‹ Relation concernant les évènemens qui sont arrivés à sieur Thomas Martin, laboureur à Gallardon, en Beauce, dans les premiers mois de 1816Chapitre 10 sur 17 · PREMIÈRES OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES OBSERVATIONS

Sur la personne du sieur MARTIN , et sur ce quil a rapporté des évènemens qui lui sont arrivés.

Après avoir lu l’exposé des faits concernant Thomas-Ignace Martin , (( !a première* question qui se présente à l’esprit , est de savoir si les faits dont il s’agit sont réels ou s’ils sont supposés , ou , en d’autres termes , si Martin a véritablement éprouvé les sensations dont il rend compte , ou si toute son histoire n’est qu’un long songe , dont les parties ont été combinées et préparées d’avance avec plus ou moins d’habileté. Dans le premier cas, Martin est sincère ; dans le second, c’est un imposteur.

(*) Ces premières observations sont tirées mot pour mot , jusqu’à la page 83, du rapport des médecins MM. Pinel et Royer- Collard, dont l’auteur de cette Relation certifie avoir vu l’original signé d’eux, et que M. Royer-Collard lui a communiqué.

ce Nous allons d’abord discuter ce premier point. Si Martin est un imposteur, il ne peut l’avoir été que de deux manières : ou en imaginant seul son rôle et en l’exécutant sans aucune assistance étrangère ; ou en obéissant à l’influence d’autres personnes plus éclairées que lui , et en recevant leurs conseils et leurs instructions*. Examinons successivement ces deux hypothèses.

<x 1 . ° Pour qu’unhomme puisse former et conduire à la fois un plan aussi compliqué que celui cle Martin, il faut nécessairement lui accorder un esprit capable d’en embrasser toute l’étendue et d’en prévoir toutes les difficultés; une connaissance parfaite des moyens à employer pour le faire réussir ; une imagination hardie et féconde pour trouver ces moyens et en créer au besoin ; une grande habitude de vivre avec les hommes pour les deviner à propos , et ne point se laisser surprendre par eux ; un art de dissimuler que cette grande et longue habitude ait perfectionné, une présence d’esprit qui ne se déconcerte jamais. Il faut enfin lui supposer un intérêt d’ambition dans une entreprise dont les hasards égaleraient au moins les charmes du succès. Or, rien de tout cela ne se trouve chez Martin : c’est un homme qui a du sens et un esprit droit ; mais cet esprit est en même temps médiocre et de peu d’étendue ; il n’a aucune espèce de culture , il ne s’est exercé que sur des objets matériels et exclusivement relatifs aux travaux des champs. Martin, élevé dans son village, n’était jamais sorti ; aucune circonstance ne l’a jeté au milieu des agitations de la ville et des alfaires. Il n’a point

été à portée de connaître le jeu des passions , d’observer l’activité des intrigues, d’étudier les ressources et le manège des intrigans. Il ne sait ce que c’est que de feindre ; et comme il n’en a janïais eu besoin , il n’en a jamais contracté l’habitude; aucune ambitionne s’est montrée chez lui; uniquement occupé de sa femme, de ses enfanset du soin de ses affaires, il n’a pas songé un seul instant à sortir des limites de sa condition , ni même à s’élever d’une manière notable au-dessus de ses voisins et de ses égaux. Ce n’est pas ainsi que se montrent les fourbes qui veulent tenter une grande entreprise; ils ont de l’adresse, de l’habitude, de l’audace,, et ils en ont donné souvent des preuves; ils sont doués d’une partie au moins des qualités nécessaires pour concevoir et combiner leur plan ; et quand on se reporte sur leur conduite antérieure, on y trouve tous les motifs et tous les élémens de leur conduite subséquente. Martin était l’homme du monde le moins propre à former unpro** jet tel que le sien, et à en lier aussi adroitement toutes les parties; il n’avait point les connaissances religieuses et politiques que ce projet suppose, et jamais il n’eût pu composer à lui seul les discours qu’il assure lui avoir été adressés; mais en supposant même, contre toute probabilité, qu’il eût été capable de concevoir un pareil plan, son habileté eût échoué à la première difficulté d’exécution. Qu’on se le figure, dans cette hypothèse, aux prises avec les diverses personnes qui l’ont interrogé ; qu’on oppose son inexpérience à leur pénétration , son ignorance à l’artifice de leurs questions, sa timidité à l’impres-

sion du respect que fait toujours naître l’exercice Je l’autorité^ et que l’on se demande s’il n’aurait pas du vingt fois se déconcerter et se laisser prendre aux pièges qui lui auraient été tendus. Ajoutons que , s’il n’eût été qu’un fourbe adroit, il eût infailliblement cherché à faire tourner cette fourberie à son profit ^ en s’en faisant un moyen de fortune ou de crédit. Or, il n’a pas cherché un seul instant à se prévaloir des choses extraordinaires qui se passaient en lui , il ne les a point publiées , il n’en a tiré aucun avantage; il n’a pas même voulu recevoir une petite somme d’argent, qu’on lui offrait pour son voyage; il n’a jamais travaillé à se faire des partisans; et enfin il est retourné dans son village, aussi simple et avec aussi peu de prétention qu’auparavant : a-t-on jamais vu des fourbes aussi désintéressés.

ce II est donc impossible que Martin ait à lui seul imaginé et exécuté le rôle que nous lui avons vu jouer avec tant de suite et de persévérance.

(( 2.0 Mais s’il ne l’a pas imaginé et exécuté seul , n’a-t-il pas été guidé dans cette entreprise par des conseils étrangers? ÜN’a- t-ii pas obéi à une impulsion supérieure ? En un mot , ne s’est-il pas rendu l’instrument d’hommes plus habiles que lui, et qui avaient leurs raisons secrètes dans cette affaire?

ce Pour admettre cette seconde hypothèse, il faut admettre aussi qu’un certain nombre d’hommes attachés à quelque parti politique ou religieux, et connaissant Martin directement ou indirectement, auraient entretenu des relations assidues avec lui, quelque temps avant le i5 janvier, et auraient ensuite

continué ces relations, non-seulement depuis le i5 janvier jusqu’à l’époque de la translation de Martin à Paris; mais à Paris même pendant le séjour qu’il y a fait , et jusque à Charenton , pendant les trois semaines qu’il y a passée. Ces communications habituelles eussent été indispensables , d’abord pour apprendre à Martin ce qu’il avait à faire et le bien pénétrer de l’esprit de son rôle, ensuite pour le diriger dans l’exécution de ce rôle, lui dicter ses réponses, le tirer d’embarras dans foccasion, et lui donner de nouvelles instructions à mesure que des incidens imprévus auraient fait naître de nouvelles difficultés. Sans ces précautions, Martin, abandonné à luimême, ou n’obéissant tout au plus qu’à des directions vagues et insuffisantes, n’aurait jamais pu échapper aux écueils qui l’environnaient; avec un peu d’àdr esse et de fermeté, rien n’eût été plus facUg^ie de le troubler et de surprendre son secret:* 7Aais si des communications de ce genre avaient effectivement eu lieu ; en examinant les choses de pses, on en eût infailliblement trouvé quelques indices ou quelques traces, et c’est à quoi il a été impossible de réussir jusqu’à présent.

<( Antérieurement au i5 janvier , Martin n’a fréquenté que sa famille ou les gens de son village ; on ne lui a jamais connu aucune liaison ni aucune habitude avec des personnes d’une classe plus élevée , et par conséquent il n’en avait pas : car dans un village, rien ne demeure secret; chacun sait ce que fait son voisin. Depuis le i5 janvier , jusqu’à l’époque de sa translation à Paris, les rapports

les plus authentiques attestent, qu’il n’a vu que son Curé, Monseigneur l’Evêque de Versailles, et M. le Préfet d’Eure -et-Loir ; et l’on sait au juste tout ce qui s’est passé entre eux et Martin. Dans le trajet de Galiardon à Paris, et pendant le séjour qu’il a fait dans cette ville , il a été accompagné d’un officier de gendarmerie, qui ne l’a quitté ni le jour ni la nuit, et qui affirme qu’à l’exception de M. Pinel ^ qui que ce soit n’a eu d’entretien avec lui. Quant à Charenton , nous certifions qu’il n'y a eu que trois étrangers ; que de ces trois étrangers , l’un était le commandant de la place , et les deux autres des personnes discrètes et incapables de devenir l’instrument d’une fourberie ; que tous les trois n’ont eu de communication avec Martin , qu’en présence de M. le Directeur , et qu’ils se sont rigoureusement bornés à lui adresser quelques questions , sans lui faire aucune espèce d’insinuation.

cc D’un autre côté , une observation continuelle et exercée par plusieurs personnes à la fois, nous a convaincu que, dans l’intérieur de la maison , Martin ne parlait de ses visions , ni aux malades , ni aux infirmes , ni aux jardiniers avec lesquels il travaillait, qu’il ne s’ouvrait sur ce point qu'à ceux qu’il regardait comme ses supérieurs , et seulement lorsqu’ils l’interrogeaient ; que d’ailleurs, aucune lettre, aucun avis , ne lui étaient parvenus de dehors : d’où l’on peut conclure avec certitude que, tout le temps qu’il y a passé, il n’a reçu aucune direction étrangère, et est demeuré exclusivement livré à ses propres inspirations.

c( Une réflexion qui vient à l’appui de tous ces faits , et qui leur porte une nouvelle force , c’est que,, dans les discours que rapporte Martin , dans les recommandations qui lui sont faites, dans les démarches qui lui sont prescrites, il est impossible de découvrir les traces d’un parti politique ou d’une secte de Religion quelconque : on n’y a en vue que les intérêts du Roi et ceux de la France ; on n’y parle que le langage de la Religion la plus pure. Est- ce ainsi que se conduisent des sectaires ou des chefs départi? et n’apercoit-on pas à chaque instant, dans une œuvre dirigée et inspirée par eux , le but vers lequel ils tendraient?

< i 11 résulte évidemment de cette double discussion, que Martin n’est ni l’auteur unique , ni l’instrument aveugle d’une fourberie préparée et exécutée dans un dessein quelconque, et par conséquent qu’il n’est point un imposteur. »

D’après les observations que l’on vient de mettre sous !es yeux , il est clair que tous ceux qui se refusent à croire à l’œuvre de Martin , à sa mission surnaturelle , ne sauraient prendre prétexte de la fourberie et de l’imposture. Leur unique ressource sera donc d’alléguer que cet homme a été le jouet de l’illusion des sens ou de l’imagination. À cet effet, on ne manquera pas de citer des exemples , de faire des rapprochemens , des comparaisons de son état avec d’autres états , qu’on prétendra semblables et analogues, surtout de se jeter dans le vaste champ des possibilités, en divaguant à perte de vue sur des causes occulteset impénétrables, méthode assez coin-

mode et très familière à l’incrédulité; mais il est facile de prouver que les vaines conjectures et ces prétendues possibilités répugnent ici à la raison comme à toutes les apparences.

Qui ne voit en effet, d’après les rigides informations qui ont été faites sur la personne de Martin , tant au physique qu’au moral, qu’il serait impossible de choisir un homme mieux organisé que lui, pour n’être susceptible d’aucune exaltation quelconque, d’aucune illusion ou éblouissement d’esprit?Personne s’est -il montré plus calme , plus impassible dès sa première jeunesse , et au milieu de nos révolutions ? il r était au point de ne jamais lire lesjournaux, comme l’ont attesté ceux qui l’ont connu particulièrement. Tel est l’homme qui a déposé avoir eu , durant plusieurs mois, des visions ou apparitions religieuses et surnaturelles. Il paraît encore certain que ni dans les jours qui ont précédé ces visions, ni à aucune époque de sa vie , Martin ne s’était occupé de ces sortes de matières , non plus que de toute autre capable de troubler son imagination. C’est ce que certifie, d’après les plus sûrs documens, l’auteur des observations précédentes , lequel nous allons suivre ici de nouveau.

« Martin , nous dit-il , remplissait simplement ses devoirs sans exagération , ou plutôt d’une manière tellement stricte, qu’il n’allait pas au-delà de la lettre du précepte. Il ne faisait aucunes lectures et n’avait aucunes conversations propres à concentrer son attention sur ce point. Tous ses livres se bornaient à quelques livres d’office, et son curé, seule personne

qui eut pu l’entretenir d’objets religieux, ne le voyait qu’une fois par an. Les matières politiques auxquelles ses visions ont aussi quelques rapports , ne l’ont pas plus occupé que les matières religieuses. Encore enfant à l’époque où commencèrent nos troubles révolutionnaires , il les avait traversés sans s’en mêler en aucune manière, sans épouser les intérêts ni les opinions d’aucun parti, mais s’y soumettant avec résignation, désirant un état de choses meilleur, mais l’attendant avec calme et patience. C’est dans cette situation paisible d’esprit, qu’au i5 janvier 1816 , Martin a eu sa première apparition, phénomène nouveau pour lui s’il en fut jamais, phénomène auquel il était loin de s’attendre, et qui cependant n’a troublé ni sa raison ni ses autres facultés. Ce qui mérite surtout une attention particulière, c’est qu’aucune exaltation ne s’est fait apercevoir chez Martin, depuis la première de ses apparitions jusqu’à la dernière : il a été constamment le même , c’est-à-dire , tranquille , immobile , sans aucune préoccupation apparente. A la vérité , il n’a pas gardé le silence sur ses visions, mais il n’en a fait part qu’à ses supérieurs , et en cela même , il a obéi , non à un mouvement impétueux et irréfléchi, mais au sentiment de ce qu’il croyait être son devoir. Toutes les fois qu’il a rendu compte de ce qu’il éprouvait , il l’a fait avec simplicité, sans exagération , sans chaleur, ne cherchant point à en tirer avantage, et parlant de lui comme s’il eût été question d’un étranger. Tant qu’il est resté chez lui , il ne s’est pas détourné un seul instant de ses occupations ordinaires ; il les

a reprises aussitôt après y être rentré ; et, pendant le temps qu’il a passé à Charenton , il s’est habituellement livré au travail du jardin , ne craignant rien tant que la solitude et l’oisiveté. Certes, une pareille conduite ne ressemble guère à celle des visionnaires ordinaires. D'ailleurs , nulle disparate , nulle bigarrure , nulle idée extravagante dans ses visions. Qu’on admette avec lui la vérité du personnage qui lui apparaît , alors tout devient régulier dans son histoire ; tous les évènemens s’y enchaînent naturellement ; tous les discours y sont raisonnables et même conformes aux maximes de la Religion la plus épurée .

<x Ce qui caractérise ( encore) essentiellement les sensations éprouvées par Martin, c’est qu’elles ont existé dans un état de simplicité parfaite, c’est-à-dire, qu’elles ont été complètement dégagées de toute autre altération des facultés intellectuelles et affections, même dans le degré le plus léger ; car non - seulement on n’a observé chez lui aucun vestige de délire , mais on n’y a point remarqué la moindre exaltation d’imagination au milieu des circonstances les plus propres à la produire. Quant à son physique, loin d'y distinguer aucune ombre de changement, les médecins ont reconnu qu’il était impossible de jouir d’une santé meilleure, et cet état s’est soutenu jusqu’à la fin, sans présenter aucune altération. »

Ainsi parle l'auteur, disons mieux, l’observateur le plus digne de foi , nous laissant à conclure , d’après son exposé , qu’il n’y a nulle raison , nul pré-

texte à prétendre ou à supposer comme une chose possible, que Martin ait été le jouet de l’illusion de ses sens ou de son imagination. En effet, comme le témoigne le Journal général de France , du 20 janvier 1817, il résulte du rapport de MM. P....

et R Ci... , que la science de la médecine ne

fournit pas à ces deux savans docteurs de moyen déexpliquer un phénomène aussi extraordinaire que celui des évènemens qui sont arrivés au bon villageois. Mais , dans une œuvre si digne d’attention , ne nous arrêtons pas avec les maîtres de l’art à ces premières observations, et portons plus loin le raisonnement. Il faut démontrer , par les preuves les plus fortes ; les plus sensibles , que cet évènement offre des caractères tellement surnaturels, qu’on ne peut l’attribuer à des causes ordinaires, ni l’assimiler , sous ce rapport, à aucun autre du même genre «

C’est un point reconnu que Martin, sans avoir communiqué avec personne, a plusieurs fois annoncé des faits à venir ou secrets, soit par rapport à lui, soit même par rapport à Sa Majesté, quoique ces faits aient été dépendans de la libre volonté d’autrui ; il n’est pas moins constant que la vérité s’est trouvée toujours parfaitement conforme à chacune de ses annonces. Les preuves en sont incontestables, tant parle témoignage et le rapport des médecins, que par d’autres témoins intègres, irréprochables , qui ont fréquenté Martin, ou l’ont surveillé des semaines entières, et enfin par des lettres et écrits déposés, dont les dates font foi dans cette affaire.

Qu’on, suppose , si Fon veut, qu’il y a plus d’un exemple de pareilles prévisions, et que l’imagination peut aller jusqu’à ce degré; le peut -elle fréquemment , et y a-t-il un seul exemple qu’elle Fait fait d’une manière bien liée , bien suivie dans divers changemens de situation ou de circontances , et cela sans jamais s’écarter de la vérité? C’est néanmoins ce qui est arrivé dans l’œuvre de Martin, dont voici des traits réunis , qu’on peut soutenir hardiment ne s’être jamais rencontrés dans aucune espèce semblable»

i° Martin a annoncé la visite prochaine d’un Docteur, et la cause de cette visite, avec des circonstances frappantes. Le soir du même jour , la visite a eu lieu comme il l’avait prédit.

2° Martin a découvert, comme l’ayant appris de son Ange, le sujet sur lequel M. André, son surveillant, venait de s’entretenir avec un ami sur son propre compte; et il a rapporté une circonstance parti-8 culière de cette conversation, quoiqu’elle ait été tenue dans une langue étrangère où Martin ne comprenait rien.

3° Martin, sans avoir été averti par aucun homme que Fon sache, a déclaré et même écrit , trois jours avant qu’on l’eût fait, qu’on allait prendre dans son pays des informations sur son compte.

4° Martin a dit encore à M. André, son surveillant, qu’il allait le conduire dans une maison où il serait détenu , tandis que lui, André, s’en retournerait /la ns son pays ; et cependant il est certain qu’au-3 cun homme quelconque n’en avait averti Martin.

5° Martin a toujours soutenu de vive voix et par écrit que, malgré tout ce qu’on ferait, il parviendrait à parler au Roi; il l’a répété à Sa Majesté^ assurant que son Ange le lui avait toujours dit : ce Et je vois bien qu’il ne m’a pas trompé, a-t-il témoigné devant le Roi lui - même , puisque me voilà aujourd’hui avec vous. ))

6° Martin a aussi déclaré à Sa Majesté qu’il lui avait été dit qu’elle ne chancellerait pas pour croire ce qu’il lui dirait ; sur quoi le Roi est convenu qu’il ne pouvait chanceler, puisque c’était la vérité.

7° Martin a ajouté qu’il lui avait été dit que le Roi ne lui refuserait pas la permission de s’en retourner , et qu’il ne lui arriverait aucune peine

ni mal.

Nous poumons encore ajouter ici différens faits d’un autre genre , faits négatifs , il est vrai , mais que le bon villageois n’était nullement capable d’inventer ni de rapporter , comme il Fa fait avec tant de franchise. Martin a dit, dès le commencement et en plusieurs occasions , comme le tenant de l’inconnu qui lui apparaissait, que ceux qui avaient son affaire entre les mains ne s’en occupaient point, qu’on y mettait bien de la lenteur, qu’on ne faisait rien de ce qui lui avait été dit.Oniuia encore annoncé qu’il parviendrait, qu’il confond rail Fin crédulité, et qu’on n’aurait rien à lui répondre. Peut-on dire en effet que, dans ses diverses comparutions , on lui ait opposé rien de convaincant et de raisonnable ?

Que l’on juge maintenant si jamais autant de prévisions et d’annonces se sont rencontrées naturelle-

meut chez le même sujet , et toujours avec la même justesse, la même vérité clans leur accomplissement; qu’on décide* sionl’ose, que l’imagination peut aussi fréquemment, en tant d’occasions différentes, suggérera la même personne de semblables prédictions; qu’elle le peut faire à l’égard d’un homme simple , sans étude, sans intérêt, sans prétentions* exempt de toute passion ou affection violente, propre à échauffer son tempérament: que si une telle supposition ne présente à tout homme sensé qu’iftie absurdité insoutenable , qu’on reconnaisse au moins que l’œuvre de Martin , pour quiconque n’admet pas l’intervention d’un guide ou d’un agent supérieur à la nature humaine , est absolument inexplicable.

Tirons encore une dernière conséquence des observations rapportées ci-dessus» En partant d’un point démontré* qui est que Martin n’a été ni Fauteur ni l’instrument d’une fourberie préparée et exécutée dans un dessein quelconque , et par conséquent qu’il n’est point et ne peut être un imposteur, il faut reconnaître pour vrais tous les témoignages qu’il a rendus de lui-même dans le cours de- son œuvre et à son sujet, lorsqu’il a dit qu’il savait ou ne savait pas telle et telle chose. Ainsi Martin ne savait pas ce que voulait dire ce langage figuré, La France est dans le délire *• il ne savait pas qu’il y eût à Chartres un conseil ecclésiastique ; il ne savait pas ce que c’était qu’un Docteur en théologie $ il ne savait pas si le Roi s’appelait le Roi très chrétien . Mais s’il ignorait toutes ces choses, qui a pu les lui révéler? Ce n’est pas un homme quelconque , puisqu’on part

du point démontré que Martin n’est pas l’instrument d’autrui, et qu’il n’est pas non plus un imposteur capable d’attribuer à une révélation ce qu’il aurait appris par une voie ordinaire. Il faut donc ici de nouveau se retrancher à dire que Martin a pu être le jouet de l’imagination ; mais l’imagination va-t-elle jusqu’à inventer et faire rapporter des mots ou des phrases que l’on n’entend pas, et qui cependant ont un très bon sens? Martin a encore rapporté au Roi des faits qu’il a certifiés ne connaître que par une voie surnaturelle, savoir:

1. ° L’évasion de la Valette dont il ignorait encore le nom, quand il en a parlé au Roi.

2. ° L’abandon delà dernière ville de France , que le roi s’est vu forcé de quitter , contre son premier dessein.

3. ° Les prières qu’avait faites la famille Royale, pour rentrer dans sa possession.

4. ° Il a aussi représenté le peu de reconnaissance que l’on avait eue pour le bienfait de la rentrée du Roi dans ses Etats.

5. ° Mais surtout il a rappelé à Sa Majesté des faits du temps de son exil, dont Dieu seul et lui avaient connaissance; et l’on sait que le Roi* a témoigné luimême à Monseigneur l’archevêque de Reims , que Martin lui avait dit des choses cachées qui n’étaient connues que de Dieu et de lui.

6. ° Martin a de plus pénétré le secret intime de la conscience de Sa Majesté , quand il lui a dit : ce Que le Roi se souvienne de sa détresse, de son adversité du temps de son exil. Le roi a pleuré sur

la France. Il a été un temps où le Roi n’avait plus aucun espoir d’y rentrer , voyant la France alliée avec tous ses voisins. )) Et le Roi n’a point hésité à convenir de toutes ces choses.

Enfin , non-seulement Martin a déclaré tout ce qu’on vient de dire , mais il l’a signé et certifié dans un écrit déposé à la préfecture de Chartres , sans qu’on ait soupçonné sa sincérité, ni contredit sa déposition. Il faut donc supposer, ou que Martin s’est conduit constamment comme le plus adroit des imposteurs j, quoiqu’on en ait prouvé l’impossibilité, quoique personne ne l’ait taxé de fraude , loin de l’en avoir convaincu ; ou qu’il est un homme très véridique touchant ce qu’il dit sur son propre sujet, sur les sensations qu’il a éprouvées, sur ce qu’il a appris par une autre voie que celle des hommes.

Nous venons de voir par une foule de traits réunis, qui s’accordent parfaitement et se prêtent une force mutuelle, qu’on ne peut attribuer cet ensemble de choses à l’illusion des sens, à une pure imagination. Reste donc à conclure que Martin a été l’instrument et l’organe d’un agent vraiment surnaturel.

AVERTISSEMENT. Après ces premières observations, où l’on envisage les faits concernant le sieur Martin , selon les simples règles du bon sens et du raisonnement humain, on a cru devoir les considérer selon les rapports nécessaires qu’ils ont avec notre état présent, et conformément aux vues supérieures que la foi doit nous en donner. Quelques amis chrétiens, attentifs aux avis de N. S. J.-C , auraient désiré qu’on

eût insisté dans les réflexions suivantes , sur les différens signes qu’ont paru offrir en divers pays les astres et les élémens ; mais nous préférons ne point prévenir les jugemens qu’on en pourra porter. Il est un autre fait plus digne que tout le reste d’une très sérieuse attention : c’est que précisément dans la saison qui a suivi la mission du bon villageois, le fléau inoui d’une pluie continuelle a porté le plus grand dommage aux premières productions nécessaires à la vie, c’est-à-dire , aux blés et aux vignes. Au moment de la plus belle récolte, Dieu lui-même semble avoir enlevé une partie de la dépouille des grains, au point que le blé s’est élevé au prix exorbitant de 80 fr. le septier ; celle de la vigne a été presque nulle. Un si grand fléau, rapproché de la mission de Martin, doit nous faire craindre l’accomplissement de ses autres annonces, et nous porter à ne rien omettre de ce qui est prescrit, afin que ce qui est prédit soit arrêté . (Voyez ci-dessus, page 44.)

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