CHAPITRE XllI
KaiaMouaiié. — Trappe aui antilopes. — Lions.
Chemin faisant , nous atteignîmes Ralassouané, où nous eûmes encore le malheur d'effrayer les naturels. Une vieille négresse,rentre autres, que nous rencontrâmes dans les champs, poussa des cris ai;;us à notre approche, se mit à pleurer comme un enfant, tout en nous'faisant signe de passer outre, et ne se laissa voir à nous qu'en profil. Un peu plus loin, une jeune femme,
à qui nous fûmes obligés de demander notre route, nous en indiqua une fausse. Je m'aperçus bien qu'elle t&chait de se contrefaire , mais sans le pouvoir. Elle ne nous jetait que des regards obliques; la voix lui manquait à tout moment, et son visage était ruisselant de sueur. Ou tsab'ang? lui dis-je dans sa propre langue, afin de la rassurer , < que craignez-vous ? Je suis un homme de paix, mes paroles sont bonnes » Et sur cela, je pris d*nn pain qu'elle venait de cuire, et en portai quelques morceaux à ma bouche; mais rien ne put dissiper sa frayeur. Heureusement que le chef du clan arriva bientôt; il marcha devant les chevaux et nous conduisit au village. < Je sais, disait-il en mareliant, que vousn'étes pas des méchaata, car vos chariots se sont justement arrêtés chez noi, et les conducteurs m*ont appris que vous aimiez les gens !» G^est ainsi que je rejoignis les voitures, autour desquelles se rassembla une foule de gens, et nous leur annonçâmes la bonne nouvelle du salut qui est en Jésus-Christ. En se retirant, plusieurs des indigènes se disaient Tun à
l'autre : Kayénou ré routiloé , aujaurdhui nous avons été enseignés.
Kalassouanë est une Tille de Lighojas placée au centre de trois à quatre autres qui reconnaissent pour chef principal un nommé Ngatou, le même dont il vient d'être fait mention. Elle est bâtie sur la croupe d'une montagne élevée, qui fait partie d'une petite chaîne de montagnes, et se trouve naturellement défendue par des fondrières formées par la pluie dans un terrain roussàtre, très-sablonneux et tout crevassé. La population totale de ces divers endroits ne doit pas s'élever à moins de cinq à six cents âmes, et pourrait , au besoin, être évangélisée de Racébatane y s'il s'établissait là ou dans les environs quelque missionnaire actif et zélé.
Nous laissâmes aux sujets de Ngatou quelquesarticlesde manufacture européenne, qu'ils payèrent en nature, c'est-à-dire avec du millet, des citrouilles et du maïs. Ils échangèrent aussi contre du sel et du tabac certains objets de cu« riosité, tels, par exemple, qu'une hache d'armes, des bracelets de cuivre, deux à trois lé-
békos de fer, espèce de petite cuillère sut generiSj à nettoyer le nez et à essuyer le corps, ainsi qu'un chèketsé ( fouisseur ) très-ressemblant à une demi-pique , et dont le principal usage est de servir à creuser des trous en terre, pour y prendre le gibier.
Ces trous, de cinq à six pieds de profondeur sur trois de diamètre, ont la forme d'un gobelet, ce qui est cause que l'animal qui tombe dedans se recourbe en spirale et ne peut en sortir : de là leur nom indigène de maména ou entortillements. En bien travaillant, un homme peut pratiquer huit de ces fosses en un seul jour ; c'est un métier auquel le Lighoya est bien dresse dès sa jeunesse. Armé du chèketsé, qu'il serre fortement dans ses deux mains, il se met à genoux, et creuse avec courage , la sueur au front, mais sachant que son existence dépend en grande partie du fruit de ce labeur. Sesmaménas finies, il les couvre soigneusement de roseaux et de broussailles; après quoi il se retire. Gomme elles sont placées auprès des eaux stagnantes el sur le sentier même des gnous et
descouaggas qui viennent s'y abreuver, ces animaux arrivent en bondissant, tombent au fond du piège et y restent engourdis. Le lendemain matin , les sauvages les tuent à coups de pique et de lance , les retirent de la fosse, et vont en réjouir le kraal. Quelquefois pourtant ils ont à disputer leur chasse aux lions qui s'en étaient emparés les premiers. Le combat est toujours fatal à Tun des deux partis, à moins que les bêtes féroces ne battent en retraite, et dans ce cas encore elles sont poursuivies et traquées jusque dans leur repaire. Un fait très-curieux , s'il est vrai, comme tout le monde l'atteste, c'est que les lions se prennent assez souvent dans ces mêmes trappes où ils étaient venus chercher une proie. Alors il est plus facile de les tuer ; mais aussi leurs rugissements nocturnes appellent quelquefois des compagnons officieux, qui, les saisissant par la crinière, les aident à se tirer de danger. Je suppose que c'est en enlevant si souvent le bulin des Ligboyas que les lions ont ^^pris ce manège , par lequel ils peuvent au besoin si bien se secourir les uns les autres.
Les lîoQDes sauTent ausai leuro polits en grat-^ tant, à la manière des chats, à c6té du trou V^^t en leur ouvrant ainsi nne tranchée on un fossé. On comprend bien cependant que, si la fosse se trouve pleine d'eau j il n*y a pas de moyen de salut possible pour les lionceaux. l>ans ce cas ils servent de pâture aux sauvages.
Partant de Kalassouané, nous arrivâmes en deux heures à Séllopo, où se fit notre campe^ ment. La traite totale de la journée avait été de 4 h. 36 m. N.-E. Nous pensions, en dételant ici, avoir choisi un très-bon endroit pour y pas* ser la nuit en sûreté. C'était au milieu d'immenses rochers éboulés, qui nous offraient un excellent abri contre les vents. Nos guides n'eurent pas plus tôt mis les animaux au four* rage qu'une partie d'entre eux prit des fusils et se répandit dans la plaine, qui était couverte de gibier de toute e^f^èce , tel que gazelles , gnous, lièvres, cailles, perdrix ; mais rapproche du soir fit bientôt rentrer les chasseurs. Le bétail paissait encore tranquillement à peu de distance des voitures, dans un enfonce-
ment delà montagne deSétlopo, où se trouvait par malheur un repaire de lions. H fallait que les bœufs fussent bien pressés par la faim pour avoir manqué de flairer le voisinage des bétes féroces^ A surtout je ne comprends pas comment les chevaux en particulier étaient restés dans cette anse dangereuse. Il en était un dans leur nombre, Fleur, qui dans une autre conjoncture avait été fortement blessé par des lions, et depuis lors j*ai cent fois remarqué qu'il ne broutait plus après le coucher du soleil qu'avec une extrême précaution. Ainsi , par exemple , il tourne toujours le nez au vent, tond une bouchée d'herbe, eî prête Toreille pour écouter s'il se fait quelque bruit autour de lui ; puis il baisse de nouveau la téte^ la relève, et, s'il y a la moindre menace de danger, cet animal détache une ruade, part comme réclair, et va s'arrêter on ne sait plus où. A Sétlopo il ne dut pas agir diflEeremment. Nous le vîmes arriver au crépuscule, le cou tendu, la crinière au vent, et passer ventre à terre en face des chariots ; les autres chevaux suivaient de près; ensuite défilèrent tous
les bœufs^ effarés , essoufflés , allant au grand trot. Trois à quatre lions les poursuivaient. Le premier s'arrêta tout court à la vue des voitures , c'est-à-dire à trente-deux pas de nous seulement ; aussitôt une décharge de mousqueterie fut lâchée contre lui , mais sans autre effet que celui de lui faire pousser d'affreux rugissements, ainsi qu'au reste de la troupe. Alors tous les lions décrivirent une espèce de demi-cercle , prirent un petit détour, et se remirent à poursuivre incontinent leur proie. En ce moment, nos intrépides Béchuanas saisirent leurs javelots, et, malgré l'obscurité qu'il faisait déjà, sans penser à tous les dangers auxquels c'était s'exposer, affamés et fatigués qu'ils étaient, ils partirent à la suite des lions ; ce fut bien en vain que nous les attendîmes durant toute la nuit : ni eux ni les bestiaux ne reparurent. Quant à nous et au reste de notre monde, nous nous entourâmes de feux , et improvisâmes une haie défensive dans l'enceinte de laquelle nous nous tînmes ; nous devions être d'autant plus sur nos gardes que pas un des chiens n'était
resté aux wagons. Nous entretînmes donc une bougie allumée sur Tune des voitures, désignâmes un factionnaire chargé de tirer de temps en temps quelques coups de fusil , tandis qu'un autre de nos gens avait soin de faire claquer son long et énorme fouet , afin de tenir à l'écart les animaux sauvages. C'est de cette manière qu'avec la protection du Seigneur la nuit se passa pour nous sans accident fâcheux.
Le lendemain, de bonne heure, deux hommes furent envoyés à la recherche de leurs camarades et de nos bétes. Ce ne fut tout ce jour* là que fatigue d'une part et que sollicitude de l'autre ; mais , à notre grande satisfaction , le soir réunit tout le monde au camp, avec les chevaux et les bœufs. Il s'y trouva aussi quelques indigènes qui étaient venus des environs demander le payement du dommage que nos bestiaux avaient fait dans leurs champs. Il faut que je dise encore que nous avions autour du feu un voyageur cannibale, au regard féroce, et dont la figure était toute marquée de la petite vérole. Personne heureusement ne lui dit rien
de mauvais; on lui servit au contraire de quoi manger, et, la prière faite, il se mit à bivouaquer paisiblement avec notre monde. Il aurait fallu entendre les jactances de chacun de nos gens ; celui-ci n'avait jamais eu peur des lions ; cet autre n'aurait su compter combien il en avait tué dans sa vie. Tous racontèrent mille traits de leur vaillance, et, à voir le feu avec lequel ils parlaient, on aurait pu croire qu'ils étaient encore dans le fort de Faction. Ce n*était que monts et que vaux franchis, que lances brisées, que fourrés dangereux explorés... desattaques, des morts, ou bien des blessures reçues, ei néanmoins un reste de courage encore dans les veines. Mais Ton poursuivit le récit, et il fallut savoir au juste le nombre de ces méchants animaux qui venaient de faire passer à tout le monde une journée si peu agréable et une nuit si agitée ; il fallut dire s'ils étaient au nombrede trois, ou peut-Àtre au nombre de quatre. L'eu ne négligea pas de compter aussi les lionceaux; car Ton était certain que des empreintes de petits pieds avaient été aperçues parmi les gran-
des, qu'ainsi on avait mis en fuite des mères. Pourquoi ne faisait-il plus clair ! car rien n'aurait sans doute empêché d'enlever à ces mères leurs petits !..«.