CHAPITRE XI
Voytge dans la direction septentrionale repris. — Senrice religieux du premier lundi du mois, célébré duns le désert. — Gouaggas. — Racébatane. — Usages du couagga.
I^ lundi 4 avril , nous reprimes la direction du nord, et commençâmes, en quelque sorte, un nouveau voyage , tant avait été caractérisée et distincte Texcursion dans les Maloutis. Notre marche se dirigea comme suit : 1 h. N.-O.; lh.a0m.N..E.;3h.5m.N.;lh.O.; 1 h. 5m.
N. On croirait à peine combien de détours nous fûmes obligés de faire, à cause de la nature du
pays qui se trouve coupé par de hautes collines dans toutes les directions , ce qui ne contribue pas peu à lui donner un air très-romantique. A cinq milles de Mérabing, on nous montra un village habité par des Béchuanas ci-devant cannibales; il est bâti au sommet d'une montagne escarpée, qui peut avoir environ six cents pieds au-dessus du sol environnant. Sur le devant s'élèvent vis-à-vis Tune de Tautre deux immenses roches granitiques d'une telle conformation qu'il nous sembla voir un arceau. Non loin de là apparaît la ville de Rabouchabane, construite en cercle régulier sur la croupe d'un plateau ; elle est dominée par un pic d'une hauteur considérable, que les missionnaires ont appelé la cheminée^ à cause de sa forme particulière. L'œil, aussi loin qu'il peut atteindre, ne découvre que groupes. de montagnes, que champs de millet ou de maïs , et de tous ces points s'élèvent dans les airs de petits nuages de fumée, qui annoncent des Kraals dans toutes les directions. Les Mantaetis nous ont paru être tout particulièrement répandus aux environs
de leur capitale, probablement pour leur sûreté, non moins qu*à cause de la beauté de la contrée et de son aspect enchanteur. Nous rencontrâmes sur notre route bon nombre de naturels, tant bergers que laboureurs: quelques-uns d'entre eux étaient des voyageurs comme nous. Ils nous saluèrent amicalement , et parurent surtout satisfaits de voir dans notre nombre leur morouti , qui avait bien voulu nous accompagner pendant une dizaine de lieues. Mais telle fut notre chance qu'après avoir traversé beaucoup de villages durant la journée, et nous être croisés avec bien des gens auxquels le temps nous permit à peine d'adresser quelques questions, nous allâmes le soir camper tout seuls dans un lieu inhabité.
Cependant , comme c'était le premier lundi du mois, nous n'oubliâmes point de réunir notre monde autour de nous, pour célébrer ensemble avec eux le service spécial que les chrétiens de tous les pays ont accoutumé de tenir à pareil jour, en faveur des nations païennes.
Un cantique imité du psaume LXV fut d'à-
bord chanté en Béchuana , sur le même air qu'on suit dans les églises réformées de France.
G Dieu, c'est dans ta Sion sainte Que tu seras loué.
Ensuite vint la prière, après laquelle notre irère de Mérabing lut dans sa Bible anglaise le chapitre XLIX d'Esaïe :
t Iles, écoutez-moi, et vous, peuples éloignés, soyez attentifs.» Certains passages de cette prophétie arrêtèrent tout particulièrement notre attention ; tel fut le sixième , par exemple : « L*Ëternel a dit à son Oint : C'est peu de chose que tu sois mon serviteur pour rétablir les tribus de Jacob, et pour ramener les restes dlsraél ; maisjet'ai donné pour être la lumière des nations , et pour être mon salut jusqu'au bout de la terre. » Enfin , prises dans un sens spirituel, c'est-à-dire appliquéesàFesclavagedu péché, les paroles suivantes devinrent aussi le sujet de sérieuses questions pour nos domestiques : « Dites à ceux qui sont garrottés: Sortez ; et à ceux qui sont dans les ténèbres : Montrez-vous.» Les réponses d'un des guides et toute
son histoire en général sont une frappante preuve de cette vérité , que la conversion du cœur vient de Dieu, est un appel de son amour, bien que Ton soit d'ailleurs très-coupable , lorsqu'on néglige de profiter des moyens de grâce qui nous sont offerts.
La nuit du 4 au 5 avril fut très-pluvieuse ; mais dans la matinée le ciel s'éclaircit, et notre ami de Mérabing, après nous avoir fait ses adieux, retourna chez lui. De leur côté nos gens allèrent àla chasse, et tuèrent trois couaggas. On les dépeça sur les lieux mêmes ; mais la viande fut portée au campement, coupée en tranches, exposée sur les rocs et sur les buissons , desséchée aux rayons du soleil, saupoudrée de sel et serrée dans une des voitures, comme provision de voyage. Ce n'est pas à dire que nous en eussions besoin ; mais les Africains ne lais^nt jamais rien perdre, et Ton n'aura pas de peine à croire que nos guides ne faisaient point exception à cette règle.
Quant aux couaggas qui furent tués, ils paissaient parmi un bon nombre d'autres, mais il
ne paraît pas qu'il y eût un seul zèbre dans toute la horde ; et il est de fait que le zèbre ne se trouve ni chez les Bassoutos, ni chez lesMantaetis, tandis que le couagga y esttrès-oommun; preuve nouvelleet concluante que celui-ci n'est point la femelle du premier, comme on Tavait cru longtemps.
La différence qui existe entre ces deux espèces d'ânes et leurs caractères respectifs est connue des naturalistes. Notre expérience personnelle nous a convaincus que les couaggas sont dociles et se laissent aisément apprivoiser. On dit les zèbres beaucoup plus revéches; et pourtant il ne serait pas juste d'affirmer, ce que fait Buffon» que les habitants de la colonie du Cap se servent des couaggas pour traîner leurs charrettes. Le cas n'est pas commun, quoiqu'il puisse s'être présenté, ainsi qu'il ar* riva, par exemple, il y a quelques années, lorsqu'un attelage de huit ou dix de ces animaux fut publiquement vendu à la ville du Cap, durant le gouvernement de sir Francis Lowry Cole, qui était, à ce qu'on rapporte, un des en-
ebérisseurs. Mais ces bétes avaient été domp* tées par un Anglais, à frais considérables d*ar^ gent et de temps. Un paysan hollandais aurait probablement manqué de goût pour une pareille entreprise. Il se trouve bien des colons qui ont élevé un couagga par fantaisie, maison n'en cite point qui aient pris le soin et la peine nécessaires pour réduire ces animaux à l'état de domesticité, ce qui serait d'ailleurs praticable autant qu'utile ; car les couaggas sont fort com* muns dans tout le sud de l'Afrique ; ils n'ont pas de grands défauts, se contentent d'une nourriture simple, sont enfin et plus beaux et non moins forts que les mules. Qu'est-ce donc qui pourrait empêcher qu'on n'en tirât le même service ? C'est aussi l'opinion deBarrow, qu'on peut consulter sur ce sujet.
On trouvedeux espèces distinctes de couaggas en deçà du fleuve Orange , à savoir : celle que les colons hollandais du Cap appellent couagga brun (1), à ventre cendré, très-commun aussi
(1) Blaauw'Kxvagga,
parmi les Âmakozas, et le couagga bigarré (1), qui est un peu plus gros que le premier, marqueté de plus brillantes mouchetures , en un mot, voisin du zèbre izabelle, ou cheval sauvage (2) du pays des Namaquois. La seconde espèce de couaggas ne se voit point, il parait, ni au Cap, ni en CatTrerie , non plus que chez les Bassoutos. Nous ne l'avons rencontrée que dans le bassin de la rivière Jaune; et des Bapéris nous ont encore assuré que c'est la plus commune des deux dans leur pays (3) ; ce qui nous porte à penser, que l'espèce de couaggas bruns est particulière au sud, et la bigarrée au nord de l'Afrique australe.
A une heure et demie de notre campement, tirant vers l'ouest , se trouvait Racébatane , un des principaux villages de la tribu des Lighoyas. Nous nous y rendîmes à cheval, pour le voir et y proclamer l'Évangile, au casque Ton voudrait nous recevoir. L'endroitest si tué sur le penchant
(1) Bounle-Kxvagga,
(2) ffilde-Paarde.
(3) ]ls rappellent piisi é ioulouri, ftnc rayé ; et le couagga brun, simplement pitsi.
d'une haute colline qui se termine en plateau ; c'est le même point qu'on nous avait désigné la veille sous le nom bien connu de Thaba-Chéou, ou Mont-Blanc, à cause de son aspect pelé. Environ cent trente habitations, confondues au milieu de gros rochers éboulés, composent tout le village, dont la population ne doit pas être moindre de quatre cents âmes, selon notre manière de compter , qui est de supputer trois personnes par hutte. Les pâturages nous parurent bons , mais les eaux rares, ainsi que le bois. Cependant la petite ville est abreuvée par deux fontaines, Tune desquellesest destinée aux hommes, et Tautre aux bestiaux , ce qui suffità tous les besoins du lieu. La première source, à ce que disent les naturels, ne tarit jamais; et en tout cas, il s'en trouve une meilleqre un peu plus loin. Si nous entrons dans ces particularités, c'est que Racébatane ou ses environs nous paraissent destinés, par leur heureuse situation géographique, ainsi qu'à d'autres égards, à devenir un jour le siège d'une station missionnaire. La population est considérable dans les
alentours. On remarque tout particulièrement, à cinq ou six quarts de lieues,, dans la direction du couchant , un kraal aussi considérable que celui où nous étions venus. Il est appelé Thaba- Marimo, Montagne des Cannibales, et se trouve placé au centre de trois autres villages, qui reconnaissent tous pour leur chef principal un prince lighoya nommé Léssia.
Quant à la petite ville de Racébatane même, elle est gouvernée par Rantsane, vieillard trèsrespecté. 11 ne manque pas d'activité pour son âge ; je lui trouvai un reste de feu dans le regard, et un ensemble de physionomie qui me plut. Comme nous approchions de sa demeure, je fus reconnu par un nègre qui assura m*avoir vu dans la colonie du Cap; il nous reçutavec joie, et nous présenta à son mattre, en lui disant : « Mon père ! je t'amène dès blancs ; voici entre autres le blanc de Mokachane. » Le vieillard était accroupi sur une peau d'antilope, auprès d'un foyer sans feu, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à la nuée de fumée que produit une poignée de roseaux verts, par un temps humide et nébuleux.
Plusieurs personnes étaient réunies ce jourlà autour de leur morèna pour quelque affaire importante ; mais les débats cessèrent à notre approche. Tout le monde ouvrit de grands yeux, où se lisaient rétonnement et la surprise. Bientôt après ce ne fut plus que des péh! que des éoh ! ou que bruyants éclats de rire^ jusqu a ce que le chef ordonnât le silence; à son tour il nous fixa deux grandes minutes ; puis il s'écria : «Voilà donc des blancs ! ... Oh ! mes frères ! cesontbien des blancs!...» Nousdimesqueoui, et demandâmes comment il se faisait qu'il ne fût pas encore allé voir les blancs de Mérabing, pour s'enquérir des vérités qu'ils annoncent; mais à cela Rantsane répondit que ses pieds n'é» taient plus bons, et que d'ailleurs son grand âge ne lui permettait guère de voyager, comme il avait fait dans ses jeunes années. Alors ils'en-gagea entre lui et les étrangers une conversation très-animée. «Quoi donc, lui demandèrent ceuxH:;i, c'est seulement aujourd'hui que Rantsane voit des Baroutis f » — « Des Baroutis ! reprit-il ; j'avais simplement cru voir des blancs.
Et qa'annoDcez - vous ?» — c Les paroles du Chef du ciel. » — «Le Chef du ciel ( Wre) ! Estce qu'il y aurait véritablement un Maître au ciel » — - «Oui , Rantsane. > — « Et que dit-il 7» — « Il dit que les hommes sont tous égarés , comme des brebis perdues. » Un conseiller répète : « H dit que les hommes sont tous des brebis perdues » . Les missionnaires poursui* vent : < Nous sommes tous enfants du Maître des choses, qui est au ciel.» Sur quoi un sauvage les interrompt en s'écriant : « Vous, les blancs, vous êtes tous fils du ciel! » Puis ils continuent : c Tous les hommes, tant blancs que noirs, sont enfants du ciel ; mais tous les hommes ont oublié celui qui les créa jadis à sa ressemblance ; tous les hommes sont des brebis perdues. Rantsane , et vous, créatures de Dieu, quand apprendrez -vous à le connaître ?» — c Etrangers, répliqua Rantsane, comment pourrions-nous le connaître, tant que nous sommes laissés seuls dans ces déserts ?... On dit que votre main grave des paroles qui vont se répéter loiHj loin. Tracez donc cette mienne parole ; di-
tes : Rantsane est déjà courbé sous le faix des jours, et ne peut lui-même se rendre auprès du blanc de Mokachane pour prêter l'oreille aux merveilles de sa bouche; qu'il soit écrit à un morouti, qu'il se hâte de venir instruire Rant* sane et ses hommes. »
L'un de nous, après quelques moments de silence et de recueillement , pendant lesquels se rassembla un grand nombre de gens , prit pour exorde de son discours la demande de Rantsane ; et, comme il ne pouvait, en réponse, promettre que d'écrire, il pria l'auditoire de prêter attention, et dit que le résumé des vérités salutaires allait leur être fait. Ses phrases furent toutes répétées une à une par les sauvages, avec un sérieux remarquable, et beaucoup d'admiration. Nous chantâmes aussi quelques versets de cantique, fîmes deux prières, et voulions ensuite nous retirer, laissant les indigènes sous l'influence des bonnes impressions qu'ils paraissaient avoir reçues; mais Rantsane nous supplia de rester. Il fit apporter des roseaux sucrés, voulut que nous en goûtassions en sa
présence ; après quoi il noos donna quatre de ses sujets pour nous mener tout autour de sa montagne , et nous prouver qu'elle renfermait plus d'eaux que nous n'en avions vu , ajoutant, pour dernière parole : c Et si les eaux s'y trouvent, le blanc nous sera-t-il envoyé? »
Ainsi notre retour aux wagons eut lieu par un chemin détourné. L'on nous assura, pendant que nous marchions, queRantsane était autre* fois un chef puissant, qu'avaient extrêmement affaibli les attaques de ses ennemis, Matouané et Pacarita, qui lui avaient enlevé tout son bétail. Voilà pourquoi il ne lui reste plus aujourd'hui que quelques bétes à laine , et pas une à corne. Metsinget Molibétsané, deux de nos plus intéressants jeunes gens de Morija, sont originaires de Racébatane , et l'une des femmes de Moschescb vient de Kolilé, village voisin, dont le chef est Mossifa.
En arrivant aux voitures y nous trouvames les conducteurs qui faisaient bombance aux dépens des ânes rayés de la veille. Ces bonnes gens nous avaient apprêté quelques
rouelles de leur gibier, que nous ne mangeâmes pas sans appétit, bien que le tout nous parût au fond bien fade et bien coriace. Lorsque les couaggas sont gras^ ils offrent un aliment plus tendre et un peu meilleur. Pourtant, ce ne sont pas tous les Béchuanas indistinctement qui veulent y toucher, car plusieurs allèguent que la graisse de ces bétes exhale une odeur désagréable ; mais pour les Griquois, ce parait être là chose indifférente. Ils aiment beaucoup la chair fraîche du couagga, et même la faim la leur fait trouver bonne sèche, quoique dure alors comme du cuir. Il faut convenir que, pour un animal du genre des ânes , on ne pourrait guère en tirer meilleur parti que ne font ces gens. Sa peau, toute mauvaise qu'elle soit pour un pareil usage, est employée en lanières propres à attacher la charpente des toits du pays, ou convertie en sacs à serrer du blé et en outres à lait, voire en casquettes, par plus d'un naturel.
Le 7 avril, notre traite fut courte, mais intéressante sous le rapport topographique. De 3 h.
5 m. à 3 b. 50 m. , nous marchâmes N.-N.-O. ; de 3 h. 50 m. à 4 h. 50 m., N. (5 minutes de déviation à rO. y et5m. de retard) ; de 6 h. 15m. à6h. 30m.,O. N.^.