‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 26 sur 47 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

SUjoué. — Baladin. — Machogane. — Difficaltésde la roule. — Bspril de brigandage. ^ Promenade. — Prédication. — Visite à un aveagle. — Goinpiainte d'une femme lighoya aveuglée par un éclair dans une tempête. — Passage de TEnta. — • Hérisson. — Abstraction de

De Kokuatsi nous vînmes àSisiyoué, passant par Tsikaniane, où l'Evangile fut annoncé. On nous montra, hors de la route, Moghotli , Monchounyane et Choupane, trois villages lighoyas naguère cannibales. Celui de Sisiyoué Tétait également. Ici se faisaient remarquer une extrême misère et des mœurs affreuses. Nonobstant leur férocité, les habitants de l'endroit fuirent à no^

tre approche. Presque tous quittèrent leurs cabanes, quoiqu'à la nuit tombante et par un fort mauvais temps. C'est seulement le lendemain qu'ils se laissèrent approcher, pour recevoir de nous quelques marques de bienveillance, et entendre tout ce que nous avions à leur dire du Sauveur.

Un homme balafré chantait, dansait, pirouettait près du wagon, y prenait mille postures de bas-comique. « Merveille l criait-il , merveille ! qu'est-ce ceci? Hier, en apercevant dans la plaine cette maison (le fourgon, recouvert d'une grosse toile de lin), je jurai que ce devait être un rocher marchant. Aujourd'hui je vois des têtes qui ont poussé du crin{nos cheveux, partout étranges , tantôt enviés, tantôt mq)ristfs, ont le défaut de n'être pas crépus); je vois des faces blanches, des mains blanches. Oh! ob! mesblancs, oh ! oh ! » Ce vieil anthropophage ridiculisait encore beaucoup d'autres choses en nous ; mais lorsque nous lui mimes un miroir devant les yeux , afin de lui procurer une fois en sa vie le j^aisir de contempler sa laide figure,

il fit quelques affreux sautsdeTriyelin^ et tomba sur son dos , où il passa plusieurs minutes à rire de lui-même^ comme un grand fou.

De là, nous nous rendîmes à Machogane, où nous trouvâmes encore des gens fort matériels. Un vieillard nous demanda naïvement si le Dieu que nous annoncions lui accorderait du sommeil, moyennant qu'il l'en priât 7

Quelqu'un d'autre nous suppliait de lui donnei* une génisse, bien qu'il vtt que nous n'en avions point avec nous. — Les millets composent la principale richesse de ce village, comme de ceux précédemment nommés. En outre, ses habitants possèdent un petit troupeau de chèvres, et dans les champs le gibier ne manque pas. Les naturels le prennent dans des fosses^ rondes , percées au bord des eaux dormantes ou sur le sentier des antilopes , ce qui rend ces quartiers passablement dangereux. En pour-* suivant notre route, deHachoganeà Matlaking, nous dûmes voyager avec beaucoup de précaution, à cause du nombre incroyable de ces trappes qui se rencontraient sur nos pas.

Le chemin conduisait à travers des bas-fonds marécageux, d'où nous ne sortîmes qu'à grande peine, et à des frais de fatigue peu communs. Un de nos bœufs y succomba sous l'effort; celai qui le remplaça se montra revéche et intraita* ble à l'excès. Un troisième, en voulant s'échapper, cassa un article essentiel à son joug. Le manche de notre énorme fouet aussi cassa, fut raccommodé , cassa derechef. La voiture eut à franchir, tour à tour, trois torrents malaisés (des sources deTEnta). Mon collègue marchait à pied, à l'un des côtés de l'attelage, armé d'une double courroie; moi, je me tenais à l'autre avec un bon bâton ; un de nos Béchuanas occupait le siège ; ainsi nous allions, fouettant, sanglant les pauvres bœufs, criant à tue-tête, tandis que les lions nous prédisaient tout autour une nuitnon moinsorageuse,par leurs hâtifs rugissements. Enfin , vers la tombée de la nuit , nous arrivâmes à Matlaking. Là nous dételâmes dans la rivière , après avoir obstinément cherché à en sortir. Un de nos bœufs s'embarrassa dans les traits, et faillit tout briser, avant de se voir

étranglé.... Sans bois, sans feu, la pluie tombant à verse, que pouvait-on faire ? Nous nous mîmes aussitôt sous nos couvertures, et nos gens sous leurs kros. Pourtant, après Torage, la faim les conduisit au kraal, où ils nous firent une tasse de thé et une bouillie, qui ne fut pas mangée sans appétit. 11 était juste onze heures du soir.

Le lendemain il continua à pleuvoir. Aussi dormîmes-nous la grasse matinée. Nous lûmes, en gardant le lit, certains morceaux des Archivesdu Christianisme ^Axk Semeur et de BufTon , pour notre délassement. Ensuite, le morèna de Matlaking étant venu nous rendre visite, nous lui montrâmesune foule de petites choses dont lui avaient parlé nos jeunes gens. Il nous trouvait si riches, si heureux, d'être nés dans un pays où croissaient tant de biens , car le bonhomme s'imaginait que tout vient chez nous comme de soimême , du moins feignait-il de le croire, afin de nous arracher peut-être plus de présents. Pour le détromper , nous lui fîmes considérer nos bras , disant : « Voilà avec quoi les blancs

se procurent leurs beaux outrages; Dieu ne leur en a donné que deux, comme aux noirs... Que faites-TOus des vôtres 7 » Le chef rit; puis il confessa ingénument un peu de paresse, voire assez d'inclination au pillage, qu'il appelait la

Un du pays Parmi les nègres la sagaie

gâte tout. Us ne sont ni sots, ni précisément paresseux : leur grand défaut, c'est la rapine. Elle cause journellement la ruine de leurs familles et de leurs tribus. Une fois appauvris, ils le sont complètement. Partant, c'est tout gain pour eux que de passer chez leurs voisins, pour tenter d'y faire des déprédations. Les pertes souiertes justifient l'attaque. D'ailleurs, la faim est là, cruel conseiller ! Ils disent à ce sujet que la faim est atissi chef de ville, c'est-*à*dire, bien entendu, qu'elle y prescrit ses lois.

Le soir, un groupe de getts se forma autour de la tente , et nous eûmes la prière ensemble, ce qui nous prépara tous aux devoirs du jour suivant , qui était celui de Dieu. Le temps fut clair, serein. « Ciel d'Afrique ! > nous écriâme»-nmi$ pleins de joie, en sautant du lit. L'air était esi^

baume. Pour jouir davantage de la matinée, mon compagnon de voyage et moi nous fîmes une longue promenade. L'un disait : « Le dimanche est toujours beau pour les chrétiens. » L'autre lui répondait : « Surtout quand le ciel est calme. » Sous nos pas s'offraient mille plantes odoriférantes , telles que la lavande , la sauge, les menthes , des giroflées blanches , des œillets diaprés; et à côté des communs pissenlits et autres humbles herbes, s'élevaient des géranium d'un rouge éearlate , comme s'ils s'arrogaient la royauté entre toutes les fleurs du désert. Â quoi l'on doit ajouter l'aspect enchanteur que présentaient les soixante-dix huttes deMatlaking, que nous avions devant nous, la moitié sur un petit plateau qu'ombrageaient quantité d'arbrisseaux ou d'épais bouquets de bruyère , et l'autre partie sur la croupe incli* née d'une colline , au pied de laquelle coulait bruyamment le torrent de Sisiyoué. Quand nous considérâmes ce hameau dans notre miroir de poche, nous regrettâmes infiniment de n'être pas des paysagistes , pour en conserver

un dessin fidèle... Mais nous étions allés dans la retraite chercher la communion de notre Sauveur. Nous méditâmes sa parole et lui offrîmes notre prière sous un olivier sauvage, dont nous nous étions approchés en entonnant ces deux versets de cantique.

Jour du Seigneur, J'ouvre mon cœur A ta douce lumière.

Jour solennel, A TEteroel Consacre ma prière.

Dieu Tout-puissant,

Dieu bienfaisant.

J'ai besoin de ta grâce.

Eclaire-moi !

Soutiens ma foi !

Je viens chercher ta face.

Après cela nous retournâmes à la voilure. Les naturels s*y rassemblèrent , et y entendirent Texplication de ces paroles de TE vangile : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point , mais qu'il ait la vie éternelle. > Ils nous prêtèrent une louable attention , mais

apparemment sans bien comprendre. Pourtant, le service terminé, on entendit parmi eux un murmure confus de gens qui voulaient tous dire à la fois ce qu'ils avaient retenu, ou se faire l'un à l'autre des questions. Nos Bécbuanas, en particulier, leur expliquèrent nos chants, nos prières, nos paroles, suivant qu'ils le faisaient partout où nous allions , ce qui , l'on en conviendra, n'était pas le moindre des services qu'ils nous rendaient.

Dans l'après-dinée, nous allâmes voir au village une pauvre femme aveugle, que nous trouvâmes triste , et reléguée au fond de sa hutte , malgré le beau temps qu'il faisait dehors ; car, dans ce pays-<;i, les infortunés osent à peine paraître parmi les vivants. Pourtant, à notre invitation, elle sortit de son obscur réduit, comme aussi de son morne silence habituel, et nous lia* mes avec elle une conversation, devant un groupe considérable de ses concitoyens.

« Qui sont ces hommes? demanda-t-elle d'abord.

— « Des blancs » , lui répondîmes-nous. — «Mais les blancs aussi parlent-ils notre langue?»

— c Eh ! oui^ nous l'avons apprise et raimons beaucoup. Nous sommes des baroutis qui parcourons la contrée ) annonçant de bonnes nouvelles aux malheureux. Savea^-vous que vous avez un Sauveur au ciel .f" » — « Non ; quel Sauveur 7 » — < JésuS) le maître des choses. » Ainsi nous pûmes lui donner quelque instruction, et Tencourager autant qu'il était en nous à se confier dans le nouveau Dieu que nous proclamions comme le Seigneur de ses dieux domestiques, qu'elle accusait de lui avoir ravi la vue. « Tétais un jour aux champs, ajouta d'elle-même la pauvre femme; le ciel s'étant obscurci, je me hâtai de charger mon enfant sur le dos , pour regagner ma cabane. Un pot commun sur la tête et ma pioche à la main, je courais de tontes mes forces; mais Torage éclata, vomissantde la pluie à flots. La foudre tomba devant mes pas, empêcha mes yeux. Depuis ce temps-là, j'ai vécu seule et désolée. » — « Mais était--ce dans ce viUage-ci 7 » lui demandâmes-nous. — « Oh ! non, répondit-elle; c'était loin d'ici, loin, bien loin ! » — tEt comment vous trouvez-vous au-

jûurd'hui à Matlaking ?• — t Mon mari m'y mena à travers de vastes solitudes, en me donnant la main , lorsque nous fûmes obligés de fuir tous devant le méchant Mosolékatsi , il y a une dizaine d'étés. » — € Et où est ce bon mari ? Nous voudrions aussi faire sa connaissance. » On nous apprit alors qu'il était parti le matin pour la chasse. Nous lûmes la Parole de Dieu, chantâmes un cantique auprès de la pauvre aveugle, fîmes tous ensemble une prière pour elle, et recommandâmes à ses voisins de la bien soigner ; nous lui accordâmes aussi quelques petits secours, et nous primes occasion de cela pour parler aux assistants du bien infini de la vue.

Je ne pus non plus oublier dans ce momentlà que Fun de mes meilleurs amis est aveugle depuis une cinquantaine d'années. Douce fut la prière que je fis alors en esprit pour lui. Ce bon vieillard n'a jamais manqué, durant sa cécité, de la vue que donnent les yeiuc du cœur^ suivant une belle expression des peuples que j'évangélise; et puis, après Dieu, c'est à lui que je dois aussi le peu de foi que je possède.

Ob ! que ma prière pour lui fut fervente !... Enfin l'aveugle lighoya avait à son côté un tourna ou espèce de simple balafo garni d'une seule calebasse. L'envie me vint bien de me le procurer, mais à Dieu ne plaise que j'eusse pu en priver une telle infortunée. C'est ce petit instrument, joint à tout ce que nous éprouvâmes de pitié pour son possesseur , qui ont donné l'idée des strophes suivantes , que nous nous permettrons aussi d'insérer dans ce journal.

Qui me rendra la lumière des cieux ?

Un long ennui m'accable en ces bas lieux.

Jadis j*aimais les aubes matinales;

J'aimais l'ardeur des plus brûlants soleils.

Qu'elles étaient pures et virginales

Les cent couleurs de nos couchers vermeils !

On me dit bien qu'elles sont toujours belles

Pour qui les peut encor voir de ses yeux ;

Mais les deux miens y sont fermés, grands dieux !

Pour moi les jours, ce sont des nuits nouvelles.

Qui me rendra la lumière des cieux ?

Un long ennui m'accable en ces bas lieux.

Rien ne me plaît dans le bruit des tempêtes ; C'est tout horreur que leurs mugissements; Quand les autans les versent sur nos têtes, Je suis en proie à d'affreux tremblements.

YieDoeot les eaux, nobles après Torage ,

Belles i voir rouler en tourbillons , \

Belles i voir inonder les sillons , j

Couvrir les cbamps de fleurs et de ravage . |

Qui me rendra la lumière des cieux ?

Un long ennui m'accable en ces bas lieux.

Ne suis-je pa cette plante inclinée, .

Qui tristement languit dans le vallon,

Qui, faute d^eau, sera déracinée

Par le fougueux et cruel aquilon ?

J'ai des ennuis que nul ne peut comprendre.

Hélas ! je vis sans présent, sans futur,

A cbarge aux miens, dans un état si dur ,

Formant des vœux que nul ne peut entendre.

Qui me rendra la lumière des cieux ?

Un long ennui m'accable en ces bas lieux.

Cruels aïeux, ô mes dieux tutélaires.

Quoi ! me priver de la clarté du jour !

Quoi ! vous montrer mes plus grands adversaires !

Dites : ma foi, mes dons et mon amour

Seraient-ils vains?... Ainsi que la colombe

Je dois gémir, végéter, puis mourir ,

Sans qu'un ami daigne me secourir.

Même au delà de mon avide tombe !

Oh ! rendei-moi la lumière des deux ;

Mon long ennui m'accable en ces bas lieux.

Le lundi 25 avril, nous eûmes un nouveau service avec les habitants de Matlaking ; après quoi nous leur dîmes adieu, à eux et à leur joli

village, pour reprendre notre route. Nous voyageâmes quatre heures vers le sud et atteignîmes l'Enta, sur les grèves de laquelle nous fûmes obligés de passer la nuit , faute d'un gué. Les bords de cette rivière étaient si escarpés et SI sablonneux que même le lendemain nous ne pûmes les gravir qu'en y employant la journée entière. Il fallut à cet effet raser les buissons dont le passage était obstrué, aplanir la rive, décharger la voiture ; puis, à force de coups, de cris , pour animer nos bonnes, mais lourdes bêtes, nous sortîmes de cet horrible endroit. — Un attelage de chevaux est excellent pour donner un coup de collier, mais c'est le contraire avec des bœufs. Ces pesants animaux, s'ils sentent que le faix reste derrière, reculent et se refroidissent. Ainsi, plus on les frappe, plus ils s'obstinent ; d'où il arrive fréquemment qu'ils s'embarrassent dans le train, en cassent lesjougs, les lanières, mugissent, ruent, donnent de la corne, comme des taureaux sauvages. Que le voyageur le plus impatient par nature, obligé de se faire traîner par eux à tra-

vers les vastes solitudes de ce continent, en prenne son parti, et emprunte au colon du Cap un peu de son flegme... Le courage des bœufs n'a rien de pressé ; leur force de résistance est extrême dans les lieux bourbeux ; au contraire, ils tirent toujours bien quand les cailloux craquent sous les roues , c'est*-à-dire sur des chemins secs et raboteux ; même en montant une côte, cela va encore , pourvu que de cinq minutes en cinq minutes on leur laisse un moment de répit.

Jamais nous n'avions autant senti l'inconvénient du défaut total de routes dans cette partie d'Afrique qu'au passage de l'Enta ; mais il faut convenir aussi que nous autres Européens nous avons souvent le tort de prendre les choses trop au vif. Nous nous échauffons facilement ; nous sommes si prompts à mettre bas l'habit, lors mémeque cela n'est pas nécessaire ! Les naturels, pour faire tout plus à Taise, ne s'en trouvent que mieux .' Quiconque aurait vu mon collègue et moi, le 25 avril, tous deux en manches de chemise, affairés, couverts de sueur, et aurait en même

temps considéré nos trois Béchuanas» allant tranquillement leur train accoutumé , des bœufs courant à la cafetière, qui, grâce à leurs soins, ne cessa de bouillir de cette journée-là , et de la cafetière retournant tranquillement rajuster Tattelage ; oui, sans doute, quiconque nous eût aperçus tous cinq, n'eût vu que d'étranges contrastes. Le soir, ce fut Tinverse^ mais toujours même histoire au fond. Assis autour d'un gros tronc de mimosa embrasé, à la faveur duquel cuisait leur potée de viande et de millet, nos bonnes gens s'égayaient aux dépens de Ifeurs bœufs, dont ils repassaient en détail les aventures , toutes les bonnes et mauvaises qualités, sans en oublier une. Ces trois hommes étaient très-plaisants ; leurs discours respiraient la joie. A la fin ils soupèrent ; ensuite, s'étant bien enveloppés chacun dans son kros, ils s'accroupirent au même endroit où ils avaient tant ri, et, les pieds sur les charbons, commodes salamandres, ils dormirent tant qu'ils purent jusqu'au matin. — Mais nous étions couchés dans le wagon, mon compagnon de voyage et moi, l'un

et l'autre exténués de fatigue, le sang trop agité pour nous permettre de reposer, enfin, les bras tellement douloureux, pour n'avoir pas voulu désemparer de notre énorme fouet , que nous croyions sérieusement avoir attrapé des

rhumatismes Nos préoccupations font nos

peines; Tinsouciance des sauvages, leur bonheur. Puisqu'on cherche toujours des différences entre eux et nous, je trouve que celle-là en vaut une autre, et je la consigne ici en passant.

Quant à TEnta, dont nous avions franchi les premières sources au delà de Motlomo, elle avait dans ce second endroit trois toises de large, et coulait paisiblement à l'ouest, vers la rivière Jaune, dont elle est une des plus belles branches. D'épais mimosas ombragent ses rives, avec des saules d'une moins grande hauteur, des oliviers sauvages, etc., et beaucoup d'hippotpotames fréquentent ses eaux , généralement profondes, ce que recherchent soigneusement ces amphibies.

Le 27, suivant toujours une ligne australe , nous arrivâmes à Matloang, charmant petit vil-

lage lighoya , bâti sur le torrent dont il a pris le nom (une source de la Tîkoué). Mapika, le chef de cet endroit, homme jeune et gracieux, fit tout pour nous plaire. Nous lui annonçâmes les vérités du salut, au sujet desquelles il nous dit, la prière terminée : Merci! merci! et ses sujets de même répétèrent unanimement : Merci! Ce fut là que nous lâchâmes un tout petit prisonnier, afin qu'il tachât de sauver sa vie. Depuis trois jours il pâtissait, au fond d'une lanterne, de froid, de soif, de faim, nous mettant au défi de pouvoir lui faire prendre aucun aliment, de sorte qu'il fallut bien enfin lui rendre sa liberté. Ce prisonnier était un jeune hérisson. Chacun sait que ce mammifère est d'un naturel timide. On ne le touche pas plus tôt qu'il piaule, se refrogne , se roule en boule, et ne vous présente que des piquants. De là vient que son nom indigène de tlông , mis simple^ ment au pluriel , est devenu celui du mot fort abstrait de honte^ Litlông (1). Les Béchuanas,

(i) Le mot de honte en français n*a pas de pluriel ; celui de Utlâng, en sMuana, n*a pas de singulier.

pour s*amuser d'un homme honteux, lui persuadent de se peigner avec un hérisson, afin que sa honte naturelle passe, comme de droit, au maître de la harUe (pour dire qu'il en est le type) ; et les chasseurs aussi , lorsquHs peu^ vent mettre la main sur un des innocents petits animaux dont je parle, se servent de ses aiguillons pour en égratigner le museau de leurs chiens^ afin qu^ils aient plus de hardiesse pour attraper le gibier et attaquer les bêtes féroces.

Au sujet de la formation du terme abstrait que j'ai mentionné , j'observerai que ce n'est pas le seul de cette nature connu en séchuana. Le mot de 39m , par exemple, qui veut dire hyène, a donné naissance à celui de sépiri, lieu secret, et à l'expression de Ara sépiri^ en secret. En soi le mot de piH n'est que l'onomatopée du hurlement de la hyène, mais ce quadrupède vit dans des enfoncements obscurs et profonds : de son nom à celui de son antre, il n'y a pas loin , non plus qu'à l'idée de ce qui se fait en particulier^ sans être aperçu.

Veut-on UD autre exemple de ces abstractions de mots 7 En sessouto, tloumotUa signifie dégainer^ ensuite percer ^ usité au figuré; et, par une double métaphore, être afjfligé, souffrir y au passif. — MaMoumfmLarOrpéUm^ angoisses. Au lieu de ce dernier mot, si tous mettez les poignards de L'âmfue^ vous serez très-près de l'original (1).

(i) n D*est pas besoin de remaitiiier que ces sortes d'aiulogîes de mots et de seos sont très-oommanes dans tontes les langues. Pour n'en donner qu*nn exemple* criur, ches les Latins, Toolait dire nne crdx^ on s^t; crudare^ souffrir des châtiments, des peines de corps et d*apric. Panni les chrétiens, avoir beaucoup de croix, c'est passer par beaucoup de peines et d'afflictions, ce qui rerient à peu près au sens de matloumoula-apéUm, expliqué ci-dessus.

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