‹ Relation complète de la campagne de Russie, en 1812; ornée des plans de la bataille de la MoskwaChapitre 5 sur 15 · HO · texte numérisé non relu

HO

tbo ■

Tandis que la cavalerie poursuivait l’ennemi , le vîce-roi ordonna k ses ingénieurs de démolir la redoute ; et comme on demeurait toujours campé sur le champ de bataille , on présuma que nous y passerions la nuit , le prince avait même ordonné k sa maison de s’établir dans l’église de Borodino unique bâtiment échappé k la destruction générale ; mais elle était remplie de blessés que les chirurgiens s’occupaient k amputer. Ses équipages voulurent alors .se loger dans un village voisin, situé sur la rive gauche de la Kologha 5 ils étaient sur le point d’entrer dans le château , lorsque quelques partis de kosaques les obligèrent k revenir précipitamment.

Sur ces entrefaites , le vice-roi ayant appris que la quinzième division , de retour de Witepsk , était enfin réunie k son coi*ps d’armée , reçut l’ordre de se porter en avant. Arrivés au village au-dessus duquel était la redoute abandonnée par l’ennemi , nous laissâmes k droite la grande route de Mojaïsk , que suivirent les corps du centre , et longeâmes la Kologha. Dans cette marche , nous nous convainquîmes de l’impossibilité qu’il y aurait eu , la veille , de tourner de ce côté la position des Russes ; non-seulement ils avaient vers ce point des camps de réserve , mais encore plusieurs redoutes masquées le long de la rivière j k demi-lieue en deçk du village de Krasnoé , nous en trouvâmes encote quatre grandes de forme carrée qui cou-'

▼raient Mojaïsk et l’extrême droite du camp retranché de Borodiuo.

En quittant le champ de bataille , nous y laissâmes , pour le garder , un détachement formé de tous les soldats isolés qu’on put ramasser , et dont on donna le commandement au colonel de Bourmout. Cette ingrate mission fut remplie avec zèle par cet officier, qui , après avoir fait détruire les travaux de l’ennemi , revint quelques jours après nous rejoindre. Durant ce temps il vécut au milieu des morts et des mourans , avec l’obligation d’aller chercher des vivres k plus de cinq lieues aux environs.

Le château de Krasnoé , ainsi que le village de ce nom , où notre corps s’arrêta , étaient situés auprès de la Moskwa. Le jour suivant (g septembre ) , nous traversâmes cette rivière , et par sa rive gauche , feignîmes de vouloir marcher sur Mojaïsk ; mais le vice-roi et son escorte s’avancèrent seulement jusqu’aux faubourgs ; de Ik nous vîmes brûler quelques bâtimens de cette malheureuse ville , dont tous les habitans s’étaient enfuis ; nos dragons , en parcourant les maisons placées en deçk de la rivière , ramassèrent des prisonniers. Plusieurs batteries établies sur une hauteur située derrière Mojaïsk , nous prouvèrent que nous en étions les maîtres. On nous apprit effectivement que Napoléon s’en était emparé k la suite d’un combat glorieux , et que l’ennemi , en saccageant

la ville ne l’avait abandonnée qu’après l’avoir bien défendue, laissant les places elles rues remplies de morts et de blessés.

Notre état-major observait les environs de Mojaïsk , tandis que les troupes prenant à gauche , suivirent la grande route à travers les bois : en débouchant , nous vîmes un assez bon village ; plus loin , nous en trouvâmes un autre plus grand , appelé Védenskoé , séjour enchanteur , où était un château dont l’ameublement répondait k la . beauté de Pextérieur ; mais dans l’instant tout fut bouleversé , et l’on ne profita de rien , si ce n’est de quelques milliers de bouteilles de vin dont s’emparèrent les soldats.

En poursuivant notre roule au milieu des broussailles , on arriva k un gros village appelé Vrouinkovo , où l’on nous dit que devait s’arrêter le quartier-général. En y entrant , nous aperçûmes plus loin , sur une hauteur , de jolies maisons, et quatre clochers construits symétriquement. On allait s’établir dans ce ‘ village où semblait régner l’abondance, si l'on n’eût annoncé que notre corps devait se diriger vers la ville dont on apercevait distinctement les clochers , et qu’on appelait Rouza. En sortant de Vrouinkovo , on voyait quantité de paysans , ayant avec eux des voitures attelées et chargées de tout ce qu’ils pouvaient avoir de plus précieux. Un spectacle aussi nouveau excitait notre étonnement ; m’étant in-

forme auprès du colonel Asselin pourquoi ces paysans se trouvaient ainsi réunis , voici ce qu’il me répondit :

(( A mesure que nos armées' se sont avancées )) dans l’intérieur de la Russie , l’empereur Alexan- )) dre, pour seconder les intentions delà npblesse, )) a voulu , à Timitation de l’Espagne , faire de )) cette guerre une guerre nationale. D’après ce » système , les nobles et les prêtres des villages , )) ont , par leur argent et leurs discours , engagé )) les paysans qui étaient sous leur dépendance à se » soulever contre nous. De tous les districts qui )) ont adhéré à ce projet dedéfense, celui deRouza » s’est montré le plus ardent à l’exécuter. La po- » pulation entière , animée par le seigneur , qui )) était le chef de l’insurrection , s’élait organisée )) militairement , et se disposait à joindre l’ar- )) méç russe aussitôt qu’elle en recevrait l’ordre.

)) Gomme Rouza se trouve à cinq ou six lieues » de la grande route , les habitans avaient conçu )) l’espoir que nous ne passerions point dans leur )) ville } dans cette persuasion ils vivaient tran- » quilles. Quelle a été leur surprise , ou plutôt )) leur terreur , reprit le colonel Asselin , lorsque , » envoyé par le prince , je me suis présenté ))~devant Rouza avec une douzaine de; chasseurs » bavarois ; vous eussiez vu alors tous les paysans )) épouvantés sortir de leurs maisons , atteler )) leurs chevaux aux mêmes voitures que vous

«voyez,, et, les chassant devant eux, s’enfuir « avec précipitation.

J) Gepeiulaiu les hommes qui avaient été /lési- }) gipés pour faire partie de rinsurreclion , s’étant « réunis k la voix de leur seigneur , armés de » pieux, de lances ou de faux , se rassemblèrent )) sur la place, et dans l’instant s’avancèrent vers )) nous ; mais cette populace timide ne put résister )) à quelques soldats accoutumés à combattre , ello )) prit aussitôt la fuite. Le seigneur seul montra » plus, de fermeté ; il nous attendit sur la place , » et , armé d’un poignard , il menaçait tous ceux » qui le sommaient de se rendre. Comment pour- » rai- je survivre au déshonneur de ma patrie ? » s’écriait-t-il en écumant de rage ; nous n'avons » plus d'autels , notre empire estjlétri l Arrachez- » moi la vie , elle m’est odieuse.... t On voulut le » calmer, etrihercher à lui enlever son poignard; )) mais , devenu plus furieux , il en frappa plu- )> sieurs de nos soldats , qui , n’écoutant alors que >) la vengeance , le percèrent de leurs bayonnettes.

« Cette action était à peine terminée-; que notre )) avant-garde entra dans Rouza. Sur mon récit , )) continua le colonel , elle courut sur-le-champ à » la poursuite des paysans qui s’étalent sauvés avec « tous leurs effets et leurs bestiaux ; on ne tarda )) pas à les rejoindre , et ceux que vous voyez ici « font partie des fuyards ; mais entrez dans la ville , « ajouta-t-il , et vous eu verrez bien davantage. »

A mesure que nous approchions , ori rencontrait quantité de petites voitures ramenées par dëÿ cavaliers ; un spectacle bien touchant était de les voir chargées d’enfanset de vieillards infirmes ; le céfeur était navré de douleur en pensant que< bientôt, on allait se partager ces charrettes et ces chevatiz^ qui faisaient toute la fortune de ces fan^les désolées,'^

Nous entrâmq^ enfin dans Rouza , et conti- ^ nuâmes à voir , jusqu’au milieu de la place , une « foule de soldats qui pillaient les maisons , sans écouter les cris de ceux à qui elles appartenaient y ni les larmes d’une mère qui y pour attendrir les vainqueurs , montrait ses enfans h. g^oux ; les mains jointes et le visage en pleurs , ces innocentes créatures demandaient seulement qu’on leur laissât la vie. Cette ardeur du pillage était légitime pour quelques-uns qui , mourant de faim , lie cherchaient qu’a se procurer des alimens ; mais beaùicoup d’autres , sous ce prétexte , sacqagea^nt tout , et dérobaient jusques aux hardes dont set couvraient les femmes et les enfans.

Le vice-roi , arrivé depuis quelques heures à Rouza , avec son état-major seulement, avait laissé , entre la vill^ et Vrouinkovo, les divisions d’infan- ■ terie , ainsi que la garde royale qui , ce jour-lâ , campait en arrière de nous. Chacun , enchanté de se trouver dans un bourg aussi agréable que Rouza , se livrait à la sécurité , ou plutôt au désordre qu’engendre l’abondance après de longues priva-

rions , lorsque tout-à<-coup quelques chevau-légers bavarois , envoyés en reconnaissance , revinrent bride abattue nous annoncer que les kosaques , marchant par escadrons , s’avançaient vers la ville. Qu’on juge de la sensation que produisit cette nouvelle ; U tranquîMité dont nous jouissions , opposée k l’imminence du danger , fut p>our nous un passage subitde la joie à la plus vive inquiétude. Les kosaques sont ici ! s’écriait-on. Les voilà qui arrivent ! racontait un autre tout effaré. Qu’avons^ nous à leur oj^ser ? se demandait-on les uns aux autres. Rien , si ce n’est quelques misérables soldats venus ici pow' 0ler les paysans Cepen-

dant c’était ISniotre uniques ressource. Aussitôt on les rassembla sur la place, et il ne s’en trouva guère qu’une soixantainç , dont la moitié était sans armes.

Le vice-roi , instruit de ce qui causait cette alerte , monte k cheval , et ordonne à ses oflSciers de le suivre. Maw quelle fut notre surprise quand, au lieu de trouver plusieurs escadrons , nous n’aperçûmes qu’une douzaine de cavaliers, tellement éloignés qu’on pouvait à peine les distinguer. Les chasseurs bavarois que nous avions avec nous , s’avancèrent pour les reconnaître, et rapportèrent qu’effectivement c’était des kosaques. D’après leur petit nombre et leur marche timide , il était facile de voir qu’ils n^entrepreodraient rien de bien dangereux.

la

Gomme ces kosaques pouvaient avoir été détachés par un corps considérable , le princejugea nécessaire de confirmer l’ordre déjà donné de faire avancer des troupes ; mais il le modifia , se bornant à ne faire venir que deux bataillon^ , au lieu de toute la treizième division qu’il avait d’abord demandée. Ces deuxbataillonsayantcampé en avant ' de Rouza , dissipèrent nos craintes. Alors chacun rentra tranquille dans ses logemens , où une table bien servie et des vins exquis nous firent oublier l’alarme survenue vers la fin du jour.

Le lendemain , nous demeurâmes à Rouza. Le vice-roi profita de ce repos poinr faire rédiger par le général Guilleminot , son chef d’état-major, un rapport très-circonstancié de la fameuse journée du 7 septembre , où le quatrième corps s’était particulièrement distingué.

Tandis que les treizième et quatorzième divisions exposaient à l’Empereur les titres qu’elles avaient à sa bienveillance , la quinzième division , non moins éprouvée que les autres , mais .privée de l’honneur de combattre à la bataille de la Moskwa , pouvait aussi revendiquer quelques récompenses en faveur des souffrances sans nombre qu’elle avait éprouvées durant son expédition sur Witepsk. Cette division , continuellement en marche dans des prairies fangeuses , des villages déserts ou saccagés , était toujours restée au bivac et sans vivres , faisant des courses pénibles^ pour

Digitizeo by Goo^ïc

atteindre l’ennemi qui fuyait en la voyant. Durant près de vingt jours , elle ne fît que parcourir les campagnes que nous avions ravagées ; enfin , accablée par la disette , les fatigues et les maladies , cette malheureuse division , digne , ainsi que sou chef, d’une meilleure destinée , ne put arriver vers Borodino que le lendemain de la bataille ; sa lassitude, et surtout ses grandes pertes, obligèrent le vice-roi à la laisser en réserve ; c’était la plus haute marque d’estime que le prince pût lui accorder , que de la confondre avec les braves de la garde royale , dont la plupart étaient sortis de cette division.

Én partant de Rouza , il fut décidé qu’on garderait cette position , d’autant plus importante qu’il s’y trouvait encore des vivres en abondance , et qu’une espèce de château , placé sur un mamelon , entouré de larges fossés , pouvait servir de refuge b la garnison , et la mettre k l’abri d’un coup de main. Cet honorable commandement fut donné au capitaine Simonet de Maison-Neuve , et cette confiance ne fut point trompée , car , pendant tout le temps que dura sa mission , cet officier , actif et intelligent , se rendit aussi utile k l’armée par sa prévoyance que par la sagesse de ses dispositions.

JLIAJIJXIJIX WI l VW nm ItVtVWV riflfYV^IlVYYYY V l ■“■■■■ ***^

MOSROU.

Après la bataille de la Moskwa , notre armée triomphante marcha en trois colonnes sur la capitale de Pempire de Rassie. Napoléon , impatient de sVn emparer , poursuivait fennemi par la grande route de Smolensk , aVec son impétuosité accoutumée , -tanàis que le prince Poniatowski , à la tête du cinquième corps, prenant sur la droite , allaitpar celle de Kaluga. Le tice-roi ,.avec le quatriètfie corps , continua k flanquer la gauche , et par la route de Zwenighorod , se dirigeait sur Moskon , où toute l’armée devait se réunir.

On pouvait juger de la consternation qui régnait dans cette capitale , par la terreur que nous inspirions aux paysans. A peine fut-on informé de notre arrivée dans 'Rouza (9 septembre) , et de la manière impitoyable avec laquelle nous avions traité la population , que tous les villages placés sur la route de Moskou furent k l’instant abandonnés. Partout noos portions l’épouvante , et beaucoup de ceux qui fuyaient, par une espèce de désespoir , brûlaient leurs maisons, leurs châteaux, les blés et les fourrages k peine recueillis. La plupart de ces malheureux , découragés par l’inutile

tloogle

Dt:-.;.

MOSKOÜ: i8i

et fatale résistance de la milice de Ranza y jetaient par terre les piques dont on les avait armés , potqr courir plus promptement se cacher , avec leurs • femmes et leurs enfans y dans d’épaisses forets éloignées de notre route.

On espérait cependant qu’aux approches de Moskou y la civilisation , qui énerve les âmes , et surtout l’esprit de possession , si naturel aux habitans des grandes villes , aurait engagé les gens de la campagne k ne point quitter leurs demeures , convaincus que le pillage des soldats était provoqué par l’état d’abandon où nous trouvions les villagesf mais les terres voisines de Moskou ne sont point réparties entre les particuliers de cette capitale ; elles étaient la propriété des seigneurs, déclarés contre nous ; et leurs paysans , aussi soumis , aussi esclaves que ceux du Dniéper et du Volga y obéissaient aux ordres de leurs maîtres , qui , sous peine de mort, leur avaient recommandé de fuir k notre approche , et d’enterrer ou de cacher dans les bois tout ce qui pouvait nous être utile.

Nous reconnûmes l’exécution de cette fatale mesure en entrant dans le village d’Apalchtchouïnaf les maisons étaient désertes , le château abandonné ; les meubles brisés et les provisions gaspillées , offraient l’image d’une désolation sans exenople ; tous ces ravages nous montrèrent k quelles extrémités peut se porter un peuple , lorsqu’il est assez grand! pour préférer son indépendance k ses richesses..

EIVRE V.

Auprès de Karinskoé , village situé à moitié chemin de Zwenighorod , où nous devions aller , on signala les kosaques. Selon leur coutume , ils ne tinrent point devant notre avant-garde , et se bornèrent à nous observer , en parcourant sur notre gauche une colline parallèle k la grande route. Du sommet de cette colline , et k travers des bouleaux épais , s’élevaient les murs grisâtres et les clochers d’une antique abbaye. Au pied du mont était la petite ville de Zwenighorod , construite au bord de la Moskwa. C’est sur ce point que les kosaques se réunirent , et , formant plusieurs groupes ÿ tiraillèrent pendant quelque temps avec nos voltigeurs ; peu-k-peu on les délogea des embuscades qu’ils avaient choisies , et nous campâmes autour de Zwenighorod.

L’abbaye , placée au-dessus de cette petite ville , domine le cours de la Moskwa. Ses murs crénelés, hauts de plus de vingt pieds , et larges de cinq k six , sont aux quatre coins flanqués de grosses tours ayant toutes des embrâsures. Cet édifice , construit au treizième ou quatorzième siècle ^ rappelle le temps où les Moskowites, pleins de vénération pour leurs prêtres , souffraient que l’autorité sacerdotale surpassât celle des nobles, et que le czar, dans les jours de cérémonie , marchât devant le patriarche de Moskou , en tenant la bride de son cheval ; mais ces moines., si puissans et si redoutables avant Pierre , furent ramenés k la simplicité des

MOSKOU

apôtres , lorsque ce grand monarque , en fondant son empire , eut confisqué leurs biens et diminué leur nombre.

- Pour se faire une idée des changemens qu’avait opéré cette réforme , il suffisait d’entrer dans l’abbaye de Zwenighorod. A la vue de ces hautes tours et de ces larges murailles , nous crûmes que l’intérieur renfermait des bâtimens spacieux et commodes^ et qu’on trouverait chez ces religieux l’abondance accoutumée de toutes les abbayes richement dotées. Une porte en fer , fortement barricadée , nous confirma dans la persuasion où nous étions ; que ce couvent possédait de grands approvisionnemens. On se disposait k en forcer l’entrée ^ quand un vieillard , dont la longue barbe était blanche comme sa robe , vint nous ouvrir. Aussitôt on lui demanda k nous conduire vers le supérieur du couvent. En entrant dans la cour nous fûmes bien surpris de voir que ce vaste édifice ne répondait point k la haute idée qu’on s’en était formée , et que le guide , au lieu de nous introduire dans les apparteniens du supérieur , nous conduisit dans une petite chapelle où se trouvaient quatre religieux prosternés au pied d’un autel cons~ truit k la manière des Grecs. En approchant d’eux y ces vénérables vieillards embrassèrent nos genoux^ nous suppliant , au non» du Dieu qu’ils adoraient^ de faire respecter leur église et les tombeaux de quelques évêques dont ils étaient les fidèles gær-

j 84 tlVRE V.

dietis. (( A notre misère , firent-ils répondre p*r un » interprète , vous pouYez juger que nous n’avous » poiut de trésors cachés , et nos alimens sont si )) grossiers ^ que beaucoup de vos soldats dédai- » gtieraient d’en manger. Nous n’avons d’autres )) biens que nos reliques et nos autels , veuillez les » respecter par déférence pour notre religion si y> semblable k la vôtre, n On le leur promit , et cette assurance fut confirmée par l’arrivée du prince vice-roi , qui , en se logeant dans cette abbaye , préserva l’église et le couvent du pillage dont iU étaient menacés.

Pendant que Cet asile , autrefois si tranquille , était en proie au tumulte inévitable dans de pareilles Circonstances , j’aperçus un des pieilx cénobites , qui , pour s’y dérober , allait se réfugier dans une cellule presque souterraine , et dont l’austère simplicité la mettait à l’abri de nos recherches. Ce religieux , sensible à mes bons procédés , voulut m’en récompenser en m’avouant qu’il parlait français , et qu’il aurait plaisir à s’entretenir avec moi. Touché de sa franchise y j’en profitai pour m’iostruire , par sa conversation , de tout ce qui pouvait avoir rapport à l’esprit public et au caractère d’une nation dont nous avions conquis plus de deux cents cinquante lieues de pays sans pouvoir la connaître. Lorsque je lui parlai de Moskou , il me dit que c’-étaitsa patrie , et je m’aperçus que de profonds soupirs interrompaient ses paroles. A sa

MOSKOÜ. i8S

douteur muette , je compris qu’il gémissait sur le» malheurs auxquels cette capitale allait être expo> sée. Je m’en affligeais avec lui ; mais enfin , curieux de savoir par moi-même ce qui s’y passait au moment où nous étions sur le point d’y entrer , je me hasardai à lui eu demander des nouvelles. ,t « Les Français ont envahi avec de grandes )) forces le territoire de la Russie j me dit ce }) vénérable religieux ; ils viennent ravager notre » chère patrie , et s’avancent même vers cette l> ville sainte , centre de l’empire et source de )) notre prospérité ; mais , ignorant nos mœurs et notre caractère , ils croient que nous flé- » chirons sous le ‘joug, et que, forcés d’opter » entre nos foyers et notre indépendance , nous n irons, l’imitation de tant d’autres, languir » dans leurs fers et renoncer à cet orgueil na-, P tional qui fait la puissance des peuples. Non ^ » Napoléon s’abuse : s’il eût été mieux instruit de » l’état physique et moral de l’Empire russe , ü » n’aurait jamais dépassé les bords du Borys- » thène. Trop éclairés pour supporter sa tyran-, )) nie , nous ne sommes pas assez corrompus pour » préférer la servitude k la liberté. En vain esr » père-t-il , par ses innombrables armées , nous rét » duire k demander la paix j il se trompe en- » core , notre nation est une nation nomade , et )) les grands de notre empire pouvant k volonté faire émigrer des peuplades entières , ordôn-

» neront k leurs paysans de fuir dans les déserts » pour se soustraire k l’invasion , et même , s’il » le faut J de saccager les villes et les campagnes , y> plutôt que de les livrer k un véritable barbare , » dont la domination nous est bien plus cruelle » que la mort.

« <( Nous savons aussi , poursuirit-il , que Na- » poléon compte beaucoup sur les dissentions » qui, jadis, se sont élevées entre le monarque » et la noblesse; mais l’amour de la patrie étoufie y> tous les anciens ressentimens : il se flatte en- » core de pouvoir armer la nation contre les » grands : vains efforts ! Le peuple , par reli- » gion, est soumis k ses maîtres , et son esprit, y> lorsqu’il est bien dirigé , est susceptible d’en- » fanter des prodiges; il ne croira point aux tromy> peuses promesses de celui qui brûle ses chau- » mières , égorge ses enfans , dévaste nos contrées )) et renverse nos autels. D’ailleurs l’Europe eiiy> tière n’a-t-elle pas sous les yeux des exemples » frappans de sa perfidie ? N’est-il pas le fléau » de l’Allemagne , dont il se dit le protecteur ? » L’Espagne , pour avoir cru k sa sincère alliance, y> est en proie aux plus vives douleurs! Le pon- » tife qui l’a couronné, et qui, de simple ci- » toyen en a fait le premier monarque du monde, y> pour prix de ce brillant diadème , qu’a-t-il » reçu ? une dure captivité ! Et votre patrie , qui , » des excès démocratiques est passée voloutaire-

MQSKOU. 187

)) méat sous le joug du despotisme, quelle ré- » compense retire-t-elle de sa soumission ? Sans )) cesse de nouveaux impôts pour salarier des cour- )) tisaus , ou pour satisfaire au luxe d’une fa- » mille insatiable de plaisirs. Outre cela , vous 9 avez des proscriptions sans nombre , des exé- )) entions secrètes 5 on enchaîne même vos pen- ))sées; des générations entières sont dévorées; )) enfin vos* mères aujourd’hui se voyent réduites » à déplorer leur fécondité. Voilà , me dit ce » respectable vieillard , la position où vous a placés » votre tyran, tyran d’autant plus vain et d’au- » tant plus odieux , qu’élevé dans une classé obs- » cure, où il avait à peine un domestique pour )) le servir, il prétend aujourd’hui que l’univers )) entier soit à ses pieds , et que les rois même )) languissent dans son anti-chambre. Ah ! si je )) ne craignais de souiller la majesté du mo- » narque que nous aimons comme il nous aime , » je ferais le parallèle de votre Empereur avec

)) le nôtre Mais une telle comparaison n’of-

» frirait qu’un contraste choquant , 4 et ce serait )) toujours mettre en opposition le crime et la » vertu ».

Frappé de l’énergie de ce religieux, dont la force d’es[Hrit n’était point affaiblie par l’âge , je demeurai interdit , et en même temps charmé de sa sincérité. Touché de la confiance dont il m’honorait , je crus pouvoir m’ouvrir à lui , et retirer

de sa conversation des renseignemens utiles, a Puis- 3) que vous venez de citer l’Empereur Alexandre 3) lui dis-je , apprenez-moi ce qu’il est devenu ? 3> Depuis notre passage k Wilna , nous n’en avons » plus entendu parler ; si ce n’est à Witepsk , où ï> Napoléon , dans une audience publique , a j> annoncé que ce monarque avait fini comme » son père, ayant été victime k Wéliki-Luki , » de la perfidie de ses courtisans ».

A II faut avoir peu de grandeur d’âme , me ré- » pondit le vieillard en souriant , pour faire de » la mort d’un deses ennemis un sujet de triomphe. » Mais afin de vous prouver , ajouta'^il , la faus- » seté de cette nouvelle , et vous donner k con- B naître combien il règne dans ce moment criti- B que d’union entre toutes 1^ classes de citoyens , B et d’amour pour notre souverain , je vais vous » lire une lettre authentique qui m’a été envoyée » de Moskou quelques jours après qu’ Alexandre , B ayantquitté l’armée, arriva dans cette capitale ». A ces mots , il me montra cette lettre , et k mesure qu’il la lisait , il en faisait la traduction.

Moskou, 27 juillet (i).

(( Ce jour ajoutera un nouvel éclat k nos an- » nales , et le souvenir en passera k la postérité la

(i) Cette lettre ayant été insérée dans les journaux français , on la reproduit ici telle qn elle a été publié par le Moniteur du 4 octobre idia.

MOSKOU

» plus reculée, comme un témoignage élemel d’es- J) prit et de patriotisme, de fidélité et d'attachement » à notre Empereur de la part de notre illustre » noblesse et de toutes les autres conditions, D’aj) près une notification publiée la veille , le corps )) de la noblesse et celui des marchands se ras- )) semblèrent à huit heures du matin , dans les » salles du palais de la Slobode , pour y atten- )) dre l’arrivée de notre gracieux souverain. Quoi- » que le but de ce rassemblement n'eût pas été. » annoncé d’avance , cependant chacun s’y rendit,' » rempli des sentimens qu’avait inspirés dans » leurs cœurs l’appel du père de la patrie à ses » enfans de la première capitale. Le silence qui » régnait dans une assemblée aussi nombreuse » annonçait clairement l’unkm et la disposition. » à tous les sacrifices ; dès qu’dn eût fait , en » présence du gouvenieur en chef de Mo^ou , )) lecture du manifeste de S. M. 1. , qui appelle » tout le monde en général , et un chacun en )) particulier , k la défense de la pate"ie , contre y> un «inemi qui , l*<istuce dans le cœur et la » séduction sur les lèvres , apporte des fers et » des chaînes étemelles à la Russie j l’ill ustre » postérité des Pojarsky , animée du zèle le )) plus ardent , témoigna son empressement sans » bornes à faire le sacrifice de ses biens , et » même de sa vie ; afin de le prouver , elle » résolut de lever dans le gouveniemeut ,de

VP

»Moskou, pour former une force armée iiité* » rieure , dix hommes sur cent , dé les armer » comme on le pourrait , et de leur fournir l’ha- » billement et les vivres. Après quoi , le mani- )vfeste fut pareillement lu dans l’assemblée des )) marchands ; ce corps , animé du zèle général , » décida qu’il serait prélevé sur tous ses mem- » bres une somme proportionnée au capital de )) chacun d’eux , pour subvenir aux frais de l’ar- » mement intérieur. Non contens de cela, la may> jeure partie du même corps témoigna aussitôt » le désir de faire encore des sacrifices particuy» liers , et demanda la permission d’ouvrir à cet )) efiet une souscription volontaire avant de se » séparer. On y procéda sans délai , et en moins }) d’une heure , la somme souscrite passa un mil* » lion et demi de roubles (i).

« Telle était la disposition des deux corps , » quand S. M. , après avoir assisté au service )) divin dans l’église du palais , se rendit auprès » des nobles assemblés. L’Empereur , en pronon- »çant une courte harangue, leur dit qu’ü rey) gardait le zèle de la noblesse comme le plus Tfi ferme appui du trône ; qu’elle s’était montrée Si dans tous les temps et dans toutes les oc- )) casions , le gardien et le fidèle défenseur » de ïintégnté et de la gloire de la chère pa~

(i) EnviioD six millions.

MOSKOU. 191

» trie. Ensuite il daigna leur donner un aperçu )) de l’état des circonstances militaires , circons- )) tances qui exigeaient des mesures extraordinaires )) de défense. Instruit du résultat unanime de l’as- )) semblée des deux corps , qui fournissent , ha- » billent et arment à leurs frais , quatre-vingt mille » hommes pour le gouvernement de Moskou 2) ,

)) l’Empereur accueillit cette nouvelle preuve de » dévouement à sa personne et d’amour pour la » patrie , avec les sentimens d’un père qui aime )) ses enfans , et qui s’énorgueillit de leur cou- » rage ; dans la plénitude de l’attendrissement » de son cœur , il s’écria : Je tien attendais pas moins ; vous avez pleinement confirme' l’o- )) pinion que f avais de vous.

(( De Ik S. M. I, se rendit dans la salle où le » corps des march'*nds était rassemblé , et dès » qu’il fut instruit d i zèle que ses membres avaient » montré , en formant la résolution de lever une somme d’argent sur tout le corps , l’Empereur » leur en témoigna son contentement en termes » inspirés par la sagesse elle-même , termes qm » furent accompagnés des exclamations générales: )) Nous sommes prêts à sacrifier à notre père , )) non-seulement notre fortune , mais encore ï) notre vie. Voilà les paroles des descendaus de

(2) La populatioo de ce gouveraeoieDt n'^tait qae de tept cent Btlle âmes.

» rîmmortel Minîn. Le spectacle de cette' ma* )) tinée demanderait la plume d’un nouveau Ta* J) cite, et le pinceau d’un second Apelles : spec- )) tacle qui oflrait pour tableau le monarque , le » père de la patrie , radieux de bonté , recevant » de ses enfans , serrés autour de lui , les sacri- » fices qu’ils viennent faire sur l’autel de la » patrie.

«Puisse tout cela venir à la connaissance de )) notre ennemi! de cet homme orgueilleux qui » se joue du sort de ses sujets : puisse-t-il l’ap- )) prendre et frémir ! Nous marchons tous contre » lui ; nous sommes guidés par la religion , par )) un amour fidèle pour notre souverain et notre » patrie. Nous périrons tous ensemble, ou nous « serons victorieux )).

Après la lecture de cette lettre , le respectable ecclésiastique m’annonça que l’archimandrite Platon , métropolitain de Moskou, quoique dans un âge avancé et languissant , veillait encore en esprit et dans la prière , pour le salut du souverain et de l’Empire , et qu’il venait d’envoyer k S. M. I. la précieuse image de saint Serge , évêque de Radouègue. Le Monarque, ajoutat-il , en acceptant cette relique sacrée , en a fait don à la force armée de Moskou , espérant qu’elle serait garantie par la protection de ce saint , dont la bénédiction , prépara jadis le victorieux Dmitri Douskoï au combat contre le cruel Mameu.

MOSKOÜ. 193

Voici la lettre de son éminence Platon , datée de l’abbaye de Troïtsa (i), 26 juillet :

)) La ville de Moskou , la première capitale de )) l’Empire de la nouvelle Jérusalem , reçoit son )) Christ comme une mère dans les bras de ses )) fils jzélés , et , à travers le brouillard qui s’é- ))lève, prévoyant la glôire brillante de sa puis- )) sance , elle chante dans ses transports : Hosanna » béni soit celui qui arrive! 0ue l’arrogant , l’ef- )) fronté Goliath apporte, des limites de la France,

)) l’effroi mortel aux confins de la Russie ! La pa- )) cifique religion , cette fronde du David russe ,

)) abattra soudain la tête de son sanguinaire or> )) gueil. Cette image de saint Serge , antique )) défenseur du bonheur de notre patrie, est of-' »ferte,à Votre Majesté impériale».

Surpris d’une coutume si éloignée des nôtres , je demandai s’il était bien vrai que l’Empereur Alexandre eût donné cette bannière à ses sol- dats. « J’en suis si certain , ajouta le cénobite , qu’en douter serait un sacrilège ; les nouvelles de » Moskou nous ont annoncé que l’évêque Auy> gustin, vicaire de cette capitale , ayant réuni (i) » toutes les trqupes qui se trouvaient dans la » ville, chanta un Te Deum , et , en leur re- )) mettant l’image de saint Serge, prononça un

1 1 ) Distante de Moskou d’environ quinze lieues.

(2) Samedi 18 août; ou 3o août, selon notre calendrier , qui , cumme on sait , anticipe de douze jour» sur celui des Russes.

y) discours qui arracha des larmes k tous les au- » diteurs. Nous-mêmes, ajouta-t-il, avons vu passer ■)) sous les murs de cette abbaye-, les milices al- )) lant k la bataille de la Moskwa : pleines de vé- » nération pour cet étaidard sacré, elles mar- )) chaient au combat en 'vrais soldats chrétiens , )) dévoués k leur religion ,* à leur patrie et k leur » prince. Ces seutimens étaient peints sur tous )) les visages la joie céleste de combattre l’en- )) nemi brillait dans leurs yeux enflammés; cha- » que guerrier, cpioiqu’il pe fit qu’entrer au ser- )) vice , brûlant de la valeur des vieux soldats , }) témoignait une soumission illimitée k ses chefs , » et observait la discipline, qui est le devoir et » le signe certain d’un bon militaire. Le peuple » des campagnes , en les voyant passer , implo- )) rait , du fond du cœur , la protection du ciel X sur ces braves , sortant de l’ancienne capitale « de la Russie , elle qui , avec ses seules forces , » terrassa les insolens ennemis venus jadis, dans » leur aveuglement , pour s’en emparer et la )) détruire.

«Hélas! la fortune n’a poiçt favorisé leurcou- )) rage; vous les avez vaincus k ÿorodiiio, etde- M puis ce jour la consternation est répandue dans

)) toutes ces contrées; les routes sont couvertes

» de fugitifs qui vont chercher un asile sur les «frontières de l’Asie; nous seuls sommes restés ; )) mais vous devez juger quel été notre effroi ,

MOSKOU. ig5

)) lorsque hier, aux approches de la nuit, Votre )) arrivée nous a été auuoucée par le feu de vos ))bivaC3 qui couvraient les collines voisines , et )) surtout par l’incendie des villages , dont les )) flammes de toute part éclairaient l’horizon »,

Rempli d’étonnement sur les choses extraordinaires que m’avait contées ce bon vieillard , j’étais plein de respect pour une nation si grande dans ses malheurs , et je disais en moi-même i (( 11 est «invincible le peuple qui , ferme dans sa )) morale , ne se laisse point abattre k la vue du )) danger , et qui fait dépendre son existence de » la conservation de ses moeurs »!

Le lendemain nous quittâmes cette abbaye. En m’éloignant je jetai un regard en arrière , et vis les premiers rayons du soleil naissant colorer le sommet de ces hautes murailles construites pour être l’asile de la paix , et qui , après notre départ, devinrent un lieu de tumulte et de désordre. Je me livrais k ces pénibles pensées, et prenant la route parallèle k la Moskwa , je m’a- {>erçus que devant Zwenighorod , on avait fait construire des ponts sur la rivière j sans doute dans l’intention de communiquer avec la Grande- Armée qui marchait sur Moskou par la rive opposée.

Nous avancions toujours , lorsque les kdsaques parurent de nouveau, manœuvrant de la même manière que la veille. Au-dessous d’Aksinino ,

,g6 LIVRE V.

ils voulurent un instant arrêter les chevau-légers bavarois, mais ayant eu quelques hommes blessés, ils s’enfuirent , et se retirèrent de l’autre côté de la rivière , que nous traversâmes au-dessous du village de Spaskoé sur ce point la Moskowa étant peu profonde , les hommes et les chevaux la passèrent â gué facilement. Les kosaques , qui nous attendaient â l’entrée d’un bois , se dispersèrent,' en voyant qu’on avait franchi la barrière qui les séparait de nous. De là on continua â marcher jusqu’aux maisons de la poste de

Buzaïevo.

Le jour suivant ( i4 septembre) , empresses d’arriver a Moskou, nous partîmes de bonne heure , et trouvâmes des villages deserts ; vers notre gauche étalent, sur les bords de la Moskwa , plusieurs châteaux magnlBques que les Tartares saccageaient, pour nous priver des commodités que ces lieux pouvaient nous offrir ; car la récolte , prête â être cueillie , avait été foulée ou mangée par les chevaux , et les meules de foin qui couvraient les campagnes étant livrées aux flammes, répandaient dans les airs une épaisse fumée. Enfin, arrivés auprès du village de Tschérepkova, du temps que notre ’ cavalerie allait en avant, le vice-roi se porta sur une hauteur, placée à notre droite , et examina long-temps si l’on voyait la ville de Moskou , objet < de tous nos vœux , puisqu’on la regardait comme la fia

MOSKOÜ.

de nos fatigues et le terme de notre expédition j plusieurs collines la dérobaieut encore k nos regards ; nous n’aperçûmes que des tourbillons de poussière , qui , parallèles a notre route , indiquaient la marche que suivait la Grande-Armée. Quelques coups de canon , tirés dans le lointain et à de longs intervalles, nous firent juger qüe nos troupes approchaient de Moskou sans éprouver beaucoup de résistance.

En descendant de cette hauteyr , nous entendîmes des cris épouvantables : c’était plusieurs pulsks de kosaques sortis d’un ^ois voisin , et qui , en chargeant nos chasseurs avec leur manière accoutumée , voulaient arrêter notre avantgarde. Nos braves , loin d’être intimidés par cette attaque inattendue , reçurent avec courage les vains efforts que faisait une horde impuissante pour retarder notre entrée dans la capitale. Ces efforts ^ d’une valeur désespérée , furent eu effet les derniers, et les Russes, battus et dispersés , se virant contraints de fuir sous les murs du Kremlin , comme ils l’avaient fait sur les bords de la Kologha.

L’on distinguait de loin et à travers la poussière , de longues colonnes de cavalerie ennemie , marchant toutes sur Moskou, et toutes se retirant avec ordre derrière cette ville k mesure que nous eu approchions. Ce mouvement de retraite dura toute la matinée. Pendant qu’on était occupe

à constniire uft pont pouf traverser la Moskwa'y l’état-major vers Jes onze heures, s’établit sur une haute coUiiie , d’où nous aperçûmes , par un temps superbe, un millier de -clochers dorés et arrondis , qui, brillant des rayons du-soleil , ressemblaient de loin k autant de globes lumi-^ néux. 11 était de ces globes, qui, posés sur le sommet d’une colonne ou d’un obélisque , avaient la forme d’un aérostat suspendu dans les'aiirs. Nous fûmes trajisportés d’étonnement k la vue d’un si beau coup-d’œil, devenu plus séduisant encore par le souvenir des tristes objets dont nous avions été témoins: aussi p^sonne ne. put concentrer sa joie , et par un mouvement spon<* tané , nous criâmes tous Moskou / Moskou ! A ce nom tant désiré, on courut en foule sur la colline , et chacun , en faisant des remarques de son côté, découvrait k tout moment des mer-' veilles nouvelles. L’un admirait un magnifique château placé sur notre gauche , et ,dont l’archU lecture élégante nous rappelait celle des «orientaux ; un autre portait son attention sur un pa* lais , sur un temple ; mais tous étaient frappés du superbe tableau que présentait cette grande ville. Située au milieu d’une plaine fertile, oo voit la Moskwa couler k travers de riantes prai* ries ; après avoir fécondé les campagnes , cette rivière passe au milieu de la capitale, et. sépare un groupe immense de maisons en boit, eo

MOSKOU

pierre , en briques , construites dans un style ou se mêle à la fois le gothique avec le moderne , et où l’on trouve réunis les diflerens genres d’architectures particuliers k chaque nation. Enfin les murs, différemment colorés , lés coupoles dorées ou couvertes en plomb et en ardoises, répandaient la plus piquante variété, tandis que les terrasses des palais , les obélisques des portes de la ville , et surtout les clochers , construits en forme de minarets , offraient k nos yeux et en réalité, une de ces cités fameuses d’Asie , qui jusqu’alors nous paraissaient n’avoir existé que dans la riche imagination des poètes arabes.

Nous étions occupés k contempler une aussi belle vue , lorsqu’k travers des sentiers détournés, on vit un homme bien vêtu venant de Moskou , et qui s’avançait vers nous ; aussitôt chacun cou-» rut k lui , et déjk nos esprits soupçonneux songeaient kVii faire payer cher son indiscrète curiosité; mais le calme avec lequel il nous aborda, lafacilité avec laquelle il parlait notre langue, et surtou.t l’impatience où l’on était d’avoir des nouvelles firent que chacun l’écouta avec plaisir et intérêt.

(( Je ne viens point ici , nous dit-il , pour ob- » server vos manœuvres^ ni pour vous donner de » fausses informations; je suis un malheureux mar- )) chand , étranger k toutes les affaires de la guerre , » et quoique j’en sois la victime , je n’ai jamais » cherché les motife qui ont forcé nos souverains k

')) l’entreprendre. Aujourd’hui , à midi , votre Etn- )) perenr est entré dans Moskou , à la tête 'de ses )) invincibles légions , après avoir reçu du général )) russe commandant l’arrière-garde , un parle- » mentaire , pour le supplier d’épargner la ville » qu’on allait évacuer (i) ; mais il a trouvé les rues )) désertes : quelques hommes échappés de prison , )) et de viles prostituées , sont les seuls êtres qui en )) troublentla solitude. Courez, s’il se peut, arrêter » leurs excès , puisque la liberté leur a été donnée ' )) dans* l’espérance que tous les crimes qu’ils com- 5) mettront seront attribuée à l’armée française. )) Voyantles malheurs dont nous soilimesmenacés, )) je viens chercher parmi vous un homme assez )) humain pour protéger ma famille ; car , malgré )) les ordres dé notre gouverneur , je ne puis con- ' » sentir h abandonner ma maison pour aller traîner » dans les bois une vie errante et malheureuse.^ » Je préfère recourir k la générosité française , et )) chercher un protecteur parmi ceux qn’on nous )) a dépeints jusqu’à ce jour comme nos plus cruels )) ennemis. Lw géands de notre empire , trompés )) par une politique sauvage et destructive , vont )) sans doute aigrir votre loyal caractère , en faisant J) émigrer \ine population entière , et en ne lais- )) sant à votre disposition qu’une ville déserte ,

, ( 1 ) Les Moskowiles sans doute employèrent cette ruse pour tnienz dissimuler ieors projets , et nous inspirer une plus grande sécoril^.

MOSKOÜ.

)) pour pouvoir ensuite la livrer aux flammes... » A ces mots , chacun se récria qu’if était impossible qu’un peuple voulût d’abord consommer sa ruine , dans l’espérance douteuse d’entraîner celle de son ennemi. ^

« 11 est trop vrai que cette résolution est prise , )) nous* dit cet infortuné, et si vous en doutez en- » core, apprenez que le comte Rastopchin, notre )) gouverneur, est parti ce matin pour Wladimir ^ » quelques heures avant l’entrée des Français ; la J) police l’a suivi , emmenant avec elle les pompes » et tout ce*qui pouvait être de quelque secours )) contre les incendies. C’est lui qui , efi quittant » la ville , a confié au rebut de l’espèce humaine )) le soin de seconder sa fureur. Je ne sais jusqu’où » elle pourra s’étendre; mais je frémis en songeant )) qu’il a menacé plusieurs fois de faire brûler Mos- J) kou si les Français en approchaient. Une telle )) barbarie vous partîtrait atroce , et même in- >T croyable , si vous ne saviez à quel dégré de )) haine vos victoires inouies ont porté la noblesse. )) Elle sait que l’Europe entière est sous vôtre do- )) mination , et , par un sentiment d’orgueil , elle » préfère anéantir la patrie , plutôt que de la vo|f )) à son tour subjuguée. ’ <

)) Ah ! si cette ruême noblesse , honteuse de ses )) défaites , n’a pas médité la ruine de cette capi- )) taie, pourquoi s’est-elle énfuie avec ses richesses.? » Pourquoi les négocîans eux-mêmes ont-ils été

)) forcés de là suivre , emportant avec eux leurs » marchandiseg*bt leurs trésors ? Pourquoi enfin ne j) reste>t-il plus dans cette ville désolée , aucun » magistrat qui puisse implorer la clémence du )) vainqueur ? Tou^ont pris la fuite , et semblent )) par Ik exciter vos soldats k disposer de tout , » puisque l’autorité légitime , notre unique sauve-^ » garde , en abaudoiinant son poste , leur a tout y> abandonné. »

£n disant ces mots ^ ce malheureux Moskowite versait des larmes amères ; pour calmer sa douleur , nous loi pVomîmes ce qu’il nous demanda , et cher-^ châmes k*le rassurer , en dissipant les craintes trop fondées qn’il avait sur le sort de son pays. Ensuite on l’interrogea sur l’endroit où se retiraient les Russes , ce qu’ils avaient fait depuis la bataille de la Moskwa ; enfin , sur ce qu’étaient devenus l’empereur Alexandre et son frère. Constantin ? U répondit k toutes nos demandas d’une manière fort satisfaisante , etqui me confirma les nouvelles* que m’avait déjk données le religieux de Zwenighorod. Voyant que cet infortuné commençait k devenir plus tranquille , et qu’il était en secret très-flatté de ^ surprise agréable que nous causait la vue de Moskou et de ses environs, il ne put se refuser k la prière que je loi fis , de nous donner quelques détails sur une ville dont la conquête semblait devoir Combler Bos espérances. Voici ce qu’il me rapporta:

« Moskou , bâti k la manière asiatique , a quatre

MOSKOU. ao3

)) enceintes qui s’enveloppent les urtes dans les » autres. Ces hautes tours, et la muraille crénelée )) que vous voyez s’élever du milieu de la cité , » tracent la première enceinte , appelée le Kremlin. » Cette forteresse , qui a. la forme d’un triangle }) équilatéral , est célèbre dans nos annales, et de- » puis sa fondation n’a jamais étéprise(i). Le plan )) en fut donné vers le quatorzième siècle , par des i) architectes italiens ( 2 ). L’intérieur du Kremlin 1) se divise en deux parties. Dans l’une , appelée )) Kre'pots ou Citadelle , il n’y a que des bâtimens )) royaux et des églises , dont chaoime est surmou- )) tée de cinq dômes ; d’ici même vous les distin- )) guez parfaitement , autant par leur élévation que y) par la dorure des clochers et la bizarrerie de » leur architecture. Dans la seconde enceinte sont* » des rues fort marchandes , ainsi que ^a place )) connue sous le nom de ViÜe-Cldnoise ou Kitaye- X Gorod , nom donné par les Tartares qui en » furent les fondateurs, he Beloje-Gorod o\x faille- » Blanche , forme une troisième circonférence au' » tour du Kitaye-Gorod. Ce quartier renfermait M de belles maisons en pierre ; mais depuis quel-

(i) Les Moskowiles croyaient que la coasen’alion de l’empire était attachée aux tours de cette ancienne forteresse. Une fausse tradition faisait croire qu’elle n’avait jamais été prise. Aussi , pour exprimer qu’on pouvait être tranquille , un disait communément : être en sûreté comme dans le Kremlin.

(a) Voltaire, Histoire de Russie, lom. i , pag. 5o , éd. siéréot.

'204 riVRE ,V.

» ques années , le Zendenojre~Gorod le surpasse )) en magnificence ; c'est là où sont les plus beaux )) hôtels : la circonférence de la ville y y compris » les slobodes ou faubourgs , peut avoir environ » trente werstes (i). En.hiver , la population s’élève » à trois cent mille âmes ; aux approches de la belle )) saison , où chacun se retire dans ses terres , cette » population diminüe d’un tiers.

(( Fœdor , frère aîné de Pierre-le-Grand , com- )) mença à policer Moskou ; il fit construire plu- » sieurs bâlimens en maçonnerie , sans aucune ar- » chitecture régulière. C’est à lui que l’on doit les » premiers haras de beaux chevaux , . et quelques » embellissemens utiles ( 2 ). Quoique Pierre eût )) une affection particulière pour Pétersbourg ,

‘ }) néanmoins son génie , qui embrassa tout , nené- » ghgeÿ point Moskou j il la fit paver , l’oma de » superbes édifices , et l’enrichit par des manu- ' » factures ; enfin , sous Elisabeth y on cré^ une

» université (5).

>]T L’arsenal renfermé dans le Krépots , est re- » marquable par six couleuvrines montées sur des » affûts immobiles , et dont la plus grande peut » avoir vingt-quatre pieds de long. Outre cela, il )) y a du côté de la porte principale , un énorme

( 1 ) Environ sept lienes. Le werste est de io4- et demi au degré.

(a) Vollaire , Histoire de Russie , tom. i , pag. 5a.

(5) Voltaire , idem.

MOSKOÜ. 2 o 5

» obusler , ayant au moins trois pieds de diamètre. )) Plus loin est l’ancien palais des czars ; c’est celui » où nos empereurs font leur résidence j le vôtre » maintenant s’y est établi. Derrière on voit le pa- » lais du sénat; à côté d^ce bâtiment est la cathé- )) drale de Saint-Iwan , auprès de laquelle sont les )) fondemens d’une ancienne four où se trouve en- )) terrée la fameuse cloche qui fut coulée à Moskou j> vers le milieu du seizième siècle , sous le czar » Boris Godounoff(i), ouvrage surprenant, et qui )) prouve que , même à cette époque reculée , les » Russes avaient fait de grands progrès dans les )) beaux-arts et la civilisation. Cette cloche juste- » tement admirée pour la beauté des figures qui s’y » trouvent empreintes , surpasse en grosseur les )) plus célèbres qui soient en Europe.

)) Du Krépots , on jouit d’une vue superbe : k » droite est un beau pont en pierre , construit sur » la Moskwa , et qui conduit au faubourg de Ka- » luga; par,de-là la rivière, sont des palais somp- » tueux ; au fond est une campagne riante , em- )) bellle par plusieurs maisons de plaisance. ))

• Mais , interrompant le Moskowlte ; appreneznous , lui dis-je , quel est cet immense édifice percé d’une infinité de fenêtres sur chaque façade ,

(ij Voltaire, Histoire de Russie, tom. i , pag. 5 i. Cette opinion, qui est aussi celle du voyageur Corneille Brujn(i70 2), est en opposition avec Haiivvay (174.3) , qui n’en rapporte la fusion qu’au règne de l'impératrice ^nne.

2o6 livre V.

et qui , par sa masse imposante , semble dominer

toute la ville ? •

« C’est. l’hôpital Sheremitew ^ me répondit-il , » construit par l’illustre famille de ce nom. L’uu » de ses ancêtres fut Te g'iorieux compagnon » d’armes de Pierre-le-Grand ; les richesses qu’il acquit furent toujours consacrées à la félicité et » à la gloire de la nation. C’est dans ce bâtiment y> que l’on élevait les orphelins et les enfans de » ceux qui défendaient la patrie. Aujourd’hui , les » eidans ont fui derrière le Volga , il ne reste plus » que leurs pères , qui , au nombre de vingt mille ,

» ont été glorieusement blessés en avant de Mo- »jaïsk : ces malheureux sont abandonnés ; la » mort est présentt^k leurs yeux , et si votre géné- » rosifé ne peut, dans ce moment de calamité, ve- » nir k leur secours , ik n’auront plus alors qu’k » mourir dans les tonrmens les plus horribles.

» Dans cette capitale , on compte .plus de mille » palais , et environ seixe cents églises qui , par » la richesse de leurs ornemens, attirent les regards }) du voyageur. La plupart de ces palais sont nou- »vellement construits, et annoncent la fortun»

7> prodigieuse que faisait la 'Russie depuis peu d’an- » nées. Les plus étonnans sont ceux dePaschkoffet 3) d’Orlow; ce dernier appartient k l’unique héri- • )) tière de ce nom; ses revenus seporterit k plus de 3 ) six millions de roubles (i). L’éteuduede ce palais

(i) Vîngt-qiialre millions.

M08KQU. ao7

»est1rtimense, et la beauté de l’intérieur rép8nd k » celle du dehors , où sont des cours spacieuses et }) des jardins enchanteurs.

)) Vous trouverez encore dans ma patrie , ajouta )) l’habitant de Moskpu , un grand nombre d’édi- )> fices justement renommés pour être les plus )) beaux de l’Europe : il est inutile de vous les dé- )) crire , puîstpie bientôt vous les verrez vous-même.

» Ah ! puissiez- vpus long-temps les admirer; mais ' )) un funeste pressentiment médit que cette grande )) et superbe vdle , justefbent regardée comme le » marché de l’Europe et de l’Asie , va consterner )) le monde par la plus effrayante de toutes les » catastrophes. »

En achevant ces mots , cet infortuné parut avoir le cœur oppressé ;• je respectai sa douleur : mais je ne pus me séparer de lui sans demander comment s’appelait cé vaste bâtiment en briques rouges et blanches , qu’on voyait au nord de la ville ; il m’apprît que c’était l’ancien château de Péterskoé , où les souverains de Russie avaient coutume de résider pendant les jours qui précé- ’ daient la cérémonie de leur couronnement.

Quoique le pont â construire sur la Moskwa ne fûtpmnt encore terminé , le vice-roi ordonna aux troupes de son corps de passer la rivière ; la cavalerie l’avait déjà traversée et avait pris position en avant du village de Khorechévo ; ce fut là que nous apprîmes officiellement l’entrée de nos troupes dans

aoS LIVRE V.

MosM>u : le quatrième corps y reçut l’ordÆ de s^arréter jusqu’au lendemain , où l’on fixerait l’heure k laquelle nous entrerions dans la capitale de Tempirede Russie.

Le i5 septembre , ce corps , dès la pointe du jour, partit du villag-e où il avait campé , et marcha sur Moskou. En approchant de cette ville , nous vîmes qu’elle n’avait point de murailles , »et qu’un - • simple parapet en terre était l’unique ouvrage qui déterminât sa première enceinte. Jusqu’alors rien ne prouvait que cette ca{5itale fût habitée», et l’en-droit par lequel nous arrivions était si désert, que , non-seulement on ne voyait pas un Moskowite , mais même un soldat français. Aucun bruit , aucun cri ne s’élevait au milieu de celte imposante solitude ; l’anxiété seule guidait nos pas : elle augmenta lorsque nous aperçûmes une épaisse funîée , . qui , en forme de colonne , s’élevait du centre de la ville. On crut d’abord que c’était seulement quelques magasins que les Russes , selon leur habitude, avaient brûlés en se retirant. Cependant,

• nous rappelant le récit de l’habitant de Moskou , nous Conçûmes, des craintes en pensant que sa prédiction allait peut-être s’accomplir. Intéressés à convaitre la cause de cet incendie , nous cherchâmes vainement quelqu’un qui pût dissiper nos appréhensions ; l’impossibilité d’obtenir des ren-^ seignemens , en redoublant notre impatience , ne faisait qu’accroître nos inquiétudes.

MOSKOÜ.

Nous n’entrâmes point par la première barrière qui s’offrit k nos yeux ; mais , remontant sur la gauche , nous continuâmes k marcher tout autour de la ville. Enfin , d’après les ordres du prince Eugène , j’allai mettre nos troupes en position , pour garder la grande route de Pétersbourg ; ainsi , la treizième et la quinzième division campèrent autour du château de Péterskoé ; la quatorzième s’établit au village situé entre Moskou et ce château ; la cavalerie légère bavaroise , commandée par le comte Ornano , était k une lieue en avant de ce village.

Ces positions étant occupées , le vice-roi entra dans Moskou , et alla loger au palais du prince Momonoff , dans la belle rue deSaint-Pétersbourg. Ce faubourg, assigné k notre corps, était l’un des plus beaux de la ville , entièrement formé de superbes édifices’et de maisons qui , quoiqu’en bois , nous parurent d’une grandeur et d’une richesse surprenantes. Les magistrats ayant quitté leur poste , chacun pouvait k volonté s’étahlir dans l’un de ses palais ; ainsi le simple officier se trouvait logé au milieu de vastes appartemens richement décorés , et dont il se croyait le maître , puisqu’il ne voyait auprès de lui qu’un portier humble et soumis , qui , d’une main tremblante , lui donnait toutes les clés de la maison.

Moskou , depuis la veille , était au pouvoir de nos troupes ; néanmoins on ne trouvait dans le

SIO

XIVRE V.

faubourg où nous devions nous établir, ni soldats ni habitans , tant la ville était grande et dépeuplée. Un. morne silence régnait dans ces lieux abandonnés. Aussi les âmes les plus intrépides étaient émues de cet isolement. La longueur des rues était telle , que d’une extrémité à l’autre , les cavaliers ne pouvaient se reconnaître entre eux j ignorant s’ils étaient amis ou ennemis , on les voyait s’avancer lentement ; puis , saisis par la crainte , ils fuyaient l’un devant l’autre , quoique tous fussent sous les mêmes étendarts. A mesure qu’on prenait possession d’un quartier nouveau , des éclaireurs allaient en avant pour le reconnaître , et faisaient des recherches dans les palais et dans les églises ; mais on ne trouvait dans les uns que des enfans , des vieillards ou des officiers russes mutilés aux précédentes batailles; et dànsles autres , les autels étaient parés comme pour un jour de fête; mille flambeaux allumés , brûlant en l’honneur du saint protecteur de la patrie , attestaient que les pieux Moskowites n’avaient pas cessé de l’invoquer. Cet appareil imposant et religieux rendait puissant et respectable le peuple que nous avions vaincu , et nous pénétrait de cette terreur que cause une grande injustice ; nous n’osions plus marcher que d’un pas tir-, mide au milieu dé cette effrayante solitude ; souvent on s’arrêtait pour regarder en arrière , quelquefois même , nous prêtions une oreille attentive ; car l’imagination effrayée de notre immense con-

MOSKOU

Page 1