 37

disent que le diable l'a autrefois établie, une nuit, sur le marché- A cette époque les gens étaient encore bêtes et le diable bête aussi, et ils se faisaient réciproquement des cadeaux.

La maison de ville de Goslar est un corps de garde badigeonné en blanc. La maison des Guildes, qui est auprès, a déjà meilleure façon. A peu près à égale distance du sol et du toit se détachent les statues des empereurs allemands noircis comme par la fumée et dorés en partie, le globe terrestre dans une main et le sceptre dans l'autre. Ils ont l*air d'huissiers d'université rôtis. L'un de ces empereurs tient une épée au lieu de sceptre. Je n'ai pu deviner ce que veut dire celte différence, qui doit pourtant avoir sans aucun doute un sens, vu que les Allemands ont la remarquable habitude d'avoir une idée dans tout ce qu'ils font.

J'avais lu dans le Manuel de Gottschalk beaucoup de choses sur le dôme antique de Goslar et sur le célèbre trône des empereurs. Quand je voulus voir ces deux objets, on me répondit que le dôme avait été abattu et le trône impérial transporté à Berlin. Noua vivons dans un temps cruellement significatif : des bornes millénaires sont brisés, et des trônes impériaux jetés au garde-meuble,

On montre maintenant dans l'église de Saint-Etienne quelques curiosités du défunt dôme : des vitraux admirables, quelaues mauvais tableaux, parmi lesquels il en est un, dit-on, de Lucas Cranach, puis un Christ sur la

croix, sculpté en bois, et un autel de sacrifices païen, ifun métal inconnu. Ce dernier objet a la forme d'un Dng coffre carré, et est supporté par des cariatides accrouries, qui joignent les mains sur la tète, et font une bien 1 ùde grimace.

Je logeai auprès du marché, dans une auberge où le dîner m'aurait paru meilleur si M. l'hôte, avec son visage long et superflu, et ses questions ennuyeuses, ne s'était venu asseoir auprès de moi. Heureusement que je fus bientôt délivré par L'arrivée d'un autre voyageur, qui eut à su! ir le même interrogatoire, toujours dans Tordre suivant: Quis? Quid? Vbi? Quibus auxiliis? Cur? Quomodo ? Quando? Cet étranger était un homme vieux, fatigué, usé, qui, à en juger par ses discours, avait parcouru tout le globe, avait surtout longtemps vécu à Batavia, gagné beaucoup d'argent, qu'il avait ensuite perdu, et qui alors revenait, après trente ans d'absence, à Quedlimbourg, sa ville natale : — Car, ajoutait-il, notre famille y a sa sépulture héréditaire. — M. l'aubergiste fit la remarque fort philosophique que ie lieu où était enterré notre corps était fort indiffèrent à l'âme. — Êtes-vous bien sûr de cela? répondit Y étranger; et, en même temps, des courbes douloureusement fines se dessinèrent autour de ses lèvres chagrines et de ses petits yeux éteints. — Mais , reprit-il d'un air péniblement radouci, je n'ai pas voulu dire pour cela du mal des tombeaux étrangers;... les Turcs enterrent leurs morts bien plus agréablement (me nous autres; leurs

RE ISEBILDFR. 39

cimetières sont de véritables jardins; ils s'y asseyent sur Jeurs pierres tumulaires blanches et coiffées d'un turban, à l'ombre d'un cyprès, s'y caressent gravement ta barbe, et fument tranquillement leur tabac turc dans leurs longues pipes turques... Et les Chinois! c'est un vrai plaisir de voir comme ils dansent cérémonieusement autour des sépultures de leurs morts, comme ils y prient, boivent du thé, jouent du violon, et savent orner les tombes qui leur sont chères avec toutes sortes d'ouvrages en laque, de figures en porcelaine, de chiffons de soie bariolés, de fleurs artificielles et de lanternes de couleur... Ah! tout cela est très-joli!... — Combien ai-je encore d'ici à Quedlimbourg ? —

Le cimetière de Goslar m'a plu médiocrement. Mais j'ai été d'autant plus charmé par l'aspect de cette délicieuse petite tête blonde qui, lors de mon entrée dans la ville , regardait en souriant du haut de la fenêtre d'un rez-de-chaussée un peu élevé. Après dîner, je cherchai à retrouver cette chère fenêtre, mais il ne s'y trouva pour le moment qu'un verre d'eau où rafraîchissait un bouquet de blanches cloenettes. Je grimpai jusqu'à la fenêtre, enlevai les jolies fleurs, et les mis tranquillement à mon chapeau, sans me soucier le moins du monde des bouches béantes, des nez pétrifiés et des yeux de bœuf avec lesquels les passants et surtout les vieilles femmes regardaient ce vol qualifié. Quand , une heure plus tard, je repassai devant la même maison , la belle était à la fenêtre. En voyant ses clochettes à mon

chapeau, elle devint rouge pourpre, et se retira précipitamment, .l'avais, celte fois, vu avec plus d'attention cette charmante figure : c'était une douce et transparente incarnation de clair de lune, de chant de rossignol et de parfum de rose. Plus tard, encore, quand la nuit sombre fut venue, elle vint à la porte de la maison. J'arrive,... je m'approche;... elle se retire lentement dans le corridor... Je ia prends par la main, et lui dis : — Je suis un amateur de belles fleurs et de baisers, et ce qu'on ne me donne pas de bon gré, je le vole. Et je L'embrasse rapidement;... et, comme elle veut fuir,... je la retiens en lui disant à voix basse : — Demain, je pars, et ne reviendrai jamais... Et je sens en retour la tendre pression de ses lèvres et de ses douces mains,... et je me sauve en riant. Oui, j'ai bien sujet de rire, quand je pense que, sans le savoir, j'ai prononcé cette formule magique qui sert à nos habits bleus et rouges, plus encore que leur amabilité barbue, à triompher du cœur des femmes • a Je pars demain, et ne reviendrai jamais. »

Mon logis avait une vue magnifique sur le Ranimesberg. Il faisait une belle soirée; la nuit volait sur son coursier noir, dont les longues crinières se jouaient dans le vent; je me mis à la fenêtre et regardai la lune. Y a-t-il réellement un homme dans la lune? Les Slaves disent que cet homme s'appelle Clotar, et qu'il fait allonger ia lune en y versant de l'eau. Quand j'étais tout petit, j'avais entendu dire que la lune était un fruif que le Bon Dieu cueillait quand il était mûr, et qu'il mettait

REISEBILDER. 4i

avec les autres pleines lunes dans la grande armpire qui est au bout du monde, à l'endroit où il est ferme des planches. Quand je devins plus grand, je remarquai que le monde n'est pas borné aussi étroitement , et que l'esprit humain a brisé les barrières de bois, et qu'il a ouvert les sept cieux avec une clef ingénieuse qu'on appelle l'idée de l'immortalité. Immortalité! belle idée! quel est celui qui t'inventa? Était-ce un gros bourgeois de Nuremberg, son bonnet blanc sur la tète et la pipe de terre blanche dans la bouche , qui , assis par une tiède soirée d'été devant sa porte, réfléchissait bien à son aise que ce serait pourtant une jolie chose de pouvoir ainsi continuer sans perdre sa bonne petite pipe et son petit souffle de vie, à végéter dans la plus douce éternité ! Ou bien était-ce un jeune amant, qui rêva dans les bras de sa maîtresse cette idée d'immortalité, et la rêva, parce qu'il la sentait, et parce qu'il ne pouvait sentir ni penser autre chose... Amour! immortalité! Mon sein devint ♦out d'un coup si brûlant, que je crus que les géographes avaient déplacé l'équateur, et qu'ils le faisaient passer justement alors dans mon cœur. Et de mon cœur s'épanchèrent les sentiments d'amour, ils s'épanchèrent avec désir dans la vaste nuit. Les fleurs du jardin, sous ma fenêtre, répandaient des parfums plus puissants. Les parfums sont les sentiments des fleurs, et de même que les émotions du cœur humain sont plus profondes dans la nuit , quand il se croit seul et sans témoins, les tieurs semblent aussi, avec la raison de la pudeur, attendre le

voile de l'obscurité pour s'abandonner tout entières à leurs sentiments odoriférants, et les exhaler dans l'espace,., Répandez-vous, parfums de mon cœur ! et cherchez derrière ces montagnes ma bien-aimée. Elle est déjà couchée et endormie : à ses pieds sont agenouillés les anges; et quand elle sourit dans le sommeil, c'est une prière que les anges répètent. Dans son sein est le ciel avec toutes ses félicités, et quand elle respire, mon cœur tressaille au loin. Derrière ses paupières soyeuses s'est couché le soleil , et quand elle rouvrira les yen» , il fera jour, et l'on entendra les oiseaux chanter et ies clochettes des troupeaux retentir, et les montagnes étincelleront dans leurs vêtements d'émeraude, et moi j'attacherai mon havre-sac, et je partirai.

Dans cette nuit que je passai à Gosiar, il m'est arrivé quelque chose de très-extraordinaire. Je n'y puis penser encore au ourd'hui sans effroi. Je ne suis pas autrement peureux de ma nature, mais je crains les esprits presque autant que ['Observateur autrichien. Qu'est-ce que la peur? vient-elle de l'esprit ou de la sensibilité? Je disputais souvent sur cette question avec le docteur Saul Ascher, quand je le rencontrais au Café-Royal à Berlin, où je dînai pendant longtemps. Il soutenait toujours que nous craignons quelque chose, parce que les conclusions . de la raison nous le font reconnaître pour effrayant; que la raison seule était une force, et non la sensibilité. Pendant que je mangeais et buvais bien, il me démontrait continuellement les excellences de la raison. A la fin de

RETSEBILDER. 43

sa démonstration, il ne manquait jamais de regarder à sa montre et de conclure ainsi : — « La raison est le premier de tons les principes !. . . » La raison ! quand j'entends ces mots aujourd'hui, je vois toujours le docteur Saùl Aschei avec ses jambes abstraites, son habit étroit et d'un gris transcendantal , son visage raide et d'un froid glacial , qui aurait pu servir de planche à figures pour un manuel de géométrie. Ce personnage fort avancé dans la cinquantaine était une ligne droite incarnée. Dans sa tendance continuelle vers le positif, le pauvre homme, à force d'analyse, avait perdu toutes les splendeurs de l'existence, tous les rayons de soleil, toutes les fleurs, toute croyance, et il ne lui restait rien que la tombe froide et positive. Il avait à l'endroit de l'Apollon du Belvédère et du christianisme une malice spéciale. Il avait écrit contre le dernier une brochure dans laquelle il démontrait l'absurdité et la fin prochaine de cette religion. Il a surtout fait une foule de livres où la raison s'exprime sans cesse pour prouver sa propre excellence, et comme le pauvre docteur était d'assez bonne foi, il ne méritait que respect sous ce rapport. Mais c'était là ce qui le rendait si plaisant et lui faisait faire une figure si sérieusement sotte quand il ne pouvait comprendre ce que comprend un enfant, par cela même qu'il est enfant. Je visitais quelquefois le docteur de la raison chez lui, où je trouvais de jolies filles, car la raison ne défend pas la sensualité. Un jour que j'allais pour lui faire encore une visite . son domestique me dit : —

M. le docteur vient de mourir. Cela ne me lit guère olus que s'il m'eût dit : — M. le docteur a délogé.

Mais revenons à Goslar. — Le premier de tous les principes, c'est la raison, me disais-je pour me calmer, quand je me mis au lit. Cependant cette formule resta sans effet. Je venais de lire dans les Contes allemands de Varnhagen de Ense, que j'avais emportés de Clausthal . comme quoi un fils que son propre père voulait assassiner, fut averti pendant la nuit par l'esprit de sa mère défunte. La merveilleuse composition de cette histoire m'émut pendant la lecture, au point de me donner le frisson. Et puis les histoires de revenants excitent un sentiment de terreur bien autrement grand, quand on les lit en voyage, la nuit, dans une ville, dans une chambre où l'on n'a jamais été.— Que d'horreurs dans cette maison, ont déjà pu se passer à la place même où je suis! se diton involontairement. En outre la lune jetait une lumière très-douteuse dans la chambre, toutes sortes d'ombres sinistres s'agitaient sur le mur, et quand je me mis sur mon séant dans le lit, pour regarder autour de moi, j'aperçus... Il n'est rien de plus effrayant que de voir tout à coup, par un clair de lune , fortuitement son propre visage dans une glace. Au même instant, sonna une pesante et 1 aillante horloge, si longtemps et si lentement, que je crus certainement, après le douzième coup, que douze heures pleines avaient eu le loisir de s'écoule1? pendant ce temps, et que j'allais nécessairement entendre encore sonner douze fois ; entre i'avant-dernier

et le dernier coup de marteau, une autre horloge tinta, mais vive, claire, presque grondeuse, et comme impatientée par ia lenteur de madame sa commère. Quand les deux langues de fer se turent, et qu'un profond silence de mort régna dans toute la maison, il me sembla tout à coup que j'entendais dans le corridor, devant la porte de ma chambre, quelque chose traîner et chanceler, comme la démarche incertaine d'un vieillard. Enfin, ma porte s'ouvrit, puis entra lentement le défunt docteur Saùl Ascher. Une fièvre froide ruissela dans la moelle de tous mes os; je tremblai comme la feuille du peuplier, et à peine osai-je regarder le fantôme. Il avait le même air qu'autrefois, le même habit gris transcendantal, les mêmes jambes abstraites et la même figure mathématique ; elle était seulement plus jaune, et sa bouche aussi, qui formait jadis deux angles de 22 degrés et demi, était toute ratatinée : ses yeux décrivaient un orbite plus vaste. Chancelant, et s'appuyant, comme autrefois, sur un jonc d'Espagne, il s'approcha de moi et me dit dïm ton amical, avec son ordinaire dialecte scorbutique : — « Ne craignez rien , et ne croyez pas que je sois un revenant. C'est une illusion de votre imagination quand vous croyez ne voir que mon spectre. Qu'est-ce qu'un spectre? Donnez-m'en une définition! Déduisez-moi les conditions de la possibilité d'un spectre! Dans quel rapport raisonnable une telle apparition pourrait-elie se trouver avec la raison? La raison, je dis, ia raison...» Et alors le fantôme commença une i, 3.

analyse de la raison, cita Kant, Critique de la raison pure. 2me partie, lre division, 2me livre, 3me paragraphe, la différence des phénomènes et des noumènes, construisit alors la croyance problématique aux fantfones, entassa syllogismes sur syllogismes, et conclut par la preuve logique qu'il n'existe pas de spectres du tout. Cependant la sueur froide me coulait le long du dos, mes dents claquaient comme des castagnettes: par terreur, je faisais de la tête un signe d'assentiment absolu à chaque passage par lequel le docteur revenant démontrait l'absurdité de la peur dfjs revenants, et il démontrait avec tant de chaleur qu'à la fin, par distraction, au lieu de sa montre d'or, il tira d? son gousset une poignée de vers, qu'il y remit avec une inquiète et grotesque précipitation, et en repétant plus vivement : « La raison est le premier... » L'horloge sonna une heure, et le fantôme disparut.

Le lendemain je partis de Goslar, allant moi-même à l'aventure, et en partie dans le dessein de visiter le frère du mineur de Clansthal. 11 faisait un beau temps, un temps de dimanche. Je gravis collines et montagnes, j'observai le soleil s'efforçant de dissiper le brouillard, et m'avançai sous les bois, la joie dans le cœur et sur la tête les joyeuses clochettes de la jeune fille de Goslar. Les montagnes se molliraient dans leurs blancs peignoirs de nuit j les sapins secouaient le sommeil de leurs membres, l'air frais de l'aurore frisait leur verte chevelure; les petits oiseaux chantaient les prières du matin; la

REJSEBILDER. 47

prairie du vallon étincelait comme un tapis d'or semé de diamants, et le berger la foulait avec son troupeau sonore. Je courais risque de m'égarer : on prend toujours des chemins de traverse et des sentiers, et Ton croit ainsi arriver plus promptement au but. Les choses se passent pour nous sur le Hartz comme dans la vie; mais il y a toujours de bonnes âmes qui nous remettent dans le droit chemin. Ces braves gens le font volontiers et puis ils trouvent un plaisir particulier à nous expliquer, d'un m> satisfais et en appuyant fortement d'une voix bienveillante, quel grand détour nous avons fait, et dans quels précipices, dans quels marécages nous aurions pu tomber, et quel bonheur c'a été que nous ayons rencontré encore à temps des gens aussi instruits des chemins qu'ils le sont. Je trouvai un pareil redresseur non loin de la Hartzbourg. C'était un bourgeois bien nourri de Goslar, un visage brillamment joufflu et sottement avisé; il semblait avoir inventé l'épizootie. Nous fîmes un bout de chemin ensemble, et il me raconta toutes sortes d'histoires de revenants, qui auraient pu être charmantes , si elles n'eussent conclu toutes à démontrer qu'au fond il n'y avait pas eu de revenant, mais que la figure blanche était un braconnier, que les voix hennissantes appartenaient à des marcassins nouveaunés, et que le bruit qu'on avait entendu dans la cave provenait du chat mourant. 0 Ce n'est que lorsque rhomme est maïade , ajoutait-il, qu'il croit voir des fantômes, d Quant à lui, il était rarement malade -, seule-

ment il avait quelquefois des éruptions cutanées, et alors il se guérissait avec la salive à jeun. Il me fit remarquer le système d'utilité de toutes choses dans la nature : par exemple, les arbres sont verts, parce que le vert est bon pour les yeux. Je lui donnai raison, et j'ajoutai que le Bon Dieu avait créé le gros bétail, parce que le bouillon de viande forti-Jie l'homme, et mis les ânes sur la terre pour qu'ils pussent servir aux hommes de terme de comparaison, enfin qu'il avait créé l'homme pour qu'il mangeât de bonne soupe, et ne fût point un âne. Mon compagnon fut ravi d'avoir trouvé quelqu'un de son avis: sa face s'épanouit d'une satisfaction plus grande, et, en me quittant, il était ému.

Tant qu'il fut auprès de moi, toute la nature était comme privée de sa magie; mais, à peine était-il parti, que les arbres recommencèrent à parler, les rayons de soleil redevinrent sonores, les fleurs des prairies dansèrent, et le ciel bleu embrassa la terre verdoyante. Oui, je le sais bien mieux , Dieu a créé l'homme pour qu'il admire la magnificence du monde. Tout auteur, quelque grand qu'il soit, désire que son œuvre soit louée. Et dans la Bible, les Mémoires de Dieu, il est dit expressément qu'il a créé les hommes pour sa glorification et pour sa louange.

Après avoir erré longtemps çà et là, j'arrivai à la demeure du frère de mon ami de Clausthal; j'y passai la nuit, où j'eus le bonheur d'être le héros des beaux quatrains que vous allez lire :

ÏIEISEBILDER. ^Q

Sur la montagne est assise la cabane, Où demeure le vieux mineur; Au-dessus murmure le vert sapin, Tt brille la lune dorée.

Dans la cabane est un fauteuil à bras Richement et merveilleusement ciselé; Il est heureux, celui qui s'assied dans ce fauteuil, Et l'heureux mortel c'est moi.

Sur l'escabelle est assise la jeune fille, La petite appuie son bras sur mes genoux ; Ses yeux sont comme deux étoiles bleues.. Sa bouche comme la rose purpurine.

Et les charmantes étoiles bleues Me regardent avec toute leur candeur céleste; Et elle met son doigt de lis Finement sur la rose purpurine.

Non, la mère ne nous voit pas, Car elle file du lin avec ardeur, Et le père pince la guitare Et chante la vieille chanson.

Et la petite raconte tout bas, Bien bas, et d'une voix étouffée , Elle m'a déjà confié Maint secret important.

« Mais depuis que la tante est morta, Nous ne pouvons plus aller A la fête des arquebuses de Goslar, Et là-bas, c'est bien beau.

« Ici, au contraire, tout est triste, Sur la hauteur froide de la montagne;

Et l'hiver nous sommes tout à fait Comme enterrés dans la neige.

« Et je suis une fille craintive, Et j'ai peuT comme un enfant Oes méchants esprits de la montagne Qui travaillent pendant la nuit. »

Tout à coup la petite se tait, Comme effrayée de ses propres paroles, Et elle a , de ses deux petites mains, Couvert ses jolis yeux.

Le sapin murmure plus bruyant au dehors Et le rouet jure et gronde, Et la guitare resonne au milieu de ces brui's, Et la vieille chanson bourdonne :

« Ne crains rien, chère enfant, De la puissance des méchants esprits; Jour et nuit , chère enfant, Les anges célestes te gardent. »

Le sapin avec ses doigts verts Frappe aux vitraux de la petite fenêtre. Et la Inné, aimable curieuse, Verse sa jaune lumière dans la chambrette.

Le père, la mère, ronflent doucement Dans la pièce voisine;

Mais nous deux, jasant comme des bienbeursai Savons nous tenir éveillés.

« Tu ne me fais pas l'effet De pîiei trop souvent, mon ami; Cette moue de tes lèvres Ne vient certainement pas de la prière.

« Cette moue méchante et froide M'effraie à chaque instant; Pourtant mon inquiétude est calmée aussitôt Far le pieux rayon de tes yeux.

« Je doute aussi que tu aies Ce qui s'appelle avoir la foi ; — N'est-ce pas que tu ne crois pas en Dieu le père, Ni au Fils, ni au Saint-Esprit? »

Ah ! ma chère enfant, quand tout petit J'étais assis aux genoux de ma mère, Je croyais déjà en Dieu le père, Qui plane en haut dans la bonté et dans la grandeur ;

Je croyais en lui qui a créé la belle terre Et les beaux hommes qui sont dessus, En lui qui a assigné leur marche Aux soleils, aux lunes, aux étoiles.

Quand je devins plus grand, ma chère enfant, Je commençai à comprendre bien davantage, Et je compris et devins raisonnable, Et je crus aussi au Fils;

Au Fils chéri qui, en aimant, Nous a révélé l'amour, Et en récompense, comme c'est l'usage, A été crucifié par le peuple.

Aujourd'hui, que je suis homme, Que j'ai beaucoup lu, beaucoup voyagé, Mon cœur se dilate, et de tout mon cœur Je crois au Saint-Esprit.

Celm-ci a fait les plus grands miracles. F.t il en fait de plus grands encore à présent; 11 a brisé les donjons de la tyrannie Et il a brisé le joug de la servitude.

il guérit de vieilles blessures mortelles» Et renouvelle le droit primitif :

Que tous les hommes, nés égaux, Sont une race de nobles.

Il dissipe les méchantes chimères ?t les fantômes ténébreux, Qui nous gâtaient l'amour et le plaisir, En nous montrant à toute heure leurs faces grimaçante*

Mille chevaliers, bien harnachés, Ont été choisis par le Saint-Esprit Pour accomplir sa volonté, Et il les a armés d'un fier courage.

Leurs bonnes épées étincellent, Leurs bonnes bannières flottent.

N'est-ce pas que tu voudrais bien, ma chère enfant Voir de ces vaillants chevaliers ?

Eh bien , regarde-moi , ma chère enfant!

Embrasse-moi et regarde-moi; Car, moi-même, je suis un vaillant Chevalier du Saint-Esprit.

Au dehors, la lune se cache en silence Derrière le vert sapin, Et dans la chambrette notre lampe Flamboie faiblement et éclaire à peine.

Heureusement, mes étoiles bleues Rayonnent d'une lumière plus claire ; la rose purpurine éclate comme le feu.

Et la bonne jeune fille dit :

« Des follets, de petits follets, "Volent notre pain et noire lard ;

REI3EBILDER.

La veille il est encore dans le buffet, Et le lendemain il a disparu.

«Ces petits dénions mangent la crème Sur notre lait, et laissent Les vases découverts , Et la chatte boit le reste.

« Et la chatte est une sorcière; Car elle se glisse, pendant la nuit, Sur la montagne des revenants, Ouest la vieille tour.

« Il y eut jadis un château Plein de plaisir et d'éclat d'armures; De preux chevaliers, des dames et des écuyer Y tournoyaient dans la danse aux flambeaux

« Alors une méchante sorcière Maudit le château et les gens ; Les ruines seules sont restées debout, Et les hiboux y font leurs nids.

« Pourtant ma défunte tante assurait :

Que si Ton dit la parole juste, La nuit, à l'heure juste, Là -haut, à la vraie ^lace,

« Les ruines se changent De nouveau en un château brillant , Et l'on y voit gaiement danser Preux chevaliers, dames et écuyeis ;

« Et celui-là qui a prononcé ce mot, Le château et les gens lui appartiennent; Les timbales et les trompettes célèbrent Sa jeune magnificence. »

C'est ainsi que parle la bonne jeune âils? Et ses yeux, les étoiles bleues,

Versent sur son babil les lueurs De leur azur féerique.

Ses cheveux d'or, la petite Les enlace autour de ma main ; Elle demie de jolis noms à mes doigts, Rit et les baise, et se tait à la fin.

Et dans cette chambre tranquille T: J me : - ■ des yeux si familiers.

La table et l'armoire sont comme si je les avais

Vues bien des fois auparavant.

I • -tac du coucou a un ton amical, Et la guitare, à peine sensible, Commence cà résonner d'elle-même, Et je me trouve comme dans un son. .

C'est L'heurt! juste maintenant, Nous sommes aussi sur la vraie place; Tu t'étonnerais bien, ma chère enfant, Si, moi, je prononçais la parole juste...

Et je dis cette parole... Vois-tu, Tout devient jour, tout s'agite; Les sources et les sapins deviennent plus bruyants, Et la vieille montagne s'éveille.

Le son des mandolines et les chants des nains Retentissent dans les crevasses de la montagne

nome un insensé priutemps Sort de la terre une forêt de fleurs —

Des fleurs, d'audacieuses fleure, Aux feuilles Larges et fabuleuses;

Odorantes, diaprées et vivement agitées Comme par la passion —

. ardentes comme de rouges flammes, Jaillissent du milieu de cette végétation;

Des lis, semblables à des piliers de cristal, S'élancent jusqu'au ciel —

Et les étoiles, grandes comme des soleils, Jettent en bas des rayons de désir ; Dans le calice gigantesque d<*s lis Coulent en torrent les flots de ces lumières.

Et nous-mêmes, ma chère enfant, Sommes métamorphosés bien plus encore :

L'éclat des flambeaux , l'or et la soie Resplendissent paiement autour de nous.

Toi, tu es devenue une princesse, Et cette cabane est devenue un château; Et ici se réjouissent et dansent Preux chevaliers, dames et écuyers.

Mais moi, j'ai acquis Toi et tout cela, château et gens; l es timbales et les trompettes célèbrent Ma jeune mapnificence.

Le soleil se levait. Les brouillards s'évanouirent comme les fantômes au chant du coq. Je me remis en route par monts et par vaux, et devant moi planait le beau soleil, éclairant toujours de nouvelles beautés L'esprit de la montagne me favorisait visiblement. Il sa vait bien qu'un voyageur poëte comme moi peut rap. porter beaucoup de jolies choses , et il me fit voir, ce matin-là son Hartz, comme certainement peu de- gens l'ont vu; mais, en revanche, le Hartz me vit aussi comme m'ont vu très-peu de gens : à mes paupières brillaient des perles des plus précieuses. Une rosée sentimentale

5(l OEUVRES DE HENRI HEINE.

humectait mes joues. Les sapins me comprenaient, leurs branches s'écartaient, s'agitaient en haut et en bas, comme des hommes muets qui expriment leur joie avec leurs mains; et dans le lointain retentissaient des sons mystérieux, comme ceux d'une cloche de chapelle perdue dans les bois. On dit que ce sont les clochettes des troupeaux qui, dans le Hartz, sont accordées avec autant de charme, d'éclat et de pureté.

D'après la hauteur du soleil, il était midi quand je rencontrai un de ces troupeaux , et le berger, jeune homme blond, à figure avenante, me dit que la grande montagne au pied de laquelle je me trouvais était le vieux et célèbre Brocken. Il n'existe aucune maison à plusieurs lieues à la ronde, et je fus assez content que le jeune homme m'invitât à manger avec lui. Nous nous assîmes devant un déjeuner dînatoire qui consistait en pain et fromage. Les petits moutons ramassaient les miettes, et les jolies génisses sautaient autour de nous, faisaient gaiement sonner leurs clochettes, et nous souriaient avec de grands yeux. Nous festinâmes comme des rois. Mon hôte surtout me parut un vrai roi, et comme il est jusqu'ici le seul roi qui m'ait donné du pain, je veux, en récompense, le chanter royalement :

Il est roi, le jeune berger; La verte colline est son trône :

Le soleil sur sa tète Est sa couronne pesante, sa couronne d'or

A ses pieds sautillent les moutons, Docx flatteurs, marqués de croix rouges. Les veaux sont ses chambellans, Et se pavanent avec orgueil.

Ses comédiens ordinaires sont les petits boucs; Et les oiseaux et les vaches, Avec leurs flûtes, avec leurs clochettes, 3ont les musiciens de la chapelle royale.

Et tout cela sonne et chante si gentiment, Si gentiment murmurent de concert Les cascades et les sapins, Que le roi se laisse endormir.

Pendant ce temps gouverne Le ministre, ce mauvais chien Dont l'aboiement grondeur Retentit tout alentour.

Dans son sommeil , le jeune roi balbutie : « Régner est une chose bien difficile Ah! déjà je voudrais être A la maison près de ma reine !

« Dans les bras de ma reine Ma tète royale repose si mollement !

Et dans ses beaux yeux s'étend Mon royaume infini. »

Nous prîmes amicalement congé l'un de l'autre, e\ je me remis à grimper. Bientôt je fus reçu sous les voûtes d'une forêt de pins hauts comme le ciel, et qui m'inspiraient, sous tous les rapports, un grand respect; car ces arbres doivent avoir eu beaucoup de peine à pousser, et leur jeunesse a été laborieuse. La montagne

est s^mée ici de blocs de granit en grand nombre, et les arbres ont été pour la plupart obliges de tourner avec leurs racines ces pierres ou d'en élargir les crevasses, et de chercher péniblement le sol dont ils peuvent tirer leur nourriture. Çà et là sont jetées les pierres, Tune sur l'autre, formant comme un portique, et pardessus se dressent des arbres dont les racines nues descendent du haut de ces portes et n'atteignent la terre qu'au pied des roches, de sorte qu'elles semblent se nourrir d'air pur. Et cependant élancés à cette hauteur immense, et comme grandis avec les pierres qu'ils tiennent embrassées, ils sont plus solides que leurs collègues qui croissent à l'aise dans le sol mou des forêts de la plaine. Ainsi se dressent dans la vie ces grands hommes qui sont devenus forts en surmontant de bonne heure les difficultés et les obstacles. Sur les branches des pins couraient de petits écureuils, et dessous se promenaient les cerfs au poil doré. Quand je vois un tel animal, si gracieux et si noble, je ne puis comprendre comment des gens bien élevés trouvent plaisir à le pourchasser et à le tuer. Un de ces animaux fut plus charitable que les hommes, et allaita le fiis de la sainte Geneviève ie Brabant.

Les layons du soleil perçaient d'une manière joyeuse le vert sombre des pins. Les racines des arbres formaient un escalier naturel. Partout des bancs moelleux; car les pierres sont revêtues, à la hauteur d'un pied, des plus belles espèces de mousses, et semblent

HEISEBILDER. 0'3

dos coussins de velours. On respirait une douce fraîcheur, et Ton entendait le murmure des sources qui jette dans la rêverie. On voit çà et là l'eau sourdre en filets argentés sous les pierres et baigner les racines et les fibrilles dépouillées des arbres. Quand on se penche, en approchant l'oreille, on croit surprendre l'histoire secrète de la formation des plantes, et entendre palpiter le cœur de la montagne. En plusieurs endroits, l'eau jaillit plus fortement d'entre les pierres et les racines, et forme de petites cascades. C'est là qu'il fait bon s'asseoir. On entend des sons tout merveilleux : les oiseaux chantent d'amoureuses mélodies, entrecoupées comme par le désir: les arbres babillent comme avec mille langues de jeunes filles; les fleurs languissantes étendent vers nous leurs larges feuilles étrangement découpées; les joyeux rayons du soleil scintillent capricieusement; les petites orties violettes semblent se raconter tout bas des contes bleus; tout paraît enchanté, tout vient de plus en plus fabuleux; un vieux rêve surgit dans l'âme; la bien-aimée apparaît... Hélas! quel malheur qu'elle s'évapore si vite !

Plus on monte, et plus les pins se présentent rabougris; et, semblables à des nains, ils se ratatinent par degrés jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les ronces, les framboisiers et les bruyères de montagnes. L'air commence à devenir sensiblement plus froid. C'est là seulement qu'on voit bien la bizarrerie des groupes de blocs granitiques. Il en est quelques-uns d'une grandeur

stupéfiante. Peut-être sont-ce là les balles que se jettent par passe-temps les méchants esprits dans !a nuit du sabbat, quand les sorcières arrivent galopant en l'air sur des balais et sur des fourches, et que commencent les orgies ténébreuses et maudites comme les raconte notre bonne nourrice , et comme on peut les voir dans les jolis dessins de Faust par maître Retsch.

En effet, lorsqu'on arrive à la partie supérieure du Broken, on ne peut s'empêcher de penser aux ravissantes histoires du Blocksberg, et surtout à notre grande et mystique tragédie nationale du docteur Faust. Il me semblait toujours voir grimper à côté de moi un pied de, cheval, et entendre quelqu'un respirer d'une façon iranique. Et je crois que Méphistophélès lui-même doit respirer avec peine quand il gravit sa montague favorite : c'est une route horriblement fatigante, et je ne fus pas fâché quand j'aperçus enfin l'auberge du Brocken.

Cette maison, qui est connue par les nombreux, dessins qui en ont été faits , ne consiste qu'en un rez-dechaussée. Elle est située au sommet de la montagne, et fut bâtie en 1800 par le comte de Stolberg-Wernigerode, pour le compte duquel on en administre aussi les produits. Les murs sont d'une épaisseur extraordinaire, à cause du vent et du froid en hiver : le toit est bas; au milieu s'élève un belvédère en forme de tour, et près de la maison sont deux autres petits bâtiments, dont l'un servait, dans des temps plus reculés, d'abri aux visiteurs du Brocken.

REISEBILDEll. (H

L'entrée dans la maison du Brocken produisît sur moi une impression extraordinaire et féerique. Après une longue marche solitaire et tortueuse à travers les pins et les rochers, on se trouve soudainement transporté sous des lambris dans les nuages; les villes, les montagnes et les vallées sont restées au-dessous de vos pieds, et ici, à cette hauteur, l'on trouve une société d'étrangers singulièrement réunis, dont on est reçu, comme il est naturel en semblable lieu, presque comme un convive attendu, moitié avec curiosité, moitié avec indifférence. Je trouvai la maison pleine de monde, et, en homme prudent, je pensai tout d'abord à la nuit, à l'incommodité d'un lit de paille. D'une voix mourante, je demandai tout de suite du thé, et M. l'aubergiste du Brocken fut assez raisonnable pour comprendre qu'étant malade, il me fallait pour la nuit un lit complet. Il m'en procura donc un dans une chambre étroite, où un jeune marchand, espèce de vomitif en longue redingote brune, s'était établi déjà.

Dans la salle commune tout était vie et mouvement. Beaucoup d'étudiants d'universités différentes. Les uns viennent d'arriver, et se restaurent; les autres se préparent à repartir, bouclent les courroies de leurs havresacs , écrivent leurs noms dans l'album de la montagne, et plantent sur leurs bonnets les bouquets que chacun reçoit des servantes de la maison. Là , on pince les joues, on chante, on saute, on tyrolise, on interroge , on répond ! « Beau temps ! bon chemin 1 i. 4

ben voyage! adieu!» Quelques-uns des partants sont un peu trop abreuvés; à ceux-là revient une double jouissance de la belle vue, puisqu'un homme gris voit tout double.

Après m'être un peu refait, je montai à la plate-forme du belvédère, et j'y trouvai un petit monsieur avec deux daines, l'une jeune, l'autre plus âgée. La jeune dame était fort belle. Une admirable figure, et sur sa tête bouclée un chapeau de satin noir en forme de casque, dont les plumes blanches se jouaient avec le vent. Ses bres délicats étaient si étroitement serrés sous un manteau de soie noire, qu'on voyait toutes les belles proportions de ses nobles formes , et son œil grand et pur plongeait dans le grand et pur horizon.

Lorsque j'étais encore tout jeune, je ne pensais qu'aux histoires d'enchantements et de merveilles, et chaque belle dame que je voyais avec des plumes d'autruche sur la tète était pour moi une reine de sylphes, et si je remarquais que le bas de sa robe était mouillé, je la tenais pour une fée ondine. Je pense aujourd'hui Joui autrement , depuis que je sais par l'histoire naturelle que ces plumes symboliques viennent du plus sot des oiseaux, et que le bord du vêtement d'une dame peut se mouiller d'une manière toute naturelle. Si j'eusse vu avec mes yeux d'enfant la susdite jeune dame dans la susdite situation sur le Brocken , je me serais certainement dit : « C'est la fée de la montagne, el c'est elle qui vient de dire les mots magiques qui font

que tout paraît là-bas si merveilleux. » Oui , tout nous apparaît merveilleux, quand nous regardons pour la première fois du haut du Brocken : toutes les faces de notre esprit reçoivent des impressions nouvelles, différentes pour la plupart, et même contradictoires, qui remplissent notre âme d'un sentiment sublime encore confus et obscur. Mais, si nous parvenons à en débrouiller "l'idée nette, nous reconnaissons le caractère de la montagne. Ce caractère est tout allemand sous le rapport des défauts comme sous celui des qualités. Le Brocken est un véritable Allemand. C'est avec une exactitude allemande qu'il nous montre clairement et distinctement, comme dans un panorama colossal , les plusieurs centaines de villes, bourgs et villages, situés pour la plupart au nord, et tout autour, les montagnes, les forêts, les rivières, les plaines, à perte de vue. Mais aussi tout cela prend l'air d une carte spéciale de géographie sèchement dessinée, coloriée avec pureté; nulle part l'œil n'est réjoui par des paysages véritablement beaux. La même chose nous arrive à nous autres, compilateurs allemands , par suite de cette consciencieuse exactitude avec laquelle nous voulons tout rapporter, sans pouvoir penser jamais à faire ressortir le détail avec un charme particulier. Le Brocken a aussi quelque chose du calmj, de l'intelligence et de la tolérance allemandes, parce qu'il peut voir les choses de haut et avec clarté. Et quand une pareille montagne ouvre ses yeux gigantesques, elle peut bien voir un peu mieux que

nous autres nains, qui lui grimpons sur le dos, avec notre vue débile. Force gens prétendent que le Broeken tient beaucoup du philistin; et Claudius chanta: « Le Bloeksbei g est un grand philistin ! » mais c'est une erreur. Sa tête chauve , qu'il couvre quelquefois d'un blanc bonnet de nuages, lui donne bien une teinte de philistinerie; mais, comme chez beaucoup d'autres grands Allemands, c'est de sa [art ironie toute pure. Il est même notoire que le Broeken a ses époques d'espièglerie universitaire, ses temps fastastiques, la première nuit de mai, par exemple. Alors il jette, en belle humeur, son bonnet de nuages par-dessus les moulins, et devient, aussi bien que nous autres tous, timbré et complètement romantique.

Je cherchai tout de suite à engager la belle dame dans un entretien : car on ne jouit bien des beautés de la nature que lorsqu'on en parle sur le lieu même. Elle n'avait pas un grand esprit, mais beaucoup de Ion sens. Ses manières étaient vraiment distinguées. Je ne parle pas de cette distinction vulgaire, raide et négative, qui sait exactement ce qu'il faut s'interdire , mais bien de cette distinction plus rare, aisée, positive, qui nous dit juste ce que nous devons faire , et nous donne , avec l'absence de tout embarras, l'abandon le plus complet. Je développai, à mon grand étonnement, de vaste» connaissances en géographie; je nommai à la belle, désireuse de s'instruire , les villes qui se trouvaient sous nos yeux, les cherchai et les lui montrai sur ma carte, que

REISEBILPER. 65

je déployai avec une mine toute doctorale sur la table de pierre qui se trouve au milieu du belvédère. Il y eut plus d'une ville que je ne pus trouver, peut-être parce que je la cherchais plus avec le doigt qu'avec mes yeux , qui s'orientaient pendant ce temps sur le visage de la jolie dame, et y trouvaient de plus belles contrées que Schierke et Elend. Ce visage était de ceux qui n'exaltent jamais, ravissent rarement, et plaisent toujours. J'aime de tels visages, parce que leur sourire calme les fâcheuses impétuosités de mon cœur.

Dans quelle position le petit ^monsieur qui accompagnait ces dames se trouvait-il vis-à-vis d'elles, je ne pus le deviner. C'était une mince, étonnante figure. Petite tête parcimonieusement garnie de maigres cheveux gris, qui tombaient sur un front déprimé, jusqu'aux yeux verdàtres, semblables à des libellules; nez rond, fort saillant: bouche et menton rentrant au contraire en toute hâte jusqu'aux oreilles. Cette petite figure semblait être faite de cette argile tendre et jaunâtre dont les statuaires se servent pour leurs premières ébauches; et quand les lèvres minces se contractaient, elles tiraient sur les joues quelques milliers de rides en demi-cercle. Le petit bonhomme ne disait pas un mot, et seulement, de temps à autre, quand la dame la plus âgée lui chuchotait quelque chose d'amical , il souriait comme un carlin qui a le cerveau enrhumé.

Cette dame plus âgée était la mère de la jeune, et elle avait aussi les manières les plus comme il faut. Son i. i.

œil trahissait une profondeur d'âme rêveuse et maladive Il y avait autour de la bouche quelque chose de rigoureusement dévot, mais je crus voir que cette bouche avait été très-belle autrefois, qu'elle avait beaucoup ri , et reçu et rendu beaucoup de baisers. Son visage ressemblait à un manuscrit palimpseste, où, sous les pieux et durs caractères de quelque bréviaire gothique, apparaissent les vers à demi éteints d'un poëte erotique grec. Les deux dames avaient voyagé, cette année, en Italie avec leur compagnon, et me racontèrent toutes sortes de belles choses de Rome , Florence et Venise. La mère parla beaucoup des tableaux de Raphaël dans l'église de Saint-Pierre; la fille, beaucoup plus de l'opéra au théâtre délia Fcnice.

Pendant que nous causions, le jour commençait à tomber; l'air devint encore plus froid, le soleil s'abaissa de plus en plus, et la plate-forme de la tour se couvrit d'étudiants, de compagnons ouvriers et de quelques respectables bourgeois avec leurs femmes légitimes et leurs filles bien élevées , lesquels venaient tous voir le coucher du soleil. C'est un aspect sublime, qui porte l'âme à la prière. Tous restèrent bien un quart d'heure dans un silence solennel , à regarder le beau globe de feu qui disparaissait peu à peu à l'occident. Les figures furent enluminées par le pourpre du couchant, les mains se joignirent involontairement; c'était comme si nous eussions été une communauté silencieuse dans la nef d'une cathédrale gigantesque, et que le prêtre

élevât alors le corps du Seigneur, et que du haut de l'orgue .se répandît le divin choral de Palestrina.

Pendant que je me laisse ainsi absorber par la piétt , j'entends quelqu'un s'écrier à côté de moi : — Que la Dature est donc belle en général ! — Cette exclamation partait du sensible cœur de mon camarade de chambre, le jeune marchand. Cela me rendit aux dispositions de la vie commune, et je me trouvai alors en état de dire aux dames beaucoup de jolies choses sur le coucher du soleil, et de les conduire à leur chambre aussi tranquillement que si rien ne se fût passé. Elles me permirent aussi de causer encore une heure avec elles. Comme la terre elle-même , notre conversation tourna autour du soleil. La mère prétendit que le soleil qui se perdait dans la vapeur avait Tair d'une rose purpurine que le ciel galant avait jetée d'en haut dans le voile blanc de la terre, sa fiancée chérie. La fille sourit, et pensait que la vue fréquente de ces beaux phénomènes en affaiblissait l'impression. La mère rectifia cette opinion fausse par un passage des lettres de voyage de Goethe, et me demanda si j'avais lu Werther. Je crois que nous parlâmes aussi de chats angoras, de vases étrusques, de châles turcs, de macaroni et de lord Byron, dont la vieille dame récita quelques couchers de so'eil avec un gazouillement et des soupirs fort gracieux, je recommandai à la jeune, qui ne savait pas l'anglais et voulait connaître ces poésies, la traduction de ma belle et spirituelle compatriote, la baronne Elise de Hohenhausen.

Je n'eus garde non plus en cette occasioi , comme en toutes celles où j'ai à parler de Byron avec de jeunes dames, de me récrier sur l'impiété de ce poêle, sur ses blasphèmes sceptiques, ses doutes désolants, sa frivolité, et Dieu sait quoi encore.

Cette affaire terminée, je retournai me promener sur le Brocken; car il n'y fait jamais complètement obscur. La vapeur n'était pas très-épaisse, et j'observai les contours des deux collines qu'on nomme l'autel des sorcières et la chaire du diable. Je déchargeai mes pistolets, il n'y avait aucun écho. Mais tout d'un coup, j'entends des voix connues et je me sens enlacé et embrassé. C'étaient mes camarades qui avaient quitté Gœttingue quatre jours plus tard , et qui n'étaient pas peu surpris de me retrouver seul sur le Brocken. Il y eut alors des récits, des étonnements et des projets, des rires et des souvenirs, et nous nous retrouvâmes en esprit dans notre bonne ville de Gœttingue.

On servit le souper dans la grande salle. Une longue table s'étendait avec deux rangées d'étudiants affamés. On commença par la conversation ordinaire des universités. Des duels, puis des duels, puis encore des duels. La réunion se composait en grande partie d'étudiants de Halle, et Halle devint en conséquence le sujet principal de l'entretien. Les vitres cassées des fenêtres du conseiller aulique Schùtz furent commentées d'unt manière exégétique. On raconta ensuite que la derciière réception de cour du roi de Chypre avait été fort

REISEb.LDEU, (J9

brillante, qu'il avait choisi un fils naturel, qu'il voulait faire un mariage de la jambe gauche avec une princesse de Liechtenstein , qu'il avait renvoyé sa maîtresse d'État officielle , et que tout le ministère ému en avait pleuré, selon les conditions du programme. Je n'ai pas besoin de dire que ceci a rapport à des dignités de cabaret à bière de Halle. On mit ensuite sut le tapis les deux Chinois qui se firent voir Tan passé à Berlin, et dont on a fait à Halle des professeurs extraordinaires d'esthétique chinoise. Ce fut alors que vinrent les bons mots. On supposa le cas qu'un Allemand se fit montrer en Chine pour de l'argent, et l'on rédigea à cet effet une affiche où les mandarins Tching-Tchang-Tchoung et Hi-Ha-Ho exprimaient l'avis que c'était un véritable Allemand ; puis on y énumérait ses tours d'adresse , ^ui consistaient surtout à philosopher, fumer du tabac et patienter, et l'on faisait observer au public chinois qu'il fallait bien se garder, à midi, heure où l'Allemand prenait sa nourriture, d'amener des chiens, parce que ces animaux volaient d'ordinaire au pauvre Allemand le meilleur lopin.

Un jeune membre de la Burschenschaft, qui était allé récemment se faire purifier à Berlin, parla beaucoup de cette ville, mais presque sous un seul point de vue. Il avait visité la guinguette de Wisotzki et le Théâtre du Roi, et les jugeait faussement. « La jeunesse est prompte aux paroles, » dit Schiller. Il parla de luxe, de costumes et de frais de coulisses. Le jeune homme ignorait

qu'à Berlin l'apparence étant la chose la plus importante, ce règne de la fiction doit surtout établir son trône sur les planches, et qu'il faut; en con^quenct, que l'intendance royale des spectacles prenne bien garde à la couleur de la barbe avec laquelle tel rôfe est joué, à la fidélité du costume qui est dessiné par des historiographes assermentés, et cousu par des tailleurs savants. Et cela est bien nécessaire. Car, si Marie Stuart portait par hasard une jupe du temps de la reine Anne, le banquier Christian Gumpel se plaindrait à bon droit qu'on lui ôte toute iliusion; et si lord Burleigh avait mis par mégarde les culottes de Henri IV, certainement madame la conseillère de guerre de Steinzopf, née Lilienlhau, ne perdrait pas de vue cet anachronisme pendant toute la soirée. Cette recherche d'illusion de la part de l'intendance n'a pas seulement pour objet les jupes et les culottes, mais comprend aussi les personnes qui s'y trouvent enveloppées. Ainsi Othello doit, à l'avenir, être représenté par un nègre véritable , dont le professeur Lichtenstein a fait à cet effet la commande en Afrique. Dans Misanthropie et Repentir, le rôle d'Eulalie sera joué désormais par une vraie femme perdue , celui de Pierre par un sot de nature, et l'inconnu par un mari réellement trompé, personnage qu'on n'aura pas besoin cette fois de faire venir d'Afrique. Si le susdit jeune homme avait mal compris le théâtre tragique de Berlin , il avait moins encore deviné que l'Opéra et la musique de Spontini , avec

REISEBILDER /l

cymbales, éléphants, trompettes et tamtams, est un moyen héroïque pour fortifier les nerfs de notre nation amollie. * t pour en faire de vigoureux guerriers, moyen que Platon et Cicéron , rusés politiques, avaient déjà recommandé. Ce que le jeune homme entendait le moins, c'était l'importance diplomatique du ballet. Ce fut avec peine que je lui démontrai qu'il y a dans les pieds de Hoguet-Vestris plus de politique que dans la tête de M. Buchholtz, que toutes ses pirouettes sont des combinaisons diplomatiques , que chacun de ses mouvements a un sens politique; par exemple, qu'il a en vue notre cabinet prussien quand , sentimentalement penché, il étend ses mains le plus loin possible; qu'il veut désigner la diète germanique, quand il tourne cent fois sur un seul pied sans avancer; qu'il fait allusion aux petits princes, quand il sautille comme avec les pieds liés; qu'il montre l'équilibre européen, quand il chancelle comme un homme ivre; qu'il figure un congrès, quand il embrouille ses bras en forme d'écheveau de fil, et, enfin , qu'il représente notre grand ami de l'Est, quand, par un développement successif, il arrive à une grande hauteur, demeure longtemps tranquille dans cette position, et, soudain, s'élance par bonds effrayants. La berlue du jeune homme se dissipa, et il vit clairement alors pourquor les danseurs sont mieux rétribués que les grands poètes , pourquoi le ballet est pour le corps diplomatique un inépuisable sujet d'entretien, et pourquoi souvent uiic belle danseuse est en

l'I ŒIVRE S DE HENRI HEINE.

outre entretenue pour le compte particulier du ministre, qui s'efforce sans doute jour et nuit de lui faire comprendre son sysième politique. Par Apis! le nombre des habitués exotériques du théâtre est énorme, mais le nombre des amateurs ésotériques est bien petit! La foule inintelligente s'y presse, bâille et admire des sauts et des tours , étudie Tanalomie dans les poses de madame Lemière, applaudit les entrechats de la Rœnisch, et babille de grâce, d'harmonie et de reins, tandis qu'aucun d'e:ix ne s'aperçoit qu'il a dans ces chiffres dansés le sort de la patrie devant les yeux.

Pendant que se croisaient toutes sortes d'entretiens de cette espèce, on ne perdait pourtant pas de vue l'utile, et l'on faisait aussi une conversation animée avec les grands plats loyalement remplis de viandes, choucroute, pommes de terre, etc. Cependant la chère était mauvaise. J'en fis doucement l'observation à mon voisin, qui, avec un accent auquel je reconnus le Suisse, me répondit fort impoliment que, nous autres Allemands, qui ne connaissions pas la véritable liberté, connaissions aussi peu la tempérance républicaine. Je haussai les épaules, et fis la remarque que les laquais des pil ces et les pâtissiers sont partout des Suisses, et qu'ils sont spécialement désignés sous ce nom.

Le fils des Alpes n'avait sans doute aucune mauvaise intention. « C'était un gros homme, par conséquent un bon homme, » dit Cervantes. Mais mon voisin de l'autre côté, prussien de Greifswald, fut très-piqué de

REISEÎ.ÎLDER. 73

cette observation. Il assura que la simplicité et la force allemandes n'étaient pas encore éteintes, se frappa, à s'ébranler, sur la poitrine, et vida là -dessus une énorme cruche de bière blanche. Le Suisse disait, : «Allons! allons! » mais plus il prenait le ton conciliant, plus l'homme de Greifswald s'échauffait. Celui-ci appartenait encore à ces lemps patriotiques où la vermine vivait à souhait , et où les coiffeurs couraient risque d^ mourir de faim : il portait une longue chevelure tombante, la barrette d'un écuyer du moyen âge, un habit noir teutonique , une chemise sale qui servait également de gilet , et par-dessus un médaillon contenant quelques crins blancs du cheval de Blùcher. C'était un niais de grandeur naturelle. J'aime assez me donner du mouvement à souper; je me laissai donc engager par lui dans une controverse patriotique. Il pensait que l'Allemagne devait être divisée en trente-trois gauen ou vallées. Je soutins, moi, qu'il en fallait quarantehuit , parce qu'on pourrait alors écrire un manuel plus systématique sur l'Allemagne, et qu'il était bien nécessaire de mettre d'accord la vie pratique avec la science. Mon ami de Greifswald était aussi un barde allemand, et il me confia qu'il travaillait à un poëme héroïque national à la louange d'Arminius, et de la bataille de Teutobourg. Je lui donnai plus d'un bon conseil pour la confection de cette épopée. Je lui fis remarquer qu'il pouvait donner une idée très-onomatopéique des marécages et des chemins raboteux de la forêt de i. 5

Teutobourg par des vers rocailleux ou tlasques, et que ce serait une finesse patriotique de ne prêter à Varus et aux Romains que de véritables sottises. J'espère que cet artifice du métier lui aura réussi comme aux autres poètes de Berlin , de manière à produire l'illusion la plus effrayante.

Le bruit et l'intimité croissaient de plus en plus à notre table; le vin chassa la bière, les bols de punch fumèrent; on but, on trinqua, on chanta. Le grand chant des étudiants et les poésies de Millier, Ruckert, Uhland et autres, retentirent avec de belles mélodies de Methfessel. Mais ce qui fit le plus d'effet ce furent les paroles de Arndt : » Le dieu qui créa le fer n'a pas voulu d'esclaves ! » Des hurlements se faisaient entendre également au dehors, comme si la vieille montagne eût fait aussi sa partie, et quelques amis chancelants prétendaient même qu'elle agitait joyeusement sa tête chauve, et que notre salle en était ébranlée. Les bouteilles se vidèrent et les têtes se remplirent. L'un hennissait, l'autre roucoulait, un troisième déclamait des vers tragiques, un quatrième parlait latin, un cinquième prêchait la tempérance; un sixième se posa comme en chaire , et commença ainsi sa leçon : « Messieurs, la terre est un cylindre, les hommes sont de petites pointes répandues à la surface, en apparence sans dessein ; mais le cylindre tourne. ies petites pointes sont heurtées çà et là, et rendent une vibration sonore , les unes souvent , d'autres rarement; cela produit une musique merveilleuse, comoli-

quée, qui s'appelle l'histoire universelle. Nous allons donc parler d'abord de la musique, puis de l'univers, enfin de l'histoire. Celle-ci, nous la diviserons en positive et en cantharides... » Et il continua ainsi avec un mélange d'esprit et de folie,

Un sentimental Mecklembourgeois, qui plongeait son nez dans un verre de punch , et en aspirait la vapeur avec un sourire de bienheureux , fit la remarque qu'il se sentait comme devant le buffet du théâtre à Schwerin ! un autre tenait devant ses yeux son verre comme une lorgnette, et semblait nous observer attentivement pendant que le vin vermeil lui coulait, le long de ses joues, dans la bouche ouverte. Le Prussien, subitement pris d'enthousiasme, se jeta sur mon sein, et dit avec un épanchement délirant : — Oh ! que ne peux-tu me comprendre! Je suis un amoureux, je suis heureux, je suis payé de retour, et Dieu me damne ! ma bien-aimée est une personne comme il faut, car elle a une belle gorge, elle porte une robe blanche, et touche du piano. — Pour le Suisse, il pleurait et baisait tendrement mes mains en gémissant sans cesse : — 0 Bgebeli! ô Rsebeli!

Au milieu de ce désordre, où les assiettes apprenaient à danser, et les verres à voter, deux jeunes gens restaient assis en face de moi. Ils étaient beaux et pâles comme des statues de marbre, l'un ressemblant à Adonis, Huître plutôt à Apollon. La nuance rosée que le vin avait imprimée à leurs joues était à peine sensible. Ils se regardaient avec une affection immense, comme

si l'un eût pu lire dans les yeux de l'autre, et ses yeux rayonnaient comme s'il y fût tombé quelques gouttes lumineuses de cette coupe flamboyante que l'ange de l'amour porte là-haut d'une étoile à l'autre. Ils parlaient à demi-voix, avec un accent de mélancoliej et se disaient toujours des histoires dans lesquelles vibrait un son étrangement douloureux. « Lise est morte aussi maintenant ! dit l'on; et il soupira, et, après une pause, il conta l'aventure d'une jeune fille de Halle qui était devenue amoureuse d'un étudiant, et qui, lorsque celui-ci quitta la ville, ne parla plus à personne, mangeait peu, pleurait jour et nuit, et contemplait sans cesse le serin des Canaries dont son amant lui avait fait don : « L'oiseau mourut, et bientôt Lise mourut aussi ! » Telle fut la fin du récit, et les deux jouvenceaux recommencèrent à se taire et à soupirer comme si leur cœur allait éclater. Enfin, l'un dit à l'autre : — Mon âme est triste ! Sors avec moi dans la nuit obscure , je veux respirer l'haleine des nuages et les rayons de la lune. Compagnon de ma douleur, je t'aime ! Tes paroles résonnent à mon oreille comme les murmures des ruisseaux , comme les torrents qui coulent; elles résonnent tou jours dans mon sein, mais mon âme est triste ! —

Alors se levèrent les deux jouvenceaux: l'un passt son bras autour du col de l'autre, et ils quittèrent h

salle bruyante. Je les suivis et les vis entrer dans un* chambre sombre, l'un ouvrir, au lieu de fenêtre, unf grande armoire d'habits; et tous les deux se tenir devant

REISEBILDEH. 77

cette armoire, les bras sentimentalement étendus ; et je les entendis parler tour à tour. — « 0 vents de la nuit nébuleuse, dit l'un, que YOtre souffle rafraîchit délicieusement mes joues ! Que vous jouez agréablement avec les ondeL mobiles de mes cheveux ! Je suis sur le sommet nuageux de la montagne : sous mes pieds sont les cités endormies des hommes, et les eaux bleues élèvent leurs regards. Écoute ! là-bas dans la vallée 1 "missent les sapins ! là-bas sur la colline glissent en formes nuageuses les esprits de nos pères. Oh ! que ne puis-je être emporté avec vous, sur le coursier des nuages, dans la nuit orageuse., sur la mer bondissante jusqu'à la hauteur des étoiles! Mais, hélas! je suis accablé d'un poids de douleur, et mon âme est triste ! — »

L'autre jeune homme avait aussi étendu sentimentalement ses bras vers l'armoire aux habits; des larmes ruisselaient de ses yeux, et d'une voix mélancolique il apostropha ainsi une culotte de peau jaune qu'il prit pour la lune : — « Tu es belle, fille du Ciel ! Bienfaisant est l'aspect de ton visage calme! tu marches dans la grâce et l'amabilité ! Les étoiles suivent ta voie bleuâtre à l'Orient. A ta vue se réjouissent les nuages , et s'éclairent leurs figures assombries. Qui te ressemble dans le 2iel, ô fille de la nuit? en ta présence les étoiles sont confondues de honte et détournent leurs têtes vertes. Où vas-tu t' égarer quand l'aube pâlit ta face? As-tu, comme moi, ton château? Habites-tu dans l'ombre de la douleur? Tes sœurs sont-elles tombées du ciel? Elles qui

traversaient joyeusement la nuit avec toi , ne sont-elles donc plus? Oui! elles sont tombées, et toi, belle lumière î tu te caches souvent pour les pleurer. Mais à la fin viendra la nuit, et toi, tu auras passé aussi, et tu auras quitte là-haut ta voie bleue. Alors les étoiles élèveront leurs tètes vertes; elles que ta présence confondait jadis, elles se réjouiront. Mais aujourd'hui tu es encore vêtue de l'éclat de tes rayons et tu nous regardes par les portes du ciel. Déchirez les nuages, ô vents ! afin que la fille de la nuit puisse resplendir, couvrir d'éclat les montagnes boisées, et que la mer roule dans la lumière ses vagues écumantes! »

Un de mes bons amis, chargé d'un embonpoint plus que raisonnable, et qui avait plus bu que mange, quoiqu'il eût ce soir-là englouti , comme à l'ordinaire , une portion de viande qui aurait rassasié six lieutenants des gardes et trois enfants, passa en courant avec une gaieté trop pétulante , c'est-à-dire en zigzag , culbuta quelque peu durement dans l'armoire les deux amis élégiaques, rebondit jusqu'à la porte de la maison , et y fit un vacarme effroyable. Le vacarme continuait aussi à croître dans la salle avec une confusion toujours plus grande. Les deux jouvenceaux culbutés dans l'armoire s'écriaient en gémissant qu'ils gisaient brisés au pied de la montagne. La noble liqueur vermeille leur ressortait de la bouche, ils s'inondaient réciproquement, et l'un dit à l'autre : i Adieu! je sens que je perds tout mon sang! Pourquoi m'eveilles-tu, souffle du printemps? Tu me

caresses, et dis : Je te rafraîchis avec la rosée du ciel. Cependant il est proche le temps où je vais me faner, proche l'ouragan qui me dépouillera de mon feuillage ! Demain viendra le voyageur ; lui qui m'a vu dans ma beauté , fxm regard me cherchera dans tout le champ , et ne me trouvera plus... » — Mais tout était dominé par la voix de basse du gros ami, qui dehors devant la porte, parmi les jurons et les blasphèmes, se plaignait de ce qu'il n'y avait pas dans toute la sombre rue de Weende une seule lanterne allumée, et qu'on ne pouvait pas voir chez qui Ton avait cassé les vitres.

Je puis porter beaucoup... La modestie ne me permet pas de dire le nombre des bouteilles... Enfin j'arrivai assez bien conditionné dans ma chambre à coucher ; le jeune marchand était déjà au lit avec son bonnet de coton blanc et sa veste safranée de flanelle de santé. Il ne dormait pas encore, et chercha à entrer en conversation avec moi.

Il me prit envie de le mystifier, et je lui dis que j'étais somnambule et que je devais lui demander d'avance pardon pour le cas où je pourrais troubler son sommeil. Le pauvre homme m'avoua le lendemain qu'il n'avait pu, pour cette raison, fermer l'œil de toute la nuit, parce qu'il craignait que je ne fisse, en état de somnambulisme, quelque malheur avec mes pistolets, placés à côté de mon lit. Au fond, je ne me trouvai guère mieux que lui, car j'avais dormi très-mal. Des images fantastiques, désolantes et oppressives, m'avaient

assailli. J'en fus délivré par la voix de l'hôte du Brocken, qui ver ait m'éveiller pour me faire voir le lever du soleil- Je trouvai déjà sur la tour quelques curieux inipa tients qui frottaient leurs mains glacées; d'autres, le sommeil encore dans les yeux, montaient en chancelant; enfin toute la paisible communauté de la veille se trouva de nouveau réunie au complet, et nous vîmes avec un religieux silence sortir à l'horizon le petit globe rouge cramoisi. Un jour en demi-teinte, lumière hivernai, se répandit partout. Les montagnes nageaient comme dans une mer à vagues écumeuses, et leurs sommets seuls sortaient du milieu de la vapeur, de sorte qu'on se croyait sur une petite colline au milieu d'une plaine inondée dans laquelle il n'est resté à sec que quelques mamelons. Pour fixer, à l'aide de paroles, cet aspect et mes impressions, je crayonnai le morceau suivant :

Il fait dcjà plus clair à l'orient Par une petite étincelle du soleil; Au loin, bien loin, les sommets des monts Nagent dans une mer de vapeurs.

Si j'avais des bottes de sept lieues, Je courrais avec la rapidité du vent De sommets en sommets , Jusqu'à la maison de la bien-aimée.

Du petit lit où elle sommeille, Je tirerais doucement les rideaux , Je baiserais doucement son front, Doucement les rubis de sa bouche.

Plus doucement encore je voudrais murmurer Dans ses petites oreilles blanches :

« Pense en songe que nous nous aimons ôûcore , « Et que nous ne nous sommes jamais perdus. »

Cependant j'éprouvai un sentiment non moins vif pour un déjeuner, et, après avoir dit quelques politesses à mes dames, je me hâtai de redescendre dans la salle pour boire le café. C'était bien nécessaire, car mon estomac ne ressemblait pas mal à l'église vide de Saint- Étienne à Goslar. Mais, avec le breuvage d'Arabie, l'Orient courut avec sa chaleur par mes veines, ses parfums m'enveloppèrent, les doux chants de Bulbul retentirent, les étudiants se métamorphosèrent en chameaux, les servantes du Brocken, avec leurs regards à la Congrève, devinrent des houris, les nez des philistins des minarets, etc., etc.

Le livre placé auprès de moi n'était pourtant pas le Coran. Il est vrai qu'il contient assez de sottises. C'était l'album du Brocken, où tous les voyageurs qui ont gravi la montagne inscrivent leurs noms , que la plupart accompagnent encore de quelques réflexions, à défaut desquelles ils consignent leurs sentiments respectifs. Beaucoup même s'expriment en vers. C'est dans ce livre qu'on .voit ce qui arrive, quand le grand troupeau des philistins a pris dans les occasions d'usage, comme ici sur le Brocken, le parti de se faire poëte. Le palais du prince de Pallagonie ne contient pas d'aussi grotesques absurdités que ce livre, où brillent surtout messieurs les

receveurs de l'accise avec leurs nobles sentiments , les garçons de comptoir et leurs pathétiques épanchements de cœur, les vieux teutomanes ave,; leurs lieux communs du gymnase patriotique , les maîtres d'école de Berlin avec leurs phrases d'extase avortées, etc.; M. Pépin veut se montrer écrivain au moins une fois en sa vie. Ici on décrit la majestueuse magnificence du lever du soleil; là on se plaint du mauvais temps, des désappointements, du brouillard qui voile toute la vue. — Monté avec ivresse et descendu ivre ! est un bon mot permanent que se repassent ici des centaines descripteurs.

Enfin , le livre entier exhale une odeur de fromage , de 1; de tabac; on croit lire un roman de

M. Clauifi).

Pendant que je buvais ainsi mon café, et que je feuilletais dans l'album du Brocken, le Suisse entra, les joues toutes rouges, et nous raconta, bouffi d'enthousiasme, le sublime aspect dont il avait joui sur la tour, quand la pure et calme lumière du soleil, symbole de la vérité, avait combattu avec les vapeurs de la nuit. Il avait cru voir, comme un combat d'esprits, où des géants courroucés avaient tiré leurs longues épées, où s'élançaient îles chevaliers bardés de fer sur des chevaux impétueux, des chars de bataille, des bannières flottantes, des animaux fabuleux qui surgissaient au milieu de ce chaos, jusqu'à ce qu'enfin tout eût tournoyé dans la bagarre la plus fantasque, et, devenant de plus en plus pâle, se fût évanoui complètement. Cette émeute d'élé-

ments, cette apparition démagogique, je l'avais man quée, et si Ton fait une enquête à ce sujet, je puis assurer sous serment que je n'ai rien appris, rien connu que le goût d'un excellent café. Helas! ce café avait été cause que j'avais oublié ma belle dame , qui , à ce moment, était devant la porte avec sa mère et leur compagnon, s'apprêtant à monter eu voiture. A peine eus-je encore le temps d'accourir, et de l'assurer qu'il faisait froid. Elle parut mécontente de ce que je n'étais pas venu plus lot ; niais j'aplanis bientôt les plis chagrins de son front, en lui donnant une fleur admirable que j'avais cueillie le jour précédent sur une roche escarpée, au risque de me rompre le cou. La mère désira connaître le nom de la fleur, comme si elle eût trouvé inconvenant qu'on attachât une fleur étrangère et inconnue sur le sein de sa fille ; car la fleur obtint cette place digne d'envie, sort qu'elle n'avait probablement pas rêvé la veille dans son élévation solitaire. Leur compagnon silencieux ouvrit alors la bouche, compta les étamines de la fleur, et dit très-sèchement : — Elle appartient à la huitième classe.

Je suis chagriné quand je vois partager les jolies fleurs en castes , tout comme nous, d'après leurs différences extérieures. S'il faut pourtant une classification, elle devrait se faire d'après le système de Théophraste, qui proposait de les classer selon leur esprit, c'est-à-dire selon leur odeur. Pour moi, j'ai, en histoire naturelle, mon système particulier ; en conséquence, je ne fais que

84 Œl'fRES DE HENRI HEINE.

deux catégories : je partage tout en ce qui se mange, et ce qui ne se mange pas.

Cependant la mystérieuse nature des fleurs n'était rien moins que lettre close pour la dame plus âgée, et elle dit involontairement qu'elle avait grand plaisir à voir des fleurs sur pied, dans un jardin ou en pot; mais un sentiment de peine inquiétant lui faisait tressaillir le cœur à la vue d'une fleur cueillie, parce qu'alors c'était véritablement un cadavre , et qu'un tel cadavre de fleur semblait pencher tristement sa petite tête flétrie comme un enfant mort. La dame fut presque effrayée par un triste souvenir que lui rappelait cette remarque , et je me fis un devoir de détruire cet effet avec quelques vers de Voltaire. Chose étonnante, que quelques mots français nous puissent remettre tout de suite dans une situation d'humeur convenable ! Nous rîmes, des mains furent baisées, on rendit des sourires pleins de bienveillance, les chevaux hennirent, et la voiture cahota lentement et pesamment sur la descente de la montagne.

Les étudiants firent alors leurs préparatifs de départ. Les havre-sacs furent bouclés; les comptes, qui parurent, contre toute attente , fort modérés, furent soldés; les servantes hospitalières apprêtèrent, comme d'usage, les bouquets de fleurs du Brocken, aidèrent à les fixer sur les bonnets, et en furent récompensées par quelques baisers ou par quelques bons groschen ; et nous descendîmes tous ensuite la montagne, les uns, parmi lesquels le Suisse et le Prussien de Greifswald, prenant le chemin

de Schterke, et une vingtaine d'autres, au nombre desquels mes camarades et moi , s'en furent , conduits par un guide, dans la direction d'Ilsenbourg.

Notre descente se fit à toutes jambes. Des étudiants de Halle marchent plus vite que la landwehr autrichienne. Avant que j'y prisse garde, la partie chenue de la montagne, avec ses groupes de rochers dispersés, était déjà derrière nous, et nous entrâmes sous un bois de pins comme celui que j'avais vu le jour précédent. Le soleil dardait déjà ses plus beaux rayons de fête , et éclairait les joyeux Burschen avec leurs costumes bariolés et capricieux, qui pénétraient vivement dans le fourré, disparaissaient ici, reparaissaient plus loin, couraient sur les troncs d'arbres renversés en guise de pont sur les endroits marécageux , se coulaient dans les descentes abruptes , le long des racines rampantes , chantaient les mélodies les plus joviales, et recevaient une réponse aussi gaie des oiseaux gazouilleurs, des sapins murmurants, des invisibles sources babillardes et des échos sonores. Quand la jeunesse joyeuse et la belle nature se rencontrent, elles se mettent réciproquement en belle humeur.

Plus nous descendions, plus les sources souterraines ruisselaient harmonieusement. Ce n'était que de temps à autre que l'une d'elles se montrait furtivement entre les broussailles et les roches , comme pour voir >i elle pouvait se risquer au grand jour, et enfin jaillissait un petit flot qui avait pris sa résolution. Alors arrivait ce qui

se passe toujours en telle occasion : le plus hardi commence, et le grand troupeau des timides se sent, à son grand étonnement, soudainement pris de courage et court se joindre au premier téméraire. Une foule d'autres sources se bâtaient déjà de bondir hors de leurs cachettes, et formaient bientôt entre elles un petit ruisseau assez fort qui descend en murmurant dans la vallée de la montagne en faisant d'innombrables chutes et d'admirables détours. C'est alors l'Use, l'aimable, la douce Use. Elle court au travers d'une riche vallée encaissée des deux côtés par des montagnes qui s'élèvent insensiblement et sont jusqu'à leur base couvertes en grande partie de hêtres, de chênes et d'arbres à large feuillage, et non plus de pins et autres arbres à feuilles aciculaires; car les espèces à feuillage ordinaire prédominent dans le Hartz inférieur, comme on appelle le versant orientai du Brocken en opposition avec le versant occidental, nomme le Hartz supérieur, qui est réellement beaucoup plus élevé et par conséquent plus propice aux arbres résineux.

On ne saurait décrire l'enjouement, la naïveté, la grâce avec lesquels l'Use descend follement sur les groupes bizarres de roches qu'elle rencontre dans son cours. L'eau siffle sauvagement ici, ou se roule en écumant, jaillit plus loin en arcs purs par une foule de crevasses, comme par les yeux d'un arrosoir, et plus bas court, en sautillant, sur les petites pierres comme une jeune fille pimpante. Oui, la tradition a raison,

REI^isBILDER. 87

l'Use est une princesse qui descend avec le rire et la fraîcheur de la jeunesse les pentes de la montagne. Gomme sa blanche robe d'écume éclate au soleil ! comme les rubans argentés de son sein voltigent au gré du vent ! comme ses diamants étincellent ! Les grands hêtres sont debout, près d'elle, comme des pères sérieux qui sourient intérieurement aux espiègleries de L'aimable enfant ; les bouleaux blanchâtres se balancent avec la satisfaction de bonnes tantes qui redoutent pourtant les sauts périlleux ; le chêne orgueilleux regarde tous ces jeux comme un oncle chagrin qui doit payer les frais dé la partie de campagne; les petits oiseaux de Pair applaudissent en chants joyeux, et les fleurs du rivage murmurent tendrement: — Oh! emmène-nous, emmènenous avec toi, bonne petite sœur!... Mais la folâtre jeune fille s'éloigne en sautant sans relâche, et, tout d'un coup, elle s'empare du poëte rêveur, et il pleut sur moi une cascade de rayons sonores et de sons étincelants, et ma raison s'égare devant toute cette magnificence, et je n'entends plus que cette douce voix flûtée :

Je suis la princesse Use, Et j'habite la roche Ilsenstein.

Viens avec moi dans mon château , "Nous y serons heureux.

Je veux guérir ta tète Avec mes vagues transparentes.

Tu oublieras tes chagrins , Pauvre garçon malade de soucis !

gg ŒUVRES DE HENRI HEINE.

Dans mes bras blancs comme la neige.

Sur mon sein blanc comme la neige, Tu reposeras e> .u rêveras Le bonheur des vieux contes.

Je veux t'embrasser et te serrer Comme j'ai serré et embrassé Le cher empereur Henri , Qui est mort maintenant.

Les morts sont morts.

Et il n'est que ks vivants qui vivent, Et je suis belle et florissante; Mon cœur rit et palpite.

Mon cœur rit et palpite...

Viens chez moi, dans mon palais de cristal. Mes damoiselles et mes chevaliers y dansent; La troupe des écuyers se livre à la joie.

Les longues robes de soie bruissent, . Les éperons d'or résonnent , Les nains font retentir les timbales, Jouent du violon et sonnent du cor.

Mais toi, mon bras t'enlacera Comme il enlaça l'empereur Henri :

De mes mains blanches je lui bouchai les oreilles, Quand dehors la trompette sonna.

On éprouve un sentiment de volupté infinie quand le monde extérieur se fond avec le monde de notre âme, et que les arbres verts, les pensées, le chant des oiseaux, la mélancolie, le bleu du ciel, les souvenirs et les parfums des plantes s'enlacent en douces arabesques. Les femmes connaissent le mieux ce sentiment; c'est pour-

quoi un sourire d'une incrédule amabilité peut errer sur leurs lèvres, quand nous célébrons, avec un scolastique orgueil, nos hauts faits logiques, et que nous nous vantons d'avoir si joliment divisé tout en objectif et en subjectif, meublé nos têtes, comme une boutique d'apothicaire, de quelques mille tiroirs, dans l'un desquels nous rangeons la raison, dans l'autre l'entendement, dans un troisième le bon sens, dans le quatrième le sens commun, et dans le cinquième le vide, c'est-à-dire ridée.

Marchant comme enveloppé par un rêve, je n'avais presque pas remarqué que nous avions quitté le fond de la vallée de l'Use, et que nous remontions. Le chemin devint escarpé et fatigant, et plus d'un parmi nous se trouva hors d'haleine. Mais, à l'exemple de feu notre cousin qui est enterré à Mœlln , nous pensions par avance au plaisir de redescendre ; cela nous entretenait en bonne humeur. Entin nous arrivâmes sur l'Ilsenstein.

C'est un énorme rocher de granit qui s'élève longuement et hardiment du fond de l'abîme. Il est entouré de trois côtés par de hautes montagnes couvertes de bois; mais le quatrième, celui du nord, est entièrement dégagé, et l'on voit de là, sous ses pieds, llsenbourg el l'Use, qui se déroule dans la plaine. Sur la cime la plus élevée du rocher, qui a la forme d'une tour, on a scellé une grande croix de fer, et il y a de plus, au besoin, encore place pour quatre pieds d'homme.

A l'exemple de la nature, qui a revêtu, par sa position et par sa forme, l'Ilsenstein de charmes fantastiques, la tradition n'a pas oublié non plus de le colorer avec son prisme de roses. Gottschalk dit • On xaconte qu'il y exista jadis un château enchanté, dans lequel habitait la riche et belle princesse lise, laquelle se baigne encore aujourd'hui chaque matin dans l'Use, et que celui qui est assez heureux pour saisir le moment favorable, est conduit par elle dans son château, et royalement récompensé ! D'autres rapportent, sur les amours de la belle damoiselle Use et du chevalier de Westenberg une jolie histoire, qu'un de nos poètes les plus connus a chantée dans Y Abendzeitung . D'autres encore redisent que ce fut l'ancien empereur saxon Henri qui passa avec Use, la belle fée des eaux, dans son château enchanté des rochers, les heures les plus impériales du monde. Un nouvel écrivain, le très-respectable M. Niemann, qui a écrit dernièrement un livre de voyage du Hariz, dans lequel il a rapporté, avec un zèle louable et des chiffres exacts, la hauteur des montagnes, les variations de l'aiguille aimantée, les dettes des villes, et autres semblables renseignements, prétend néanmoins que a tout ce qu'on raconte sur la belle princesse lise est du domaine de la fable. » Ainsi parlent tous ces gens auxquels n'est jamais apparue une semblable princesse; mais nous, qui sommes particulièrement protégés par les belles dames, nous en savons plus qu'eux là-dessus. L'empereur Henri en savait aussi davantage. Ce n'était

REISEB1LDER. 91

pas pour rien que les anciens empereurs saxons tenaient tant à leur Hartz chéri. On n'a qu'à feuilleter la belle chronique de Lûnebourg, où les braves vieux princes sont représentés au naturel, en admirables estampes sur bois, couverts du harnais, assis sur leurs hauts coursiers de bataille, caparaçonnés de blason, la sainte couronne impériale sur leur tête sacrée, tenant d'une main ferme le sceptre et le glaive. On peut lire clairement sur leurs bonnes figures barbues, combien ils ont soupiré fréquemment au souvenir tendre de leurs princesses duHarlz, et du murmure intime de leurs forêts du Hartz, quand ils séjournaient à l'étranger, même dans l'Italie, riche de citrons et de poisons, où les attira si souvent le désir de s'appeler empereurs romains, manie de titres vraiment allemande , qui perdit empereur et empire.

Au surplus, je conseille à quiconque se trouve au sommet de Pllsenstein, de ne penser ni aux empereurs ni au saint-empire, ni à la belle Use, mais seulement à ses propres pieds. Car au moment où j'y étais, perdu dans mes rêveries, j'entendis tout à coup la musique souterraine du château enchanté, et je vis autour de moi les montagnes se renverser sur la tête, les rouges toits d'ïlsenbourg danser, et les arbres verts faire la ronde dans le ciel bleu, de sorte que tout devint bleu ex vert devant mes yeux, et que, certainement, ce vertige m'aurait précipité dans l'abîme, si je ne m'étais,

dans ma frayeur, fermement cramponné à la croix de fer.

Le Voyage dans le Hartz est et demeure un fragment, et les fils variés que j'y ai entremêlés avec tant de complaisance pour en former un tissu harmonieux, sont coupés tout d'un coup comme par le ciseau de la parque inexorable. Peut-être les rattacherai -je à des chants futurs , et ce que ma discrétion tait aujourd'hui, sera dit alors sans nulle réserve. Après tout, cela revient au même de dire les choses en tel ou tel temps, dans telle forme ou dans telle autre, pourvu qu'on les dise. Il n'y a aucun mal à ce que des ouvrages isolés restent fragments, alors que de leur réunion résulte un ensemble. Par une semblable réunion, on peut compléter çà et là les parties défectueuses, sauver quelques aspérités, et adoucir les passages trop durs...

Je dois faire remarquer que cette partie du Hartz que j'ai décrite jusqu'au commencement de la vallée de l'Use est d'un aspect beaucoup moins agréable que le romantique et pittoresque Hartz inférieur, et, dans son âpre beauté , dans sa sobre verdure de sapins , contraste même fort avec cet autre Hartz. De même les trois vallées traversées par l'Use, par la Bode et par la Seike, dans le pays inférieur, et nommées d'après ces rivières,

contrastent entre elles avec beaucoup de charme, quand on sait personnifier le caractère de chaque vallée. Ce sont trois femmes entre lesquelles il est difficile de décider quelle est la plus belle.

J'ai déjà chanté la gentille et douce lise et le gentil et doux accueil que j'en ai reçu. La Bode, beauté sombre, m'a accueilli moins gracieusement, et quand je l'aperçus d'abord dans la noire contrée du Rùbeland, elle avait l'air boudeur, et s'enveloppa dans un voile de pluie d'un gris argenté; mais elle se hâta de le rejeter avec passion, quand j'arrivai sur la hauteur de la Rosstrappe, et ses traits éclatèrent à mes yeux au milieu d'une magnificence de lumière. Toute sa physionomie respirait une tendresse colossale, et de son sein de rochers s'exhalaient comme des soupirs amoureux et des accents de langueur mélancolique. Moins tendre, mais plus gaie, parut à mes yeux la belle Selke, belle et aimablo dame, dont la noble simplicité et le calme serein éloignent toute idée de familiarité sentimentale, mais qui trahit pourtant par un sourire à demi caché quelques dispositions taquines. Ainsi je serais tenté d'attribuer à ces dispositions une foule de petits désagréments que j'essuyai da is la vallée de la Selke; par exemple, voulant sauter le cours d'eau, je suis tombé tout juste au milieu; puis, ayant changé ma chaussure mouillée contre des pantoufles, l'une d'elles se perdit ; puis le vent emporta ma casquette; puis les ronces me déchirèrent les jambes, puis, etc., etc. En dépit de toutes ces petites contra-

riétés, je pardonne de grand cœur à la dame, car elle est belle. Aujourd'hui elle s'offre à mon imagination avec tous ses charmes, et semble me dire : — Quoique je sois ;ieuse. je vous veux pourtant du bien; faites-moi des vers, chantez-moi, je vous prie. —

L'imposante Bode se présente aussi à mon souvenir, et ses yeux sombres me disent : — Tu as avec moi une conformité d'orgueil et de douleur, et je veux que tu m'aimes. Arrive aussi en sautillant la jolie lise, toute grâce, toute séduction dans la physionomie, dans la tournure et dans le geste : elle ressemble tout à fait à la charmante créature qui vivifie mes songes, et tout comme elle me regarde avec une irrésistible indifférence et pourtant avec tant de profondeur, avec un air si infini, si transparent, si vrai... Eh bien ! je suis Paris, les trois déesses sont devant moi, et je donne la pomme à la belle Use !

C'est aujourd'hui le premier mai ; comme un océan de vie, le printemps submerge la terre, la blanche écume des jets de fleurs demeure suspendue aux arbres ; une immense et chaude splendeur vaporeuse se répand partout ; dans la ville, étincellent joyeusement les fenêtres des maisons; les passereaux rebâtissent leurs nids sous les toits ; les gens vont par les rues, et admirent que i'airr soit si saisissant, et qu'eux-mêmes se trouvent dans une disposition toute singulière, les paysannes bariolées apportent des bouquets de violette; les enfants trouvés, avec leurs jaquettes bleues et leurs jolies petites figures

illégitimes, passent dans le Jungfernstreg, et se réjouissent comme s'ils devaient retrouver aujourd'hui un père; le mendiant, au coin du pont, a l'air aussi ravi que s'il avait gagné le gros lot; il n'est pas jusqu'au courtier mulâtre , dont la pendable figure se promène là-bas , qui ne soit coloré par les rayons les plus tolérants du soleil... 11 faut que je sorte hors des portes.

C'est le premier mai, et je pense à toi, belle Use (ou bien Agnès, car ce nom est celui qui te plaît le plus), et je pense à toi, et je voudrais bien voir encore avec quel éclat scintillant tu descends de la montagne ; je voudrais surtout être tout en bas de la vallée et te recevoir dans mes bras. — C'est un beau jour; partout je vois la couleur verte, la couleur de l'espérance. Partout, comme de riantes merveilles, s'épanouissent les rieurs, et mon cœur veut s'épanouir en même temps. Ce cœur est aussi une fleur, une fleur bien singulière. Ce n'est pas une modeste violette, pas une rose riante, pas un lis pur, pas une de ces fleurettes qui réjouissent par leur gentillesse le cœur des jeunes filles, et se laissent placer complaisamment contre le sein. Ce cœur ressemble plutôt à cette grosse et fabuleuse fleur des forêts du Brésil, qui, selon la tradition, ne fleurit qu'une fois tous les cent ans. Je me souviens d'avoir vu dans mon enfance une semblable fleur. Nous entendîmes dans la nuit comme un coup de pistolet, et le lendemain matin les enfants du voisin me racontèrent que c'était leur aloès qui s'était soudainement épanoui avec

une telle détonation. Ils me conduisirent dans leur jardin, et je vis, à ma grande surprise, que la plante basse et dure, avec ses feuilles si extravagamment larges, si dentelées, si aiguës, auxquelles ou pouvait facilement se blesser, s'était élancée alors toute en hauteur, et qu'elle portait au faîte de sa tige, comme une couronne d'or, une fleur magnifique. Nous autres enfants ne pouvions pas regarder à une telle hauteur, et le vieil et bon Christian, qui nous aimait, nous fit autour de la plante un escalier de bois sur lequel nous grimpâmes comme des chats, et de là nous contemplâmes curieusement l'intérieur du calice ouvert d'où les jaunes étamines eî des parfums sauvagement étranges sortaient avec une magnificence inouïe.

Non, Agnès, ce cœur ne fleurit ni souvent ni facilement. Je ne me souviens que d'une seule fois, et il y a de cela bien longtemps, certainement un siècle. Avec quelque magnificence que sa fleur se déployât alors, je crois pourtant qu'elle eut à souffrir bien cruellement du défaut de soleil et de chaleur, si elle ne fut même pas violemment détruite par un ouragan d'hiver. Aujourd'hui elle s'agîte de nouveau et pousse son enveloppe dans mon sein, et quand tu entendras le coup..., ne t'effraie pas, jeune fille ! je ne me suis pas brûlé la cervelle, mais c'est mon amour qui fait éclater son bourgeon et détonne en chansons rayonnantes, en dithyrambes éternels, en joyeuses harmonies.

Mais si cet amour élevé est trop haut pour toi, jeune

fille, prends tes aises et monte l'escalier de bois pour regarder le calice de mon cœur épanoui.

Nous sommes encore au matin ; le soleil a parcouru à peine la moitié de sa carrière, et les parfums de mon cœur sont si énergiques qu'ils me montent à la tête en vapeurs enivrantes, et je ne sais où cesse l'ironie et où le ciel commence. Je peuple l'air de mes soupirs, et je voudrais me dissoudre en délicieux atomes, me perdre dans la divinité incréée... Mais qu'an ivera-t-il quand viendra la nuit et que les étoiles se montreront dans le ciel, les étoiles infortunées qui peuvent te dire...

C'est le premier mai ; le plus misérable courtaud de boutique a aujourd'hui le droit d'être sentimental, et ce droit, tu voudrais le refuser au poëte !

I/ILE DE NORDERNEY

— Ecrit en 1826.

Les indigènes sont, pour la plupart, extrêmement pauvres et vivent de la pêche , qui ne commenee qu'au mois d'octobre, par les temps orageux. Beaucoup de ces insulaires servent aussi comme matelots sur les navires de commerce étrangers, et restent pendant des années entières éloignés de chez eux, sans donner de leurs nouvelles à leurs familles. Assez souvent ils trouvent la mort dans les Ilots. J'ai rencontré dans l'île quelques pauvres femmes, dont toute la parenté masculine avait péri de la sorte. Un pareil malheur arrive d'autant plus souvent , que le chef de la famille aime à s'embarquer sur le même navire avec ses fils, ses neveux et petits-neveux.

La navigation a un grand charme pour ces hommes; et pourtant je crois qu'à la maison ils se sentent tous mieux à l'aise. Lors même qu'ils sont allés , sur leurs vaisseaux , dans ces pays méridionaux où le soleil brille

Inïvertffcjy BJBLIOTHECA

d'un éclat plus joyeux , et où la lune s'épanouit avec des rayons plus féeriques , même alors toutes les fleurs de ces contrées heureuses ne peuvent charnier les regrets de leur cœur; au milieu de la patrie parfumée du printemps, ils sont saisis de douloureux désirs qui les reportent vers leur île de sable , vers leurs petites cabanes, vers le foyer flamboyant où tous les membres de la famille sont accroupis côte à côte, bien enveloppés dans des camisoles de bure , buvant un thé qui ne diffère que par son nom d'une tiède eau de mer, et parlant un baragouin tel, qu'on s'explique difficilement comment ils peuvent le comprendre eux-mêmes.

Le charme qui rattache ces gens si étroitement ensemble dans leur existence sobre et modeste , c'est moins le penchant intime et mystique de l'amour, que le lien de l'habitude , le besoin naturel de vivre les uns de la vie des autres par une espèce de communauté fraternelle de pensée et -de sentiment. Une égale hauteur, ou plutôt infimité d'esprit social, leur donne les mêmes besoins et leur propose un même but ; une expérience et des opinions conformes amènent entre eux une entente très-facile ; et ils se tiennent en bon accord, assis au coin du feu , où ils rapprochent leurs sièges quand il fait froid. Quoique muette, la conversation n'est pas moins animée : chacun lit dans les yeux de l'autre 5 et quand ils parlent, ils savent ce que chacun veut dire avant que les paroles aient quitté ses lèvres. Tous les rapports communs de la vie leur sont présents à la iné-

moire, et par une seule intonation de la voix , par une seule expression du visage, par un seul geste muet, ils excitent entre eux autant de rires ou de larmes , autant de joie ou de recueillement, que nous n'en pouvons provoquer parmi nos semblables que par les plus longues expositions, démonstrations et déclamations. Car nous vivons, à tout prendre, intellectuellement solitaires; chacun de nous, grâce à une éducation particulière et à des lectures particulières, la plupart du temps choisies au hasard, a reçu une direction de caractère différente; chacun de nous, moralement travesti, pense, sent et agit autrement que les autres, et les malentendus deviennent si nombreux parmi nous , que , même dans les plus vastes maisons, la vie en commun devient difficile , et que nous sommes partout à l'étroit, partout inconnus l'un à l'autre, et partout comme transportés sur une terre étrangère.

Souvent des peuples entiers , et même des siècles entiers , ont vécu dans un état de communauté de pensées et de sentiments, tel que nous le voyons chez nos pauvres insulaires de Norderney. C'est peut-être un état semblable d'égalité et d'uniformité d'esprit que l'Église chrétienne et romaine du moyen âge a voulu fonder dans les corporations de toute l'Europe ; et voilà sans doute pourquoi elle prit sous sa tutelle tous les rapports sociaux , toutes les forces et toutes les manifestations de la vie , bref l'homme entier, aussi bien l'homme moral que physique. On ne saurait révoquer I. 6.

i02 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

en doute que beaucoup de bonheur paisible n'ait été fondé par ce moyen, que l'existence humaine n'ait à cette époque pris un développement plus fervent et plus intime, et qu'en même temps les arts, semblables à des fleurs silencieusement ëcloses, n'aient déployé alors cette magnificence que nous admirons encore aujourd'hui , et que notre science inquiète et précipitée ne saurait imiter. Mais l'esprit a ses droits éternels, i! ne se laisse ni emmaillotter par des dogmes, ni endormir par des sons de cloche; il vint à rompre ses langes enfantins, il déchira la lisière de fer à laquelle le menait sa nourrice, l'église romaine; et dans l'ivresse et l'orgueil de la délivrance, il parcourut toutes les régions de la terre, escalada les plus hautes cimes des montagnes, poussa des cris d'allégresse et de victoire, se ressouvint de bien des aspirations et des doutes séculaires, et se mit à méditer les merveilles du jour et à compter les étoiles de la nuit. Nous ne renaissons pas encore le nombre de ces astres qui brillent dans la voûte céleste , nous n'avons pas encore approfondi les mystères curieux de la terre et de la mer : cependant beaucoup de vieilles énigmes sont déjà résolues, nous savons beaucoup, nous devinons davantage. Mais réside-t-il maintenant dans notre âme plus de bonheur qu'autrefois? Nous avouons volontiers que si nous avions en vue la multitude , nous ne pourrions guère répondre affirmativement à cette question; mais lous devons aussi faire l'aveu que le bonheur dû au mensonge n'est

REISEBILLER. 103

pas un bonheur véritable, et que, dans les quelques moments d'un état d'esprit plus libre et plus divin , où l'homme possède toute sa dignité intellectuelle , il peut jouir d'une plus grande somme de bonheur qu'il ne pouvait éprouver pendant les longues années où il a végété dans l'humble et abrutissante foi du charbonnier.

En tout cas, cette domination de l'Église était un asservissement de la pire espèce. Qui nous garantissait la sincérité de sa bonne intention, telle que je l'ai désignée tout à l'heure? Qui peut prouver qu'il ne s'y soit pas mêlé de temps à autre une intention quelque peu équivoque? Rome a toujours voulu dominer, et lorsque ses légions succombèrent, elle envoya des dogmes dans les provinces. Pareille à une araignée gigantesque, Rome se tenait blottie au centre du monde latin , et enveloppait l'univers de sa toile infinie. Des générations de peuples passaient, à l'abri de cette toile, une vie de naïve et de béate quiétude, en prenant pour la voûte du ciel ce qui n'était qu'un tissu romain. Seulement les esprits plus pénétrants, et doués d'un plus libre essor, se sentaient oppressés et misérables sous cette toile mensongère , et quand ils voulaient la rompre et s'en échapper, alors la rusée grande araignée les attrapait aisément, et suçait le sang le plus intrépide de leur cœur. En vérité, le bonheur imaginaire et brutal de la multitude n'était-il pas acheté trop cher, au prix d'un sang si noble? Grâce à Dieu ! les jours de la servitude intellectuelle sont passés. Affaiblie par l'âge, la grande

araignée porte-croix se tient encore comme autrefois abritée entre les piliers crevassés des ruines du Golisée; elle tisse toujours, il est vrai, son ancienne toile, mais ce n'est plus qu'un tissu lâche et fragile, et elle n'y prend plus que des papillons et des chauves-souris, mais non pas, comme jadis, les aigles du Nord.

— Quelle ridicule chose que l'habitude ! Au moment de me répandre avec une bienveillance entière sur les intentions de l'église romaine, je me sens tout à coup pris de ce zèle batailleur d'un protestant qui s'évertue à lui attribuer toujours les motifs les plus pernicieux. Cette divergence d'opinions en moi-même me donne la mesure de la discordance profonde qui règne dans la manière de penser de notre époque. Ce que nous avons admiré hier, nous le haïssons aujourd'hui , et demain peut-êtie nous le raillerons avec indifférence.

A un cîrtai/i point de vue , tout est également grand et également petit, et je me souviens des vastes transformations que les temps ont amenées en Europe, lorsque je considère l'état restreint où vivent nos pauvres insulaires. Ceux-ci se trouvent à leur tour placés au seuil d'un temps nouveau, et leur ancienne unité et simplicité d'esprit est menacée d'une altération sensible par la prospérité des bains de mer de cette île; car, dans leurs hôtes étrangers , ils remarquent journellement quelque chose de nouveau , qu'ils ne savent assimiler à leur façon de vivre traditionnelle. Quand, le soir, ils se tiennent devant les fenêtres éclairées de la .grande

REISEEILDER. 105

salle de réunion de l'hôtel des bains, et qu'ils y contemplent le commerce entre les messieurs et les dames, cet échange de regards assez intelligibles et de grimaces de secrète convoitise , la danse dévergondée, la cupidité des joueurs, les succulents dîners, etc., etc.; alors il est immanquable qu'un pareil aspect n'allume dans ces hommes des instincts fatals , et n'amène des conséquences fâcheuses. Et celles-ci ne sont nullement compensées par les profits pécuniaires que leur procure l'établissement thermal ; car l'argent qu'ils gagnent ne suffit pas pour satisfaire les nouveaux besoins qui s'introduisent chez eux. Voilà ce qui fait naître dans leur existence un trouble profond, une excitation pernicieuse et une grande douleur. Lorsque j'étais encore petit garçon, je sentais toujours de brûlants désirs quand je voyais passer devant moi des marmitons qui portaient, sur des plateaux découverts, de belles et séduisantes tartes qui ne m'étaient pas destinées ; plus tard , le même sentiment m'aiguillonnait, quand je voyais se promener devant moi de charmantes dames décolletées comme des déesses de l'Olympe; et , en ce moment , je pense que nos pauvres insulaires, qui vivent encore dans un état d'enfance , ont souvent ici l'occasion d'éprouver de semblables sensations: de sorte qu'il serait désirable que les propriétaires des Lelles tourtes et des belles dames les couvrissent un peu plus soigneusement, quand ils les exposent aux regards de l'innocente multitude. Tant de friandises découvertes , dont

les pauvres gens ne peuvent repaître que leurs yeux, doivent éteitter fortement leur appétit; et quand les bonne? femmes insulaires se sentent venir, dans leur grossesse , toutes sortes d'envies délicates , et qu'à la in elles mettent même au monde des enfants qui ressemblent singulièrement aux baigneurs de la saison, on ne doit pas trop s'étonner de pareils accidents. Je ne veux ici aucunement faire allusion à une possibilité de relations immorales. Non ; la vertu des insulaires femelles est préalablement assez garantie par leur laideur, et surtout par leur odeur de poisson , qui m'était du moins à moi tout à fait insupportable. Si leurs enfants viennent parfois au monde avec des visages de baigneurs , j'y vois plutôt un phénomène psychologique ; et je me l'explique par ces lois à la fois matérialistes et mystiques , que Gœthe a si bien développées dans les Affinités électives.

C'est chose remarquable combien de phénomènes énigmatiques de la nature peuvent s'expliquer par les lois dont je viens de parler. Lorsque , l'année dernière, je fus jeté par une tempête sur une autre île de la Frise orientale , j'y remarquai , dans la cabane d'un batelier, une méchante gravure suspendue à la muraille, et intitulée la Tentation du vieillard; elle représentait un bonhomme aux cheveux blancs, dérangé dans ses études par l'apparition d'une femme qui sortait d'un nuage jusqu'à ses hanches nues; et, circonstance singulière ! je vis que la fille du batelier avait la même

face lubrique que la femme sur cette image. Je citerai encore un exemple du même genre. Dans la maison d'un changeur, où la femme du chef tenait elle-même le comptoir et regardait toujours avec une attention particulière l'empreinte des monnaies, je trouvai que les enfants avaient tous dans leurs figures une ressemblance surprenante avec les plus grands monarques de l'Europe; et quand ils étaient réunis et se disputaient ensemble , je croyais voir un petit congrès.

Voilà pourquoi l'empreinte des monnaies n'est pas une affaire insignifiante pour les hommes d'État Puisque les gens ont pour l'argent une affection si intime , et qu'ils le contemplent toujours avec une singulière tendresse , les enfants prennent souvent les traits du souverain dont l'effigie y est empreinte, et le pauvre prince se voit alors soupçonné d'être le père de ses sujets. Les Bourbons ont leurs bonnes raisons pour refondre les napoléons ; ils désirent ne plus voir parmi leurs Français tant de têtes napoléoniennes. La Prusse est l'État le plus avancé dans la politique numismatique : par un judicieux alliage de cuivre, on sait s'y prendre de manière que les joues du roi sur les petites monnaies nouvelles, deviennent tout de suite rouges, et c'est la raison pourquoi depuis quelque temps les enfants, en Prusse , ont une mine bien mieux portante qu'auparavant, à tel point que c'est un vrai plaisir de regarder leurs florissantes petites figures de silbergros.

F.n mentionnant la corruption de mœurs dont sont

menacés les habitants de cette île, j'ai passé sous silence le rempart spirituel qu'ils possèdent contre le mal, c'est-à-dire leur église. Quel aspect elle offre, je ne saurais le dire exactement, parce gue je n'y ai pas encore mis le pied. Dieu sait que je suis bon chrétien , et que souvent je suis même sur le point de visiter sa maison, mais je me vois toujours fatalement empêché d'exécuter mon dessein; il se trouve ordinairement sur mon chemin quelque bavard qui me retient, et quand même je parviens une fois jusqu'aux portes du temple, il m' arrive le malheur que justement ici quelque idée plaisante , quelque grosse bouffonnerie me passe par la tête, et dans une telle disposition d'esprit je regarde comme inconvenant, sinon comme un péché, d'entrer dans le sanctuaire. Dimanche passé, il m' arriva quelque chose de pareil : près du sejil de l'église , je me rappelai, sans savoir comment, certains passages du Faust de Gœthe, où celui-ci passe avec Méphistophélès devant une croix, et lui demande :

« Méphisto, es-tu pressé?

Pourquoi baisses-tu les yeux devant la croix ? »

A quoi Méphistophélès répond :

« Je sais bien que c'est un préjugé; Mais c'est plus fort que moi, la chose me répugne.»

Ces vers ne sont imprimés, que je sache, dans aucune édition de Faust 5 et ils n'étaient connus que de

^EISEBILDER. 109

feu le conseiller de la cour Moritz, qui les avait lus dans le manuscrit de Goethe, et qui les communiqua dans son roman, de Philippe Reiser. Ce roman déji complètement oublié, contenait Phistoire de l'auteur, ou plutôt l'histoire de quelques cent thalers que l'auteur n'avait pas, et par le manque desquels sa vie entière ne devint qu'une suite de privations et de désenchantements. Cependant les prétentions du malheureux n'étaient rien moins qu'immodestes; par exemple, encore jeune homme il avait le désir de se rendre à Weimar et de se faire le domestique de l'auteur de Werther, à quelques conditions que ce fût, dans le seul but de vivre dans le voisinage de celui qui, d'entre tous les hommes sur terre, avait produit sur son âme la plus forte impression.

Chose étonnante ! déjà à cette époque, Goethe excitait un pareil enthousiasme, et pourtant ce n'est que notre troisième génération qui se trouve en état de comprendre sa véritable grandeur.

Mais cette génération a produit en même temps des hommes du cœur desquels ne suinte que de l'eau pourrie, et qui par conséquent voudraient aussi obstruer dans le cœur d'autrui toutes les sources jaillissantes d'un sang frais et juvénile; des hommes aux sensations et aux jouissances éteintes , qui calomnient la vie et cherchent à dégoûter les autres de toutes- les magnificences de ce monde. Dans ce but, ils dépeignent les plaisirs terrestres comme des appâts étalés par l'esprit du mal pour nous induire en tentation de la même L 7

\ tO ŒUVRES DE HENRI HEINE.

manière qu'une rusée maîtresse de maison laisse parfois exposé, pendant son absence, le sucrier avec les petits morceaux de sucre soigneusement comptés, afin d'éprouver l'abstinence de la servante.

Dans ce moment tous les baigneurs ont déjà déserté Tîle. Le bruit de la mer bourdonne sans cesse dans mes oreilles; il souffle un vent de nord-est très-violent, et les sorcières méditent sans doute bien des tours de malice. On se raconte ici de singulières légendes au sujet des sorcières qui savent évoquer la tempête, et il règne en général beaucoup de superstition sur ces côtes de la mer du Nord. Les marins prétendent que plusieurs îles sont sous la domination secrète de certaines sorcières , à la méchanceté desquelles il faut attribuer les nombreux sinistres et revers qui arrivent aux vaisseaux navigateurs dans ces parages. Lorsque, l'année dernière, je me trouvai en mer pendant quelque temps, le pilote de notre bâtiment me raconta que les sorcières étaient surtout puissantes dans l'île de Wight, et que, si un vaisseau voulait y passer pendant le jour, elles chercheraient à le retenir jusqu'au soir, pour le faire chavirer sur les dunes ou pour le jeter contre les récifs dans l'obscurité. Alors pendant la nuit, dit-il, on entend les sorcières traverser i'air en bruissant et en poussant des mugissements autour du navire qui est ballotté d'une manière si effroyable que le klabolermaim lui-même ne peut qa'à

grand'peine résister au manège de la troupe infernale. Comme je demandai qui était le klabotermann, le narrateur me raconta d'un ton très-sérieux: «C'est le bon et invisible patron des vaisseaux, qui empêche qu'il n'arrive un malheur aux marins honnêtes et sobres; il regarde lui-même partout si les choses sont en bon ordre, et il a soin d'assurer une heureuse traversée. » Le pilote à qui je dois ce renseignement, ajouta d'une voix mystérieuse : « Vous pouvez l'entendre très-bien vous-même dans l'intérieur du navire, où il s'occupe d'arrimer mieux les marchandises; c'est ce qui cause le craquement des tonneaux et des caisses, quand la mer est houleuse, ainsi que le bruit sourd qui se fait par moments dans les planches et les poutres de la carène; parfois aussi le klabotermann donne des coups de marteau à l'extérieur du bâtiment , et c'est pour avertir le charpentier d'aller sans retard réparer quelques planches endommagées; mais il aime surtout à se percher sur le mât de perroquet^ pour indiquer qu'un vent favorable souffle ou doit souffler bientôt. » A ma question , si l'on ne pouvait voir le klabotermann , le marin répondit • « Non, on ne le voit pas,, et personne ne désire le voir, parce qu'il ne se montre qu'au moment où il n'y a plus aucun moyen de salut. » Le brave homme avoua, il est vrai, qu'il ne s'était pas trouvé lui-même en un pareil cas, mais il prétendit savoir de la bouche de quelques-uns de ses confrères qu'on entendait alors le klabotermann parler, du haut du mât de perroquet,

aux esprits des eaux qui lui sont soumis, et qu'au moment où la tempête devenait trop forte et le naufrage imminent, il se plaçait sur le timon du gouvernail, et se montrant, alors pour la première fois aux yeux de l'équipage, il disparaissait en brisant en mille éclats le gouvernail; mais ceux qui le voyaient dans ce moment terrible, ajouta le pilote, trouvaient aussitôt la mort dans les flots.

Le capitaine du navire , qui avait écouté cette narration, se prit à sourire malicieusement et d'un air plus fin que je ne l'en aurais cru capable d'après son visage rude ethâlé, et il m'assura que la croyance au klabotermann avait été si forte en mer il y a cinquante ans, qu'alors, aux heures des repas, on mettait toujours à table un couvert à son intention , qu'on allait jusqu'à faire semblant de lui servir de chaque mets ce qu'il y avait de plus succulent, et que, même sur quelques vaisseaux, pareille chose se pratiquait encore aujourd'hui. —

Je me promène souvent ici au bord de la mer, et je songe à ces contes merveilleux, que les marins se transmettent d'âge en âge. Le plus effrayant de ces contes est sans doute l'histoire du Hollandais volant que l'on voit passer pendant la tempête, cinglant à toutes voiles, et qui par moments met une chaloupe \ l'eau, pour charger les navires qu'il rencontre de toutes sortes de lettres, qu'ensuite on ne sait faire parvenir en mains propres, parce qu'elles sont adressées à des personnes mortes depuis bien longtemps. Quelquefois aussi je

songe à la vieille et charmante légende du jeune pêcheur qui avait épié au bord de la mer la ronde nocturne des nixes , et qui plus tard parcourait le monde entier avec son violon , et mettait partout les hommes en extase, en leur jouant la ravissante mélodie de la valse des ondines.

Ce qui offre un charme particulier, c'est de croiser autour de l'île. Mais il faut que le temps soit beau, que les nuages en défilant prennent des formes fantastiques, et que Ton se trouve soi-même étendu sur le dos dans l'embarcation , pour contempler le ciel à son aise; il faut aussi, si c'est possible, que Ton ait un peu de ciel dans le cœur. Alors les vagues murmurent à nos oreilles toutes sortes de refrains étranges, toutes sortes de mystérieuses paroles qui éveillent des souvenirs chéris, toutes sortes de noms qui résonnent dans l'âme comme de doux pressentiments — « Evelina ! » Puis des navires viennent à passer, et les voyageurs se saluent amicalement, comme s'ils devaient se revoir tous les jours. Seulement la nuit, il y a quelque chose d'inquiétant à rencontrer en mer des vaisseaux étrangers; l'on s'imagine alors voir passer là en silence ses meilleurs amis, dont on a été depuis longtemps séparé, et que maintenant, vous semble-t-il, l'on perd à tout jamais.

J'aime la mer comme mon âme.

Souvent il me paraît même que la mer est véritablement mon âme. En effet, ainsi que dans la mer il y a des plantes aquatiques cachées , qui ne se montrent à

j..i surface qu'au moment où elles s'épanouissent, et qui s'y enfoncent de nouveau lorsqu'elles se fanent : ain-i surgissent parfois des profondeurs de mon âme âe merveilleuses images de (leurs, de fleurs aux yeux bleus et aux lèvres veimeilles, lis de pudeur et roses de beauté, qui répandent leurs parfums et disparaissent de nouveau

— « Evelina ! »

On dit que non loin de l'île, où il n'y a rien que de l'eau aujourd'hui, se trouvaient autrefois les plus belles villes et bourgades, mais qu'un jour la mer les submergea toutes subitement, et que les bateliers voient encore, par des temps clairs et calmes, les flèches étincelantes des églises englouties par les flots; plus d'un prétend y avoir entendu par des matinées de dimanche retentir le pieux carillon des cloches. La légende est vraie, car la mer est mon àme — et je peux dire comme mon ami Muller :

« Un monde charmant est englouti là; Les débris sont restés debout dans le fond, Et ils apparaissent souvent dans le miroir de mes rêves Comme des étincelles d'or merveilleuses —

— Et parfois en m'éveillant j'entends de lointains sons de cloche et des chants sacrés, et le nom « Evelina! »

Lorsqu'on se promène sur le rivage , les navires qui passent présentent un aspect ravissant. Avec leurs blanches voiles déployées, ils ont l'air de gigantesques cygnes qui nagent. Ce spectack est surtout magnifique

quand le soleil se couche derrière re bâtiment flottant , où celui-ci paraît entouré d'une auréole céleste.

La chasse re long de la côte procure également, diton, un très-grand plaisir, que, pour ma part, cependant, je ne sais pas beaucoup apprécier. L'homme peut acquérir par l'éducation le sentiment du noble , du beau et du bon; mais le goût pour la chasse est une qualité héréditaire qui repose dans le sang. Quand les ancêtres d'une famille ont de temps immémorial tiré sur des chevreuils ou sur d'autres pauvres bêtes, le petit-fils trouve aussi du plaisir à cette noble occupation. Comme mes aïeux à moi n'ont pas été du côté de ceux qui chassaient, mais plutôt de ceux qui étaient pourchassés, je sens toujours mon sang se révolter quand je dois tirer sur les descendants des anciens collègues de mes pères, Je sais même par expérience acquise sur le terrain, que, s'il le faut, il m'en coûte beaucoup moins de tirer sur un chasseur capable de regretter les temps où les hommes aussi faisaient partie des divertissements de la haute vénerie. Grâce à Dieu ces temps sont passés ! S'il prend de nos jours envie à de pareils veneurs de chasser encore un homme, ils sont forcés de le payer, comme ils ont dû le faire, par exemple, pour le coureur que je vis à Gœttingue il y a deux ans. Le pauvre diable s'était déjà assez fatigué à courir par la chaleur accablante d'un jour de dimanche, lorsque plusieurs jeunes gentilshommes du Hanovre, qui faisaient leurs humanités à l'université de Gœttingue, lui offrirent quelques écus

pour l'engager à parcourir encore une fois le chemin qu'il avait fait. La condition était dure, mais l'homme était pauvre. Et l'homme courut; il était pâle comme la mort, et il portait une jaquette rouge; et su* ses talons galopaient, vïans un tourbillon de poussière, les nobles jeunes gens, bien nourris et rayonnants de satisfaction, sur des magnifiques coursiers dont les sabots atteignaient par moments l'homme pourchassé et haletant; et c'était un homme!

A titre d'essai , car il faut que j'aguerrisse un peu mon sang roturier, j'allai hier à la chasse. Je tirai sur quelques mouettes qui voltigeaient près de moi avec trop d'assurance, car ces étourdies ne pouvaient point savoir positivement que j'étais un mauvais chasseur. Je ne voulais pas les atteindre, je voulais seulement les avertir d'être une autre fois mieux sur leurs gardes devant des hommes armés de fusils; mais mon coup manqua, et j'eus ainsi le malheur de tuer une jeune mouette. Heureusement ce n'en était pas une vieille; car qu'est-ce que seraient devenues les pauvres petites mouettes qui, nues et faibles, sont encore couchées dans leur nid de sable sur la grande dune , et qui sans leur mère périraient de faim? J'avais déjà eu le pressentiment qu'il m'arriverait un malheur à la chasse ; un lièvre était venu traverser mon chemin.

Je me sens surtout agité de singuliers sentiments, quand je me promène seul, au crépuscule du soir, le long du rivage, — derrière moi la plaine mamelonnée

REISEB1LDER. 117

des dunes, devant moi la mer houleuse et immense, et au-dessus de ma tête le ciel, comme une gigantesque coupole tte cristal. Je me parais alors à moi-même petit comme une fourmi, et cependant mon âme s'étend et devient vaste comme le monde. La simplicité sublime de la nature, telle qu'elle m'environne ici, me dompte et m'élève en même temps, avec un effet si puissant que je n'en ai jamais éprouvé de semblable dans une autre enceinte grandiose. Jamais cathédrale ou basilique n'a été pour moi assez vaste; mon âme avec son antique prière de Titan s'élançait toujours plus haut que les piliers gothiques, et elle tendait toujours à percer le dôme pour se répandre dans l'espace. Sur le pic de la montagne de Rosstrappe, les colosses de rochers qui m'entouraient par groupes hardis, m'ont au premier aspect assez imposé ; mais cette impression ne dura pas longtemps, mon âme ne fut que surprise au lieu d'être domptée, et ces prodigieuses masses de pierre se rétrécirent insensiblement à mes yeux, de telle sorte qu'à la fin elles ne me semblèrent plus que les ruines de quelque chétif palais dans lequel, s'il était encore debout, mon âme se trouverait trop étroitement hébergée.

Quand je me promène la nuit au bord de la mer, et que j'écoute le chant des vagues qui éveille en moi toutes sortes de souvenirs et de pressentiments, il me semble que j'ai été autrefois placé sur une hauteur céleste où mon âme embrassait la connaissance entière du passé, mais que, saisi de vertige et d'effroi, je suis I. 7.

tombé sur la terre. Je crois nie rappeler aussi dans de semblables moments que mes yeux étaient jadis si perçants et si clairvoyants, que j'ai vu cheminer les étoiles en grandeur naturelle le long de la voûte des oieux et que parfois j'ai été ébloui partout cet éclat tournoyant. Comme du fond des siècles, surgissent alors dans mon esprit tootei sortes de pensées, des pensées de sagesse primitive et fatidique , mais elles sont si nébuleuses que je ne puis reconnaître ce qu'elles veulent me dire. Je sais seulement que toute notre science humaine, nos aspirations et nos efforts, doivent paraître, aux yeux de quelque esprit supérieur, aussi petits et aussi nuls que m'a semblé cette araignée que je contemplais souvent dans la bibliothèque de Gœttingue. Sur un in-folio de l'histoire universelle, elle se tenait blottie en filant assidûment sa toile , et elle regardait son entourage avec ane assurance philosophique, avec toute la morgue érudite des professeurs de l'université, et elle aussi était fière de ses connaissances mathématiques, de ses travaux savants et de ses élucubrations solitaires — Et pourtant elle ne savait rien de toutes les merveilles renfermées dans le livre sur lequel elle était née, sur lequel elle avait passé toute sa vie, et sur lequel elle mourra aussi, si le vieux Stiefel, le bibliothécaire, ne vient pas un jour à pas de loups l'assaillir subitement et la chasser de son domaine.

Un grand connaisseur de l'archéologie germanique qui se trouvait dernièrement aux bains de Norderney,

prétendit qu'on avait jadis célébré en ce lieu le culte de Hertha ou plutôt de Forsète, dont Tacite parle d'une façon si mystérieuse. Pourvu que les anciens correspondants des journaux romains, d'après lesquels Tacite a fait son récit, ne se soient pas trompés en prenant par hasard une voiture de baigneur pour le char sacré de la déesse !

Les voitures de rétablissement des bains, ces fiacres de la mer du Nord, ne vont ici que jusqu'au bord de l'eau, et consistent pour îa plupart simplement en quatre pieux de bois, tendus de toile cirée. A présent, pour la saison d'hiver, elles sont remisées dans Le salon, et elles y tiennent sans doute entre elles des conversations aussi sèches et aussi gommées, que le beau monde qui naguère se prélassait encore dans ces salles.

Quand je dis le beau monde, je n'entends point désigner par là les bons bourgeois de la Frise orientale, ce peuple aussi prosaïque que le sol qu'il habite, et qui ne sait ni chanter ni gazouiller, mais qui possède cependant un talent supérieur à tous les fredons de la poésie, un talent qui ennoblit l'homme et l'élève au-dessus de ces hobereaux et gentillâtres qui s'imaginent seuls être nobles ; je veux dire le talent de la liberté. A l'exception de la période du règne des chefs héréditaires, les frisons étaient toujours libres, l'aristocratie ne fut jamais prédominant dans la Frise; de tout temps trèspeu de familles nobles ont habité ce pays, et l'influence de la noblesse hanovrienne, qui s'y répand actuel-

lement, grâce aux emplois militaires et administratifs remis entre leurs mains, attriste plus d'un libre cœur frison.

Les plaintes générales qui s'élèvent contre l'orgueil nobiliaire de l'aristocratie hantvrienne, concernent surtout l'aimable jeunesse de certaines familles qui gouvernent le pays de Hanovre, ou qui croient du moins le gouverner indirectement. Mais ces nobles jeunes gens corrigeraient bientôt leurs défauts de race, s'ils jouissaient d'une meilleure éducation, et qu'ils apprissent aussi un peu ce qui se passe chez d'autres peuples. On les envoie, il est vrai, à Gœttingue ; mais là ils se renferment dans leur cercle aristocratique, et ne parlent que de leurs chiens, de leurs chevaux et de leurs aïeux ; ils fréquentent très-peu les cours d'histoire moderne, et lors même qu'ils y assistent, leur esprit est prévenu et fasciné par l'aspect de la table des comtes, cette place à part qui est réservée exclusivement aux étudiants de haute naissance. Cette table des comtes caractérise bien l'esprit servile de l'université de Gœttingue. Vraiment, par une meilleure éducation de la jeunesse hanovrienne, on pourrait écarter. bien des griefs. Mais les jeunes deviennent comme les vieux; c'est la même outrecuidance, c'est la même folie : de vouloir couvrir le manque de mérite propre par celui des ancêtres; la même illusion sur les mérites de ces aïeux, qui, surtout dans le pays d'Hanovre, ont parfois dû leur élévation par leurs bassesses de courtisans et par la prostitution de leurs

nobles épouses, courtisanes éhontées, comme les Schuienbourg, 3es Kielmansegge et les Platen. Très-peu de ces jeunes gens, orgueilleux de leurs arbres généalogiques * seraient en état d'indiquer exactement ce que leurs aïeux ont fait de bon et d'honorable, et ils se bornent à montrer que leur nom se trouve inscrit dans le Livre des tournois de Ruxner. Si, au lieu de Y Iliade, nous avions seulement une nomenclature des héros qui ont campé devant Troie, et que l'un ou l'autre de ces noms existât encore aujourd'hui, — combien l'orgueil aristocratique de messire de Thersite ne saurait-il pas se gonfler! Quant à la pureté du sang, je n'en veux pas parler du tout; les philosophes et les palefreniers ont là-dessus des pensées bien drôles.

Il y avait également ici cette année des personnes princières, et je dois avouer que ces sérénissimes personnages, dans leurs prétentions, étaient plus modestes que la noblesse inférieure. Mais si cette modestie réside dans le cœur de ces princes, ou si elle est seulement produite par leur déchéance et leur fausse position actuelle, c'est ce que je ne déciderai point. Je ne dis cela toutefois qu'à l'égard des princes allemands médiatisés. On a fait dans les derniers temps un grand tort à ces malheureux, en les dépouillant d'une souveraineté à laquelle ils avaient autant de droit que les autres princes plus puissants qu'eux, à moins qu'on ne veuille admettre que ce qui ne peut se maintenir par sa propre force n'a pas le droit d'exister. Mais, pour l'Allemagne tant morcelée, ce fut

if>2 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

un bienfait, de voir bon nombre de ces tout petit* despotes forcés de descendre de leurs tout petits trônes. Le nombre des princes souverains qui nous reste est encore assez grand, et je ne comprends pas comment mes pauvres Allemands peuvent nourrir tout ce tas de principicules. J'espère que l'Amérique nous débarrassera un jour, du moins en partie, de ce fardeau. Car tôt ou tard les présidents des États libres de là-bas se transformeront sans doute en autant de souverains, et alors ces messieurs manqueront d'épouses revêtues d'avance d'un certain vernis légitime, et ils seront contents de nous voir leur céder nos princesses. Loin de nous y opposer, nous leur donnerons sur chaque demi-douzaine la septième gratis, et nos chers petits princes pourront trouver plus tard également de l'emploi chez les filles de ces nouveaux monarques de l'Amérique. Pour cette raison, les princes médiatisés de l'Allemagne ont agi très-prudemment, en se réservant du moins le droit d'égalité de rang par rapport à la naissance; et dans l'ordre social des familles souveraines de l'Europe, sinon dans l'ordre politique de puissance réelle, ils sont les égaux des princes régnants. Oui, ils se sont réservé ce privilège, parce qu'ils savaient que l'Allemagne a été de tout temps le grand haras princier, destiné à pourvoir toutes les maisons souveraines qui l'avoisinent du nombre requis de cavales et d'étalons de haute lignée.

Partout où l'on prend les eaux, c'est un droit coutumier pour les hôtes restants de critiquer un peu verte-

REISEB1LDER. 123

ment ceux qui sont partis 3 et comme je suis le dernier qui séjourne encore ici, j'ai sans doute pu me permettre d'exercer ce droit dans toute sa plénitudue.

Mais nie est maintenant si déserte que je me semble à moi-même solitaire, comme Napoléon sur Sainte-Hélène. Seulement j'ai trouvé ici un sujet de distraction qui manquait à Napoléon dans sa solitude; car ce sont les récits sur le grand empereur lui-même, dont je m'occupe ici. Un jeune Anglais m'a communiqué le livre du capitaine Maitland, qui vient de paraître. Ce marin raconte en détail comment Napoléon s'est rendu à lui, et comment il s'est comporté sur le Beltérophon, jusqu'au jour où, sur l'ordre du ministère anglais, il fut conduit à bord du Nortkumberland. Il résulte de ce livre, d'une façon claire comme le soleil, que l'Empereur, avec une confiance romantique dans la générosité de la Grande- Bretagne, et animé du désir de donner enfin le repos au monde, se rendit au milieu des Anglais plutôt comme hùte que comme prisonnier. Ce fut une faute dans laquelle aucun autre ne serait tombé , et certes moins que tout autre le feid-marécbal Wellington. Mais l'histoire dira que cette faute était bien belle, bien admirable» bien sublime, et que pour la commettre il a faiiu à Napoléon plus de grandeur d'âme que nous autres nous n'en pouvons jamais déployer pour aucun de nos hauts faits.

La raison pour laquelle le capitaine Maitland publie aujourd'hui son livre ne paraît pas autre que ce besoin d'ablution morale qu'éprouve tout homme d'honneur que son mauvais sort a impliqué dans une affaire équivoque. Le livre, en lui-même, est un document précieux pour l'histoire de la captivité de Napoléon, qui forme le dernier acte de sa vie, acte qui explique admirablement les énigmes des précédents, et, comme le doit faire une véritable tragédie, apitoie, purifie et réconcilie l'âme. La différence de caractère des quatre écrivains qui nous redisent cette captivité, surtout telle que cette différence se manifeste dans le style et dans l'appréciation des faits, se révèle par la comparaison.

Maitland, l'impassible marin anglais, consigne les événements sans prévention et avec ponctualité, comme si ce fussent des faits météorologiques qu'il inscrivit sur le livre de Loch de son vaisseau. Las Cases, chambellan enthousiaste, se met, à chaque ligne qu'il écrit, aux pieds de l'empereur, non comme un mougik russe, mais comme un Français libre, auquel l'admiration d'une grandeur héroïque et la dignité d'une gloire inouïe font involontairement plier le genou. O'Méara le médecin , Irlandais de naissance, tout anglais au fond, et comme tel, ancien ennemi de Napoléon, mais reconnaissant enfin les droits impériaux du malheur, écrit franchement, sans art, avec la seule force du fait, presque en style lapidaire. Tout au contraire, elle n'est pas un style , mais bien un stylet, la manière acérée et poignante du docteur

Antomniarchi, le médecin français né en Italie et imbu de la colère et de la poésie de son pays natal.

Les deux peuples anglais et français ont fourni de chaque côté deux hommes d'esprit ordinaire et non corrompus par le pouvoir régnant, et ce jury a jugé l'empereur, et son verdict est : «Immortel, éternellement admiré, éternellement regretté. »

Beaucoup de grands hommes ont déjà passé sur cette terre ; nous voyons çà et là les traces brillantes de leurs pieds, et aux heures solennelles ils apparaissent à notre âme comme de vaporeuses images; mais l'homme grand comme eux voit bien plus distinctement ses prédécesseurs. A quelques étincelles qui. sont restées de leurs pas lumineux , il reconnaît leur action la plus secrète : la tradition d'une seule de leurs paroles lui découvre tous les replis de leur cœur; et c'est ainsi que vivent, dans une intimité mystérieuse, les grands hommes de tous les temps. Ils se saluent au-dessus des siècles, échangent entre eux des regards significatifs , et leurs yeux se rencontrent sur les tombeaux des générations qui se sont pressées dans les temps qui les séparent , et ils se comprennent et s'aiment. Pour nous autres petits, qui ne pouvons avoir des relations aussi intimes avec les grands hommes du passé, dont nous n'apercevons que très-rarement les vestiges et les formes nuageuses, \\ est d'un prix inestimable d'apprendre sur un tel géant asse? de choses pour qu'il nous soit facile de le concevoir avec toute sa grandeur dans notre âme, qui s'élar-

git par cette conception. Napoléon Bonaparte est pour nous un tel homme. Nous savons sur lui, sur sa vie et sur ses actes, plus que sur les autres grands de la terre, et chaque jour nous en apprenons davantage^ Nous voyons déterrer lentement cette statue divine engloutie, et à chaque pelletée du limon terrestre dont on la dégage,, s'accroît notre joyeux étonnement sur les proportions et sur la magnificence des nobles formes qui se découvrent , et les foudres de ces ennemis qui voudraient broyer cette grande figure, ne servent qu'à l'éclairer d'un jour plus brillant. C'est ce qui arrive surtout à madame de Staël, qui, dans toute son aigreur, ne dit pourtant pas autre chose , sinon que l'empereur n'était pas un homme comme les autres , et que son esprit ne peut être apprécié avec aucune des mesures ordinaires.

C'est d'un esprit semblable que Kant veut parler, ]iiand il dit que nous pouvons nous figurer une intelligence qui, n'étant pas comme la nôtre, d'une nature discursive, mais bien intuitive, va de la généralité synthétique, de la contemplation du tout, à l'analyse des parties. Or, ce que nous ne reconnaissons que par les longues analyses de la réflexion-, et après des séries entières de conséquences, cet esprit l'avait envisagé et complètement embrassé dans le même instant. De là, le don qu'il eut de comprendra son siècle, d'en cajoler l'esprit, de ne jamais le blesser trop et de l'utiliser sans cesse.

Comme d'ailleurs l'esprit de ce siècle n'est pas seulement révolutionnaire, mais qu'il a été formé par le concours des deux esprits opposés , de celui de la révolution et de celui de la contre-révolution , Napoléon n'a jamais agi tout à fait, ni en révolutionnaire, ni en contre-révolutionnaire , mais toujours dans le sens des deux esprits, des deux principes, des deux tendances, qui se réunissaient en lui. Son action fut donc toujours simple et grande; jamais d'une rudesse convulsive, mais calme comme la nature. Aussi n'intrigua-t-il jamais en détail, et ses coups furent toujours dirigés par son art de comprendre les masses et de les conduire. Ce sont les esprits petits et analytiques qui ont du goût pour les intrigues embrouillées et lentes , tandis que les esprits synthétiques et intuitifs savent, d'une manière prodigieuse , combiner les moyens que leur offre le présent de telle sorte qu'ils puissent en tirer tout de suite parti pour leur but. Les premiers échouent très-souvent, parce qu'aucune prudence humaine ne peut prévoir tous les hasards de la vie, et que les circonstances n'ont jamais une longue stabilité, Les hommes intuitifs, au contraire , font réussir leurs projets très-facilement , parce qu'ils n'ont besoin que de se rendre un compte exact du présent, et qu'ils agissent si promptement que le moment ne peut éprouver, du mouvement des flots de la vie, aucune variation soudaine, imprévue.

C'est pour nous une bonne fortune que Napoléon ait justement vécu à une époque qui a une vocation parti-

cnlière pour l'histoire et pour les recherches de documents; au moyen des mémoires des contemporains, il nous restera peu de chose à connaître sur Napoléon, et chaque jour s'accroît le nombre des écrits historiques destinés à le représenter, plus ou moins en rapport avec le reste du monde. L'annonce d'un semblable livre de ia plume de Walter Scott excite en conséquence la curiosité la plus impatiente.

Tous les admirateurs de Scott doivent trembler pour lui, car un pareil livre peut devenir la campagne de Russie de cette gloire qu'il a laborieusement acquise, par une suite de romans historiques qui ont remué tous les cœurs de l'Europe plus par leur sujet que parleur force poétique. Ce sujet n'est pas seulement une plainte élégiaque sur la magnificence nationale de l'Ecosse dépossédée peu à peu par des mœurs, par une domination et des idées étrangères; mais c'est la grande douleur qu'excite la perte des originalités nationales qui disparaissent dans l'uniformité de la civilisation moderne, douleur dont tressaillent tous les peuples d'Europe ; car les souvenirs nationaux ont , dans le sein des hommes , des racines plus profondes qu'on ne le croit communément. Qu'on essaie seulement de déterrer les vieilles statues, et le vieil amour éclôt en une nuit avec ses fleurs. Ceci n'est pas une figure de langage, mais un fait réel. Quand Bulloc déterra, il y cx quelques années, une ancienne idole païenne à Mexico , il trouva le lendemain que cette statue de pierre avait été couronnée

de fleurs pjndant la nuit. Et pourtant l'Espagne avait détruit avec le fer et le feu les vieilles croyances dans le cœur des Mexicains, et depuis trois siècles elle avait retourné et labouré les âmes qu'elle ensemençait avec du christianisme. Ce sont de semblables fleurs qui s'épanouissent aussi dans les compositions de Walter Scott. Ces compositions elles-mêmes réveillent les anciens sentiments, et de même que jadis à Grenade, les hommes et les femmes se précipitaient hors de leurs maisons avec des hurlements de désespoir quand résonnait dans les rues la chanson de l'entrée du roi maure , au point qu'il fut défendu, sous peine de mort, de la chanter, ainsi le ton qui règne dans les compositions de Scott a douloureusement ému tout un monde. Ce ton vibre dans les cœurs de notre noblesse qui voit tomber ses châteaux et son blason; il résonne dans le cœur du bourgeois dont la vie intime et étroite de ses aïeux est envahie par une modernité vague et incommode; il retentit dans les cathédrales catholiques d'où la croyance s'est enfuie, et dans les synagogues des rabbins que désertent les croyants ; il retentit en échos sur toute la terre, jusque dans les bois odoriférants de Tlndostan, où le Bramic déplore en soupirant l'agonie de ses dieux , la destruction de leur antique et saint empire , et la victoire complète des Anglais.

Mais ce ton , le plus puissant de tous , que le barde écossais fait rendre à sa harpe gigantesque, n'est pas celui qui convient au chant impérial de Napoléon,

l'homme nouveau , l'homme des temps modernes , l'homme où s'est réfléchi avec tant d'éclat ce temps nouveau , que nous en sommes presque éblouis et que nous oublions volontiers le passé déchu et ses lueurs éteintes. Il est probable que Scott . fidèle à sa prédilection, saisira de préférence l'élément stable du caractère de Napoléon, le côté contre-révolutionnaire de son esprit, tandis que d'autres écrivains n'apprécient en lui que le principe révolutionnaire.

Mais on ne peut tracer d'avance ses voies au véritable génie : elles sont en dehors de tout calcul critique , et l'on peut regarder comme un innocent jeu d'esprit le prononcé de mon jugement anticipé, ou plutôt ma prédiction hasardée, sur l'histoire de l'Empereur, de Walter Scott. On ne peut prédire avec certitude qu'une seule chose; le livre sera lu en Angleterre comme en France, et nous autres Allemands nous ne manquerons pas de le traduire.

Nous avons aussi traduit Ségur. N'est-ce pas que c'est là un beau poëme épique, ce livre de Ségur? Nous autres Allemands, nous écrivons aussi des poëmes épiques, mais les héros n'existent que dans notre imagination. Les héros de l'épopée française sont au contraire des héros véritaHes.qui ont accompli des actions bien plus grandes, et éprouvé des souffrances bien plus cruelles que nous n'en pouvons rêver dans nos mansardes littéraires. Et cependant, nous avons beaucoup d'imagination et les Français n'en ont guère. Peut-être le Bon Dieu a-t-il, à cause

décela, accordé aux Français une compensation d'un autre genre. Il leur suffit de raconter fidèlement ce qu'ils ont vu et fait pendant les trente dernières années, et ils ont une littérature personnelle , comme aucun peuple et aucun siècle n'en a encore produit; ces mémoires d'hommes d'État, de soldats et de nobles femmes qu'on publie chaque jour en France, forment un cycle de traditions qui donnera à la postérité suffisamment à réfléchir et à chanter, et rayonnera autour de la vie du grand empereur, laquelle s'élèvera au centre comme une colonne gigantesque. L'histoire de la campagne de Russie par Ségur est un chant , un chant national français qui appartient à ce cycle de traditions, et qui, pour le ton comme pour le sujet, ressemble aux chants épiques de tous les temps, et ne leur est pas inférieur. Une race héroïque évoquée sur le sol de France par la formule magique : liberté! égalité! a, comme dans une marche triomphale, enivrée de gloire, et conduite par le dieu même de la gloire, parcouru le monde, le monde épouvanté et exalté par ses hauts faits. Elle danse enfin sa bruyante pyrrhique sur les champs de glaces du Nord qui se brisent sous ses pieds, et les fils du feu et de la liberté périssent par le froid et par les mains des serfs barbares.

C'est toujours une semblable description de l'écroulement ou de la ruine longtemps prophétisée d'un monde héroïque qui fait le sujet des épopées de tous les peuples. Sur les rochers d'Ellore et dans d'autres grottes sacrées

sont gravées de pareilles catastrophes épiques, en niéroglyphes gigantesques, dont la clef se trouve dans le mahabarata. Le Nord a, dans un langage non moins lapidaire, dans son Edda, également raconté la chute des dieux. Le chant des Niebelungen célèbre la même fatalité, et sa fin offre même une ressemblance particulière avec la description de l'incendie de Moscou, par Ségur. Le chant de Roland à Roncevaux , dont les paroles se sont éteintes dans le tumulte des siècles, mais dont la tradition vit encore, et qui, naguère, a été rappelé à la vie par la magique conjuration d'un des plus grands poètes de la patrie allemande, Karl Immermann; ce chant est toujours la même histoire de malheur. Et le chant d'Iiion ; combien le vieux thème s'y montre éclatant et magnifique ! et pourtant il n'est ni plus sublime, ni plus douloureux que le chant national français où Ségur a déploré la ruine de la grande armée. Oui , c'est là une véritable épopée ; la jeunesse héroïque de France est le beau héros qui périt d'une mort prématurée, malheur et désolation que nous avons déjà vus dans la mort de Baldour, de Siegfried , de Roland et d'Achille , qui tombèrent aussi victimes du destin et de la trahison; et ces héros que nous avons admirés dans l'Iliade, nous les retrouvons dans le poëme de Ségur, nous les voyons délibérer, se quereller et combattre comme autrefois devant les portes de Scée : — quoique la casaque du roi de Naples ait quelque chose de trop bariolé, son courage dans les combats et sa témérité sont au:*i grands

que chez le fils de Pelée ; le prince Eugène, noble champion, nous apparaît comme un Hector de douceur et de bravoure, Ney combat comme Ajax, Berthier est un Nestor moins la sagesse, Davoust, Daru, Caulaincourt, font revivre Ménélas, Ulysse et Diomède. L'empereur seul ne trouve pas de semblable ; dans sa tête est l'Olympe du poëme, et si, comme chef suprême, je le comparais à Agamemnon , c'est parce qu'un destin tragique l'attendait au retour, ainsi que la plupart de ses grands compagnons de gloire.

Comme les compositions de Scott, l'épopée de Ségur a un son qui nous subjugue le cœur. Mais ce son n'éveille pas l'amour pour les magnificences du passé, c'est un son dont le présent seul nous donne l'accord, un son qui nous enflamme pour ce temps actuel.

Pour nous, pauvres Allemands, nous sommes de véritables Pierre Schlemiehl : nous avons aussi, dans ces derniers temps, beaucoup vu, beaucoup souffert, par exemple les logements militaires et l'orgueil de la noblesse , et nous avons donné le plus pur de notre sang , à l'Angleterre par exemple, qui, encore maintenant, pour des jambes et des bras allemands emportés, paie à leurs ci-devant propriétaires une assez grosse rente viagère; et nous avons fait en détail beaucoup de grandes choses, car si l'on additionnait nos petites actions, elles donneraient un fort total de hauts faits, comme par exemple en Tyrol ; et nous avons beaucoup perdu , par exemple notre ombre, le nom du cher Saint-Empire

romain... El pourtant, avec toutes ces pertes, ces sacrifices, ces privations et ces hauts faits, notre littérature n'a pas acquis un seul de ces monuments de gloire comme ceux qui, chez nos voisins, surgissent chaque jour, semblables à des trophées éternels. Nos foires littéraires de teipzig ont peu profité de la bataille de Leipzig,

Page 1