‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 15 sur 47 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

Sétlopo. — Tribn des Mangoléi. — Deux faits relatifs à la traite des ooirs.

Le retard occasionné dans ce lieu, infesté de bétes féroces, nous valut quelques objets d'his toire naturelle curieux, parmi lesquels se trouvait une nouvelle espèce de sylvains , à ce que nous aditun naturaliste de notre connaissance, auquel nous nous sommes estimés vraiment beureux de pouvoir procurer un de ces oiseaux

pour ses collections. Deux individus du même

ordre ont été expédiés au Musée des Missions évangéliques, où Ton pourra les faire mieux reconnaître et classifîer, avectousceux envoyés par la même occasion (1).

(i) GertaîDcs plantes de Sétlopo sont aussi parties avec leurs graines, pour la même destloation, mais sans que nous ayons pu en tirer d'autre profit que celui de conserver les notes que nous primes sur les lieux, et dont Yoid l'extraiL

De Seilopo: N« i Ntsimé Inom indigène) : --Fruit à forme de cornichon. Les naturels s*en nourrissenL Je lui ai trouvé un goût fade, tant soit peu huileux.

N* 2 Motùukou : — Campanule herbacée et à fleur isolée. L^ovaire renferme trois semences de forme et de grosseur d*une gesse; sa ractne se cuit dans le lait, et est mangée par les indigènes.

N* 8 Maêsibou : — De la famille des légumineuses ; cosse pareille à celle d*une fève ; fruit idem, et de couleur brune. Boailli à Peau crue, ce fruit peut servir d*aliment.

N* 4 Toula : •» Espèce de baie jaune, un peu plus grosse que le gland, et employée par les Béchuanas comme médicament.

Ces quatre plantes croissent dans un terrain léger , sablonneux et humide, dans les vallées, à 8000 pieds environ au-dessus du niveau de hi mer. Elles sont communes dans presque tout le paya des Lighoyas. Le flmlt des trois premières sert de nourriture aux babouins et à une Ibule d*oiseattx.

N* 5 Moroulané : — Morelle, porte une baie vénéneuse et dangereuse pour rhomme, de forme et de grosieur d'une pomme rdnette. Les Llghoyas font sécher la pulpe de cette solanée, la calcinent au feu , la réduisent en poudre, et Tintroduisent, au moyen d'une petite lame de fer, dans les pores du corps, comme un remède astringent.

N« 6 Sérotté : —Herbe que les naturels mangent tout entière, avec son fruit et sa racine, sans aucune préparation.

A moins qu'on n'utilisAt à Paris les graines des plantes dont je parle, mes notes sur ce sujet deviennent Inutiles à tout le monde ; mais chacun comprend du reste qu'il y ait un plaisir réel à s'en occuper pour des

Sous le rapport de la végétation, Séllopo nous a plu beaucoup. Cétait un vrai champ botanique, qui aurait seulement demandé, pour l'explorer , des gens plus habiles que nous. Il y croît une foule de jolis arbrisseaux et de plantes lactescentes, telles, par exemple, que des euphorbes. Au lieu de ces rochers arides et pelés qui fatiguent vos regards en tant d'autres endroits , ici, au contraire, diverses plantes saxatiles tapissent presque toute la montagne, et lui donnent un aspect enchanteur. Les lianes se marient à une espèce de palmier commun dans les Malou> tis, où il atteint jusqu'à trente pieds de hauteur ; et les campanules, les aloès, des géranium d'un rouge pourpré achèvent de charmer la vue. Nous remarquâmes aussi deux sortes de plantes cotonneuses que nous ne connaissions point , et une curiosité instinctive , en quelque sorte, nous les lit examiner de près. Eh bien , serait-ce sans raison qu'elles ont reçu de Dieu ce duvet qu'elles portent ? certainement pas. Il y a des

hommes appelés comme nous à vivre dans le pays, el par conséquent intéressés à le bien connaître.

teignes toutes nues qui tondent les poils de ces plantes, et qui s*en font des habits, suivant une observation aussi juste qu'intéressante de l'auteur des Etudes de la Nature, qu'on nous permettra de reproduire.

Est-il besoin de dire, au reste, que plusse faisaient admirer la beauté et la fertilité du pays dont nous parlons^ et pi us vive fut notre douleur de n*y rencontrer que des tas d*ossements humains, au lieu des nombreux et riches habitants que nous avions droit d'y chercher? A ce qu'assurent les naturels, il était originairement peuplé par des Mangolés, tribu célèbre de Béchuanas dont l'histoire n'offre que des traits déchirants. Ils se reconnaissent entre eux à leur grande vénération pour le rietbock, et surtout par celle qu'ils portaient à la vigne sauvage, qu'ilsappelaientmorara.Cetteplantecroîtsans culture dans les bois des Maloutis ; et si sa tige ne dépasse pas quelques pouces de diamètre, ses branches , par conti*e , surmontent les plus hauts arbres, qu'elle semble quelquefois étouffer dans ses embrassements. Les Mangolés ne dé-

daignaient pas son ombrage, mais sans jamais toucher à ses grappes, encore moins user de sou bois pour aucune chose ; au contraire , si quelque autre personne qu'eux remployai tau foyer, ils n'auraient point voulu aller s*y pourvoir de feu; mais ils en recueillaient religieusement les cendres , et se les mettaient au front et sur les tempes, en signe de douleur. Ce respect si particulier a quelque chose qui ressemble au culte que les anciens Gaulois rendaient au gui.

Sur UD cbéDe orgueilleux, des peuples adoré , Les druides sauglaots cueillaient le gui sacré ; Les autels exposaient au culte du vulgaire De la faveur des cieux ce gage imaginaire.

Il y a une vingtaine d'années, cette petite nation était ricbe et florissante. Elle comptait alors sept ou huit villes considérables, situées aux en virons de Sétlopo,. qui en est la capitale, et gou< vernéepar un chef appelé Patsa. Mon ci-devant interprète,, et celui aussi de M» Archbell, chose assez singulière, appartenaient tous deux à cette tribu. Feu Chaka envoya ses troupes dévastatrices contre le brave Patsa , qui périt en com-

battant pour sa défense, ainsi qu'une bonne partie de son peuple avec lui. C'est là que commenrèrent tous les malheurs auxquels nous avons fait allusion plus haut.

De deux fils qui avaient survécu au roi des Mangolés, l'un devint la proie des lions, et l'autre, nommé Sébétouané, eut un sort plus affreux encore.

En effet, après la mort de son père et celle de son frère, il rassembla ses sujets et leur rappela les immenses pertes qu'ils avaient tous faites. Ensuite il leur représenta le danger imminent qu'ils encouraient en restant plus longtemps dans le voisinage des Matébélés, ses ennemis jurés, et conclut par déclarer qu'il était personnellement résolu à chercher une nouvelle patrie, moins exposée , du côté du nord-est. Tout le monde crut trouver son salut dans cette proposition et y adhéra. Ainsi le pauvre Sébétouané, accompagné de Lékapetsé et de Ramaboussetsé, deux chefs alliés, descendit vers quelqu'une des baies situées entre Port-Natal et De la Goa. Il n'est guère possible de se faire ime idée

de la facilité avec laquelle s*opèrenlle$ émigra* lions de peuples dans le continent d'Afrique ! . . . Ces hommes infortunés voyagèrent un long mois dans les déserts , suivis de leurs femmes et de leurs enfanta , et chassant devant eux le reste de leurs troupeaux. Jour et nuit leur esprit se laissait aller aux plus cruelles anxiétés, en proie qu'ils étaient à la frayeur des Çaffres, à la peur des bêtes féroces , sans guides, sans protection, poussés par le désespoir. Ils ne dormaient jamais que sous des rochers ou dans les bois; en se couchant tous les guerriers plantaient leurs lances en terre , à leur chevet, comme faisait autrefois Saûl (1). Enfin, ils arrivèrent à rOcéan Indien. Chacun fut saisi d'une surprise difficile à décrire en voyant pour la première fois cette belle mer,à laquelle on ne donna d'abord d'autres noms que ceux de grande rivièrCj et de grandes eaua^{2). Bientôt après,

(i) Samuel, XXVII, 7.

(2) Grandes eaux, pour dire (a iMr, est uoe expression qui se retrouve daas l'Ancien -TestanenU Ainsi au Ps, XXIX il est dit : • La voiide l*Etemel est sur les eaux ; rEternel est, c'eat-à-dire tonne sur les grantUê eaux, >

les chefs se mirent à délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre, et à se demander Tun à l'autre où ils devaient dorénavant diriger leur marche. Sur ces entrefaites arrivèrent quelques hommes blancs ; nouveau sujet d'admiration ! Ils furent appelés baloupi^ c'est-à-dire, les jolis. Ces étrangers , en très-petit nombre, demandèrent avec intérêt d'où venait cette troupe de noirs? Us voulaient savoir ce qu'elle faisaitlà, et finirent par leur conseiller de les suivre à un tiers de journéede là, ce à quoi l'ont consentit;

et puis 11 se trouva d'autres blancs, en plus

grand nombre que les premiers , qui volèrent au rivage en descendant de deux maisons flottantes au milieu des grandes eaux. A leur tour ceux-ci firent à Sébétouané et aux autres deux chefs beaucoup de questions analogues aux précédentes ; ils semblèrent môme éprouver pi us de sincère sympathie que leurs émissaires pour le sort des infortunés émigrants; du moins les traitèrent-ils d'une façon très-amicale, au point qu'ils finiront par leur demander s'ils n'aimevaient pas être transportés au delà de la rivière,

jusqu'aux habitalions des Baloupis, où ils (levaient trou ver de meilleurs maitresque Cbaka, une contrée paisible, de bons pâturages, enfin un terrain excellent autant que spacieux pour y planter des jardins ? — Les trop crédules Africains, en partie enivrés par une liqueur inconnue, non moins que dégoûtés de toujours errer dans les solitudes et de toujours craindre pour leur vie, délibérèrent sur la proposition qui leur était faite, et y répondirent affirmativement! Aussitôt des planches attachées Tune à l'autre, comme qui rapprocherait ses deux mains en ne les ouvrant qu'à demi (des chaloupes), furent amenées à terre. Les gens un peu timides pour y entrer, qui regardaient de deux côtés à la fois, sont officieusement aidés, et ils entrent; leurs bestiaux entrent également un à un avec eux (1).

(i) Cette particularité demande une explication que je o'ai pas voulu intercaler dans le récit d*uD événement dont je ne suis que simple narrateur ; mais rien n'empêche de la donner en note ; la voici donc Les Bécbuaoas ne vont jamais sans leurs bestiaux, et, comme preuve de œ fait» je pourrais citer Texemple d*une centaine et plus de Ligfaoyas qui demeurent encore aujourd'hui à Griquoi^-Town. II y a dix ou doute ans qu'ils Turent attaqués par un parti de Griquois qui les dépouîHèrent de leurs troupeaux ; eh bien, plutôt que de se voir complètement privés de leurs vaches pour toujours, ces pauvres gens suivirent Tennemi ft la piste,

Un cri surprenant se fait entendre, et soudain tout s'éloigne du sable ; il reste une rivière de- Tant les chaloupes et une rivière derrière. De nouveaux blancs reviennent, et à force d'aller et de venir, ils finissent par emmener presque tous les noirs, avec les femmes, leurs enfants, leurs bestiaux et leurs provisions, et tous leurs effets. 11 ne resta sur le rivage qu'une centaine de Mangolés qui s'écrièrent fièrement et pleins d'indignation : « Non ! nous ne suivrons point Sébétouané, Lékapetsé et lefilsdeMaboussetsé, pour aller avec des étrangers, qui peuvent nous faire mourir de faim, qui veulent peut-être

jusque chei lui, et oomentirent à defeuir eo quelque sorte ses cscknrei, en demaudant à lui servir de bergers, etc. — Les Mangolés n*avaieiit qu*un reste de bestiaux lorsquMls firent la fatale connaissance des négriers : si d*un c6té les vaisseaux négriers sont ooostmits de Taçon à ce qu'on ne puisse y placer qu*un certain nombre d^hommes condamnés à la serTilude« que ooùtait-il à des pirates de recevoir aussi à bord deux à trois cents chèvres ou brebis, avec quelques bétes à cornes, eussent-ils dû, la nuit suivante^ jeter ces animaux à la mer, ce quUl n*est pas improbable qu*lls aient fait d'ailleun? BCais, en tout cas, rien n*était plus politique pour ces brigands que d'embarquer, avec les joueu de leur ruse, les sfuls biens qui restassent à ceux-ci. S'y refuser, c'eût été renoncer aux noirs ; car ces noirs n'auraient pas manqué de courage pour se battre, d'autant qu'ils se trouvaient en assez grand nombre. Oh ! s'ils eussent seulement connu le fait de l'existence de l'esclavage 1...

nous tuer, que nous ne connaissons point, non plus que leur pays ni leur langue ; nous pré* ferons retourner an désert, et là, à défaut de bœuf et de millet, vivre de chair de tigre et de chacal, avec nos frères : ré tla y a linkué lé lipokouyaié kua ha éssou ! »

Ce sont ces quelques réchappes d'entre les Mangolés qui, de retour dans leur pays, ont rapporté Thistoire affligeante que je livre à la méditation du public, mot pour mot, mais sans commentaire. Ils ignorent ce que sont devenus leurs compatriotes. Lorsqu^on m'interroge sur leur compte, je réponds ne savoir non plus où ils peuvent avoir été transportés, tout en ajoutant que ceux de leurs frères qui s'étaient refusés à les suivre avaient été les plus sages. Il m'est si pénible de dévoiler aux naturels les faits diaboliques de la traite, que je préfère leur taire ce sujet quand je le puis. L'on vient de voir qu'elle s'est étendue jusqu'à la naissance des Maloutis. Je ne suppose pas qu'on puisse lui assigner de limite plus reculée dans ce continent, du côté du sud.

Un ingénieur anglais m'a raconlé qu^il y a une quinzaine d'années deux vaisseaux négriers furent rencontrés par un bâtiment en croisière le long de la côte orientale d'Afrique. Ce bâtiment attaqua Tun des deux navires, qui, se voyant sur le point d'être capturé, eut recours à des tonneaux vides , pour y mettre dedans une partie des noirs de son bord, et les jeta à la mer , dans le cupide espoir de revenir ensuite les reprendre, mais on ne sait pas au juste ce que devinrent ces infortunés. Auraient-ils appartenu, par hazard, au parti des pauvres réfugiés dont j'ai retracé les premiers malheurs ?

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