PREMIÈRE PARTIE
LÏVRE PREMIER,
liORSQU'ON se rappelle le degrë de puissance où la France s'était élevée par la force des armes , et qu'on songe aux grands revers que l'abus de cette même force lui a fait ensuite éprouver, qui ne serait tenté de se demander à quel terme elle devait s'ar- ,reter? A cette question, l'impartiale postérité répondra que la France n'a jamais été plus puissante qu'après le traité de Tilsit : alors l'Espagne , sous, le nom d'alliée, était réellement une de nos provinces, dont nous retirions des hommes , de l'argent et des'
vaisseaux ) l'Italie , sagement gouvernée par un prince
à-la-fois bon guerrier et habile administratear, SO'jctte et soumise aux mêmes lois que VEmpire , jouissait d'une prospérité égale à la nôtre, et partageait nos triomphes depuis que ses l^ons, dans la première campagne de Pologne, avaient fait preuve d'un courage écUtant , pour procurer à la France une paix plorieuse. Effrayée de notre agrandissement colossal FAllemagne, ne pouvant plus s'opposer à nos succès , ne cherchait qu'à assurer son existence en adhérant à tous les changements qui renversaient la constitution germanique. L'Angleterre seule, constante ennemie d'une ambition si fatale à la sienne, ne voyait, dans les exploits de Napoléon, qu'un sujet de crainte pour elle, et de terreur pour le continent; jalouse d'avoir l'honneur de mettre fin à cette ambition démesurée , elle représentait à chacun des sou^ verains du Nord, combien il était de leur intérêt d'arrêter les progrès de plus en plus rapides d'une aussi dangereuse influence. Vains efforts ! ces souverains, abusés par des intrigues de cour, n'avaient point encore assez d'expérience pour être convaincus qu'il fallait tous se réunir, afin d'accabler le géant qui voulait tous les dévorer; lorsqu'au retour de Tibit, la passion d'envahir donna au vainqueur Vîh dée de susciter à l'Espagne une guerre injuste, qui devait un jour flétrir ses lauriers , et fournir à ses ennemis l'occasion tant désirée d'anélsmtir un pou-» voir si redoutable.
Un prince faible gouvernait de nom cette mal-
heureuse péninsule; mais un favori perfide, traître à sa patrie, ingrat envers le roi son bienfaiteur, était celui qui , d'une main partiale , tenait les rênes de rÉtat, et, par les plus lâches déférences envers les étrangers, avilissait la nation dont il semblait n'avoir usurpé les droits que pour lui préparer une longue et honteuse servitude. La crédulité du père et sa faiblesse pour son favori amenèrent sa déchéance : le fils , anticipant sur la succession naturelle , par la volonté du peuple, monte sur le trône: cette révolution, depuis long^temps préparée, seconda les vues criminelles de Napoléon ; sous le prétexte de faire cesser la discorde, il armeTun contre Pautre; puis, feignant des sentiments pacifiques, promet sa médiation, se rend à Baïonne, et enlève les deux monarques pour disposer de leur couronne. Les fiers Castillans, indignés d^un tel outrage, de fidèles alliés deviennent ennemis irréconciliables; ils s^immor* talisent par leur persévérance dans le malheur, e| nous ) au contraire , nous perdons notre réputation d'invincibles en voulant accomplir le projet le plus t>pposé à la saine politique, et qui offre, dans rhistoire dWe nation civilisée, Fexemple d^une ingratitude si monstrueuse, qu'on n'en retrouvera jamais de semblable , même chez les peuples bar** -bares.
L'Espagne , quoique limitrophe de la France , était peu connue ; le caractère de ses habitants l'était encore moins: cette ignorance égara le conquérant,
et lui fit entreprendre une invasion funeste , dont tous les maux doivent être oubliés en songeant qu'elle fut, ainsi que la campagne de Moskou, la cause première des événements qui amenèrent sa chute. Il n'entre point dans mon plan de faire le résumé d'une agression qui fit prendre les armes à deux nations également généreuses : toujours unies par une estime réciproque , elles le seraient encore, si la perfidie d'un despote n'avait fondé sa force sur l'animosité des peuples. Cette lutte , mémorable par son acharnement et ses vicissitudes, doit fournir aux Espagnols un beau sujet d'histoire , et aux militai-» res français un vaste champ de méditation. Je me borne à remarquer que la Providence semble avoir suscité à Napoléon l'idée de ces deux guerres illégitimes, pour apprendre aux Espagnols et aux Russes combien l'alliance avec les méchants doit être fatale; se réservant ensuite, comme dernière moralité, de précipiter de faute en faute l'instrument dont elle s'est servie, afin de montrer à l'espèce humaine que ]r tyrannie est un attentat commis sur tous les hommes, et qu'il leur sera facile d'en triompher lors-qu'ils se rallieront sous les bannières de la justice.
Pendant que Napoléon s'efforçait vainement de chasser les Anglais de la péninsule , où ils étaient descendus , un nouvel orage se formait en Allema* gne : l'Autriche , qu'il avait tant de fois humiliée , ne pouvait s'accoutumer au joug honteux sous lequel l'avaient placée ses défaites; Tinsurrection desEspat^
^nols et les nombreux armements de l^Angleterre semblaient lui offrir une circonstance favorable pour recouvrer ses états perdus , et faire reprendre à sa politique cette prépondérance dont elle était si ja- Jouse.
La nouvelle guerre contre l'Autriche ne fut pour la France qu'un nouveau champ de triomphes ouvert à ses guerriers. Landshut, Eckmiihl et Ratisbonne, par d'éclatants succès, préparèrent, au bout de quatre mois, la plus mémorable des victoires : les champs de Wagram virent se renouveler les prodiges d'Austerlitz ; et assurèrent à la France , en une ^eule campagne, les résultats les plus décisifs.
Le traité de Vienne, en nous donnant la paix, fit passer sous notre domination les provinces illyriennes; il agrandit le Wurtemberg, la Bavière, et sembla promettre à la Pologne son entier rétablissement. Mais ce traité y dicté par une puissance qui < envahissait tout, aurait, comme tous ceux qui Pavaient précédé, renfermé le germe d'une guerre prochaine , si la plus auguste et la plus inattendue , des alliances n'eût couronné la fortune du vainqueur.
Le souverain de l'empiçe d*Autriche, lassé d'une
. résistance si long-temps fatale à ses armes, crut un
instant obéir au destin, en cédant à un hoibme de-
vaut qui tout cédait. Il sacrifia sa gloire, et même son sang , pour obtenir la paix : réalisant ainsi ces temps fabuleux où des princes^magnanimes dévoué*
ce sentiment, il ne trouva jamais ni félicité ni repos; livré à un esprit inquiet, et aux chimères d'une ambition insatiable , il n'écouta que ses passions tumultueuses ; pour les satisfaire , il voulut ce qui ne pouvait pas être; et, méconnaissant les autres, il oublia tout, jusqu'à lui-même.
Le continent semblait souscrire de bonne foi aux grands changements qu'avait opérés Napoléon; et le vulgaire , dont les vues bornées pénétrent rarement l'ame ténébreuse des monarques am* bitieux, crut que son alliance avec une archiduchesse comblerait ses désirs immodérés, et surr tout que les douceurs de la paternité lui feraient connaître qu'un trône se cimente, non par de vaines conquêtes, achetées à force de sang et de larmes, mais par de sages institutions , qui, faisant chérir son gouvernement , en auraient assuré la durée. Jamais aucun mortel ne réunit des moyens plus faciles et plus sûrs pour réaliser le bonheur du monde. Il lui sufBsah d'être juste et prudent ; c'est en cela que la nation, fondant ses espérances, lui accorda cette confiance illimitée dont il. abusa de-> puis si cruellement. Aussi la postérité aum-t-elle à décider si Napoléon a été plus coupable par le mal qu'il a commis , que par le bien qu'il aurait pu faire , et auquel il n'a pas sei|dement songé.
Cet homme, qui sera pour les historiens l'énigme du cœur humain, aurait été admiré de l'univers , s'il eût voulu convenablement appliquer à l'exercice
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