II
quête , partout nous faisait entrevoir des pièges , et au moindre bruit , nos sens troublés croyaient entendre le tumulte des armes ou les cris des combattans.
En approchant vers le centre de la viUe , et surtout aux environs du bazar (i) , nous commençâmes à voir quelques habitans rassemblés autour du Kremlin. Ces malheureux , égarés par une tradition bien trompeuse , croyant cette citadelle inviolable , cherchèrent, la veille, à la disputer un instant k notre avant-garde commandée par le roi de Naples. La valeur de nos troupes les eut promptement dispersés. Consternés de leur défaite , ils regardaient , les yeux mouillés de pleurs , ces hautes tours qu’ils avaient cru jusqu’alors être le palladium de leur ville. En avançant davantage , nous vîmes une foule de soldats qui vendaient publiquement et échangeaient quantité d’objets qu’ils avaient pillés ; car ce n’était seulement qu’aux grands magasins de comestibles que la garde impériale avait placé des sentinelles. En approchant davantage , le nombre des soldats se multipliait , et tous revenaient en masse , emportant sur leur dos des pièçes de drap , des pains de sucre et des ballots entiers de marchandises. Nous ne savions k qui attribuer ce désordre , lorsque des fusiliers de
( I ) Grande place renfermée dans le Kitaye-Gorod; elle est entourée (k' galeries construites en briques , et où sont nne inlinité de petites
la garde nous apprirent enfin que la fumée que nous avions vue en entrant dans la ville , provenait d’un vaste batiment rempli de marchandises , appelé la Bourse , et que les Russes avaient incendié en se retirant. « Hier , nous dirent ces soldats ,
» nous entrâmes dans Moskoti vers midi , et au- )) jourd’hui dans la matinée, le feu s’est manifesté;
» nous avons d’abord cherché à l’éteindre (i) , - )) persuadés que cet événement était causé par )) l’imprudence de nos bivacs ; mais â présent nous )) y renonçons, puisqu’on vient de nous apprendre )) que le gouvernement a ordonné de brûlerla ville ,
)) et d’enlever toutes les pompes pour nous empê- )) cher d’y remédier; espérant par cette résolution )) désespérée , nuire à notre discipline, et ruiner le )) corps des négocians , qui s’opposait fortement à » l’abandon de Moskou. »
Une curiosité naturelle me porta en avant : plus j’avançais , et plus les avenues de la bourse étaient obstruées de soldats et de mendians , emportant avec eux deseffets de toutesles espèces ; dédaignant les moins précieux , ils les jetaient par terre. C’est ainsi que les rues furent en peu d’instans jonchées de quantité de marchandises. Je pénétrai enfin dans l’intérieur de l’édifice; mais ce n’était plus ce
(i) Il est très-vrai que beaucoup de dos sapeurs et soldats cherclièfent a éteindre le feu en coupant des solives embrasées , cl par ce moyen cm])ècher l’incendie de se communiquer ; les flammes sortant de tous côtés purent seules arrêter ce mouvement généreux.
MOSKOU
bâtiment si renommé par sa magnificence , c’était plutôt une vaste fournaise (Toù tombaient de tous côtés des poutres embrâsées ; on ne pouvait plus circuler qu’au dessous des portiques , où il y avait encore de nombreux magasins , et c’est-là que les soldats , en enfonçant les caisses , se partageaient un butin au-delà de toutes leurs espérances. Aucun cri, aucun tumulte ne se faisait entendre dans, cette horrible scène, tant chacun trouvait de quoi satisfaire largement sa cupidité; on n’entendait rien si ce n’est le pétillement des flammes, le bruit des portes qu’on enfonçait , puis tout-à-coup l’épouvantable fracas que faisait une voûte en s’écroulant. Les cotons , les mousselines , les velours, enfin les étoffes les plus riches d'Europe et d’Asie brù'laient avec violence ; dans les caves on avait entassé du sucre , des huiles , de la résine et du vitriol : toutes ces matières se consumant à la fois dans des N magasins souterrains , exhalaient des torrens de flammes à travers d’épais grillages. Spectacle effrayant , puisqu’un si grand malheur devait faire pressentir, même aux âmes les plus endurcies, que la justice divine ferait un jour éclater sa colère sur les premiers auteurs de cette affreuse dévastation 1 Les reuseignemens que je cherchai à prendre sur les causes de cet incendie , me satisfirent peu ; mais le soir, en rentrant au palais Yermanoff, ou notre état-major était établi , j’y trouvai un Fi*ançais jadis instituteur des enfans d’un prince russe.
Cet homme , It beaucoup d’instruction , joignait des vues très-saines en politique , d’autant plus précieuses k recueillir , qu’ayant vécu long-temps avec la haute noblesse , il en connaissait parfaitement l’esprit; de plus , les événemens survenus k Moskou depuis la bataille de la Moskwa , s’étaient passés sous ses yeux ; et , quoique Français , il était .du petit nombre de ceux qui , par leur sagesse et leur talent, avaient toujours été dans l’intimité du comte Rastopchin. Cette rencontre me parut heureuse pour savoir ce que je désirais tant d’apprendre , et surtout pour bien connaître le caractère de ce gouverneur qui , malgré les plus noires calomnies (i) , sera vénéré de ses concitoyens , et cité chez les races futures comme un modèle de courage et de vertu patriotique.
(C Quoique les Français , depuis la bataille de )) Borodino (2) , marchassent en trois colonnes sur » Moskou , me dit l’instituteur , néanmoins il n’y )> avait que la noblesse ou les personnes attachées » au gouvernement , qui fussent informées des » maux dont la ville était menacée. Le comte Ras- » topchin , croyant prudent de cacher au peuple )) la vérité , fit annoncer que les Français avaient }) été battus. Cet artifice contribuait k prolonger )) ses illusions ; mais lorsqu’on vit revenir dans ces
(1) 23** et S 6* Bnlledos.
( 2 ) On sait qae les Russes appellent ainsi la bataille de la IVloskYsa. V cçm la note page 1 4j.
MOSKOU
» murs l’armée russe , précédée de vingt mille )) blessés , entraînant avec elle toute la population )) des campagnes ; alors les bons citoyens n’eurent )) plus d’espérances , et s’abandonnèrent à la plus » grande agitation : les sociétés furent dissoutes, les » maisons publiques désertes ; les artisans même , «renonçant au travail qui devait alimenter leur }> famille , fermèrent leurs boutiques , et partageant >) la douleur commune , se mêlaient à une fouie )) immense qui , courant les rues , allait chez le « gouverneur , pour demander s’il fallait fuir ou )) rester.
» Placé dans cette circonstance critique et dou- » loureuse , le* comte Rastopchin lit publier qu’il >) marcherait contre les Français à la tête de cent « mille hommes , et ordonna de construire des re> )) doutes en avant de la ville , sur la montagne dite » des Moineaux (i). Il fit même forger des lances, )) des sabres , et distribuer des armes aux citoyens » qui en demandaient. On raconte aussi qu’un ar- D ti licier anglais s’occupait secrètement dans son yy château de Voronovo à préparer des fusées et >> des matières combustibles , tandis qu’il faisait » publier , pour le peuple , qu’on travaillait à un » ballon d’une invention nouvelle , au moyen » duquel on exterminerait tous les chefs de l’ar- » mée française (a).
( 1 ) Cette position fut faiblement défendue.
(2) 21* BuUetia.
2i6 livre V.
)) En6n ce gouverneur ayant convoqué tout ce }) que la noblesse avait de plus illustre , et tout' ce )) qu’il y avait de riche et de plus estimé dans le » corps des négocians , rappela k ces citoyens les )) promesses solennelles qu’ils avaient faites k leur
empereur , et remit sous leurs yeux cette scène » touchanteoùle souverain , pèrede la patrie ,rece- )) vait de ses enfans l’hommage de leur fortune et de )) leur vie. A ce souvenir le comte Kastopchin , értiu )) par lessentimens dont il était agité, se sentit suffo- )) qué par un excès d’attendrissement , et perdit l’u- )) sage delà parole: cette scène muette duraquelques » minutes , et fit répandre plus de larmes qu’un )) discours éloquent,
(( Mais l’interét de l’Etat ayant réprimé cette » sensibilité naturelle , un noble faisant partie )) de l’assemblée , et qui par ses relations diplo- )) matiques connaissait les motifs de cette guerre )) désastreuse , prit la place du gouverneur et » dit k ceux qui l’écoutaient : - •
«Si vous saviez combien le cœur paternel de » notre monarque a souffert, et combien il a )) employé de détours pour assurer le repos et )) le bonheur de l’Empire ; si vous saviez même 3) combien son amour pour la paix et le main- » tien d’une alliance onéreuse , lui a fait négliger » les intérêts de sa gloire , vous auriez alors une » idée de ce modèle des princes , qui nous di- Dsait, il y a environ six semaines : Je n’ai /ien
MOSKOÜ.'
» oublié pour assurer le repos -de ces contrées f )) plus je faisais de sacrifices , plus Napoléon en «exigeait de nouveaux; pour notre justification )) aux yeux de la postérité , il faut avoper que >ï nous n’avons pris les aimes qu’k la dernière » extrémité et au moment où notre glorieux « empire a été placé entre l’infamie de laisser » flétrir ses lauriers ou de, courir les chances 'de » la guerre. Mais enfin , puisque l’injustice nous » force à la faire , pourquoi la redouterions-nous ? )) Depuis plus d’un siècle elle nous a toujours «été favorable et glorieuse. Funeste bouleverse- » ment de l’esprit humain! Jadis le Nord était la « terreur du • Midi , et aujourd’hui que le , Nord » se civilise et qu’il aspire k une pacification «universelle, le Midi, aveuglé par une fureur « insensée , abandonne ses ricb.çs provinces pour )) venir opprimer nos contrées glaciales. Faudra- » t-il donc toujours être oppresseurs pour ii’étre )) point opprimés ! Ft faut-il qüe mes sentiment « pacifiques fassent aujourd’hui le malheur de » mon règne. En vain le fléau du monde allé-, » gue qu’il fait une guerre politique ", et, que c’est » la lutte de la civilisation contre la barbarie « piège grossier, dont il se sert pour abuser ceux « qui ne connaissent point nos mœurs et nos priii- « cipes. Cette civilisation tant vantée , et qui veut « aujourd’hui nous anéantir , qu’a-t-elle donc k< « craindre de nous , qui épuisons nos trésors , qui
ai8 LIVRE V.~
» traversons les mers el courons les deux hé- » misphères pour la cultiver et la naturaliser dans » nos climats ? Ceux-là même qui nous voyent • » allant chez eux pour nous instruire , et qui s’en- » richissent en nous vendant le fruit de leur in- ))dustrie, ceux-là même osent nous appeler bar- » bares! Non , non , ce n’est point là le motif )) de la guerre que l’ingrat Napoléon nous a sus- )) citée ; il craint plus nos progrès rapides que » notre rudesse. En effet , quelle nation aurait )) assez de vertu pour n’être pas jalouse de la )) protection miraculeuse que Dieu accorde à notre )) empire! Il y a à peine un siècle que Pierre ,
» d’illustre mémoire , l’a mis au rang des grandes » puissances , et depuis ce temps combien de )) peuples domptés , de provinces soumises , de
» places enlevées ! Mais non , comptons plu-
» tôt pour véritables trophées , les villes fondées ,
» les gouvernemens policés , les universités , les » collèges et les institutions créés , el vous ver- )) rez que dans un court espace de temps nous » avons effacé la ligne qui séparait l’Europe ci- » vilisée de l’Europe barbare. C’est notre esprit » de civilisation , si conforme à celui dont les » Français font vanité, qui , dans ce jour, nous » attire leur haine; ils nous reprochent nos con- » quêtes sur les Persans et sur les Turcs, fei- 3>gnant d’ignorer que c’est par la terreur que » nous inspirons aux Musulmans , que l’Europe
MOSKOU
» a cessé d’être envahie par ces infidèles; la Hon- » grie nous doit sa sûreté, et l’Italie saconserva- » tion : en cela bien différens Je nos ennemis , )) dont les conquêtes ne sont pour leurs voisins )) qu’un nouveau sujelfde guerre et de discordes».
(( Tel est le sens des paroles mémorables que » l’Empereur Alexandre avait prononcées lors » de la première assemblée de la noblesse , et » que l’orateur crut devoir rappeler pour ani- )) mer davantage les esprits de ceux qui n’y » avaient point assisté; mais le comte Rastopchin , » rendant à son caractère toute so^ énergie , dé- » daigna l’éloquence populaire dont il avait fait )) usage dans ses proclamations , et profita de )) l’impression que ce discours avait produit » dans l’assemblée , pour s’exprimer à-peu-près » en ces termes :
« Braves Moskowites !
» Notre ennemi s’avance , et déjà vous enten- » dez sa foudre qui gronde non loin de nos fau- )) bourgs. Le méchant veut renverser un trône » dont l’éclat offusque le sien. Nous avons cédé )) le terrain , mais nous n’avons pas été vaincus, «Vous le savez, notre Empire, à l’imitation de » nos ancêtres , réside dans notre camp. Nos )) armées sont presque intactes , se renforcent ■» chaque jour de nouvelles levées ; celles du « perfide, ay contraire, arrivent épuisées , anéan-
IIVRE V.
» lies. Tandis qu’il s’avance' vers nous, Tschi- )) chagow et Wittgenstein manœuvrent sur ses » derrières avec cent mille hommes de vieilles trou- }) pes. L’insensé! il croyait que son aigle victo- » rieuse , après avoir erré des rives du Tage aux » sources du Volga , pourrait détruire celle qui , X nourrie au sein du Kremlin , a pris son vol }) rapide , et planant sur nos têtes , étend une aile )) jusqu’au pôle , et l’autre par de là le Bosphore. )) Soyons persévérans , et j’ose vous assurer que )) la patrie , du sein de ses ruines , ressortira plus »g rande et ^lus majestueuse. Pour parvenir à )) un si beau résultat , songez , amis , qu’il faut » faire de grands sacrifices, et renoncer à ses }) plus chères affections. Prouvez aujourd’hui }) que vous êtes les dignes émules des Pojarski , » des Palitsire et des Minine , qui, dans les temps •» les plus malheureux , à force de courage , éta- )) blirent la croyance que le Kremlin était sacré ; » maintenez cette pieuse tradition, et pour la sou- )) tenir, que chacun devons arme son bras contre >) l’ennemi dangereux qui veut anéantir notre «empire et renver^r nos^autels. Pour obtenir «la victoire, sacrifiez tout, puisque sans elle » vous perdez votre honneur , votre fortune , » votre jn^^P^^^l^nce. Mais si , par l’effet de la « CQ^e céleste. Dieu veut, pour un instant, » faire triompher le crime , rappelez-vqu§ que ÿ. votre devoir le plus sacré, sera de fuir dans les
MOSKOU
» déserts, et d’abandonner une patrie qui ne sera » plus la vôtre , sitôt qu’elle aura été souillée par » la présence de vos oppresseurs. Les habitans )) de Sarragosse , ayant sans cesse sous les yeux )) le courage immortel de leurs ayeux , qui , )) pour éviter le joug des nations étrangères , )) firent un bûcher où ils ensevelirent leur for- )) tune , leurs familles et eux-mêmes , ont préféré )) mourir sous les ruines de leur ville , plutôt » que de plier sous l’injustice. ‘Aujourd’hui la » même tyrannie menace de nous accabler. Eh )) bien , prouvez à l’Univers que l’exemple mé- » morable de l’Espagne n’a point été perdu pour » la Russie » .
(C A ce discours succéda la plus violente agi- » tation ; tous les sénateurs l’applaudirent avec J) transport , et tous , ^ l’exception de sept , vo- » tèrent qu’il fallait brûler Moskou. Aussitôt que » la populace fut informée de cette résolution , elle » se répandit dans les principales rues , et à l’insti- )) galion de la noblesse , cria qu’il valait mieux pé- » rir que de survivre à sa patrie , à sa religion. » Ceux à qui la nature avait refusé le courage , » coururent chez eux pour soustraire leur famille }) au danger. Les uns prenant la fuite , allèrent )) dans les bois braver les horreurs de la faim et les » rigueurs de la mort ; d’autres juraient, au conw traire , de défendre la ville , ou se réunissaient à » l’armée qui battait en retraite. Le reste de la'
X population , prenant les armes , alla se réfugier )) dans le Kremlin , taudis que les plus exaspérés , » tenant des flambeaux en main , furent brûler la )) bourse , qui , comme vous savez , renfermait des » richesses immenses , et où l’armée française pou- )) valt trouver à subsister pendant tout l’hiver, ))
Tel fut le récit que me fit cet estimable instituteur , de tout ce qui s’était passé à Moskou , jusqu’au moment de notre arrivée. Nous gémissions ensemble sur tant de malheurs ; et comme le temps était fort calme , nous espérions que cette capitale n’aurait k déplorer que la perte de la bourse ; mais le lendemain , au point du jour (i6 septembre) , quel fut notre saisissement , lorsque nous vîmes que le feu était aux quatre coins de la ville, et que le vent , soufflant avec furie , faisait voler de tous côtés des brandons enflammés !
Alors s’offrit k mes yeux le spectacle le plus lamentable que mon imagination ait jamais pu se figurer , même k la lecture du morceau le plus affligeant de toutes les histoires anciennes et modernes. Une grande partie de la population de Moskou , par la crainte que causa notre arrivée , était demeurée cachée dans l’intérieur des maisons ; elle en sortit du moment que l’incendie eût pénétré dans ses asiles. Tous ces infortunés étaient tremblans , et n’osaient proférer la moindre imprécation , tant la frayeur rendait leur douleur 'muette ! En cherchant k fuir , ils emportaient
MOSKOU
avec eux leurs effets les plus précieux ; mais les âmes sensibles , agitées par le seul sentiment de la nature, ne songeaient qu’k sauver leurs parens ; d’inr-epté on voyait un fils emportant son père malade 5 de l’autre , des femmes qui versaient des torrens de larmes sur de jeunes enfans qu’elles tenaient dans leurs bras j elles étaient suivies par d’autres un peu plus grands , qui , pour ne pas se perdre , doublaient le pas en appelant leur mère. Les vieillards , encore plus accablés par la douleur que par les années , rarement pouvaient suivre leur famille , et beaucoup pleurant sur la ruine de leur patrie , se laissaient mourir auprès de la maison qui les avait vus naître. Les rues , les places publiques , et surtout les églises , étaient remplies de ces malheureux , qui , couchés sur le reste de leur mobilier , gémissaient sans donner le moindre signe de désespoir ; on n’entendait aucun cri , aucune querelle ; le vainqueur et le vaincu étaient également abrutis , l’un par l’excès de fortune , l’autre par l’excès de misère.
L’embrâsement , poursuivant scs ravages , eut bientôt atteint les plus beaux quartiers de la ville. En un instant , tous ces palais , que nous avions admirés par l’élégance de leur architecture et le goût de leur ameublement, furent ensevelis par la violence des flammes. Leurs superbes frontons , décorés de bas-reliefs et de statues , venant k manquer de supports , tombaient avec fracas sur
les débris de leurs colonnes. Les églises , quoique couvertes en tôle et en plomb , tombaient aussi ^ et avec elles ces dômes superbes que nous avions vus la veille tout resplendissans d’or et d’argent. Les hôpitaux , où se trouvaient plus de vingt mille malades ou blessés (i) , ne tardèrent pas ù être incendiés ; le désastre qui s’en suivit révoltait l’âme et la glaçait d’effroi. Presque tous ces infortunés périrent , et l’on voyait le peu de vivans qui respiraient encore se traîner k moitié brûlés sous des cendres fumantes; d’autres, gémissant sous des monceaux de cadavres , les soulevaient avec peine pour chercher à revoir la lumière.
Comment dépeindre le mouvement tumultueux qui s’éleva lorsque le pillage fut toléré dans toute l’étendue de celte ville immense ? Les soldats , les vivandiers, les forçats et les prostituées, courant les rues , pénétraient dans les palais déserts , et en arrachaient tout ce qui pouvait flatter leur cupidité. Les uns se couvraient d’étoffes tissues d’or et de soie ; d’autres mettaient sur leurs épaules , sans chçix ni discernement , les fourrures les plus estimées ; beaucoup se couvraient de pelisses de femmes et d’enfans , et les galériens même cachèrent leurs haillons sous des habits de cour! Le reste , allant en foule dans les caves , enfonçait les
(i) Le ao' bulletin dit trente mille ; et le a 3* avoue qu’on ne put •n sauver que quatre mille.
MOSKOU
portes , et après s’être enivré des vins les plus précieux , emportait d’un pas chancelant son immense butin.
Cet affreux saccage ne se borna point aux seules maisons abandonnées; les malheurs de la ville , et l’avidité de ,1a populace, les firent toutes confondre , et facilitèrent- aux pillards des dévastations aussi grindes que celles de l’incendie. Aussi tous ces asiles ne tardèrent pas être violés par une soldatesque insolente ; ceux qui avaient chez eyx des officiers purent un instant concevoir la pensée d’échapper au malheur commun : vaine illusion ! Le feu s’avançant progressivement , détruisit bientôttoutes leurs espérances.
Ce fut vers le soir que Napoléon , ne se croyant plus en sûreté dans une ville dont la ruine paraissait inévitable , abandonna le Kremlin , et fut avec sa suite s’établir au château de Péterskoé. En le voyant passer , je ne pus regarder sans frémir le chef d’une expédition barbare, qui , pour se dérober aux justes cris de l’indignation publique , recherchait sur son passage les lieux les plus ténébreux. C’était en vain : de tous côtés les flammes semblaient le poursuivre, et volant sur sa -tête coupable , me rappelèrent les torches des Euménides poursuivant les criminels dévoués aux furies.
Les généraux reçurent aussi l’ordre de sortir de Moskou. Alors la licence devint effrénée ; les troupes n’étant plus retenues parla crainte qu’ius-
pire loTijours.Ia présence des chefe , se livrèrent II tons les excès imaginables ; aucune retraite ne fut assez sûre , aucun lieu assez saint , pour se préserver de leurs recherches avides. Mais rien ne devait autant exciter la cupidité , comme l’église de Saint-Michel, destinée à la sépulture des premiers
faisait croire qu’il s’y trouvait des rich^Ms ^m- , menses. Dans cette croyance , des soldats pénètrent dans l’église , et , tenant en main des flambeaux , descendent dans de vastes souterrains pour troubler la paix et le silence des tombeaux. Au lieu de trésors , ils ne trouvèrent que des cercueils en pierre , couverts de velours rouge et de très-minces plaques en argent, sur lesquelles on lisait les noms des czars , le jour de leur naissance et celui de leur , décès. Mécontens de voir leurs espérances trom-, pées , ils fouillèrent les cercueils , profanèrent la cendre des morts , etarrachèrentle| offrandes consacrées par la piété , moins précieuses par ellesmêmes que par les sentimens dont elles sont le gage.
A tous les excès de l’avarice se mêlèrent toutes les dépravations de la débauche; ni la noblesse du sang , ni la candeur du jeune âge , ni les larmes de la beauté ne purent être respectées : licence cruelle , mais inévitable dans une guerre monstrueuse , où seize nations réunies , différentes de mœurs et de langage , se croyaient tout permis ,
empereurs de Russie.’ Une fausse tradition
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MOSKOU
dans la persuasion que leurs désordres ue seraient jamais attribués qu’à l’uue d’elles.
Consterné partant de calamités, j’espérais que les ombres de la nuit en couvriraient l’elTrayanttableau ; elles ne servirent au contraire qu’a rendre l’incendie plus tearible , et à faire ressortir davantage la violence des flammes qui s’étendaient du nord au midi : agitées par les vents , elles s’élevaient jusqu’au ciel. On aperçevait aussi les fusée# incendiaires que les malfaiteurs lançaient du haut^ des clochetrs ; elles sillonnaient des nuages de fumée , et de loin ressemblaient à des étoiles tombantes. Mais rien ne glaçait d’effroi comme la terreur répandue dans tous les cœurs , et qui , danà le silence des ténèbres , ne faisait que s’accroître par les cris des malheureux qu’on égorgeait , ou par les pleurs des jeunes filles qui se réfugiaient dans le sein palpitant de leurs mères , et dont les vains efforts ue servaient qu’à enflammer la rage des ravisseurs. A ces affreux gémissemeus , se joignaient les hurlemens des chiens , qui , selon 'l’u- ’ sage de Moskuu , enchaînés aux portes des palais , ue pouvaient échapper au feu dont ils étaient entourés.
Saisi d’épouvante , je me flattais que le sommeil dissiperait ces scènes révoltantes ; loin de dormir j une foule de pensées assiégeant ma mémoire , me retraçaient toujours les horreurs dont j’avais été le ténuriii ] un instant mes seus fatigués parurent ob'
tenir du repos , lorsque la lueur de ce vaste embrâ* sement me réveilla en sursaut , et d’abord me fit croire qu’il était grand jour ; puis , me rappelant 'les événemens de la veille , Recrus que ma chambre même était la proie des flammes. Cette fois l’apparence ne fut point un songe : ^ me mettant à la fenêtre , je vis notre quartier en feu , et la maison où j’étais, sur le point d’être brûlée. Les étincelles tombaient dans notre cour et sur la toiture en bois de nos écuries. Je courus alors auprès de mes hôtes ; connaissant toute l’étendue de leur malheur , ils avaient déjà abandonné leur demeure accoutumée pour se retirer dans un lieu souterrain qui leur offrait plus de sûreté ; là , couchés avec leurs domestiques , ils ne voulaient pas sortir , craignant nos soldats , disaient-ils , autant que l’incendie ; seulement le père , placé sur le seuil de la porte, voulait s’exposer le premier à tous les maux qui semblaient menacer sa famille ; deux de ses filles, dont les larmes relevaient la beauté ; pâles , échevelées , lui disputaient l’honneur de ce dévouement ; je ne pus les arracher de l’asile sous lequel ils allayent être engloutis, qu’à force de violence. Mais ces infortunés , rendus à la lumière , contemplaient avec sang-froid la perte de toutes leurs richesses , ils ï!e s’étonnaient que de ce qu’on les laissait vivre ; et quoiqu’ils eussent bien reconnu qu’on ne voulait point leur nuire , néanmoins ils n’en témoignèrent aucune reconnais-
MOSKOÜ.
sance: semblables k ces malheureux qui, conduits au supplice , demeurent stupéfaits quand on leur fait grâce, tant le^ angoisses de la laort les rendent insensibles au prisent de la vie !
Afin d’abréger le récit de cette effrayante catastrophe, pour laquelle l’histoire manquera d’expresfions , je passerai sous silence une foule de circonstances affligeantes pour l’humanité ; je vais me borner k dépeindre l’effroyable confusion qui se manifesta dans notre armée , lorsque le feu eut gagné la totalité des quartiers de Moskou , et que la ville entière ne fornfti plus qu’un immense bûcher.
On ne distinguait les endroits où il y avait eu 4es nflaisons , que par quelques piliers eu pierres calcinées et noircies. Le vent , soufflant avec violence , formait un mugissement semblable k celui que produit une mer ag'tée , et faisait tomber sur nous , et avec un fracas épouvantable , les énormes lames de tôle qui couvraient les palais. De quel côté qu’on tournât la vue , on ne voyait que des, ruines ou un océan de flammes. Le feu prenait comme s’il eût été mis par une puissance invisible ; des quartiers immenses s’allumaient , brûlaient et disparaissaient k la fois. ^
A travers une épaisse fumée , se présentait une . longue file de voitures , toutes chargées de butin ; forcées , par l’encombrement , de s’arrêter k chaque pas , on entendait les cris des conducteur&,.
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i3é riVÜE V.
, efai^ànt d’étre brûlés , poussaient , pour avancer , des imprécations effroyables j partout on lie voyait que des gens armés qjj^i , quoique s’en allant , enfonçaient les portes dans la crainte dë laisser une maison intacte; et si des objets nou-' veaux étaient préférables à ceux qu’ils avaient d’abord , ils abandonnaient les premiers pour se saisir de la dernière capture ; beaucoup , ayant même des voitures bien chargées , emportaient sur leur dos le reste de ce qu’ils avaient pillé ; mais rinCendie , en obstruant le passage des prin> cipales rues , les obligeait à revenir sur leurs pas ; ils erraient ainsi de quartier en quartier , cherchant , dans une ville immense , qu’ils ne connaissaient point , une issue favorable ponrpduvmr sortir de ce labyrinthe de feu. On en voyait qui s’éloignaient au lieu de se rapprocher du petit nombre de portes par lesquelles on pouvait sortir. C’est ainsi que plusieurs moururent victimes de leur cupidité. Malgré ce péril extrême , la soif des •richesses faisait braver tous les dangers ; les soldats ,
’ excités par l’ardeUr du pillage , se précipitaient au milieu des vapeurs embrâsées , au travers des armes étincelantes ; ils marchaient dans le sang , foulant aux pieds des cadavres , tandis que des ruines et des charbons ardens tombaient sur leurs bras homicides : tous auraient peut-être péri , si une chaleur insupportable ne les eut enfin forcés It «e sauver dans leur camp.
MOSKOU
Le quatrième corps ayant ausii reçu Pordre de Sortir de Moskou , nous nous acheminâmes ( 17 septembre ) pour aller auprès de Péterskoé , où nos divisions se trouvaient campées : ce fut dans ce moment y qui me parut être la pointe du jour ^ que j’aperçus un spectacle â la fois terrible et touchant : une foule de malheureux habitans traînaient sur* de mauvaises voitures tout ce qu’ils avaient pu sauver de leurs maisons incendiées , et comme les soldats leur avaient enlevé leurs chevaux , on voyait des hommes ^ et des femmes même , attelés à ces charrettes^ sur lesquelles était une mère infirme , ou un vieillard para- • lytique. Des enfans presque nus suivaient cesgroupes iutéressans } la tristesse , si éloignée de leur âge , était empreinte sur leur figure j et si des militaires s’approchaient d’eux , üs couraient en pleurant se jeter dans les bras de leur mère. Quelle demeure pouvait-on leur offrir y qui ne feur retraçât sans cesse l’objet de leur terreur 2* Sans asiles , sans secorurs ^ ces iidortu»^ erraient dans les campagnes y se r^ugiateobt dans, tes bois y, et partout ils retrouvaient les vaitiiqueurs de Moskou qui y souvent en les mattraitant ^ vendaient sous leurs yeux les effets entevés dans leiur propre maisoD..