‹ Relation abrégée de quelques missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-FranceChapitre 24 sur 37 · PIOT · texte numérisé non relu

PIOT

BBLATIOH ABSÊaÉE.

ses mains avec des aleines rougies au feu, et lui brûlaient les reins et surtout les aisselles avec des écorces enflammées. Us lui enlevaient des morceaux de chair, les grillaient, les mangeaient devant lui, et se livraient à mille autres cruautés, dignes de l'enfer. La dernière fut de lui couper la peau de la tête en foime de couionne, et de la lui arracher.

Ils firent souffrir les mêmes supplices #8on compagnon ; mais de plus, ils l'entourèrent d'une écorce enduite de résine, et ils y mirent le feu. Il ne mourut pas, comme le P. de Brebeuf, dans cette même nuit, mais le jour suivant, le 17 de mars. Un coup de hache et un coup d'arquebuse qu'un des ennemis lui donna par compassion, lui anachèrent la vie. Il était fatigué de le voir languir dans de si atroces tourmens,depuis un jour et une nuit entière.

La constance des deux Missionnaires, surtout celle du Père de Brebeuf, fut prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et ne fit pas entendre la plus l^ère plainte ; aussi les Sauvages, aussitôt après sa mort, l'ouvrirent et burent le sang qui coula de son cœur. Us le partagèrent entre les jeunes gens, dans l'idée qu'en le mangeant ; ils auraient une partie de ce grand courage.

Nous avons appris toutes ces particularités par plusieurs Hurons, qui dans le chemin, s'échappèrent des mains de leurs ennemis. Us avaient été les témoins de tout ce que nous avons raconté.

Les restes précieux de leurs corps, que nous trouvâmes ensuite, après le départ des vainqueurs, pouvaient aussi servir de preuves. Nous vîmes leurs plaies et leurs cicatrices. La bouche, les lèvres et la langue du P. de Brebeu/ étaient mutilées, et la plus grande partie de son corps couverte de blesàures. Les lèvres et la langue du P. Gabriel, avaient été brûlées avec

Googl i

BELÂTION ABBÊGÉE.

des charbons et des torches ardentes. Nous leur donnâmes la sépulture, le 21 de mars.

Le P. Gabriel Lalemant ( ^ ) était venu le dernier au combat, et il remportait la victoire, avec ceux qui y étaient venus les premiers. Il avait demandé cette grâce à Dieu depuis bien des années. Après l'avoir obtenue du ciel, les Supérieurs ne purent pas y mettre obstacle, quoiqu'il fût d'une complexion * très-délicate, et que toute sa force consistât dans son zèle et sa ferveur.

Il en reste un beau témoignage dans un écrit de sa main, trouvé après sa^mort, et nous ne nous voulons pas en priver le lecteur. Il donne à Dieu les raisons de son ardent désir pour la mission des Hurons ; voici conune il s'exprime (*) : " C'est " mon Dieu, mon Sauveur : P. pour me revenger des obliga- ^^ tions que je vous ai : Car si Vous avez abandonné vos '^ contentemens, vos honneurs, votre santé, vos jours et votre " vie pour me sauver, moi misérable, n'est-il pas plus que rai- '^ sonnable que j'abandonne à votre exemple toutes ces choses, ^^ pour le salut des âmes que vous estimez vôtres, qui vous ont " coûté votre sang, que vous avez aimées jusqu'à la mort, et ^^ desquelles vous avez dit : Qmndià uni ex his etc. Ce que ^^ vous avez fait au moindre de mes frères, je le regarde corn- << me fait à moi-même.

" 2^. Quand bien même je ne serais pas ému par un esprit ^^ de gratitude, de vous faire un holocauste de moi-même, je ^^ le ferais, de tout mon cœur, en considérations des grandeurs

(1) Le F. Gabriel Lalemant, neyeu de deia célèbres Missioimaires da Canada, les P.F. Charles et Jérôme Lalemant, arriva dans cette Mission le 20 septembre 1646, ( Joamal du P. Jérôme Lalemant), c'est-à-dire, près de denz ans et demi ayant son mar^e. Oharleyoiz s'est mépris en disant qu'il ayait à peine passé 6 mois dans ce pays. T.

(S) Nous suiyons le texte du précieux manuscrit de 1652, dont nous ayons même tmp9M l'oarthographe. T.

B&LATIOK ABB&GlSs.

" de votre adorable majesté et de votre bonté infiaiment infini, " qui mérite qu'un homme s'immole à votre service et qu'il se " perde généreusement soi-mênie, pour accomplir fidèlement " ce qu'il juge être de votre volonté sur lui, et des inspirations " particulières qu'il vous plaît lui donner, pour le bien de votie " glus grande gloire*

" S^. Puisque j'ai été si misérable que de tant offenser " votre bonté, ô mon Jésus ! il est juste de vous satisfaire par " des peines extraordinaires, et aussi je dois marcher devant " votre face le reste de ma vie, le cœur humilié et contrit, dans '^ la soufGrances des maux que vous avez le ^psemier souffert " pour moL

'^ 4^. Je suis redevable à mes païens, à ma mère, à mes. ^^ fièies, et je dois attiser sur eux les efiets de vos misêricacdes. ^^ Mon Dieu, ïie pecmettez jamais qu'aucun de cette femille, ^ pour laquelle vous avez toujours eu tant d'amour, périsse en <^ votre prê»ence, et qu'il soit du nombre de ceux* qui vousdoivent ^^ bla^hémer éternellement. Que je sois pour eux la victime ! ^^ Quoniam ego inflagéUa paratus mm hic ure^ hic seca^ %d in ^^ (Btemwnparcm.

^' â^. Oui, mon Jésus et n^on amour, il faut aussi que votre ^ sang veraé pour les teijgiffies, aussi bien que pour nous,, soit ^' appliqué efficacement pour leur salut, et c'est eu quoi je ^^ yeuxcoof éxer à votre gfàce, et m'immoler pour eux..

^6®. Il faut que votie noiat soit adoré, que votre royaume " soit étendu pas toutes les nations du monde, et que je con- " somme ma vie pour retirer des mains de Satan votre ennemi, ** ces pauvres âmes qui yous ont coûté et votre sang et votre " vie.

^^ 7^. Enfinil est raisonnable que quelqu'un se porte d^amour "à donner ce contentement à Jésus-Christ, au péril de mille " vies, s'il en avait autant, avec la perte de tout pe qui est le

RELATION ABBÉBÉE.

^^ plus doux et agréable à la nature. Tu ne trouveras jamais ^^ personne, qui soit plus obligé à l'entreprendre que toi. Sus ^^ donc, mon âme, perdons nous saintement pour donner ce ^^ contentement au cœur sacré de Jésus*Christ. Il le mérite, ^ et tu ne peux t'en dispenser, si tu ne voulais vivre et mourir ^^ ingrate à son amour."

Le P. Gabriel était d'une innocence remarquable, et d'une grande délicatesse de conscience. A Page de 29 ans, il s'appliqua tellement à l'étude de la langue Huronne, étude fort ennuyeuse, surtout pour un homme versé dans les siences spéculatives qu'il avait enseignées en France pendant plusieurs années, qu'en peu de tems il la posséda assez bien. Il était né à Paris et dans une famille noble. Pendant les 19 ans qu'il a passés dans la Compagnie, il a été un grand sujet d'édification.

Le P. Jean de Brebeuf porta le premier l'évangile dans ces contrés (^). A son arrivée il n'y trouva aucun chrétien, et, à sa mort, il en laissait plus de 7 à 8,000. Le premier voyage qu'il y fit fut en 1625, et afin d'apprendre la langue des Montagnais il passa cet hiver dans les forêts, avec cette nation, voisine de Québec. Envoyé ensuite chez les Huions, il se livra avec beaucoup de -travail, d'humilité et de patience, à l'étude de la langue Huronne, jusqu'à l'année 1629, époque où les Anglais le ramenèrent en Europe.

Il revint dans ce pays en 163S, pour y trouver une mort glorieuse.

C'était un homme d'une éminente vertu, orné de grands dons de Dieu, même de ceux que le monde admire le plus, et si avide de souffidr pour Dieu, que non seulement il embrassait v<dontiers les croix, mais il les recherchait même.

(>) Yo7«i]iote(2)|^99.

bblahov iBBiaii.

Ilsedécidmiin jotiràfaneiinvarQeacestefiMs (^)« ^ Qne ^^ tons fendraift-je^ 6 moa Seignett Jésus, {nar tons lesUemi ^^ qne j'ai leços de vons ? je piendiai votre oalioe, et j^orvo- << qoeiai votre nom. Je fids donc vom en inrësenee de voti^ '^ Père Etemel, -et ^n St« Bspiit, en {nésenoe de votoe lièsHBamte " Mère, et de son très-chaste époux St. Joseph, devwnt 1^ Anges, ^^ les i^péties, les Martyrs, mes Saint Paies Ignace et fVsBiC(H8 ^< Xaitier, je vous fais vœu, é mon Seigneur iéeus, qns si *^ dans votre aûsêdcorde, vous <iffiez jamais à votre indigne ^ servtten^ la giftoe du .maityse, je ne la sefineiai pas. i2n *^ sorte qne, s'il se {uréseale quelqu'oecasion de mxmàxpsm ^ VOIS, je -m'engage à ne pas l'éviter (à ttioios qne votre pkn ^grande gloiare ne le dennuide), etmèflaeà areeevoir avec joie (< te cotqp anoiteL

^^ A dater de ce jour, je vous offire donc volontiers, 6 mon ^VJésaSi mOQ*eoi][>s, mon sang, mon àme, lifin<iiie si voos le ^Vpermettes, je meure pour vous qni avez daigné motairiKinr ^^ moL Faîtes qae je viTo de manière à mëiiter que vans «< m'itt^eeidiez une %ette mort. Ainsi, Seigncor, js frettéM ^^ Mtrse ooltce df invoquerai voirt mom. JSsus, Jésaq, Jésos."

Le P. de Brebeof a ea beauooiq^.à soaffinr de la ;patt des itofid^es, qui ont 4>hisieurs ibis tramé «à mort, parceiqn^s ki élSnb«uûeitt les xiialheufs de leur pêy^. Ile ont même domié des prêsens à des assassins pour le Hier. Les Démons euxmêmes l'ont tonsmenté visiblement. Il n'y a donc gnèpe d'épreuves par lesquelles il n'ait passé. ^ .

. |1 était hoDune d'cmison, et eomme il donnait tout le jour au prochain, il «e réservait les nuits pres^pie entières pour cet *éS0iciice.

Son humilité était si .profonde que, sans te cionnaltxe,-on»ne

(1^ Koas tnlTons U test* dn Mtnaserit de 185S.

oogle

SflLATtON ABRÉGÉE.

mi

}'aurait pas pris pour un prêtxe, ni pour un sup&rieur, comme il l'a été pendant plusieurs années. En entrant dans la Compagnie il demanda le rang des frères coadjuteurs, et il manifesta plus tard le désir de ne pas étudier la théologie, quoique les Supérieurs le lui eussent proposé plusieurs fois.

Dans les voyages, on le voyait porter les charges les plus pesantes, ramer, entrer dans Peau, souvent très-froide, afin de soulager ses compagnons, et de les traîner dans le canot II leur disait pour voiler son humilité : ^^ C'est là mon plaisir.^^ il se chargeait aussi alors d'allumer le feu, et de faire da cuisine, et il s'en acquittait avec tant d'adresse, qu'on aurait dit qu'il suivait son goût naturel. ^^ Je suis un bœuf, ajoutait^fl en plai- '^ santaot et en faisant allusion à son nom^ et je ne suis bon **' que pour le tmvaiL'*

H trouvait ainsi à exercer en même tems, son humilité et sa ! mortification ; mais cette vertu-ci le poussait en outre à de fré-^ quentes et très-rudes pénitences, à se d(Niner des disciplines • chaque jour, et souvent deux et trois fois, à s'imposer des jeûnes répétés, à porter des cilices armés de pointes de fer, et à s'ôbhger à des veilles continuelles, etc.,/ malgré tout cela, il croyadt se traiter avec trop de délicatesse, comme il décrivit à quelqu'un dans les dernières années de sa vie*

La Eiimplicîté de son obéissance allait aussi loin qu'il est possible, et cependant il avait une très-grande prudence, et un jugement très-droit

Ydici quelques uns de ses sentimens, trouvés dans un de ses écrits après sa mort {}) : ^' J'ai reconnu qu'il n'y avait en moi ^^ aucun talent, mais seulement du penchant pour l'obéissance. <* Il m'a semblé que j'étais bon pour garder la porte, préparer ^ le réfectoire, faire la cuisine, etc. Je me conduirai dans la

(1) Extndt du maniisciit de 1652.

BBUkTIOK AfOLÉBÉE.

^ Société, comme si j'étais on pauvre^ admis par grâce dans ^^ son sein, et je prendrai pour une pure iaveor, tout ce qu'on ** fera pour moi."

'Sa pauvreté était si complète, qu'il n'avait pas mèmie une image, et sa chasteté si pure, qu'il n'éprouvait même pas les tentations, qui la combattent. Il se trouva un jour en psêsence d'une femme efl&ontée, qu'il prit pour un démon, caché sous cette figure, et il le chassa par le signe de la croix. Il avoua à un de ses Directeurs, que, pendant son séjour chez les Hurons, il n'avait pas une seule fois flatté sa sensualité.

Sa douceur ne se démentait jamais. C'était une faveur toute particulière qu'il devait à la très-Sainte Vierge.

Il avait adopté ces principes : ^^ 1^ Je me laisserai broyer, " plutôt que de violer volontairement une seule règle.

^^ 2^ Je n'entretiendrai dans mon cœur aucune attache pour ^^ les créatures.

^^ S^ Je ne dirai jamais c^e^ assez^ quand il s'agira de tra- ^ vailler ou de souffirir pour Dieu."

Enfin quand le P. de Brebeuf ne serait pas mort dans l'exercice du zèle, quand il n'aurait pas été tourmenté à son occasion, et pour avoir prêché le Saint Evangile, au milieu même de son supplice, quand il n'aurait pas reçu un baptême d'eau bouillante, en dérision évidente de celui qu'il avait donné, sa vertu s'élevait à un si haut degré, qu'il méritait une place distinguée parmi les hommes les plus éminens de la Compagnie. Il était de femille noble, et du Diocèse de Bayeux. Il mourut à 56 ans.

Goog

Page 1