CHAPITRE XIV
Rivière de la TikouÀ —L'homme animal ne comprend pas les choies qui sont de Dieu. —Les cochers se révoltent et abandonnent les missionnaires dans les champs, — Marche. — Campement. — Arrangement définitif. •— Détails sur les guides béchnanas. — Soliloque d*un Mossouto privé des lumières de la révélation.
Le 9 avril, nous partîmes de Sétiopo, et voyageâmes dans la direction du nord-est pendant quatre heures et vingt minutes, jusqu*à Motlomo, village de Lighoyas, où nous dételâmes, pour y passer le dimanche qui approchait. Notre traite n'eutrien de remarquable; je mentionnerai seulement que nous atteignîmes une rivière nommée Tikoué par les Béchuanas.
Nous la traversâmes à six ou sept lieues au dessous de sa source , où Ton dit que se trouve une fort belle fontaine faite pour attirer l'attention des missionnaires, dans le cas où ils chercheraient un jour , ce qui n'est pas improbable, à fonder un établissement dans ce quartier-là, pour les nombreux indigènes, tant Lighoyas que Mantaetis, et un reste aussi d*anciens cannibales, répandus aux environs et dajis les basses vallées des Maloutis. La Tikoué coule du S.- E. au N.-O., recueille sur son passage les eaux du Kei-cop , qui naissent aux environs d'Oumpoukani, et va se jeter directement dans leFaI, sous le 27<> de lat. S., par le 25<>de long. E. Son lit était sec à Tendroit où nous la franchîmes, mais il n'avait pas moins d'une quarantaine de pieds de largeur, ce qui prouve qu'il y passe un volume considérable d'eau dans la saison des pluies. Le sable qui le recouvre est si fin , si profond et si mouvant, que nos voitures eurent peine à en sortir; aussi la Tikoué est-elle fréquemment appelée dans le pays Sandrivier, ou rivière du Sable , et je ne m'étonnerais
pas si cette dénominatton prévalait un jour.
Le pays continue à descendre au nord, et prend une physionomie différente de celle qu'il présentait jusqu'ici , c'est-à-dire qu'il est découvert et uni. Les eauz de la Tikoué coulent vraisemblablement au-dessous du niveau du terrain. Une autre chose que nous n'avions point non plus rencontrée auparavant , c'est l'existence de quelques lacs d'eau douce. Vers midi nous en laissâmes un sur notre gauche, d'environ un mille de tour. Dans son voisinage paissaient des troupeaux d'antilopes, et sur le lac même se faisait remarquer une grande variété d*oiseaux aquatiques, parmi lesquels nous reconnûmes seulement des canards sauvages et des sarcelles.
Quoique les habitants de Motlomo n'eussent jamais vu de faces blanches, et que par cela seul nous dussions leur paraître des hommes suspects et effrayants, ils ne s'en approchèrent pas moins de nos wagons , où Dieu les réunit pour leur faire entendre une belle et bonne parole^ suivant un idiotisme de la Bible qui est aussi
particulier à ces nations. Ils avaient été prévenus de notre arrivée à leur kraal par un de nos Béchuanas, dont la conversation et les explications qu'il put leur donner sur le but de notre visite leur plut et servit à les rassurer. Ainsi tous descendirent aux voitures, et se mêlèrent à notre monde, auquel ils ne manquèrent pas de faire mille questions; ensuite nous leur fîmes un service religieux. Il se composa de trois chants de cantique, de deux courtes et simples prières, et d'une explication de cet appel évangélique du prophète Esaïe : « Holà ! vous tous qui êtes altérés venez aux eaux ; et vous qui n'avez point d'argent (rien à offrir à Dieu), venez, recevez gratuitement et mangez; venez, dis-je, recevez sans aucun prix du vin et du lait. > Mais qu'il est vrai qu'en tout pays les choses spirituelles sont mal comprises par ceux qui sont charnels, ou dont les affections ne se sont point encore élevéees au-dessus de la recherche des biens de la terre !... Ce n'est pas l'homme animal qui peut comprendre, encore moins aimer les choses qui sont de Dieu ; il faut que l'Esprit
du Seigneur les lui révèle, qu'il change nos goûts à tous, et nos inclinations naturelles, qu'il nous convertisse à notre Créateur, nous explique les déclarations de l'Ecriture, en un mot, qu'il renouvelle et Tentendement et le cœur ; alorsseulement^avec Lydie, on commence à écouter et Ton reçoit à salut TEvangile de la grâce de Dieu. Je ne veux pas de meilleure preuve de cette importante vérité que Tun ou Tautre des deux faits suivants. Au catéchisme qui suivit la prédication du matin, plusieurs des indigènes disaient : Nous avons compris. — Et quoi 7 — Qu'il faut prier Dieu. — Mais encore .** — Eh bien, poursuivit l'un d'eux, vous annoncez un chef riche et bienfaisant, qui peut multiplier nos troupeaux , rassasier nos bouches de graisse et combler nos demeures de paix et de prospérité. Ces nouvelles sont admirables; je veux , pour ma part , aller m'établir auprès de vous, afin qu'elles me soient répétées, et que je puisse les bien comprendre... Si je vais, me donnerez-vous une génisse? — L'étrange conclusion, medis-je à moi-même; que cet homme-là
s'entend donc bien à matérialiser ton sermon ! Et néanmoins, il raisonnait juste pour lui-même, dans son sens mochouana, ignorant qu'il était des choses spirituelles et tout à fait charnel. Ce n*e$t assurément pas pour une raison différente que Jésus-Christ reprochait aux troupes qui rayaient suivi des confins de la mer de Tibériade qu'elles le cherchaient, non parce qu'elles avaient vu des miracles, mais parce qu'elles avaient mangé des pains , et avaient été rassasiées. C'est pourquoi il leur disait : Travaillez pour avoir ^ non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure jusqu'à lavieéternelleetque le Filsdel'hommevou^ donnera.
L'on conviendra, du reste, que Tanecdotedu Lighoya était assez plaisante. Je la racontai un jour à un missionnaire établi chez^les Barolongs, qui, pour ne pas se contenter de remarquer simplement que rien n'était pas caractéristique chez les Africains que ce trait-là, m'en raprporta un semblable. «Un dimanche, dit-il, j'avais essayé de peindre la félicité des justes dans le ciel. Le service fini, un de mes auditeurs vient
me trouver avec sérieux et me tient ce langage : «Maître, rien ne peut être plus beau que la Canaan des justes. Une contrée découlant de lait et de miel !... que les pâturages y sont sans doute gras et les eaux abondantes! Un pays de paix, sans ennemis, où gouverne un roi puissant et débonnaire ; comme ses sujets doivent vivre heureux ! Si tu vas un jour, Maître, visiter cette contrée , promets-moi de me prendre avec toi. Je veux voir de mes yeux ce qui en est; ensuite nous nous y transporterons, moi, ma femme, mes enfants et mes troupeaux. J'aimerais beaucoup en faire ma patrie. >
Bien que le temps fût très-mauvais, nous eûmes dans la tente un court service en hollandais pour les Bastaardsdenotre suite; après quoi une conversation religieuse s'engagea entre les Lighoyas de Motlomo et nous. Monaïle leur dit aussi beaucoup de bonnes choses, ce qui nous permet d'espérer que cette visite chez eux sera bénie, moyennant la grâce divine. Il plut une partie du jour. Mon collègue et moi, après nous être enfermés dans notre fourgon, comme deux
ermites y nous nous entretînmes presque toute la soirée des chrétiens de notre patrie. Nous étions tous deux poursuivis par un certain malaise que j'aurais de la peine à définir, car nous ne le comprenions point. C'était peut-être un pressentiment secret des peines par lesquelles nous étions près de passer. Les faits suivants pourraient bien du moins induire à le croire.
Le 1 1 avril, Geriet demanda du tabac à fumer, et nous lui en coupâmes un bout au rouleau que nous en tenions derrière le chevet. September vint après cela pour avoir du thé; Adam Krotz, pour obtenir du café. Nous connaissions suffisamment ces gens pour comprendre à leurs manières qu'il se couvait quelque mauvais dessein. Enfin, Adam nous fit prier par Ruiter de lui donner de la viande, de La viande salée, dit-il ; mais nous répondîmes que la salée ne serait pas mangée avant la fraîche pour de bonnes raisons. Sur ce refus, notre homme commença à se plaindre que ça n'allait pas.
Un mot qu'il laissa échapper, en parlant avec nos Béchuanas, trahit sa pensée ; il leur disait:
«Ici c'est déjà loin. » C'est pourquoi nous eûmes hâte de sortir du wagon pour mettre le holà, si possible, parmi nosgens. «Où sedirigera-t-on aujourd'hui? > demanda impertinemment notre cocher. Nous lui répondîmes : « Au nord ; » et il hocha la tête, protestant « qu'il n'irait point. » Adam vint, de son côté, nous proposer de rebrousser chemin vers le sud-est, où il connaissait, à l'entendre, une admirable fontaine, qu'il voulait montrer ; mais ses instances furent inutiles. Dès lors ce malheureux homme s'appliqua à soulever nos Béchuanas. Nous les avions loués par précaution , ne nous fiant pas entièrement à nos premiers guides; et comme nous vt mes que ceux-ci allaient nous manquer , nous doublâmes aussitôt les gages des seconds. Il aurait fallu écouter les mille récriminations des autres. « Moi, disait September, je m'enfuis autrefois de chez Mosolékatsi ; j'aurais garde d'y retourner. Je crains ce méchant tigre de Zoula ; il nous déchirera tous. — Et qui veut aller si loin? réparttmes-nous. On doit rebrousser chemin une fois arrivés au Fal. — Au Fal! s'écrie
Adam; c'est là que les chevaux meurent le plus du pere-sickte (1); j'y perdrais tous les miens. — Non pas dans cette saison, Adam ; mais en février passé vousauriezpulesy perdre. A présent, plus de danger ; en tout cas vos chevaux seront remplacés par nous, s'ils meurent du paardesickte. • C'est ainsi que nous levions toutes les difficultés à mesure qu'elles se présentaient, quoique ce fût là d'ailleurs peine perdue. Les Bastaards ont un caractère faible, mobile, indécis, dont nous espérions de rester maîtres dans un cas où nous y étions fort intéressés, placés, comme nous nous trouvions, dans des circonstances très-difficiles; mais Adam, plus décidé que ceux de sa tribu, avait pris un parti définitif. Dès que nous en fûmes bien persuadés, nous lui dîmes ouvertement : c Retournez-vousen avec les vôtres; vos services nous deviennent à charge. — Non l non ! répliqua le malin Bastaard , il faut que nous nous en retournions tous. » Et de ce pas, il va tâcher de corrompre
(1) Perê*§iekie, pour paarde-iiekle^ maladie des chevaux. Les journaux du Cap assurent que c*e$t une espèce (Cinfiuenza, diaprés un nom italien qu*iU lui donnent.
nos Bëchuanas. t Personne, leur dit-il, ne sait où Ton nous veut mener : serait-ce dans la gueule des lions , comme avant-hier , ou bien chez les Matabélés, ces ennemis jurés de votre nation, qui nous tueront peut-être tous? Retournez-vous-en avec nous. Vous êtes trop bons : ces blancs ne sont-ils pas blâmables de vous conduire dans un pays entièrement inconnu ? Vos femmes regrettent votre départ ; elles se demandent avec raison si vous ne serez pas bientôt de retour, A quelle immense distance ne sommes-nous pas de nosdemeures ? Venez; pour moi, j*a vais résolu, comme vous, de pousser plus avant, mais j*ai peur, je m'en retourne. Suivezmoi; le gibier ne manque pas d*ici à la maison ; je vous en ferai beaucoup manger. »
Sékessa et Monaile chancelaient ; ils paraissaient même fort ébranlés ; mais heureusement que Rassélouyané tint bon. Les Bastaards reprochèrent à cet entêté de mettre trop de confiance dans les missionnaires. « Peuvent-ils mener un wagon ? lui demandaient-ils; vous allez rester embourbés dans tous les mauvais pas. »
Cependant le Motlapi, avec son énergie habituelle et sa simplicité, répartit : « Je dis, moi, que ces hommes sont des blancs ; vous autres Bastaards, vous avez appris des blancs à fouetter un attelage de bœufs : comment voulezvous que ceux-ci n'en sachent pas faire autant? Retournez chez vous et laissez-.moi tranquille ! >
Adam entred*un air furieux dans son wagon, prend tous ceux de nos effets qu'il y trouve, les jette à terre, fait atteler, jure, et nous quitte, emmenant avec lui les autres Bastaards.
De notre côté nous fîmes quelques bonnes tasses de café, et les primes avec le reste de nos gens, en attendant que le temps pluvieux que nous avions se fût un peu éclairci, ce qui n'arriva que vers dix heures du matin. C'est alors que le frère Daumas mit tout en ordre dans le wagon , en même temps que je couplai le train, et, faisant venir les bœufs, nous attelâmes. Comme nous partions, Rassélouyané dit à ses camarades , par manière d'encouragement : « Nous voilà tous l'estomac chaud, tandis que les revéches ont seulement bu des eaux de la
fosse ; et ils prétendent qu'on ne peut pas faire sans eux ? C'est bien ce qui va se Toir ; fouettez comme il faut. » Il paraîtrait que ce jeune homme était content de l'aventure qui venait d'arriver.
De 11 h. 24 m. à 12 h. 10 m. , nous marchâmes E.;de 12 h. lOm.àl h i/4,N.-E. ; delh. 1/4 à 5 h. 6m.,N..N.-E.
A trois heures et quart , nous laissâmes sur notre droite un vieux kraal qui avait anciennement été occupé par Motsouané, chef lighoya détruit parMosolékatsi.
C'est la que naissent les sources de l'Enta, un des plus forts affluents de la rivière Jaune. Ses eaux alimentent une foule de creux auxquels viennent se désaltérer les bêtes des champs; et plus loin elles serpentent au milieu de charmantes collines, qu'elles égayent de leur doux murmure, le seul bruit, je crois, qui s'y fasse jamais entendre, si l'on en excepte celui des panthères et le miaulement des chacals.
Notre campement fut établi sur un petit pla* teau qui se distingue seulement; par de nom-
breux parcs de pierre, où les Mantaetis renfermaient autrefois leurs bestiaux. Nousy conduistmes les nôtres, pour éviter qu'ils ne fussent dévorés ou dispersés pendant la nuit par les animaux féroces.
La soirée était obscure et froide; nous allumâmes donc un grand feu, autour duquel nous nous groupâmes tous. Comme dans nos i*éves de sinistresobjetsnous apparaissent quelquefois pour disparaître ensuite^ puis reviennent encore se placer devant nos yeux effrayés, ainsi Adam Krotz vint se poster à trente pas de nous, vis-à«vis notre wagon. Oui , tandis que nous le supposions loin , à la nuit tombante, il vint là s'asseoir sur un rocher, tranquille malgré le froid qu'il faisait, et y resta près d'une heure, sans rien dire ; après quoi il disparut, et nous ne le revîmes plus ; seulement il envoya Ruiter poumons faire savoir qu'ils avaient tué un élan dans la journée , et nous en offrir une partie ; mais nous la refusâmes, et cela en ne répondant pas même un seul mot au pauvre messager.
En effet, qu'avions-nous besoin de nous irac-
commoder avec de telles gens(l), qui auraient fait notre tourment au premier jour 7 Trop heureux de nous voir débarrassés d'eux , dès que nous entrevtmes que nous pourrions nous passer de leurs services, nous les aurions voulu savoir rentrés déjà sous leur toit.
Les Bastaards ne sont rien moins que des hommes de confiance. Si nous avions engagé Krotz et son parti à nous servir de guides, ce n'est pas que nous nous fiassions beaucoup à eux ; mais où trouver de meilleurs cochers dans le pays 7 Avec le temps, je l'espère, les Béchuanas pourront remplir cet office ; plusieurs missionnaires s'appliquent à les y préparer, mais pour le moment , il ne se trouve d'autres bons fouetteurs ( car c'est bien là le seul terme propre ) que parmi les métis , d'ailleurs difficiles et décourageants. Quant à Adam, en particulier, c'est la seconde fois qu'il me quittait ainsi dans les champs. Auparavant il y avait aussi laissé
(1) On comprend bien que nous ne conservions pas de rancune. Le principal fauteur de ce démêlé nous ayant dans la suite fait ses excuses, nous lui pardonnâmes de bon cœur.
un missionnaire de ma connaissance, puis encore un autre, de sorte qu'il doit à présent s'entendre fort bien à ce métier. — Je le reconnais au reste pour un homme intrépide et courageux. Voilà le rapport sous lequel il se recommandait à nos yeux pour un pareil voyage.
Son départ définitif nous laissa le soin difficile et fatigant de mener nous-mêmes la voiture, vu que nos trois indigènes béchuanas ne s'y entendaient point. Au surplus, l'un de ces naturels ne se sentait pas grande inclination à nous accompagner : c'était Sékessa, de Morija. Monaïle y était un peu plus disposé, mais son camarade rébranlait. Rassélouyané, lui, ne tergiversait point. « Qu'avez-vous donc peur des déserts dans lesquels vous êtes nés? b criait-il à ses amis en les gourmandant. Ce Motlapi avait quitté Thaba - Ounchou pour aller quelque part chercher fortune, avec ses chiens, une poignée de sagaies, des massues et autres armes de chasse. Il promit de prendre un fidèle soin de nos bestiaux, et de nous faire en sus manger du gibier. Il partait constamment le pre-
mier, après nous avoir demandé chaque matin la direction que nous voulions tenir. Quant à Monaïle, il connaissait assez bien le pays; je n*ai pas trouvé beaucoup de Mantœtis plus intéressants que lui. Homme de peu de paroles, mais d'effet, il nous disait humblement : « Mes maîtres, je sais monter à cheval ; je puis vous accompagner dans vos excursions aux environs des campements , mais sans jamais trop nous éloigner de la voiture. » Sékessa enfin, tout difficile qu'il fût, consentit à marcher devant les bœufs de Tattelage , et à les conduire par leur lanière, ce dont on ne peut se dispenser que dans les beaux chemins.
Après avoir ainsi fait tous ces arrangements, déjeûné et prié, nous repartîmes, le 12, le cœur agité de craintes, pleins de soucis, mais en nous remettant aux soins de notre Père céleste.
Je saisis un de ces forts bambous d'environ treize pieds de longs, et au bout desquels on at« tache une corde de seize à dix-huit pieds, et que nous appelons fouet au sud de l'Afrique : et c'est en effet un énorme fouet. Ensuite, m'étant
assis sur une caisse placée sur le devant de la voiture, je me mis à commander notre attelage de dix bœufs, assemblés par paires à la file, ce qui prolongeait Tattelage plus loin que ne pouvaient atteindre nos coups. Mais n'importe ; je descendais de temps en temps, pour aller fouetter les bœufs du premier rang, qui sont toujours sûrs d'opposer le plus de flegme , quelque soin qu'on prenne pourtant d*y mettre les plus vifs de l'attelage. Après les avoir un peu émoustillés de la sorte , je remontais sur mon siège (front'Chest)^ sauf à en redescendre dès que ça n'allait plus, suivant l'expression d'Adam Krotz. Mon collègue mit en même temps le pied dans l'étrier; un fusil sur l'épaule, et accompagné de Monaile, il nous précéda , tout en poursuivant des troupes d'élans et de gnous. Dans cet arrangement il entrait un peu de politique. Nous n'étions pas sûrs que nos guides ne voulussent insensiblement rebrousser chemin vers le sudest ; il dirigea donc à dessein vers l'est , mais en tournant ensuite bride du côté du nord, où la voiture ne pouvait faire autrement que de
le suivre. Cet accord avait été fait entre Ini et moi.
De 9 h. 50 m., je tirai droit au nord; de 10 h. 5m. àU h. 20 m., N.-N.-E.^ de 11 h.30m.à 12 h. 5 m., E.; de 12 h* 15 m. à 1 h. etdemie^ N.-E. ; de 2 h. 15 m. à 5 h. 45 m.,N.-E.
Vers deux heures de l'après-midi Je fus obligé de dételer un assez long moment, par suite de Tobstination de Sékessa, qui ne voulait absolu* ment plus avancer dans la direction septentrionale. Il prétendait que Monaïle était allé à Test, et qu'il l'avait prié de l'y suivre ; mais je tins bon, en même temps que je mis en jeu tous les moyens possibles pour tâcher de vaincre Tindocilité de mon jeune homme. Par exemple, je lui demandai : « Où le soleil se lève-t-il ? pouvezvous mieux le dire que ma boussole ?» laquelle je lui donnai à considérer. Puis je mis une carte du payssous ses yeux, et lui dis encore : «Voyez bien; là haut se trouve telle nation, n'est-ce pas ? Là bas coule telle rivière, n'est-ce pas aussi? Qui peut le mieux diriger la marche, de vous ou de votre maître?. .. » Mais tout cela ne le eon-
vainquait point. Un peu après, m'y prenant d'une autre façon, je le priai de me dire, par manière d'information , s'il connaissait à quel peuple pouvait avoir appartenu une cabane de roseaux que nous trouvâmes au milieu des champs , et le drôle me répondit froidement : « Je ne sais, moi; est-ce donc que votre papier ne vous l'apprend point ? » Mais je finis par l'emporter, et, attelant ensemble, nous repartîmes.
Le soir, pourtant, ce garçon murmurait encore, disant : « Ces blancs-là, parce qu'ils craignent Dieu, ne se soucient point des hommes. » Heureusement pour nous qu'il eut ses deux camarades contre lui ; ils le reprirent comme suit : «Ne parle point ainsi, Sékessa; ils nous aiment plus que ces Bastaards que lu voulais aller rejoindre, mais qui sont à présent trop loin d'ici pour que tu doives encore songer à eux. Devant nous il n'y a rien à craindre, et tu le sais : des villes désertes, ou quelques petits kraals de Lighoyas, nos compatriotes, voilà tout. Ici, rien ne nous manque : vivres dans le wagon , gibier
dans les champs — Et les bétes féroces ? — Oh ! tu t'en inquiètes bien !... Quand t'ont-elles mangé près d'un wagon, autour d'un bon feu, comme nous faisons justement? Non, frère, il n'y a que les bœufs et les chevaux, en danger d'elles ; mais nous attacherons ces animaux aux quatre roues de la voiture pendant la nuit ; ils y seront aussi en sûreté que nous. »
 ces excellents discours nous en ajoutâmes un petit encore, assez ironique, mais du moins assorti aux circonstances, puisqu'il ne pouvait être autre chose. Qu'il me soit permis de le transcrire ici.
«Monaïle et Rassélouyané , dîmes-nous à ces deux jeunes gens, vos paroles sont sages, justes, persuasives; mais Sékessa vous croira-t-il? Il a résolu d'être indocile; ce n'est plus là votre humble et riant camarade des autres jours ; il fait le maître maintenant. Ce wagon-là n'est-il pas à lui 7 Demain il faut l'y coUoquer, et nous conduirons ensemble ce morèna où il nous commandera. Ces bœufs sont sans doute à lui«.. les
chevaux aussi ; il faudra lui dire qu'il nous
donne une génisse à chacun lorsque nous Faurons ramené à la maison, car le voilà mattre; son cœur s'est fait maître ; qu'en pensez-vous, Monaile et Rassélouyané ?. . .»
L'ironie nous a ordinairement assez bien servis avec les Béchuanas ; c'est ce qui eut lieu dans ce cas-ci. Sékessa, en nous entendant nous plaindre de la sorte, commença à faire des excuses et changea de ton. Les Africains ne connaissent pas beaucoup les convenances, mais ils en ont pourtant quelques-unes. Leurs pauvres sortent moins de leur place que les nôtres, et si cela leur arrive quelquefois, ils souffrent de courtes représentations, lorqu'elles sont deve- . nues nécessaires. On pourrait dire bien descho-ses semblables à leur louange. Il est certain, par exemple, qu'ils possèdent une sorte de tact naturel qui ne les abandonne presque jamais. Mais puisqu'il s'agit de tact, il faut peut-être que j'aie le soin d'ajouter que dorénavant ce journal ne renfermera plus de détails désagréables sur nos domestiques, car tout alla bien à cet égard pendant le reste du voyage. Dans le cas où notrecon-
duite , telle que nous venons de la mettre tout entière sous les yeux des lecteurs, offenserait quelqu*un d'entre eux , ce qui serait certes f&^ cheux 9 qu'on veuille bien nous juger avec cette mesure d'indulgence dont tous les hommes ont besoin qu'on use envers eux* Nous n'en agtmes pas nou6--mémes différemment envers Sékessa ; après nos gronderies, le jeune homme fut tout à fait à son aise; nos encouragements lui rendirent sa gaité habituelle. Outre qu'il nous devint fort utile, ainsi que ses deux camarades, nous l'aimons sincèrement pour beaucoup de raisons. Son âme est par nature sensible et religieuse. Je n'en veux d'autre preuve que le soliloque suivant , dont le haut intérêt assurément ne sera point contesté, et que je place ici plutôt qu'ailleurs, afin de reposer ma pensée et de la rafraîchir.
« Vos nouvelles, 6 blanc, me dit un jour ce Mossouto, vos nouvelles sont ce qu'il me faut, ce que je cherchais avant de vous connaître, comme vous allez en juger vous-même.
« Il y a une douzaine d'années que j'allai par
un temps nébuleux faire pattre mon troupeau le long de la Tlotse , dans les Maloutis. Après m*étre assis sur un rocher, en vue de mes* brebis, je m'adressai de douloureuses questîonsjoui, douloureuses, parce que je ne pus y répondre.
«Les étoiles, quel est celui qui les a touchées de sa main? sur quels piliers reposent-elles ? me demandai-je.
« Les eaux ne se fatiguent point, elles ne connaissent d'autre loi (coutume) que celle de couler sans cesse, et de toujours couler, au soir comme au matin ; mais où donc s'arrêtentelles?.... et qui les fait ainsi courir ?
« Les nuages aussi vont, reviennent, fondent en eau sur la terre. D'au s'élèvent-ils ? qui les envoie? Ce ne sont pas sûrement les Barokas qui nous donnent la pluie, car comment la peuvent-ils faire, et pourquoi ne les vois-je pas de mes yeux lorsqu'ils s'élèvent au ciel pour l'aller chercher ?
« Le vent n'est rien pour ma vue, mais qu'est^ il en soi? qui l'amène, l'enlève, le fait souffler, mugir, bondir, nous épouvanter ?
«Sàis-je comment le blé germe ? Hier il nes*en trouvait pas un brin dans mon champ; aujour* d'hui je suis retourné à mon champ, et j'y en ai trouvé. II est tout petit, presque impercepti* ble ; mais il va grandir, se développer, comme grandirait un jeune homme. Qui peut avoir donné à la terre et la sagesse et la force de lo produire 7 Alors je cachai mon front dans mes deux mains
« De nouveau je réfléchis en moi-même, di<sant : Nous partons tous , et ce pays reste ; il reste seul , car nous le quittons tous pour nous en aller ; mais où allons-nous? — Un sentiment (ccFwr) répondit : Peut-être existe-t-il d'autres
hommes que nous ; aous irons chez eux Un
second sentiment me dit aussi : Peut-être les hommes vivent-ils sous terre : lorsque nous partons d'ici , nous devons aller les rejoindre. Ce sentiment revint et me dit encore: Peutêtre les hommes vivent-ils sous terre.. .. Un sen-
liment opposé me dit : Ces hommes sous terre, d*où viemient-ils? Sur cela, mon cœur ne sut plus que penser, il s'égara.
c A son tour ma conscience {la plèvre) se leva et me parla, disant : Tous les hommes font beaucoup de mal, et toi aussi tu as fait beaucoup de mal.... malheur !.... Je me rappelai plusieurs torts que j'avais faits aux autres ; et à cause de ces torts ma conscience me rongeait (mordait) en secret; car j'étais assis solitaire, sur un rocher. Je dis que j'eus peur : je me mis à courir après mes brebis, cherchant à m'égayer, mais tout tremblant. »