PREMIÈRES OBSERVATIONS
Sur la personne du sieur MARTIN , ef sur ce quil a rapporté des évém mcns qui lui sont arrivés.
Auprès avoir lu l’expose des faits concernant Thomas- Ignace Martin . « la première question qui se présente à fesprit, est de savoir si les faits dont il s’agit sont réels ou s’ils sont supposés, ou , en d’autres termes, si Martin a véritablement éprouvé les sensations dont il rend compte , ou si toute son histoire n’est qu’un long songe, dont les parties ont été combinées et préparées d’avance avec plus ou moins d’habileté. Dans Je premier cas, Martin est sincère; dans ie second, c’est un imposteur. »
« Nous allons d’abord discuter ce premier point. Si Martin est un imposteur, il ne peut l’avoir été que de deux manières : ou en imaginant seul son rôle et en l’exécutant sans aucune assistance étrangère, ou en obéissant à l’influence d autres personnes plus éclairées que lui , et en recevant leurs conseils et leurs instructions. Examinons successivement ces deux hypothèses. »
« j.° Pour qu’un homme puisse former ef conduire à la fois un plan aussi compliqué que celui de Martin, il faut nécessairement lui accorder un esprit capable d’en embrasser toute ! etendue et d’en prévoir toutes les difficultés; une connaissance parfaite des moyens à employer pour le faire réussir ; une imagination hardie et féconde pour trouver ces moyens et en créer au besoin ; une grande habitude de vivre avec les hommes pour les deviner à propos , et ne point se laisser surprendre par eux; un art de dissimuler que cette grande et longue habitude ait perfectionné . une présence d’esprit qui ne se déconcerte jamais. Il faut enfin lui supposer un intérêt d’ambition dans une entreprise dont les hasards égaleraient au moins les
charmes du succès. Or , rien de tout cela ne se trouve chez Martin : c'est un homme qui a du sens et un esprit droit ; mais cet espiit est en même temps médiocre et de peu détendue; il n’a aucune espèce de culture , il ne s’est exercé que sur des objets matériels et exclusivement relatifs aux travaux des charnus. Martin , élevé dans son village, n'était jamais sorti ; aucune circonstance ne l’a jeté au milieu des agitations de la ville et des affaires. Il n'a point été à portée de connaître le jeu des passions, d’observer l’activité des intrigues , d'étudier les ressources et le manège des intrigans. Il ne sait ce que c’est que de feindre , et comme il n'en a jamais eu de besoin, il n’en a jamais contracté l'habitude; aucune ambition ne s’est montrée chez lui ; uniquement occupé de sa femme , de ses enfans et du soin de ses affaires, il n'a pas songé un seul instant à sortir des limites de sa condition , ni même à s’élever d’une manière notable au-dessus de ses voisins et de ses égaux. Ce n’est pas ainsi que se montrent les fourbes qui veulent tenter une grande entreprise ; ils ont de l’adresse, de l’habitude, de l’audace, et ils en ont donné souvent des preuves ; ils sont doués d’une partie au moins des qualités nécessaires pour concevoir et combiner leur plan ; et quand on se reporte sur leur conduite antérieure. , on y trouve tous les motifs et tous les élérnens de leur conduite subséquente. Martin était l’homme du monde le moins propre à former un projet tel que le sien , et à en lier aussi adroitement toutes les parties ; il n’avait point les connaissances religieuses et politiques que ce projet suppose, et jamais il n’eût pu composer à lui seul les discours qu’il assure lui avoir été adressés ; mais en supposant même , contre toute probabilité , qu’il eût été capable de concevoir un pareil plan , son habileté eût échoué à la première difficulté d’exécution. Qu’on se le figure, dans cette hypothèse , aux prises avec les diverses personnes qui l’ont interrogé ; qu’on oppose son inexpérience à leur pénétration , son ignorance à l’artifice de leurs questions, sa timidité à l’impression du respect que fait toujours naître l’exercice de l’auto-
rite, çt que l’on se demande s'il n’aurait pas dû vingt fois se déconcerter et se laisser prendre aux pièges qui lui auraient été tendus. Ajoutons que s’il n’eut été qu’un fourbe adroit , il eût infailliblement cherché à faire tourner cette fourberie à son profit , en s’en faisant un moyen de fortune ou de crédit. Or , il n’a pas songé un seul instant à se prévaloir des choses extraordinaires qui se passaient en lui, il ne les a point publiées , il n’en a tiré aucun avantage ; il n’a pas même voulu recevoir une petite somme d’argent qu’on lui offrait pour son voyage ; il n’a jamais travaillé à se faire des partisans ; et enfin il est retourné dans son village, aussi simple et avec aussi peu de prétention qu’auparavant : a-t-on jamais vu des fourbes aussi désintéressés ? >5
« Il est donc impossible que Martin ait à lui seul imaginé et exécuté le rôle que nous lui avons vu joueF avec tant de suite et de persévérance. »
« 2.0 Mais s’il ne l'a pas imaginé et exécuté seul , n’a-t-il pas été guidé dans cette entreprise par des conseils étrangers ? N’a-t-i! pas obéi à une impulsion supérieure ? En un mot , ne s’est-il pas rendu l’instrument d’hommes plus habiles que lui, et qui avaient leurs raisons secrètes dans cette affaire ? »
« Pour admettre eette seconde hypothèse , il faut admettre aussi qu’un certain nombre d’hommes attachés à quelque parti politique ou religieux , et connaissant Martin directement ou indirectement , auraient entretenu des relations assidues avec lui , quelque temps avant le 1 5 janvier, et auraient ensuite continué ces relations, non seulement depuis le i5 janvier jusqu’à l’époque de la translation de Martin à Paris; mais à Paris même, pendant le séjour qu’il y a fait, et jusqu’à Charenton , pendant les trois semaines qu’il y a passées. Ces communications habituelles eussent été indispensables ; d’abord , pour apprendre à Martin ce qu’il avait à faire et le bien pénétrer de l’esprit de son rôle , ensuite pour le diriger dans I exécution de ce rôle , lui dicter ses réponses , le tirer d’embarras dans l’occasion , et lui donner de nouvelles instructions à mesure que des incidens im-
prevus auraient fait naître de nouvelles -difficultés; Sans ces précautions, Martin, abandonné à lui-même, ou n’obéissant tout au plus qu’à des directions vagues et insuffisantes , n’aurait jamais pu échapper aux écueils qui l’environnaient ; avec un peu d’adresse et de fermeté , rien n’eût été plus facile que de le troubler et de surprendre son secret; mais si des communications de ce genre avaient effectivement eu lieu , en examinant les choses de près , on en eût infailliblement trouvé quelques indices ou quelques traces, et c’est à quoi il a été impossible de réussir jusqu’à présent.»
« Antérieurement au i5 janvier, Martin n’a fréquenté que sa famille ou les gens de son village ; on ne lui a jamais connu aucune liaison ni aucune habitude avec des personnes d’une classe plus élevée, et par conséquent il n'en avait pas : car dans un village , rien ne demeure secret ; chacun sait ce que fait son voisin. Depuis le i5 janvier, jusqu’à l’époque de sa translation à Paris , les rapports les plus authentiques attestent qu'il n’a vu que son Curé, Monseigneur l’Evêque de Versailles , et M. le Préfet d’Eure-et-Loir ; et l’on sait au juste tout ce qui s’est passé enlr’eux et Martin. Dans le ti^et de Gallardon à Paris, et pendant le séjour qu’il a fait dans cette ville, il a été accompagné d’un officier de gendarmerie, qui ne l’a quitté ni le jour ni la nuit, et qui affirme qu’à l’exception de M. Pinel , qui que ce soit n'a eu d’entretien avec lui. Quant à Charenton , nous certifions qu’il n’y a eu que trois étrangers; que de ces trois étrangers , l’un était le commandant de la place , et les deux autres des personnes discrètes et incapables de devenir l’instrument d’une fourberie ; que tous les trois n’ont eu de communication avec Martin , qu’en présence de M. le Directeur, et qu’ils se sont rigoureusement bornés à lui adresser quelques questions sans lui faire aucune espèce d’insinuation. «
« D’un autre côté , une observation continuelle et exercée par plusieurs personnes à la fois , nous a convaincu que, dans l’intérieur de la maison, xMartin ne parlait de ses visions , ni aux malades, ni aux infirmes.
ni aux jardiniers avec lesquels il travaillait; qu'il ne s’ouvrait sur ce point qu’à ceux qu’il regardait comme ses supérieurs, et seulement lorsqu'ils l'interrogeaient; que d’ailleurs , aucune lettre , aucun avis , ne lui étaient parvenus de dehors : d’où l’on peut conclure avec certitude que , tout le temps qu’il y a passé, il n'a reçu aucune direction étrangère , et est demeuré exclusivement livré à ses propres inspirations.*
« Une réflexion qui vient à l’appui de tous ces faits, et qui leur porte une nouvelle force, c’est que , dans les discours que rapporte Martin , dans les recommandations qui lui sont faites, dans les démarches qui lui sont prescrites, il est impossible de découvrir les traces d’un parti politique ou d’une secte de Religion quelconque : on n’y a en vue que les intérêts du Roi et ceux de la France; on n'y parle que le langage de la Religion la plus pure. Est-ce ainsi que se conduisent des sectaires ou des chefs de parti ? et n'apercevrait - on pas à chaque instant , dans une œuvre dirigée et inspirée par eux , le but vers lequel ils tendraient. »
« Il résulte évidemment de cette double discussion, que Martin n’est ni l’auteur inique , ni l’instrument aveugle d’une fourberie préparée et exécutée dans un dessein quelconque , et par conséquent qu’il n’est point un imposteur. »
D’après les observations que Ton vient de mettre sous les yeux, il est clair que tous ceux qui se refusent à croire à l’œuvre de Martin, à sa mission surnaturelle, ne sauraient prendre prétexte de la fourberie et de l'imposture. Leur unique ressource sera donc d’alléguer que cet homme a été le jouet de l’illusion des sens ou de l’imagination. A cet effet , on ne manquera pas de citer des exemples, de faire des rapprochemens, des comparaisons de son état avec d'autres états , qu’on prétendra semblables et analogues, sur-tout de se jeter dans le vaste champ des possibilités , en divaguant à perte de vue sur des causes occultes et impénétrables, méthode assez commode et très-familière à l’incrédulité; mais il est facile de prouver que les vaines conjectures et ces prétendues
possibilité? répugnent ici à la raison comme à toutes les apparences.
Oui ne voit en effet , d’après les rigides informa™ fions qui ont été faites sur la personne de Martin , tant au physique qu’au moral , qu’il serait impossible de choisir un homme mieux organisé que lui , pour n’ètre susceptible d’aucune exaltation quelconque , d'aucune illusion ou éblouissement d’espril ? Personne s'est -il montré plus calme , plus impassible dès sa première jeunesse , et au milieu de nos révolutions ï 111 était au point de ne jamais lire les journaux, comme Pont attesté ceux qui font connu particulièrement* Tel est l’homme qui a déposé avoir eu durant plusieurs mois des visions ou apparitions religieuses et surnaturelles. Il parait encore certain que ni dans les Jours qui ont précédé ces visions , ni à aucune époque de sa vie , Martin ne s’était occupé de ces sortes de matières , non plus que de toute autre capable de troubler son imagination. C’est ce que certifie, d’après les plus sûrs documens , fauteur des observations précédentes , lequel nous allons suivre ici de nouveau.
« Martin, nous dit-il, remplissait simplement ses devoirs sans exagération , ou plutôt d'une manière tellement stricte, qu’il n'allait pas au-delà de la lettré du précepte. Il ne faisait aucunes lectures et n’avait aucunes conversations propres à concentrer son attention sur ce point. Tous ses livres se bornaient à quelques livres d'office , et son Curé , seule personne qui -eût pu l’entretenir d'objets religieux, ne le voyait qu’une fois par an. Les matières politiques auxquelles ses visions ont aussi quelque rapport , ne font pas plus occupé que les matières religieuses. Encore enfant à l’époque où commencèrent nos troubles révolutionnaires , il les avait traversés sans s'en mêler en aucune manière, sans épouser les intérêts ni les opinions d’aucun parti , mais s’y soumettant avec résignation , désirant un état de choses meilleur , mais l'atlendant avec calme et patience. C’est dans cette, situation paisible d’esprit, qu’au i5 janvier 1816 , Martin a eu sa première apparition, phénomène nou-
veau pour lui s’il eu fut jamais , phénomène auquel il était loin de s’attendre, et qui cependant n'a troublé ni sa raison ni ses autres facultés. Ce qui mérite sur-tout une attention particulière , c’est qu’aucune exaltation ne s’est fait apercevoir chez Martin, depuis la première de ses apparitions jusqu’à la dernière : il a été constamment le même, c’est-à-dire, tranquille , immobile , sans aucune préoccupation apparente. A la vérité , il n’a pas gardé le silence sur ses visions, mais il n’en a fait part qu’à ses supérieurs, et en cela même , il a obéi , non à un mouvement impétueux et irréfléchi , mais au sentiment de ce qu’il croyait être son devoir. Toutes les fois qu’il a rendu compte de ce qu’il éprouvait , il l’a fait avec simplicité , sans exagération, sans chaleur, ne cherchant point à en tirer avantage , et parlant de lui comme s’il eût été question d’un étranger. Tant qu’il est resté chez lui, il ne s’est pas détourné un seul instant de ses occupations ordinaires ; il les a reprises aussitôt après y être rentré; et , pendant le temps qu’il a passé à Charenton , il s’est habituellement livré au travail du jardin, ne craignant rien tant que la solitude et l’oisiveté. Certes , une pareille conduite ne ressemble guère à celle des visionnaires ordinaires. D’ailleurs , nulle disparate , nulle bigarrure , nulle idée extravagante dans ses visions. Qu’on admette avec lui la vérité du personnage qui lui apparait , alors tout devient régulier dans son histoire ; tous les événement s’y enchaînent naturellement; tous les discours y sont raisonnables et même conformes aux maximes de la
Religion la plus épurée.» .
« Ce qui caractérise ( encore ) essentiellement les sensations éprouvées par Martin , c’est qu’elles ont existé dans un état de simplicité parfaite , c’est-à-dire, qu’elles ont été complètement dégagées de toute autre altération des facultés intellectuelles et affections , même dans le degré le plus léger; car non-seulement on n’a observé chez Lui aucun vestige de délire , mais on n’y a point remarqué la moindre exaltation d’imagination au milieu des circonstances les plus propres à la produire. Quant à son physique , loin d’y dis-
tinguer aucune ombre de changement, les médecins onl reconnu qu'il était impossible de jouir d’une santé meilleure, et cet état s’est soutenu jusqu’à la fin, sans présenter aucune altération. »
Ainsi parle l'auteur, disons mieux , l’observateur le plus digne de foi , nous laissant à conclure , d’après son exposé, qu’il n’y a nulle raison , nul prétexte à prétendre ou à supposer comme une chose possible , que Martin ait été le jouet de l'illusion de ses sens ou de son imagination. En effet , comme le témoigne le Journal général de France , du 20 janvier 1817, il résulte du rapport de MM. P.... et R.... CL.., que la science de la médecine ne fournit pas à ces deux sa van s docteurs de moyen d'expliquer un phénomène aussi extraordinaire que celui des événemens qui sont arrivés au bon villageois. Mais , dans une oeuvre si digne d’attention , ne nous arrêtons pas avec les maîtres de l’art à ces premières observations, et portons plus loin le raisonnement. Il faut démontrer , par les preuves les plus fortes , les plus sensibles , que cet événement offre des caractères tellement surnaturels, qu’on ne peut l’attribuer à des causes ordinaires , ni l’assimiler, sous ce rapport , à aucun autre du même genre.
C’est un point reconnu que Martin , sans avoir communiqué avec personne , a plus d’une fois annoncé des faits à venir ou secrets, soit par rapport à lui, soit meme par rapport à Sa Majesté, quoique ces faits aient été dépendons de la libre volonté d’autrui \ il n’est pas moins constant que la vérité s’est trouvée toujours parfaitement conforme à chacune de ses annonces. Les preuves en sont incontestables , tant par le témoignage et le rapport des médecins , que par d’autres témoins intègres , irréprochables , qui ont fréquenté Martin, ou l’ont surveillé des semaines entières, et enfin par des lettres et écrits déposés , dont les dates font foi dans cette affaire.
Qu’on suppose , si l’on veut , qu’il y a plus d’un exemple de pareilles prévisions et que l’imagination peut aller jusqu'à ce degré ; le peut-elle fréquemment , et y a-t-il un seul exemple qu’elle l’ait fait
cfune manière bien liée , bien suivie dans divers changemens de situation ou de circonstances , et cela saris jamais s’écarter de la vérité P C’est néanmoins ce qui est arrivé dans l’œuvre de Martin, dont voici des traits réunis, qu’on peut soutenir hardiment ne s’ètre jamais rencontrés dans aucune espèce semblable»
i.° Martin a annoncé la visite prochaine d’un Docteur, et la cause de cette visite, avec des circonstances frappantes. Le soir du meme jour, la visite a eu lieu comme il l’avait prédit.
2.0 Martin a découvert, comme l’ayant appris de son Ange , le sujet sur lequel M. André , son surveillant , venait de s’entretenir avec un ami sur son propre compte; et il a rapporté uue circonstance particulière de cette conversation , quoiqu’elle ait été tenue dans une langue étrangère où Martin ne com* prenait rien.
3.° Martin, sans avoir été averti par aucun homme que l’on sache , a déclaré et même écrit , trois jours avant qu’on lJeût fait , qu’on allait prendre dans son pays des informations sur son compte.
4-° Martin a dit encore à M. André, son surveillant , qu’il allait le conduire dans une maison où il serait détenu, tandis que lui, André, s'en retournerait dans son pays ; et cependant il est certain qu’aucun homme quelconque n’en avait averti Martin.
5. ° Martin a toujours soutenu de vive voix et par écrit que, malgré tout ce qu’on ferait , il parviendrait à parler au Roi ; il l’a répété à Sa Majesté , assurant que son Auge le lui avait toujours dit : « Et je vois bien qu’il ne m’a pas trompé, a-t-il témoigné devant le Roi lui - même , puisque me voilà aujourd’hui avec vous. »
6. ° Martin a aussi déclaré à Sa Majesté qu’il lui avait été dit qu’elle ne chancellerait pas pour croire ce qu’il lui dirait ; sur quoi le Roi est convenu qu’il ne pouvait chanceler, puisque c’était la vérité.
7.0 Martin a ajouté qu’il lui avait été dit que le Roi ne lui refuserait pas la permission de s’en retourner , et qu’il ne lui arriverait aucune peine ni mal.