CHAPITRE X
Rentrée à Mérabing. — Bttuftué et lalë dans sa propre peau, —Première PAque célébrée à Mérabing.— Entretien religieux avec tes naturels.
lorsque nous fûmes de retour, de notre excursion dans la chaîne des Maloutis, à l'établisse* ment missionnaire de Mérabing, nous trouvâmes nos attelages remis de leur fatigue précédente et en excellente condition pour recommencer la route. C'était, sous ce rapport, être beaucoup plus heureux que bien des voyageurs au sud de l'Afrique, qui souvent, en reye^
nant de leurs courses dans quelque lieu environnant, ont trouvé le plus grand désordre dans leur camp. Une partie de leurs bestiaux étaient dépéris ou moris, d'autres égarés, et les guides livrés à toute espèce d*i m moralités ; mais dans notre cas, il n'en fut point ainsi, grâce à Dieu. Tout avait été confié entre les mains de bons amis, qui en prirent un extrême soin.
Nos chevaux seulement se trouvaient fatigués; c'est pourquoi nous leur donnâmes quelques jours de repos, mais ce temps ne fut pas perdu ; nous l'employâmes, entre autres choses, à ajouter à nos provisions de voyage un bœuf gras, qui fut tué et salé d'une manière assez remarquable pour être rapportée.
On l'amena devant la porte , suivant la coutume du pays, et, d'un coup de fusil lâché entre les cornes , il fut abattu , comme l'est par le chasseur une pièce de gros gibier. Alors arrivèrent de toutes parts les naturels, réjouis, gambadant, pour faire curée complète. Une foule de dépeceurs mettent bas l'habit. On commence par trancher la tête à l'animal, qui mugit en-
core ; en quelques minutes il se trouve écorché. Les quatre quartiers nous sont soigneusement remis ; mais quant aux restes, qui n'étaient pas petits, ils vont immédiatement sous la braise. Chacun se croit autorisé à en prendre sa quotepart; des tas de bois ou de broussailles s'élèvent sur divers points; le feu les allume, la foule s'y groupe en cercles réguliers; tout le monde enfin jase au milieu des ris et du tumulte.
A ce tableau trop incomplet sans doute, mais exact, du genre de fête d'un peuple dans Tétat de nature, il convient d'ajouter, pour compléter l'histoire de notre bœuf, que le pauvre animal fut salé dans sa propre peau. Nous n'avions pas d'autre moyen d'en conserver la chair ; ainsi la nécessité, mère de l'invention, nous fit recourir à celui-là. Une fois la peau bien écharnée, saupoudrée d'alun, demi séchée, et ensuite assouplie, on en fit une grande outre, qui servit de baril à transporter la viande. II eût sans doute été bien imprudent de faire suivre après nous du menu bétail , qui fût devenu un appât journalier pour les lions et les hyènes dans
des régions peuplées de bétes féroces plus que d'hommes; et notre procédé nous épargna toute cette peine. Au fond , il parut si simple et si commode à nos amis de Mérabing qu'ils nous forcèrent à accepter en présent un de leurs propres bœufs , destiné à être tué au cas où nous en aurions besoin dans la suite du voyage. C'était beaucoup de bonté de leur part, et ce n*est pas là la seule marque d'attention que nous ayons reçue d'eux. Ils nous comblèrent de bienfaits. M. Allison nous procura de nombreuses occasions d'annoncer l'Ëvangile, tant dans son établissement qu'aui^ environs, où il voulut bien nous mener lui-même. Je n'oublie* rai point , entre autres , le premier dimanche d'avril , que nous passâmes chez les Mantœtis, Le matin, de bonne heure, l'église, très^sim* pie, mais décemment construite en pieux de saule et en roseaux de marais, fut ornée d'une table pour la communion, oblongue et blanche comme la neige. Les naturels furent ensuite appelés à la prière, et ils s'y rendirent enfouie. Leur étonnement éclata par des chuchotements
nombreux lorsqu*en entrant dans la maison du Seigneur ils y découvrirent un objet nouveau, qui n'avait jamais jusqu'alors frappé leurs regards, e% dont ils ne pouvaient deviner le saint usage. Petit à petit, ils se turent , se swrèrent les uns contre les autres, en se tenant accroupis ou agenouillés, tous les regards arrêtés sur l'objet de la commune admiration; alors parut le prédicateur, et le silence fut complet. Non moins ému que ce célèbre orateur appelé à prononcer une oraison funèbre au milieu des tombeaux des rois, selon l'expression de Marmontel, le missionnaire considéra un moment avec amour son auditoire, qui était tout attention; rien ne lui paraissait plus humble à la fois et plus solennel qu'un sanctuaire élevé par les mains du ministre lui-même, au cœur d'un pays barbare et sans religion. Il fixa un moment les yeux sur la table où étaient déposés les deux précieux gages de notre rédemption ; puis, s'adressant aux fils de Gham dans leur propre langue, il leur dit : Hommes frères, c'est ici la table du Seigneur Jésus ! . .. L'assemblée de païens
réunis écouta ensuite Thistoire qui lui fut faite des souffrances et de la mort expiatoire du Sauveur. Le recueillement était très-grand, et sur* tout chacun parut saisi d'émotion quand, le service près d'être terminé , quatre missionnaires suivis d'un frère africain s'approchèrent ensemble de la sainte table , y chantèrent un cantique de délivrance à TAgneau qui fut immolé, parlèrent avec effusion de cœur de Tamour infini de Christ, de son support envers nous, firent vœu de lui demeurer, moyennant son secours, plus fidèles que par le passé, et reçurent les sacrements à la vue d'une multitude ébahie de Béchuanas. Non , je ne saurais dire tout ce qu'eut pour moi de sublime et de touchant cette scène ^ qui se passait à plusieurs milliers de lieues de ma patrie, ni avec quelle force retentirent dans mon âme ces belles paroles du Mai** tre, qui faisaient le sujet principal du sermon : « Cherchez premièrement le royaume des cieux et sa justice, et toutes les autres choses vous se^ ront données par-dessus. »
Le soir de ce beau jour, où pour la première
fois la Pâque fut célébrée chez les Mantsetis, il y eut un entretien plein d'édification dans la maison missionnaire. Un des naturels, à qui Ton demanda ce que c'était qu'aimer Dieu , répondit que c'était faire ce qu'il nou^ commande. . . — « £< pouveznvous dire que vous l'aimiez ainsi ? poursuivit l'interlocuteur. — Non^ avoua ingénument la personne interrogée ; nous ne devons point mentir : pai^mi nous tous, il n'y a que Chicha qui aime sincèrement le Seigneur et les ventés qui nous sont annoncées. »
Ce Chicha était le néophyte qui avait eu le bonheur de s'approcher de la sainte table avec nous. Prémices de la mission, il fait la joie de son pasteur, est une lumière au milieu de ses compatriotes, et promet de devenir, avec la bénédiction d'en hauj;, très-utile comme interprète, ainsi qu'à d'autres égards. Combien dut lui être précieux le bon témoignage que ses propres concitoyens rendirent à la sincérité de sa conversion ! Et ce témoignage était unanime. tNous connaissons un peu Dieu , disaient les
uns,inai8Chichale conoait^ten. » D'autres di* saient : «Plusieurs aiment Dieu des lèvres^ mais Cbicha l'aime cto cœur.» Enfin, après avoir entendu une foule de bonnes choses sur le sujet commun de notre conversation, je me tournai vers un tout petit enfant et lui demandai : «Mon petit, d*où vient que les hommes n'aiment pas Dieu? — C'est qu'ils ont un mauvais cœur, répondit-il. — Mauvais comme quoi ? — Comme de la pierre. -^ Tu veux dire que ce cœur est bien dur, n'est-ce pas?... Et comment faut-il qu'il devienne ? — // faut qu'il devienne plus doua:. — Doux ! Et comme quoi 7 — Comme de la chair. » Tout le monde sourit à l'enfant à l'ouïe de ses justes réponses.