‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les Bamolibéris et leur pelit roi. — DescriptioD de leur contrée. — Afooouanou. — Villages dans sou Toisinage.

A quatre heures dix minutes de l'après-midi, les chariots traversèrent une ville abandonnée ( Litsikéla)^ et vers six heures et quart une seconde, également déserte. Dans Tune et Fautre se trouvent des tas d'ossements humains, sans parler des décombres de vieux parcs en pierre à renfermer les bestiaux et autres débris semblables, qui obstruent le passage des voyageurs.

Les deux localités appartenaient, il y a quinze à vingt ans , à un prince des Bamolibéris, tribu de Béchuanas à présent éteinte ou à peu près. Ce chef s'appelait Lékoro, et la contrée qu'il habitait a conservé ce nom. A ce qu'on assure, son pouvoir était considérable ; des personnes de sa horde nous montrèrent cinq à six principaux villages où il comptait bon nombre de sujets, tandis qu'aujourd'hui il ne s'y trouve plus une seule àme. Mais le pire, au milieu de tant de malheurs dont les détails sont restés dans l'oubli, c'est bien peut-être qu'ils eussent été attirés par celui qui en fut la première victime. Lékoro laissa après lui la réputation d'avoir fait beaucoup de mal ; il a été surnommé L'homme du bruit (1), et encore l'homme aux dures mâr chaires (2), c'est-à-dire qui ne se lassait jamais de quereller. Fautril s'étonner, après cela, d'apprendre qu'il soit mort jeune, selon qu'il est dit par David que l'homme impie et méchant n'atteindra pas la moitié de ses jours ?

(i) Motoua Uraia,

(2) HQtou a lUklaga U Ikata.

Comme le petit roi des Bamolibéris allait toujours en empirant, ceux de sa propre nation se déclarèrent ses ennemis. Un parti de révoltés, commandé par Rachossane, chef encore en vie, maisdevenumossouto, alla l'assiéger àLitsikéla, sa résidence, l'emmena prisonnier, et ne le relâcha qu'après qu'il eût livré tousser troupeaux pour se racheter. Mais alors , appauvri plutôt que corrigé, Lékoro voulut poursuivre ses brigandages, et entreprit, en conséquence, une expédition militaire dans le pays des Tambouquis, de laquelle il ne revint point , car il y fut tué avec la plus grande partie de sa troupe.

Gomme nous le remarquions tout à l'heure , le pays qu'il laissa presque dépeuplé, et où personne ne lui succéda, méritait une mention spéciale pour ceux qui s'occupent de géographie. En effet, il est beau et renferme d'excellents herbages ; il est situé dans le voisinage des Maloutis , sur le prolongement occidental de ces montagnes, dont il se trouve assez éloigné pour que ceux qui le peuplaient autrefois fussent surnommés les habitants de la plaine. Leclimat

en est tempéré, quoiqu'il y gèle tous les hirers; il n'est pas commun d'y voir de la neige, tandis que, quinze lieues plus loin, dans le haut pays, on en a souvent un demi-pied, avec une glace de quatre à cinq pouces d'épaisseur.

Quant à la nature du sol, elle diffère aussi de ce que nous avions trouvé jusque-là ; au lieu d'un terreau noir , très-glaiseux , on foule une terre qui a moins de consistance , qui est plus légère et plus sablonneuse, et sous bien des rapports meilleure pour les plantes délicates. Il y croît une foule de petits buissons qu'aiment beaucoup les chèvres et les brebis. Nous remarquâmes partout le thym sauvage , les menthes, une espèce de sauge utilement employée en décoction pour guérir de l'érysipèle, et, parmi les fleurs, des giroflées jaune-clair, non moins belles que celles qui se cultivent dans nos jardins, ainsi que de fort jolies campanules violettes. D'un autre côté, la végétation n'est pas aussi vigoureuse que vers le sud, et les arbres de haute futaie sont ici entièrement inconnus. Nous venions de parcourir un magnifique plateau,

qui s'étend d'Oumpoukani à Mérabing , et de Mérabing au delà de Racébatane. A partir de ce dernier endroit, Ton commence à descendre vers le nord \ tous les ruisseaux coulent dans cette direction, ou bien dans celle du nord-ouest, tandis que jusque-là ils allaient sud et sudouest. Ainsi il y a changement inverse, et Ton passe d'un bassin de rivière, celui du Galédon, à un autre, le bassin du Fal ou Namagari.

Nous regrettons bien que nos connaissances physiques soient si bornées ; car nous foulions un champ sous tous les rapports favorable à d'intéressantes recherches. En particulier, le lieu de notre campement nous parut très-remarquable. C'était proprement une haute croupe de débris qui doivent avoir autrefois formé un mont séparé de tous les autres, et dont la base est aujourd'hui découverte. Les rochers de grès qui entraient anciennement dans sa structure gisent à présent épars tout à Tentour, et l'extrême désordre dans lequel ils se présentent fait naturellement supposer que quelque inondation extraordinaire, si ce n'est un trem-

blement fiouterrain, avec ou sans explosion, doit avoir eu lieu dans cet endroit-là. La pre* mière de ces deux hypothèses se change à peu près en évidence quand on considère que dans le même canton, sur les sources de la Tikoué, se trouve, à niveau du sol , une mine de charbon de terre, dont la nuance tire sur le cuivre ; car cette mine dénote l'existence d'anciennes forêts dans un pays où Tceil découvre à peine aujour* d'hui quelques rares arbustes.

Sous un autre rapport, non loin de Monouanon, à la distance d'une lieue et demie du premier endroit mentionné, et sur la même ligne, courant du sud au nord, je vis également un monticule qui présentait des caractères analogues à ceux que je viens de décrire. Je suppose qu'il avait autrefois la forme d'un plateau; mais par des bouleversements dont les traces sont encore visibles, le centre se trouve aujourd'hui creux. Qu'on se représente une cavité de sept à huit pieds de profondeur, sur cent quarante de circonférence, et de forme elliptique. Au milieu de ce cirque je ramassai des quartz

mélës de substances calcaires , avec du gypse, deTocre rouge, et, aux alentours, de petites pierres noires, poreuses , tellement légères que je les pris pour des ponces.

Le village de Monouanou ne compte qu'une quinzaine de huttes, si bien cachées dans des rocs qu'on a peine à les voir à trente pas de distance. Il doit avoir été plus considérable autrefois; mais les Gaffres et les Korannas, qui en ont enlevé les troupeaux , y ont aussi détruit beaucoup de monde. Le peu de gens qui restent sont toujours en émoi, ce qui leur fit prendre la fuite dès qu'ils aperçurent deux cavaliers dans la plaine, à savoir, moi et mon guide. Celui-ci cria à une femme qui s'était cachée dans les champs de millet : « Pourquoi craignez- vous 7 Nous ne voulons point vous tuer : indiquez-moi seulement le chemin du motsi ; » ce qu'elle entendit, je suppose, mais sans oser se montrer; et ainsi nous passâmes pour nous diriger vers un homme ck. très-haute taille, robuste, portant une barbe , qui à son tour nous regarda

un instant, puis se mit à reculer précipi tamis

meni; mats lorsqu'il aperçut que nous étions saos armes, il s'arrêta. J'assurai que j'avais de bonnes intentions et tâchai de dissiper ses don-» tes à cet égard en lui touchant dans la main, marque d'amitié qui le détermina à nous con-' duire au village. Sa voix tremblante pouvait à peine articuler quelques mots entrecoupés, tels que les suivants : « Mes poumons sont gonflés. . . j'ai peur ! Cette femme là-bas avait peut-<étre peur des chevaux, moi des fusils... Dites-vous bien vrai 7 n'ai*je aucun mal à craindre ? Ne vient-il personne d'autre derrière vous 7...» Arrivés au clan, nous eûmes à prouver à tous les hommes du lieu que nos cœurs étaient blancs comme de la neige, suivant la manière hyperbolique et figurée de parler des naturels. Ce ne fut qu'après beaucoup d'explications qu'ils consentirent à écouter nos nouvelles, c'est-à-dire l'Ëvangile ; mais il ne parut pas une seule femme à la prière, car elles s'étaient toutes «ifuies, entraînant leurs enfants après elles, de sorte que nous ne vîmes point ceux-ci non plus. Le chef, Ramofana, une fois rassuré, me ditque j'a-

vais été pris pour un émissaire de Pil-Witte- Voet, ce qui me peina extrêmement. Je lui offris du tabac en signe d'amitié, et acceptai aussi quelques roseaux sucrés qu'il me présenta. Lorsque nous voulûmes partir, ce Ramofana, dont Tair doux et plein d'aménité m'avait beaucoup plu , prit les rênes de mon cheval , et me conduisit dix bonnes minutes loin, jusqu'à ce qu'il m'eût mis dans le sentier que nous devions suivre.

Avant de nous dire adieu, il me désigna au couchant un point situé au bout d'une vaste plaine, où se trouve une ville de Lighoyas aussi considérable, à ce qu'on assure, qu'est Racébatane. Elle s'appelle Tsékuaning, chef Mollegnané. Dans les environs il y a un autreendroit non moins peuplé , qui porte le nom de Makuabané, et qui est tout peuplé de Lighoyas. Vers le côté sud, à trois ou quatre heures de distance, je passai enfin près d'un mont à forme de dôme, où les Mantaetis s'établirent d'abord, avant de choisir Mérabing pour leur capitale. Le pays est très-beau dans cette direction-là, mais dé-

couvert; les eaux vires y sont rares, celles de fosse plus communes; le nom .du lieu en question est Sébopi, ce qui veut dire tour. Je doute qu'on pût en trouver un plus convenable.

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