CHAPITRE PREMIER
Préparatifs de Toyage. — Caravane. — Prière du départ — Marche du 43 mars. — Aspect du pays. — Campemeot.— La Saule. — Ses différents noms. — Poissons. — Traditions des naturels. -— Le kaène. — Le léCtoué. —^ Marche du 14 mars. — ArrîTée à la station de Pialberg.
, Avant de commencer le récit de notre excursion, il ne sera peut-être pas sans intérêt de donner à nos lecteurs une idée, quelque imparfaite qu'elle soit, des embarras multipliés qu'entraînent les préparatifs d'un voyage dans les contrées sauvages et inconnues que nous venons de visiter. Dans les pays civilisés, pourvus de routes larges et bien entretenues, de
canaux, de chemins de fer, de diligences, de chaises de poste, où l'on rencontre à chaque pas une ville, un village, une hôtellerie, un voyage de quelques semaines , pour peu que la famille qui l'entreprend soit nombreuse, n'est exempt ni de troubles ni de soins embarrassants. Les bagages à arranger, les paquets à emballer, les adieux à faire , et cette multitude de petites difficultés et de petits accidents imprévus qui viennent fondre sur vous à la veille ou à rinstant même du départ, justifient pleinement ce mot d'une femme d'esprit et de cœur : « Voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie. » Que sera-ce donc si, au lieu d'un pays civilisé et pourvu de toutes les commodités de la vie , vous avez à parcourir une contrée sauvage où elles sont toutes inconnues 7 Que serace si, outre les paquets, les malles, les portemanteaux dont le voyageur doit se pourvoir en Afrique aussi bien qu'en Europe, il faut encore qu'il apprête lui-même sa voiture et son attelage , qu'il choisisse des guides et qu'il discute avec eux le prix de leurs services, qu'il
calcule et qu'il entasse dans un énorme wagon hottentot la quantité de vivres nécessaire à la caravane pour un voyage dont il ignore souvent la durée; qu'il se pourvoie enfin de tous les objets indispensables pour un campement? Que nos lecteurs ne s'étonnent donc point à la vue de l'attirail immense de deux humbles missionnaires entreprenant une course d'exploration dans une contrée presque inconnue aux Européens , au milieu de peuplades sauvages, animées de dispositions sinon hostiles du moins fort douteuses, et dont quelques-unes sont encore cannibales.
Notre troupe se composai t de neuf personnes : deux Bastaards , à la fois bons guides et bons chasseurs, quatre autres conducteurs ou domestiques, un berger mossouto, M. Daumas et moi. Nous avions deux charriots, et pour les traîner, une trentaine de bœufs dont quelques-uns étaient destinés à servir de nourriture à la caravane : sept chevaux, qui devaient nous servir de montures dans quelques petites excursions où nos wagons ne pourraient pas nous suivre.
Enfin, pour faire le relevé de notre route, nous avions eu soin de nous munir de montres et de boussoles.
Le 13 mars, tout était prêt pour le départ; mais avant de nous mettre en route, nous éprouvâmes le besoin de placer nos personnes sous la protection de Dieu et de recommander à sa bonté paternelle le cher frère et la station que nous allions quitter. Nous nous enfermâmes une demi-heure dans notre cabinet, avec notre frère M. Gosselin, pour prier le Seigneur. Les pensées diverses , les sentiments opposés , se pressaient en foule dans nos coeurs. Nous ignorions vers quel peuple et dans quelle contrée le Seigneur nous envoyait, quelles épreuves nous aurions à y subir , quand ou comment aurait lieu notre retour, et ce que deviendraient pendant notre absence la station de Morija et l'ami que nous y laissions. La prière calma nos anxiétés^ et apaisa les angoisses de notre cœur. Nous partîmes , confiants dans notre père céleste et nous reposant sur sa sagesse et sur sa miséricorde. Ce n'étaient d'ailleurs ni des inté-
réis humains, ni une vaine curiosité qui nous poussaient à entreprendre ce voyage. L'Evangile à la main , nous allions porter cette divine lumière au milieu de peuplades plongées dans les ténèbres et dans les plus grossières supersti^ tions; nous allions travailler à l'avancement du règne de Christ, nous allions gagner des âmes, et la sainteté de notre but nous donnait la con«fiance que Dieu bénirait nos faibles efforts.
Le pays que nous parcourûmes pendant la première journée de notre marche nous était déjà connu. 11 est traversé en tous sens par de vertes collines aux formes variées et élégantes, entrecoupées de chaînons immenses détachés de la chaîne des montagnes voisines, et du flanc desquels se précipitent de nombreux cours d'eau. 11 se couvre au printemps d'une herbe si élevée qu'elle atteint jusqu'au poitrail des chevaux. Ces prairies le disputent pour la richesse et pour l'étendue à nos plus magnifiques pâturages de l'Europe. Après Tincendie général que les indigènes allument tous les hivers dans leurs champs pçur en féconder le sol, quand des
pluies abondantes ont fait pousser Therbe nou« velle, c'est là que les bergers de Morija et des villages circonvoisins mènent paître leurs trou^ peaux. Ils se gardent bien toutefois d*y rester dans la saison avancée, dans la crainte que quelque horde ennemie, fondant sur eux à rimproviste, ne vienne leur enlever leurs bestiaux. Ils se réfugient alors aux flancs escarpés des montagnes où ils sont plus en sûreté que dans la vallée.
Après avoir marché toute la journée d*abord dans la direction du nord-nord-est , puis dans celle du nord-nord-ouest, nous vînmes camper , le soir du 13 mars, dans un lieu des plus pittoresques. Que Ton se représente deux monts rapprochés, l'un à pente douce, à forme basse et arrondie, l'autre imposant par sa forme et par son élévation. Celui-ci, formé de roches de grès à stratification inclinée, est d'une pente rapide et en quelques endroits presque verticale, d'un accès difficile, et d'une hauteur, du sommet à la base, d'environ douze cents pieds. Sa circonférence est de huit à dix lieues. Les^ natifs Tap-
pellent Nkéiue, et en parlent comme d'une des plus hautes montagnes du pays. Il est surmonté d'un énorme rocher qui présente Taspect d'une tour, et qui semble n'être soutenu que par une puissance invisible. Suspendu au front du Nkéme, il forme une saillie prodigieuse à Tombre de laquelle coule tranquillement la Saule à travers l'étroit passage qu'elle s'est ouvert ellemême entre les deux montagnes.
Cette rivière, qui arrose en formant mille sinuosités le pied des collines, est pour les prairies qu'elle traverse une source de fécondité, et quelquefois pour les naturels une cause de ruine et un objet d'épouvante. Ils rappellent Pouliatsana, et donnent de cette dénomination deux explications différentes. Les uns la font dériver du verbe pouta^ qui signifie ramasser, et assijrent qu'au temps où les pluies tombent en abondance daps les Montagnes Blanches, la rivière prppiptement gonflée entraîne dans son cours de3 pièces de menu bétail : de là le nom de Poutiatsana ou la ramasseuse. D'autres , ayec moins de raison peut-être , font dériver
ce mot de pouti^ nom d'une antilope fauve que nous soupçonnons être une espèce de chamois {antilope rtij^rtcapra), d'après la description que nous en ont faite les naturels. Sa taille^ disent-ils, égale celle d'une chèvre de deux ans; il est tacheté d'un roux foncé; comme le chamois, il n*a point de barbe, mais il manque de la raie noire que celui-ci porte sur le dos. Le mâle seul a des cornes courtes et petites : il est «sans queue. Les Bassoutos jettent ses entrailles à leurs chiens et sont très friands de sa chair. C'est de cet animal que, selon quelques indigènes, la rivière tire son nom. Nous ferons remarquer, contre cette opinion, que le pouti ne vit point aux bords de la Saule : ses mœurs sont celles de la chèvre; comme elle, il ne se plaft qu'au sommet des montagnes ou dans les bois, qu'il abandonne rarement. Quelques-uns encore appellent la Saule le petit Calédon , du nom de la rWière dont elle est un affluent. Elle a deux sotirces ; la plus forte se trouve à une dizaine de lieues au nord-est de Thaba-Bossiou; la plus faible se trouve à cinq ou six lieues au sud-est
de cette capitale des Bassoutos. Les eaux de la Saule sont bonnes, claires, limpides, et, en quelques endroits, profondes. A Tendroit où nous Tavons traversée , elle roule sur un lit de grès noir très dur, VironrStone des Anglais. A cinq cents pas de là, la vue est bornée par une demienceinte elliptique, passage étroit que la Saule s'est ouvert entre les deux montagnes dont nous avons déjà parlé, et où elle disparaît furtivement au milieu des rochers qui encombrent son cours. Un peu plus bas, trouvant une route moins embarrassée, elle la suit paisiblement l'espace de deux lieues , et va mêler ses eaux à celles du Calédon. Nous ne pouvions nous lasser d'admirer cette scène dont Taspect enchanteur formait un constraste si frappant avec tant d'autres perspectives tristes ou monotones dont nos regards avaient été afiCligés dans nos différentes pérégrinations. Ici, au contraire, tout est grand , tout est vivant , tout est animé. Ce cirque ceint de rochers abruptes dont les flancs âpres et sauvages se réfléchissent dans les eaux, ce petit bois dont la fraîche verdure
adoucit ce qu*il pourrait y avoir de trop rude dans l'aspect du paysage, tout concourt à plonger rame dans de délicieuses et inexprimables sensations. Jamais nos cœurs n'avaient été pénétrés d'une plus douce joie et de plus ravissantes émotions que lorsque, la Bible à la main et la prière sur les lèvres, nous nous dirigeâmes vers le fond de cette enceinte pour admirer Dieu dans ses ouvrages et dans le magnifique vêtement dont il a paré la nature. Jamais le spectacle des œuvres de ses mains n'avait donné un tel élan à notre reconnaissance , un tel essor à notre piété. Non point que le Seigneur ne se laisse par sa grâce trouver à toutes les heures et dans tous les lieux; mais les scènes qui élèvent Tàme du fidèle, comme celles quî l'attendrissent, rendent plus vif le sentiment de la présence du Créateur et font voir comme à l'cBil les merveilles de sa puissance et de sa bonté.
Avant de quitter les bords de la Saule nous dirons quelques mots des espèces animées qui vivent dans ses eaux. Nous serons brefs, C2(r
nous avons à peine eu le temps d'en étudier une ou deux. Aussi , à défaut d'une description technique, nous bornerons- nous à signaler deux espèces de poissons dont les caractères ex* térieurs nous ont le plus frappés. L'un de ces poissons a environ quinze pouces de long : il a le corps et la tête aplatis , la couleur unifor* mément grise, la chair blanche et très délicate. L'autre, un peu plus gros, a le corps cylindrique et la tète allongée : il porte de longs barbillons à la mâchoire : sa couleur est d'un brun foncé; c'est le barbeau. Nous aurons plus tard l'occasion de parler de la manière dont les indigènes font la pêche de ce poisson.
Si nous devons en croire les récits des naturels, la Saule serait aussi peuplée de crocodiles de deux espèces différentes , que les Bassoutos appellent le kuène et le léfitoué. Le premier serait de la grosseur d'un jeune veau, et l'autre si long que son corps forme une digue quand il se met en travers dans la rivière. Les Bassoutos craignent extrêmement ces deux espèces de crocodiles , et leur frayeur n'est pas exempte
d'une sorte de superstition. Nous rapporterons ici quelques-unes de leurs traditions, laissant à nos lecteurs le soin de les apprécier. «Lorsqu'un homme, disent les Bassoutos, se promène aux bords de la rivière , malheur à lui s'il vient à être aperçu par un kuène ou par un léfitoué! Le crocodile a le pouvoir de saisir l'ombre du passant et de l'attirer dans les eaux. Il lui ôte la vie, sans se repattre toujours de sa chair. » — « Et comment le savez- vous ?» demandâmes-nous un jour aux naturels. — « Les crocodiles , répondirent-ils , prennent aussi le bétail. L'un d'eux fit tomber une vache dans la rivière d'où elle fut retirée moite, mais nullement endommagée. On l'ouvrit, et on ne trouva ni sang dans son cœur, ni moelle dans les os; sans doute le crocodile avait sucé l'un et l'autre. > Encore une fable que nous tenons des naturels. € Un kuène saisit un homme qui passait près de la Saule. Il le poussa au fond de sa demeure creusée obliquement au-dessous de l'eau , et alla appeler un léfitoué. Pendant son absence, le prisonnier, à la lueur d'un rayon de
lumière qui pénétra par une fente du terrain adjacent, trouva sous sa main des bracelets de cuivre, des colliers de pertes et une pioche. 11 la saisit, pratiqua une ouverture et s'échappa. Tous ces objets,^disent les Bassoutos, peuvent avoir appartenu à quelque précédente victime du crocodile.» Ils n'élèvent pas le moindre doute sur la vérité de cette anecdote. Ils pensent aussi que la seule vue du kuène ou du léOtoué peut donner la mort. «Il y a un an, nous direntils, deux jeunes enfants jouaient ensemble au bord de la rivière , s*amusant à y plonger la tète à la manière des canards. Sur le soir, leurs parents, inquiets de ne pas les voir revenir, se mirent à les chercher; ils les trouvèrent noyés dans un petit bassin peu profond. Un crocodile, s*écrièrent-ils, les a tués de son regard. »
Le lendemain, 14 mars, nous avons quitté les bords de la Saule, que les naturels appellent quelquefois Noka e Bogale , ou la méchante rivière j et nous avons continué notre marche dans la direction du nord, entre des groupes de collines couvertes d'excellents pâturages. Vers
midi, nous étions envuedeBossiou; àunebeure, en face de Lissonein, autre ville considérable des Bassoutos; une heure après, aux bords du Calédon , et avant la nuit close à la station wesleyenne de Platberg. De Morija au Calédon, le pays descend insensiblement; du Calédon à Plalberg, il commence à monter.