‹ Relation abrégée de quelques missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-FranceChapitre 23 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MoET DU PÈRB Jean de Brebetjf et du pêbe Gabriel Lalemaht«

^^ lEU semblait avoir fixé

cette époque pour la fin de la mission des Hurons, et pour la mort de celui qui ^ l*avait^ fondée. C'était, comme nous ['avons dit, le P. de Brebeuf ; et sa mort i^r^ fut cotnme le signal de la ruine totale de cette nation.

La Foi avait, eo effet, conquis alors presque tout ce pays, et partout on en fesait profesfiJk>n publique* Non seulement les simples particuliers^ mais lés capitaines eux-mêmes, étaient devenus en même tems, ses 'disciples et ses défenseurs. Les* superstitions, que l'on voyait jusque-là se renouveler plusieurs foià chaque jour, commençaient à perdre tellement dans Popinion, qu'un infidèle du village de la Conception ayant demandé une de ces cérémonies, pour obtenir sa guérison, ne put jamais, malgré la considération dont il jouissait, trouver quelqu'un pour y prendre part.

Les persécuticnis contre nous, avaient cessé depuis quelque temsy et les malédictions contre la foi, conomençaient à se changer en bénédictions. On peut dire que ces Sauvages étaient déjà presque mûrs pour le ciel, et qu'il ne fallait plus que la faux de la mort, pour mettre cette récolte en sûreté dans les greniers du paradis. Ces dispositions furent notre unique consolation dans la ruine générale de ce pays«

BELATIOV ABBÊGÊE.

Les malheurs et les fléaux avaient accompagné la foi, quand elle y pénétra ; ils se sont répandus en même tems qu'elle, et lorsqu'on crut qu'elle était à la veille de prendre paisiblement possession de toute la contré, les eaux de Ut tribukUion PenvahirefU de telle sorte, que cette Eglise infortunée pouvait se considérer comme au milieu d'une mer, et dire, en versant des larmes, la tempête m'a submergée. ( ^ )

Deux ou trois bourgs sur la frontière étaient déjà tombés au pouvoir de l'ennemi. On fortifia les autres ; mais dans l'hiver de 1649, plus de mille Iroquois, firanchissant une distance de plus de 600 (*) milles, vinrent si secrètement à travers les forêts, qu'à l'aube du jour, le 16 mars, avant d'avoir été aperçus, ils se montrèrent^ aux portes du 1er village des Hurons, nommé St. Ignace.

Son site et les fortifications, que nous y avions fait faire, le rendaient imprenable, du moins pour des Sauvages: mais comme les habitans ne se doutaient de rien, et que lé plus grand nombre des guerriers étaient allés, les uns faire une excursion pour découvrir si l'ennemi était en campagne, et les autres à la chasse, les Iroquois purent facilement s'approcher, à la faveur de la nuit, et comme nous le disions, y pénétrer à l'aurore, au moment où tout le monde -était encore plongé dans le sommeil.

Il ne trouvèrent presqu'aucune résistance, et ne perdirent que 15 ou 16 de leurs guerriers. La plus grande partie des habitans reçut alors la mort. Les autres furent faits prisonniers, et réservés pour être les victimes de leur cruauté accoutumée.

(1) Pb. 60. 9.

(S) USgoonuice, où se troixndt néœsflairement rAntenr, de la distance exacte des cantons Iroquois, excuse Tinexactitnde de ce chiffire. Le canton Iroquois le plus éloigné, n'était qu*à 4fi0 milles des Hurons. Le canton le plus Yoîsin était à 180 milles environ. T,

BELATIOK ABBÊGÊE.

Trois personnes à moitié nues parvinrent seules à s'échapper, et allèrent donner avis an village voisin, celui de St. Louis, à 3 milles seulement de distance.

Les capitaines firent sortir aussitôt lès femmes et les enfans, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, et ils engagèrent nos Pères à les suivre. Leur présence était inutile pour manier Pépée et le mousquet.

Le P. de Brebeuf leur fit comprendre qu'en pareille circonstance,, il y avait quelque chose de bien plus nécessaire encore que les armes, c'était la prière et la participation aux sacremens, qu'eux seuls pouvaient leur administrer. Il se dévoua donc avec le P. Gabriel Lalemant, ôon compagnon, pour rester avec eux jusqu'à la mort.

A l'exemple du P. Daniel, ils se mirent alors à parcourir le Village exhortant les Sauvages à la prière, administrant le Sacrement de pénitence aux néophytes, celui de baptême aux infirmes et aux catéchumènes, et, en un mot, les confirmant tous dans la sainte foi.

L'ennemi ne s'arrêta en effet dans le premier fort, qu'autant qu'il fallut pour pourvoir à la sûreté des prisonniers et de leurs gardiens. Il marcha de là droit à St. Louis, qui n'avait pour se défendre que cent guerriers, sans compter les vieillards et les infirmes. Ils résistèrent pendant quelque tems, et repoussèrent le premier assaut en tuant environ trente homme à l'ennemi: mais les assaillans, beaucoup plus nombreux, finirent par triompher de toute résistance, et renversèrent à coup de hache l'enceinte de pieux qui protégeait la place. EUe tomba alors en leur pouvoir, avec tous ses guerriers. Le fort entier fut réduit en cendres, et tous les vieillards, tous les hommes faibleset infirmes, qui s'y trouvèrent, et qui n'avaient pu s'échapper en fuyant, devinrent ainsi la proie des flammes» au milieu de leur propre pays^ et dans leurs cabanes mêmes.

BELÂTXOir ABItÊQÊS*

Le nuage Ûe fumée, que nous apercevions de notre résidence (1), située seulement à deux milles de là, nous avertit d'abord de ce désastre, mais deux ôu trois fuyaids vinrent bientôt après confirmer cette nouvelle.

Cependant PIroquois ne se reposa pas après sa victoire ; mais pour répandre la terreur au loin, avant qu'on pût réunir des forces pour lui résister, il parcourut tous tes environs frappant, et tuant ce qu'il rêncontmit, réduisant en cendres les villages déjà abandonnés, et fesant croire par ces courses multipliées, qu'il avait une armée nombreuse, occupée à ruiner complètement le pays.

Les femmes, les enfans et beaucoup de vieillards centê* naires, voyagèrent sur la glace, pendant une nuit entière, pour arriver chess la nation du Petun, éloignée dé plus de 40 milles. Leur récit exagéré sur le nombre et les forées de l*ennèmi, y jeta Pépouvante.

Les Iroquôis ne se contentèrent pas de cette victoire sur les Hurons, ils résolurent de nous attaquer ici, et ils vinrent pendant la nuit pour nous reconnaître. Nous eûmes recours à Dieu. Toute notre espérance était en lui, et elle était bien fondée. Nous fîmes un vœu au glorieux St. Joseph, patron de ces contrées ; nous éprouvâmes Pefiet sensible de sa protection*

En effet une centaine d^ennemîs s'étant avancés vers nous, comme en avant-garde, ils furent rencontrés par S à 400 Hurons, qui les défirent d'alx^. Mais les Iroqnois ayant reçti du renfort, revinrent à la charge, et les passèrent presque tous au fil de Pépée ou les livrèrent aux flammes, avec leur cruauté ordiiiaire.

L^autre circonstance remcarquable, c^ent que la vaille de ht

(1) La RéflideBO^ Ste. Jlaii««

BBULTION ABRÉGÉE,

fête de St. Joseph, la division se mit parmi nos ennemis, et ils furent, en même tems, saisis de la terreur panique de se voir prochainement cernés par une puissante armée. L* Impie se mit donc à fuir^ mm être poursuivi^ et ruyus fûmes sauvés. Impius fugity nemine persequentSy et nos liberati sumus. (^ )

Les prisonniers, qu'ils avaieijt faits, n'eurent pas le même bonheur. Ils les firer^ partir les premiers en toute hâte. Nos chers confrères avaient même été conduits au fort St. Ignace, aussitôt après leur prise ; on les avait dépouillés entièrement de leurs vêtemen», accablés d'injures, et meurtris de coups de bâton.

Quand le Père de Brebeuf se vit entouré de beaucoup de chrétiens, qu'on destinait au supplice, il se jeta à genoux, et baisa avec respect le poteau auquel il allait être attachéj puis levant les yeux au ciel, il fit avec eux une courte prière, et se mit à les consoler et à les fortifier par l'espérance du Paradis.

Il parlait avec tant de liberté, que quelques infidèles et surtout quelques apostats, transportés de colère, et poussés par une atroce cruauté lui coupèrent les lèvres et une partie de la langue, pour l'empêcher de prêcher. Le voyant continuer à leur adresser la parole, et à les encourager par ses signes, ils multiplièrent ses tourmens. Ils lui firent un collier de haches rougies au feu, et en le passant à son cou, ils tournaient la foi en dérision, et lui disaient : " Tu as dit g^ux autres que, plus " on souf&ait dans cette vie, plus la récompense de Tautre vie " serait grande. Remercie nous donc, puisque nous embêlis- " sons ta couronne."

Le P. de Brebeuf avait baptisé sous leurs yeux beaucoup de prisonniers : ses bourreaux, en haine du baptême, lui jetè*rent plusieurs* foi» de l*eau chaude sur la tête. Ils perçaient

Page 1