CHAPITRE III
Suite de la vie du Pèhe ïsaao Jogues» — Sa mort.
"OUS avona v^ uw partie de oe que SQuffirit h P. Jogai^ dgw le pays des IroquQÎa, pendant m, captivité ; nw» aprèfi s^ôtre échs^pp^ de leiws mains, il a ajo^té, par pb^issa«içç à l'ordre de ses Supériwra, bien des détails qui regardant Pétat de son Ôme* ïl dit d'abord que, pour avoir j^us de courage à supporter le^ rudes ép^uve^ qu -il trouva au service des Sauvages pendant la chasse^ c'est-à-dire le froid, la faim, la nudité, les mépris, la crainte de la mort plusieurs fois chaque jour, et en même tems l'appréhension des jugemens de Dieu, il fit au milieu des bois, 40 jours d'exercices spirituels, sans cabane, sans feu et tout gelé par
KEULTIOH ABBtoÈB.
le fifoid ( ^ ) , Quoique dans le pays des Iroquois il ïie soit pas aussi vif qu'à Québec, il Pétait assez pour faire fendre sa peau dans les parties les plus délicates, et les plus exposées aux injures de la saison. Dieu le récompensa alors par des faveurs particulières, qu'il découvrit, quand on lui en fit le commandement) et qu'on lit dans son histoire, écrite en Français (^).
S^ Après cette rétraita, que les Iroquois essayèrent, plusieurs fois, de lui faire interrompre, comme une superstition de mauvais augure, quoiqu'il se retirât dans le bois, ils Tobligërent à un voyage de 80 à 90 milles sur la neige, dans le mois de décembre, avec une charge de viandes fumées.
Dans la troupe se trouvait une femme enceinte, qui avait aussi à porter sa part de viande, et de plus un jeune enfant En passant un torrent rapide et profond, sur un arbre qui servait de pont, cette femme tomba à l'eau. La corde, qui tenait sa charge, lui serrait le cou, et son poids l'entraînait au fond. Le Missionnaire, qui la suivait, se jetta à la nage, la sauva avec son enfant, à qui il donna aussitôt le baptême, par ce qu'il était en danger. C'était un passeport pour le ciel, où la mort le conduisit deux jours après. L'eau était tellement glaciale qu'ils seraient euxHnêmes Ums morts de froid dans cette circonstance, s'ils n'eussent pas fait de suite un grand feu.
S^ A peine le Missionnaire fut-il au village, qu'on voulut le renvoyer avec une charge de blé-d'inde, au lieu d'où il venait ; mais sa faiblesse et la difficulté des chemins qui étaient glissans et couverts de glace, le firent tomber plusieurs fois sous son faideau. Il fut forcé de revenir. On l'accabla d'injures, et on le condamna à avoir soin d'un malade très-dégoutant C'était précisément le Sauvage ni ui aval arraché les on-
(1) Voyex la lettre ornée page ISl
(S) L'Auteur Teat sans doute perler de la Relation de 1646-47, consacrée presque toute entière à la mémoire de cet héroique MiaâoDoaire. T.
BBIJLTIOK ABKkQÉK.
gles avec les dents, lorsqu'il airiva chez les Iroqnois. Il le servit avec une patience héroïque, et une charité vraiment céleste.
4^ Quelques capitaines le conduisirent chez certaines nations allées et tributailes des Iroqnois, afin de leur montrer ce trophée de leur victoire : mais Dieu s'en servit pour sa gloire. En effet partout où le Père allait, il baptisait, sans qu'on s'en aperçut, les enfans moribonds (leur nombre s'éleva à plus de 60), et il annonçait partout le Royaume de Dieu (^).
Entre autres malades, il rencontra un jeune homme qui paraissait languissant, et qui après l'avoir fixé quelques temps, l'appela par son nom Huron : ^^ Ondesonk ! ne me reconnais-tu ^^ pas? je suis cependant ton bienfaiteur. — Comment donc, reprit ^* le Missionnaire ? — ^Pendant ta captivité, lorsqu'on te lia si ^^ étroitement que tu étais sur le point de rendre l'âme, j'ai eu ^^ pitié de toi, et j'ai coupé tes liens.-— C'est vrai, dit le Père " en l'embrassant, et j'ai désiré te retrouver pour te témoigner ^^ ma reconnaissance, si je le pouvais. Voici peut-être le mo- ^^ ment de te la faire voir. ï^our la santé du corps que tu vas ^^ perdre, je n'ai aucun remède , mais je puis plus que tu ne ^^ penses, pour ce qu'il y a de pins excellent en toi, pour ton ^^ âme. Je puis te rendre un service plus grand que le tien. ^^ Tu es dans une misérable servitude, lié non avec une chaî- " ne de fer, mais une chaîne de péché, &c. " En un mot il l'instruisit, le baptisa et, quelques heures après, il le vit passer à une autre vie, pour recevoir une récompense bien plus admirable encore que sa charité. Tant est grande la bonté et la libéralité de Dieu !
Sa nourriture, pendant ce voyage, consista en mauvaise viande cuite à Teau pure et sans sel. Uhomme ne vu pœ hulemmt de pain : Non in eolo pane vivit homo (').
(1) Luc. 9. 8.
(S) Maith. 4. 4.
BELATIOK ABRÉGÉS.
A son retour, il reçut ordre de servir d'autres Sauvages, qui allaient à la chasse prèç des Hollandais. Un de ses maîtres, qui avait de l'afFeetion pour lui, lui apprit alors le résolution qu'on venait de prendre de le mettre à meurt, et il lui conseilla de s'enfuir chez ces Européens.
* Après avoir examiné longtems, il se décida à suivre ce conseil, puisque d'ailleurs il ne pouvait plus être utile dans ce pays là, et que Poocasion était favomble. Il prit donc la faite pendant la nuit, mais non sans danger, car un chien de garde l'aperçut et lui fit une morsure telle, qu'il eut de la peine à se traîner jusqu'au rivage du fleuve (^), et à se jeter dans un bateau, que le capitaine dHm vaisseau Hollandais avait placé là à dessein, pour qu'à ht faveur des ténèbres, il pût arriver jusqu'à lui.
Il lui avait promis de le cacher, mais les Sauvages ayant eu quelques soupçons de ce qui s'était passé, il fallut lui donner une autre retraite, en attendant qu'cm eût calmé leur fureur par des présens. Si on n'eût pas réussi, le parti était pris de le remettre encore entre leurs mains.
Il fat confié à un viel avare, qui, contre les ordres qu'il avait reçus, le traita presque aussi 'cruellement que ses ennemis. Son logement était dans un réduit exposé aux chaleurs excessives de l'été. Pour se désaltérer, il n'avait que Feau mise tous les huit jours par cet homme barbare', dans une cuve, employée à faire la lessive. Dès le second ou le troisième
(1) n s'agit de la Rivière Hudson découverte en 1609 par lilliptre marto, qvi lux dea«a aoii nom. Les Iroquoifl rappeUiont Coksiatea (Va^derdonk, iA53). Les Européens lui ont donné diflferens noms — Rivière Manhate et Grande Bivière (Journal de Robert Juet, ItO^y^Rivière de la MmUagiîe et JUvtère du Hford (Jean de Laet, 1625) — Rivi^ê MimrieewXhsMDeiu du Prince d'Oraqge (Voy. de Dsvriea) Le premier nom lui était trop légitimemrat acquis, pour ne pas survivre à tous les autres, et immortaliser son premier voyageur Européen. Le nom de Manhatte est resté à Tile où est situé aujourdliui New- York. T.
BELATION ABKéGÉE.
jour, elle commençait à se corrompre. Sa nourriture n'était que ce qu'il fallait pour ne pas mourir.
Séparé seulement par quelques planches mal jointes, du lieu où les Sauvages, qui le cherchaient, passaient toute la journée à trafiquer avec son vieux gardien, il était obligé, afin de n'étxe pas vu par les fentes et les ouvertures de cette cloison, de rester presque tout le jour denière quelques futailles, et de ne se permettre ni de tousser, ni de cracher, pour ne pas se trahir. ,
Le P. Jogues passa là plusieurs semaines ; mais le Ministre du lieu (1 ) ayant averti le Gouverneur (' ) du pays, du traitement qu'on lui fesait subir, celui-ci poussé par un sentiment de commisération, le fit descendre dans un vaisseau, jusqu'aux bords de la mer où il demeurait(').
Après avoir appaisé les Iroquois par beaucoup de présens, il donna au Missionnaire la facilité de retourner en Europe. C'était au commencement de novembre, époque dangereuse et incommode sur mer, surtout pour un homme qui n'avait pour lit que le pont du navire.
Le vaisseau aborda en Angleterre, et les marins pour se défatiguer descendirent à terre, ne laissant dans le bâtiment, que le Missionnaire et un matelot. C'était le jour même de leur arrivée, et la nuit suivante des voleurs vinrent le piller. Ils enlevèrent entre autres choses, le chapeau du P. Jogues, et
(1) Le nom de ce bienfaiteur du P. Jogues, mérite de passer à la postérité. H se nonmiait Jean Megapolensis, premier Ministre du Fort d'Orange. Les Etats Généraux de Hollande, en renvoyant dans ce poste avec sa femme et ses 4 enÊms, lui avaient Ëxé une honnête pension pour son entretien. H accompagna le P. Jogues jusqu^à la Kouvelle- Amsterdam, et en passant devant une des îles de la rivière, il donna une petite fiSte aux matelots, et baptisa cette île du nom de ce Missionnaire, en mémoire de sa délivrance. La tradition n'a pas conservé ce souvenir. T.
(S) Guillaume Eieft. T.
(8) La Nouvelle* Amsterdam, aujourd'hui New-York. Yojez ÎAppendice VIII.
BELATION ABBÉOÉE*
la casaque que les Hollandais lui avaient donnée pour se couvrir. Le capitaine à cette nouvelle se mit à la poursuite des voleurs ; mais le Missionnaire ayant rencontré un Français, qui lui fit quelques aumônes, s*embarqua sur un bateau à charbon, et aborda en France le jour de Noël de l'année 1643 (^).
Son séjour n'y fut pas long. Au mois de mai suivant, il en repartit pour retourner dans son cher Canada. Au moment de son arrivée, les Iroquois concluaient une paix simulée (>) avec les Français, et ses Supérieurs jetèrent les yeux sur lui, pour le charger de commencer, chez ce peuple, une Mission, qu'ils nommaient la Mission des Saints Martyrs, parcequ'ils la mettaient sous leur protection.
Malgré les vives répugnances de la nature, le P. Jogues se mit aussitôt en route. Il fit trois voyages (') chez les Iroquois.
( 1 ) Yajez la tête du Chapitre III. p. 289. La réception du P. Jogoes dans lliumble demeure d'un paysan Breton, eet un des cmienx épisodes de la Tie du Serritaor de Bien. U raconte Ini-méme comment les deux jeunes filles attendries an récit de toutes ses infortunes, voulurent lui faire leur aumône. *' Elles Tinrent, dit-il, avec tant ** de générosité et de modestie m'offiir deux ou trob sols qui étaient peut-être tout " leur trésor, que mon ftme en fut émue jusqu'aux larmes." T.
(8) L'assemblée qui traita de cette paix, se tînt aux Trais-RiYières, avec toute la solennité d'usage en pareille circonstance^ L'orateur Iroquois, qui ne satait pas que le P. Jogues y assistait, donna dans son discours, sans s'en douter, une juste raison de soupçonner sa sincérité. H dit en parlant du P. Jogues et du P. Bressany : « Nous Toulions vous les ramener tous les deux, mais nous n'ayons pas pu accomplir ** notre dessein. L'un (le P. Jogues) s'est édiappé de nos mains malgré nons, et - l'autre (1® P* Bressany) a voulu absolument être remis aux Hollandais. Nous ** ayons cédé à ses désirs. Nous r^^ttons, non qu'ils soient libres, mais que noua <* ne sachions pas ce qu'ils sont deyenus. 'Peut-être même qu'au moment où nom ** parlons d'eux, ils sont yictimes de quelque cruel ennemi ou engloutis dans les ** flots : mais les Agniers n'ayaient pas le dessein de les faire mourir. "
Le P. Jogues ne put s'empêcher de sourire et de dire à ses yoisins : " et cepen- ** dant les bûdiers étaient préparés, et les bourreaux attendaient Si Dieu ne m'eût *< pas arraché de leurs mains, je serais mort cent fois ; mais laissons-le dire." T.
(8) La relation du second yoyage du P. Jogues, écrite par lui-même, ayait été conseryée dans les archiyes du coUége de Québec, jusqu'en 1800, époque de la mort du dernier Jésuite. Elle a malheureusement disparu ayec d'autres pièces curieuws, depuis que ces archiyes ont été déposées au greffe de la Proyince. T.
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RELATION ABBÊQÊE.
Dans le dernier, il se proposait d'y hiverner, et de se livrer tout entier à Pinstraction de ces infidèles, mais il fut, à son arrivée, dépouillé de ses vêtemens, chargé de coups, et peu de tems après, tué à l'entrée d'une cabane, sans qu'on eût voulu l'entendre. Un coup de hache à la tête lui ôta inhumainement la fie.
Les Hollandais nous annoncèrent cette mort. Leur Ministre ayant voulu savoir des Iroquois quelle en avait été la cause, eut pour toute réponse, " que le Père avait caché dans une ^^ cassette, où étaient ses habits sacerdotaux, un démon qui " avait fait périr leur grain cette année là, et qu'ils l'avaient " mis à mort conune sorcier." Ces peuples regardent, comme sortilèges, tous nos saints Mystères, surtout le saint baptême et le signe de la croix, que le Missionnaire allait leur enseigner. Sa mort arriva le 18 (^) octobre de l'anné^ 1646.
Il avait eu un pressentiment de ces dangers, et il en avait écrit clairement à plusieurs de ses amis ; mais il avait fait son sacrifice bien volontiers, pour montrer ai^ ciel et à la terre, que la foi, qu'il allait prêcher, était à ses yeux d'un bien plus grand prix, que la vie qu'il exposait alors à un danger évident.
Le P. Isaac était né à Orléans. Il passa dix ans dans cette vigne du Seigneur, donnant de beaux exemples 4'une grande délicatesse de conscience, d'une charité inépuisable, .et telle, qu'il n'éprouva pas la plus légère aversion pour ses bourreaux, et qu'il offrit volontiers pour eux le sacrifice de sa vie. Il fut admirable surtout par sa très-profonde humilité. Cette vertu nous aurait privés d'un grand nombre de détails sur sa vie, si, par obéissance, il ne les avait pas fait connaître.
(1) CharleToîx dans son HUtcire de la NcmeUe-Franee^ met cette mort au lY ;, mais le manoscrlt de 1652 et la Relation de 1646-4*7, justifient le chiffire du P. Bressanj, qu'ont adoptés aussi Algambe ( J3êro«« 5. /.) et Tanner QMorte$ Uluttm &/.) T.
BELATJON ABR^GlSs.
Nous ne donnons ici qu'un abrégé de ce que nous connaissons sur ce Serviteur de Dieu. Ses lettres, ses pensées, et d'autres sources, fourniront des matériaux à celui qui écrira son histoire.
Son Compagnon périt un jour après lui. C'était un jeune Français, nonuné Jean de Lalande, natif de Dieppe, en Normandie^ Quoiqu'il connût le danger, il l'avait bravft courageusement, sans chercher d'autre récompense que le Paradis.