MOI
1 Atoantoas;
Thlasaioé ;
Mauéué ;
2 Amazouazés ;
PoDgolé ;
Séopazé ;
3 Amaokoloupézas ;
Omokankala ;
Oojobé ;
4 Maguégués ;
'Mpentabaotou ;
Mo'koiéloa ;
5 Machanganes ;
MasaDzéDé ;
MaDkoDODlo ;
Ces nations, complètement inconnues, sont matébéles pour les mœurs et le langage, aux Atoantoas près, qui parlent sésouatsé^ dialecte voisin du zoula, mais si méprisé à Mokokoutloufé, que les sujets de Mauéué y sont communément surnommés maguélégas on bégayeurs.
On assure que leur nombre s'élève au delà de vingt milliers d'âmes , et qu'ils vivent le long des côtes de la mer, sur la Lépokolé, au midi de Saint-Laurent Marqués. Leur servitude, comme celle des autres nations tributaires des Zoulas, est très-pesante. Mais ces détails étant en quelque sorte étrangers à la notice qui nous occupe,
nous les laissons là, pour en offrir quelque^uns sur les régiments susmentionnés.
Les treize premiers se composent seulement de soldats éprouvés , qu'on honore du titre à'EmétUypés, \es blancs, tandis que les autres sont appelés Eméniamas , les noi7*s. Ceux-là n'ont que des boucliers blancs ou bien bigarrés , mais il n'est pas permis aux seconds d'en prendre d'aulres que des noirs ou des roux, suivant la couleur des cuirs de bœuf qu'ils reçoivent de leur maître, pour s'en faire. 11 n'y a non plus que les blancs qui aient le privilège de se raser la tête et le menton, ce qu'ils pratiquent tous avec orgueil, nonobstant les dangers d'une telle habitude dans un pays brûlant. Pourtant, ils laissent une étroite couronne de cheveux au milieu de la tête , et se ceignent le front d'un bourrelet de loutre, dans lequel est fichée une longue plume de grue , qui flotte élégamment de devant en arrière. Les guerriers noirs ne portent point cette plume , mais ils se chargent la tète de bouquets de plumes bien crépues, qui
ajouteni à Tembarras de leurs cheveux , qu'au lieu de couper ils doivent soigneusement laisser croître , en les attachant ensemble, comme si la chevelure africaine n'était pas assez drue et assez incommode sans cela. Mais non ; la sottise des chefs zoulas est seule responsable de toutes ces coutumes ridicules. Ils veulent que leurs guerriers aient , autant que possible, Tair de bétes féroces; et l'on peut bien leur rendre le témoignage qu'ils ne réussissent pas mal à les y faire ressembler. Les soldats matébéles, lorsqu'ils vont en campagne, quittent leurs ornements de rassade, les colliers et les bracelets de cuivre ou de fer qu'ils mettent les jours ordinaires, et se couvrent le corps d'ornements empruntés aux animaux des champs et aux animaux domestiques. Ainsi, au-dessus du pied, comme aux genoux, aux coudes, aux poignets, sur la poitrine, ils attachent des queues de bœuf très-épatées, ressemblant à des barbes postiches , et tout autour de leurs reins ils ne suspendent chacun pas moins d'une centaine de bandes rondes, faites
de peau de bétes fauves et de bétes rousses , qui imitent si bieu la forme de queues de certains quadrupèdes qu'un étranger est toujours sûr de s'y méprendre , ce qui ne laisse pas d'amuser les indigènes. Rien ne nous paraît plus sauvage que ces soldats matébéles, aux formes athlétiques, au regard cruel , toujours en querelle avec tout le monde. Les hordes voisines disent proverbialement d'eux que ce ne sont pas des hommes, mais des mangeurs, d'hommes, tant ils se sont rendus formidables. Le matin ils boivent une espèce de bière de millet fortifiante qui les enivre, et le soir ils font un repas de chair de bœuf , sans légumes ni herbages d'aucune sorte , ou très*rarement. Ce régime les rend robustes , impassibles et féroces , capables, à ce qu'on rapporte, de supporter la faim aussi longtemps que les vautours. Les danses guerrières forment la plus importante partie de leur éducation , et ils s'y livrent fréquemment. Les guerriers blancs s'y distinguent beaucoup, et l'aspect de leurs têtes chauves, quand le soleil y darde ses rayons,
paraît très-imposant. LesZoulas seserveiittous, dans ces sortes d'exercices , d'un court b&ton à crosse, qu'ils ne manient pas sans adresse. A la guerre , ils en prennent un plus long, qui leur aide à gravir et à descendre les montagnes.
Leur maître ne leur donne qu'une seule sagaie à chacun , afin qu'ils ne soient point tentés de la lancer dans les combats, la loi voulant qu'ils se battent toujours corps à corps. S'ils se laissent une fois désarmer par l'ennemi , il faut qu'ils périssent , et cette circonstance encore ne contribue pas peu aies rendre fort avisés à cet égard. Au reste, dans lesattaques, les noirs, qui sont les plus jeunes soldats , et par conséquent les moins aguerris, passent toujours devant, ayant des chefs choisis parmi les blancs, qui les suivent de près et sont autorisés à tuer tous les fuyards sans aucune exception. Dans les expéditions militaires tout le monde dort nu. On vit de pillage, et de bœufs pris à la maison pour munitions de bouche. Il y a d'autres bœufs auxquels il n'est pas peruûs de toucher, parce qu'ils sont seulement destinés à servir
de guides aux bestiaux capturés, et quelquefois aux troupes elles-mêmes, tant ces animaux ont d'instinct pour retenir à leurs parcs accoutumés.
Les blancs ont tous des femmes qui ne se font jamais à voir d*un œil sec leurs maris partir pour la guerre. Après la séparation , chacune d'elles suspend aux parois de sa hutte sa couche nuptiale, consistant en une simple natte de joncs qu'elle s'est elle-même tressée. Aussi longtemps que ce redoutable objet de sa joie et de ses frayeurs conserve un peu d'ombre, la crédule épouse s'imagine que son époux vit encore; dans le cas contraire, il ne devient pour elle que sujets de gémissements (1). Les noirs ne se marient qu'en vertu d'un ordre impérial, toujours tardif à venir, mais en revanche commun à tout un régiment, et quelquefois à deux, lorsqu'il arrive. Ils n'ont pas non
(1) BUe suspend aussi ayee S8 ooucbette le billot ou tronçon d^arbre on peu gros, maïs court, qai sert d'oreiller ordinaire à son mari, et la cuiller de fer dont it fait usage pour manger qnand il est à la maison. C'est au matin, losaqu'elle se lèfo, que la femme loula regarde ft ces objets. Ils sont placés de manière que le jour de la porte un peu haute de la hutte donne dessus^ et procure tue ombre pinson moins perceptible dans le fond*
plus, comme les premiers, la permission de prendre des domestiques et des porteurs d'armes ; seulement leurs mères et leurs soeurs peuvent librement leur préparer leur nourriture et y ajouter, si la commune ration est trouvée insuffisante.
Quant auxL noms des régiments, ils ont tous une signification plus ou moins curieuse. Ainsi, par exemple, celui d'Omobapankue {le 1*^) veut dire Attrape - panthère. Il y a une vingtaine d'années qu'une panthère ayant dévoré un jeune berger du roi , un détachement d'Omobapankués fut envoyé contre elle. On la prit, on ramena vivante devant feuChaka, qui lui demanda, entre autres choses: c Où est ton repaire ? Que s'y fait-il ? Pourquoi as-tu tué un homme ? Si tu étais un homme toi-même, nous te mettrions à mort : dis donc ce qu'il faut te faire?.... J'ordonne qu'on la perce d*un dard;» ce qui fut fait sur-le-champ. Le régiment qui avait fait cette capture fut appelé Âttrappe-pantbère. Il affecte le rugissement et l'extrême férocité de l'animal dont il s'honore de porter le
nom. Ses chefe ne portent que des manteaux de peau de panthère ou de léopard.
Au n"" 4, le mot de Mokokonthlofu (Mokokontloufé ) signifie cuir ctéléphant. Vers Tannée 1823, le roi actuel des Zoulas partit de INfobampa, sa ville natale, pour en aller fonder une nouvelle à quelques lieues de là^ du côté de l'ouest y oiky en une sente année , il ne tua pas moins de vingt-huit éléphants , avec les dents desquels il fit faire quantité de bracelets d'ivoire pour toutes ses maîtresses. Ces animaux étaientpris par un singulier stratagème. Comme ils sont dans Tbabitude de s'appuyer contre un arbre en dormant, les sauvages firent de fortes entailles aux plus gros troncs de la contrée, de sorte que les éléphants, en venant y chercher un appui, tombaient avec ces arbres et se voyaient aussitôt attei n ts d'une gréledexlard8(1 ) .
(I) Il faut supposer que les chasseurs élaieiu à PaUÙt, non loin des arbres les plus fréquentés des éléphants. En outre» les sauvages dressaient d'autres embûches à ces animaux, comme, par exemple, de creuser sur leur sentier dMmmenses fosses, au fond desquelles ils fichaient de trèsforts piqueu, afin que les éléphants, en tombant dans le pîége, s*y abîmassent et ne pussent plus en sortir. Ces fosses étaient soigneusement couvertes de branches et de broussailles.
La capitale de Diogan et le régiment qui y est stationné ont reçu le nom commun de JfokokimtlUofu.
Les Zoulas dans leurs guerres font beaucoup de jeunes prisonniers, qui deviennent ensuite des soldats. Us arrêtent aussi bien des étrangers indigènes, qu'ils réduisent en servitude : c'est ainsi que s'est formé le nombreux , mais terrible corps des Leetane (n"* 12) ou voyageurs.
Les Êziniosi (n^ 18) ou Abeilles sont réputés aussi nombreux qu'un essaim d'abeilles. Dans les attaques ils imitent son bourdonnement et piquent comme elles; d'où leur dénomination distinctive.
Le 25® régiment est appdé Ontena, c'est-àdire le Fictorieuâ?, pour avoir détruit un puissant chef de tribu nommée Sékognané.
Le 26 est le seul régi m ent de gardes d u corps. Hiver et été, il passe la nuit autour du harem, in habita naturœ. Les soldats de ce corps d'armée sont les favoris du prince, et sont employés par lui comme bourreaux. Il y a quelques années qu'il leur donna charge de détruire
des myriades de sauterelles qui infestaient le pays : le lendemain, il s'en trouvait encore qnelqnes-unes dans ses champs; le barbare se vengea d'eux en mettant à mort leur lieutenant. Une autre fois, il lui prit fantaisie de leur ordonner de lui amener un lion en vie. Voilà que les Empotlos se mettent à la recherche des lions. Ils en découvrent un dans un fourré , ils Ty attaquent ; quatre hommes sont dévorés par lui. IMpatlana à la fin le saisit par la queue, Tapouza lui saute à Tune des m&choires, un autre soldat à Tautre, et le roi des animaux est amené vivant au roi des Matébéles.
De même les Otibitlaku {n^ 20) prirent de nuit une hyène et la gardèrent soigneusement jusqu'au lever de leur maître, pour la lui présenter vivante. Et ce célèbre Mokofané, dont il a été ci-devant question, n'alla-t-il pas aussi un jour enfoncer sa javeline dans ia gueule dentelée d'un crocodile qui avait ravi une génisse 7 Le dangereux amphibie fut tué à la rivière de Foloutsi, trahie à Mokokoutloufé et mis aux pieds de Dingan, qui paya tant de peines et de
dangers par un simple Go gantle j Cest bien^ à ce que je présume»
Il est de fait que les empereurs zoulas ne font aucun cas des hommes. Ici le sujet crie respectueusement à son mattre : Ztï, Notre père ! et celui-ci répond froidement : Je t'ai vu^ ou bien, Tu as dit... Pas de lendemain pour rinfortuné Zoula! Aussi répond-il, par manière de proverbe , à quiconque lui promet quelque chose : Eh! donne-moi aujourd'hui^ car demain je puis être tué. Par la même raison , il ne s'amasse pas de grandes richesses, vu qu'il sait trop bien encore que La bouche qui ne munge pas met en réserve pour celle qui nuinge^ maxime qui a surtout trait au danger où il se voit sans cesse exposé que son chef lui arrache la vie. Ce peuple ne connatt que la terreur II n'a presque plus de liens sociaux ni domestiques. Il ne se fie à personne. Les quelques milliers de Matébéles que nous avons dans nos stations bassoutoses ou aux alentours ne veulent absolument pas écouter la bonne nouvelle de TEvangile. Tant jeunes
que vieux, ils se montrent tousrevéches à l'excès , ce que nous ne pouvons attribuer qu'aux vices de leur éducation nationale, puisque^ par nature, ce sont des hommes pleins d'intelligence et de courage.
En vain chercherait-on dans l'histoire des rois de cette malheureuse nation des faits at-; trayants, quelques traits aimables; elles n'en contient que d'affreux. Chaka, pour ne parler que de lui et de son successeur , était un mattre horrible, absolu, dur, cruel au delà de toute expression. A une revue générale de ses troupes, on rapporte qu'il pleura d'une sorte de joie vaniteuse, disant : « Voyez jusqu'où s'étend mon pouvoir ! J'ai seul droit de vie et de mort sur tous ces hommes-là ! » Mais aucun d'eux ne l'aimait. Au contraire , ses propres soldats essayèrent plusieurs fois d'attenter à ses jours. Dans une occasion on lui enfonça sous l'aisselle une javeline de forme particulière , de sorte qu'il ne put jamais savoir qui l'avait forgée.
D'après les lois caffres, le mariage est légitimé par un certain nombre de bestiaux qui
sont comptés en dot par Fépoux aux parents de la femme. Le fils de Séatsakakona (1) dévia le premier de cette coutume.
Une autre loi veut qu'à partir du troisième prince, jusqu'au dernier, on choisisse au roi son successeur, ses deux premiers enfants jnàles étant privés du droit de régner après lui, à cause , disent vaguement les Zoulas, qtte ce sont des fils de la matinée, ou des premiersnés. Le fourbe Chaka. soutenait qu'il n'avait point, lui, de successeurs, par la raison que ses femmes n'étaient que des courtisanes , ou si l'on veut des hommesses (abantouana), suivant l'expression consacrée. C'est ce sophisme, né de l'extrême peur où était le despote qu'il ne s'élevât quelqu'un pour le supplanter , qui l'a porté aux actes les plus barbares. Ainsi, par exemple , Botékazé, sa concubine favorite , se trouvant enceinte , quitta le sérail de Bolaoako, sous prétexte qu'elle était malade. Elle voulait retourner chez ses parents ; mais Naté, qui l'aimait beaucoup , la recueillit dans sa maison et
( i ) C'est ainsi que s'appelait le père de Chaka,
lui promit de l'y mettre à Tabri de tout danger. Naté était la propre mère du roi. Lorsque son fils la venait voir , elle l'entretenait constamment des prétendues souffrances de Botékazé, et Botékazé elle-même ne parlait au roi qu'en soupirant. Son terme accompli, elle accoucha d'un enfant mâle , que Naté fit allaiter par No-, baguébo, sa fidèle servante. Le nouveau Joas fut caché dans un vase d'argile pendant cinq à six mois ; et comme on ne pouvait plus longtemps le soustraire à la connaissance publique, sa nourrice le prit et l'emporta chez les Mathlékas, hors du territoire zoula.
Néanmoins Popa, cousin germain de Ghaka, fut informé de l'affaire, et il la rapporta à son mattre, qui lui intima l'ordre de se rendre d'abord dans la butte de Naté, au milieu de la nuit, et de percer le sein de cette imprudente femme, tout en ayant le soin de fermer la blessure avec un morceau de peau , en guise de charpie, afin de cacher par là que ce fût un assassinat.
Le lendemain, de bonne heure, on rapporta au
roi que Naté avait été fauchée par ses aïeux , ou bien qu'elle avait péri victîme de quelque maléfice. Il s'en va aussitôt Texaminer avec Popa, et Tayant trouvée réellement morte, on se hâta de l'ensevelir. En même temps, Chaka se livra à de feintes lamentations ; il alla même jusqu'à tuer de sa propre main quelques froids spectateurs de ce deuil extraordinaire, et raya pour jamais de la langue de ses frères le mot de naté qui veut dire bon , pour lui substituer celui de motounti. D'un autre côté, ses émissaires se répandirent dans les divers quartiers de la capitale, et mirent impitoyablement à mort quiconque ne pleurait pas la vieille reine, prétendant qu'ils devaient tous être des personnes supectes^ et peut-être des sorciers. A ceux qui furent surpris à leur repas , on demanda simplement : c Comment le trouvezvous?» Et tous ceux qui répcmdirent naié {bon)j au lieu de motounti furent massacrés. Le moyen de douter , après tous ces faits, que l'ordonnateur de tant de supplices ne fût affligé de ce que sa mère n'était plus !
Mais Dieu, qui sonde les cœurs et qui ue tient point le coupable pour innocent, ne se laisse pas ainsi tromper par le méchant, auquel il a dit, comme à la mer : c Tu viendras jusque-là, mais tu ne passeras pas outre. » Voici donc, considérée sous ce point de vue , quelle fut la findeCbaka.
Il semble que le parricide ne pouvait périr que par la main de ses proches. En effet, peu de temps après le crime affreux qui vient d'être rapporté, les parents de Naté voulurent venger sa mort. Soit perCdie, soit amour de sa sûreté , Popa lui-même se glissa secrètement dans leur conspiration, avec son frère Mokofané, qui était alors le premier officier de chambre de Cbaka. Il ne manquait plus qu'une occasion favorable pour exécuter leur dessein, et elle se présenta. Le roi ayant levé une grande armée contre Lépaloulé, et par là considérablement diminué les forces de sa capitale, deux sœurs delà reine défunte, Makhabaï et Mama, se rendirent auprès de Dingan, où se trouvaient aussi Mothlankané et Mokoubané, ses frères.
Elles leur dirent : « Le sang de votre mère crie vengeance. Le tigre qui Ta bu est encore altéré du vôtre. Allez donc le tuer avant qu'il se jette sur nous. Les troupes vous en auront de la reconnaissance. A leur retour de chez Lépaloulé vous pouvez être sûrs qu'elles se tourneront vers vous. » A ce discours les princes caflfres répondirent simplement : < Vous avez parlé ; > mais ces deux mots voulaient tout dire.
Le lendemain, Chaka sortit, comme à son ordinaire, avec Mokofané, au lever du soleil, et s'assit sur sa chaise royale, au delà du parc de ses troupeaux , en un lieu à l'écart ; son serviteur le savait. Voilà tout à coup paraître Dingan, Popa, Mothlankané et Mokoubané, tous quatre armés de sagaies. Le roi leur crie de loin, d'une voix alarmée : « Oti allez-vous 7 » Us lui répondent : « A la chasse. » « Mais, poursuit-il, pourquoi vous approchez-vous de moi, tout armés ! Vous ai-je fait du mal ?» Il tache de s'esquiver^ mais Popa, Mothlankané et Mokoubané le percent chacun de leur lance; il tombe sous leurs coups, baigné dans son sang. < Pourquoi me
tuez-vous, mes frères 7 » demande-t-il en gémissant. Dingan lui répond : < C'est parce que tu as assassiné ta mère« Hâte-toi, parle pour ta défense ; tu es un fourbe sorcier. . .» — «Je me repens pour toujours ; vous m'avez corrigé, lais* sez-moi maintenant. » — «Barbare, te laisser î Tu nouségorgerais tous, implacable Chaka, savant imposteur, dur Inkbosi ; tu défends le mariage à tout le monde, excepté à toi-même ; tu ne nous laisses pas un moment de repos. Ne fais-lu pas tuer tes soldats lorsqu'ils passent quelques jours de beau temps cbez eux au lieu d'aller constamment en campagne ? N'envoiestu pas même les soldats malades se battre, en disant par moquerie que la route les guérira ?... »
— « Maisje mesuis amendé. » — «Tigre affreux, tu veux nous dévorer tous ! Tu as tué Botékazé, Nobaguébo, Tsétlatla, Bachenka, Cbocbokilé^ 'Mpato, Kopoï et Nomaoa ta sœur, et ta mère, et.... » Au mot de ta mère, Popa fond le premier sur Cbaka ; Mokofané reçoit de la main de Popa une javeline dont il perce aussi son
maître; tous, excepté Dingan, l'accablent de leurs traits ; et, le saisissant tout palpitant en-^ core, ils le jettent au fond d'un trou. La fosse recouverte, on va casser à la voirie la chaise impériale du despote. La garnison de la ville était testée tranquille ; le peuple avait aussi conservé une parfaite neutralité, et n'avait pas même osé se porter à la bergerie, en entendant tout le bruit qui s'y faisait. Dingan et ses frères n'entendirent que des cris d'acclamation dans tout Bolaoako.
Mais la misère humaine est telle que, le lendemain même de la mort de Ghaka, ses frères se disputèrent le trône, les armes à la main : d'un côté, Dingan ; de l'autre, Mothlankané et Mokoubané ; ceux-ci furent les moins forts, et émigrèrent en conséquence de Bolaoako, avec leurs affidés.
Quelque temps plus tard, les troupes arrivèrent de leur expédition contre Lépaloulé. Elles revenaient faibles, décimées par la guerre, la faim et la fatigue^ après une campagne infructueuse de deux mois. On chantait dans la capi-
taie des Zoulas un nouvel hymne qui se terminait par ce refrain-ci : «Nous l'avons secoué, le joug de Ramotétoa (Chaka) ! » En considérant ce qui s'était passé, Mothlégé, le premier capitaine de la nation s'écrie : « Pourquoi mes seigneurs s'égorgent-ils? » Et livrant aussitôt une attaque à la ville, il captura quelques milliers de têtes de bétail , avec lesquelles il descendit, lui et son armée, à l'est des Maloutis, où il parvint à s'établir, et où il est toujours resté depuis loi*s.
Ces commotions politiques une fois calmées, Dingan resta seul maître du royaume, qu'il gouverne tout aussi mal que son prédécesseur, au lieu d'avoir profilé de son expérience pour mieux se conduire. D'après la description que les naturels nous ont faite de lui, il faut se représenter un homme encore dans la fleur de l'âge, de taille moyenne, et très-replet. Il est en outre fort noir, velu, ridé, plutôt laid que beau, mais sans qu'il veuille en convenir ; au contraire, il met le plus grand soin possible à cacher qu'il ait trois dents cariées sur le devant de la
bouche. C'est ce qui explique qu'il ne parle jamais qu'à demi-Yoix, et le plus souvent la bouche masquée avec sa main. Rasékuai, qui a parfaitement bien connu ce prince, rapporte qu'il affecte un extérieur jovial, mais sans être pour cela heureux par derrière {i). M a des vertiges, des frayeurs étranges, mille appréhensions de mort et d'autres malheurs. Durant l'obscuritédes nuits, ilcroittoujoursavoirdevantles yeux l'ombre de Chaka. A quoi Ton ajoute aussi que, par les tempshumides, il souffre cruellement de cinq blessures qu'il porte sur son corps. Les actions atroces qu^il a déjà commises rempliraient un volume. D'après tout ce qui nous revient de lui, il paraîtrait que nulle part an monde on ne trouve l'orgueil mieux intronisé, ni la tyrannie plus ouvertement affichée qu'à Mokokoutloufé. Au seul nom du tyran qui y règne, on se demande avec saisissement si c'est bien un homme , ou le démon qui , sous une forme humaine, y fait peser son sceptre de fer sur un troupeau d'esclaves endurcis, dégra-
(1) Montesquieu se serait-il mieux exprimé?
dés, malheureux au suprême degré, pour ue pas dire presque autant que les noirs esprits de Tablme. L'archi-despote des Matébéles se fait tour à tour appeler du triste nom de Ravis- «seur (1), parce qu'il a ruiné plusieurs nations, et du présomptueux nom de Sauveur de ses sujets, parce qu'il a assassiné leur précédent roi, son propre frère, afin de gouverner à sa place. Il souffre encore qu'on l'appelle et le Pacificateur et le Vautour , mangeur des autres oiseaux. Il se laisse prodiguer les épitbètes de Noble Eléphant, de Noir par excellence, de Générateur des bommes.
Toi qui es haut comme les montagnes ! qui es aussi élevé que lescieux ! toi qui vis à jamais ! . . . Tds sont les blasphèmes que Ton profère journellement en lui parlant. S'il sort le soir à la tête de son harem, ses sultanes lui crient : «0 dur lion ! » et cela ne l'offense point* Ses soldats ne lui demandent pas simplement qu'il les envoie ravager des provinces ; mais ils lui disent : Homme-hyène^ donne^nous des nations à
(i) Otengane^ Diogan. Go tenga^ voler, raTir,
dévorer. Ils n'ont pas d'autre idole que lui ; c'est devant lui littéralement qu'ils se prosternent ; il les laisse vivre ou il les égorge, suivant son bon plaisir. Encore une fois, le démon aurait-il soufGlé à ce Zoula (le céleste) qu'il fût un Dieu ?* En tout cas, bien des Matébéles du même peuple s'imaginent, sur la foi de leurs princes, que les ancêtres de ceux-ci sortirent des roseaux d'une fontaine , au lieu d'être nés de femme, comme les autres hommes. Enfin, ajoutez à ce tableau que l'appréhension d'être supplanté fait de Dingan quelque chose de pire qu'une louve qui ne veut point reconnaiti^ ses petits. Une de ses femmes, trop confiante à cet égard, eut le malheur de lui présenter un de ses enfants, sans doute dans le transport de sa joie : le monstre prit ce nourrisson parles pieds et retendit mort sur le pavé, d'un coup de revers de sa main. L'infortunée mère fut en même temps percée d'un dard, et expira en regardant mourir son nouveau-né. C'est un indigène bien informé qui m'a rapporté ces faits atroces, malheureusement trop vrais. Le croirait-on encore? Les
Zoulas célèbrent annuellement en janvier une grande fête nationale des prémices. On se rassemble à cet effet de toutes les parties du royaume dans la capitale. La foule se range en pompe autour du sérail; le dieu en sort au moment où le soleil va poindre ; le peuple crie : Ga-horO^ntè ! qu'il multiplie ! et en même temps il se prosterne. Alors Tidole de cette multitude aveuglée, s'élevant au-dessus du bel astre du jour, lui insulte par trois ou quatre cracbats, et rentre aussitôt. Cela rappelle des vers célèbres, mais où Ton préférerait ne voir qu'une belle poésie, sans vérité historique. . . Ce sont ceux de Le Franc le Pompignan, qu'on croirait avoir été écrits à Mokokoutloufé par un barde chrétien.
Le Nil a vu, sur ses rivages, Les Doirs habitaDts des déserts Insulter, par leurs cris sauvages, L'astre brillaot de Tuoivers.
Cris impuissauts, fureurs bizarres !
Taudis que ces monstres barbares Poussent d'insolentes clameurs,.
Le dieu, pounuitaDt sa carrière, Verse des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Enfin, pour terminer, et eiv même temps pour justifier le tableau, peu brillant sans doute, mais fidèle, que nous avons entrepris de présenter de la nation matébéle (t), voici une pièce de {NTOse cadencée, dans laquelle Okopoulana et Omokotounguana ont retracé les exploits de Dingan , qui leur paraissent tous sublimes, ainsi qu'à bon nombre d'autres Zoulas, bien que d'ailleurs ces éxploUs ne soient pas tous louables. On aurait beaucoup moins de peigie à convenir que la pièce en soi n^est pas destituée de vraie poésie. Personnellement parlant, nous y avons vu aussi, avec une certaine sàtisfaclion, que l'idiome zoula n'est pas très-différent du sessouto , à peu près, par exemple, comme on trouve que le hollandais se rapproche de l'allemand.
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, la position sociale des Matébêles et de leurs chefs a singulièrement changé. Attaqués par les fermiers hollandais émtgrants^ Mossélékalsi et Dingan ont été battus, misenfyiite, et la plus grande partie de leurs troupes ont été exterminées.
(Éditeurs.^
La première page de ce remarquable panégyrique , presque toute en apostrophes , est conçue comme suit, en langue zoula.
EMPONKO ZA OTENGANÉ.