CHAPITRE XX
Arrifée à EDtikoa. — Caractères des naturels. — Prière du soir. — Mission à Entikoa. — Portrait de Blakuana. — Ses malheurs et ceux de sa tribu* — Son frère Molitsané. —Vrais noms de tribus. — Agriculture. •— Pratique superstitieuse. -— Fable mythologique. — Habitudes de chasse. —Hippopotames. — Oiseaux.
De Motloang, nous n'avions plus que trois lieues à faire pour arriver à la ville capitale des Lighoyas , qu*on nomme Entikoa. Nous y entrâmes le 27 au soir, aux acclamations du peuple. Une ligne d'hommes armés de javelots s'était formée sur notre passage , qui crièrent, en nous voyant: Loumélang Makhoa, tourné- /an^ /c'est-à-dire : Salut, ô blancs, salut !;Depuis
quelques jours ils attendaient impatiemment notre visite, sans nous connaître. Aussi, quelque peu raisonnée que fût leur joie, elle n'en paraissait être ni moins vive, ni moins amie. Us nous aidèrent à dételer et nous firent un feu de broussailles, autour duquel ils s'assirent en cercle pour nous considérer. Makuana, leur chef, parut bientôt après et nous serra la main. Il s'accroupit, comme ceux de son peuple , à côté de nous, et j'entendis qu'il demandait à notre guide mantaetis, sans probablement supposer que nous le comprissions : «Frère, dis-tu que ces hommes-ci sont des hommes de paix ? — Tu l'as dit, mon maître, répondit Monaile ; ce sont des hommes de paix. — Comment t'appelles-tn, mon ami ? — Je suis Monaîle. — Monaile !.... Qu'est-ce qui amène tes maîtres chez nous ? — Ce sont des baroutis qui vont de lieu en lieu annonçant de bonnes nouvelles. Comme je leur ai dit que tu gouvernais ce peuple, ils sont venus te voir, afin de t'apprendra aussi ce qu'il en est des vérités qu'ils connaissent. — Tu dis qu'ils ne volent pas le bien d'autrui, n'est-ce
pas ? — Non, Makuana, ils ne volent pas le bien d'autroi. — Bien ! répartit alors le chef, bien, c'est très-bien ! « Et sur cela il se tourna yers nous, pour nous demander un petit présent de tabac, qui lui fut accordé.
Ensuite il voulut encore apprendre de notre propre bouche quel était le but de notre visite, ce en quoi nous le satisfîmes pleinement. Le petit roi nègre avait ouï dire qu'il y avait des missionnaires dans la contrée ; mais ce n'était là pour lui qu'un pur nom. Il importait de l'éclairer sur ce point et de se faire en tout bien comprendre ; car autrement les sauvages ne croient pas que des étrangers n'entrent chez eux sans quelque mauvais dessein. S'ils étaient plus rassurés à cet égard , ils porteraient rarement des mains homicides sur les voyageurs , envars lesquels ils sont tout crainte et tout respect, au premier abord, de même qu'ils deviennent aisément avec eux aussi libres qu'importuns (1),
(i) Celteobsenration rerienl à celle dont nous tfons été frappé qnelqne part dans un livre de voyages* où il est dit que le sauvage ne oomatt guère, à regard des étrangers » que deux sentiments : ou une méfiance ou
sans user pour cela de voies violentes. Du moins les Lighoyas nous ont-ils partout vus avec une crainte imposante, et qui aurait presque suffi pour garder de tout attentat un peuple naturellement timide, qui ne connaissait guère les blancs et leurs pots de fer que par ce que lui en avaient appris de vieilles légendes (1).
En outre, le mot de Morimo, que nous employons fréquemment, produit un effet magique sur Tesprit des indigènes. Plusieurs d'entre eux nous auront pris pour des c/tetior tutélaires {Mérimo)^ je n'en doute point ; d'autres, au contraire, pour quelque nouvelle espèce de bêtes^y tranchons le terme. En somme , nulle part on ne nous a fait de mal , ni probablement songé à nous en faire , ce dont il est naturel que nous désirions publiquement bénir le Seigneur.
Son nom fut proclamé et invoqué à Entikoa
tréCf ou une oonfiaDoe sans bornes ; tout un ou tout autre : il n'admet point dans ses rapports de nuances intermédiaires.
(i^ Ils ont un conte où il est parlé d'une race d'hommes qui se serrent de marmites de fer pour cuire leur viande, et qui fi?ent au haut delà maison, tandis que leurs femmes se tiennent en bas, occupées des soins de la euisine^ etc.
le soir même de notre arrivée dans celte ville. Il était beau de voir les sauvages réunis pour la première fois dans un pareil but, écoutant avec une parfaite attention la parole de vie, unissant leurs voix rauques aux nôtres, pour en* tonner des chants chrétiens, fléchissant le genou devant leur Créateur avec des missionnaires. La voûte des cieux, qui nous servait de dais, me parut plus grande et plus splendide que jamais. Elle était lambrissée d'un nombre infini d'étoiles, au milieu desquelles, vraie reine des nuits, la lune se balançait mollement dans Tazur, présentant à ma vue ravie son noble front d'argent, digne de servir de symbole à la pudeur.
Que cet astre à la fois est touchant et su-blime ! Enfin, dans un coin aussi retiré du monde que celui oii nous nous trouvions, je me sentis dans l'enchantement , en entendant une assemblée de grossiers Africains répéter mot à mot les vœux et les supplications que mon cœur faisait monter pour eux vers Tauteur de toute grâce excellente et de tout don parfait.
Le jour soivant, mon collègue annonça à son tour aux habitants d*Entikoa les doctrines du salut et les instruisit au long du but de son voyage. En même temps il demanda à Makuana s'il désirait apprendre les vérités de l'Evangile. A cette question le prince répondit joyeusement en deux mots : Oui, moi et mon peuple ! Nous allâmes examiner la vallée au haut de laquelle domine la ville ; on croit voir un groupe de soixante à quatre-vingts baraques, construites en rond sur une terrasse artificielle. Mous trouvâmes une immense pièce d'excellent terrain noir et sablonneux, oùquantitéde plantations de millet et de maïs, comme aussi de roseau à sucre, s'élèvent jusqu'à sept pieds de hauteur. Elle est arrosée par un ruisseau considérable de bonne eau, appelé aussi Entikoa; sur ses bords pourraient être jetés, au besoin, les fondements d'une station missionnaire, bien que l'Enta ou Matlaking^ et surtout le Kei-cop, nous paraissent préférables à ce dessein , ne fût^e qu'à cause de l'abondance de bois qui s'y trouve , au lieu que chez Makuana on en
serait passablement loin. Le chef lui-même semblait enclin à descendre un peu plus au midi, tirant vers le Rei-cop, et il nous assura expressément qu'il le ferait « si nous pouTions lui procurer un missionnaire spécialement destiné pour lui. »
Je ne sais ce qui me plaisait tant dans cet homme ; peut être son air affable et souriant, la douceur de ses yeux, de sa parole ; son front découvert, sa taille ordinaire, il est vrai, mais pourtant jolie ; aussi un commencement de corpulence, avec des formes parfaites, et un âge où Ton est le plus agréable, celui d'à peu près quarante-cinq ans.
Comme nos jeunes gens trouvaient Makuana si bon, ils lui firent manger des pommes de terre dans lesquelles on n'avait pas épargné ni le sel ni le poivre, car ils y étaient répandus à foison ; mais une chose tout au moins aussi risible que celle-1^, c'est que le chef, loin de se fâcher, revenait sans cesse au mets, disant, en bon défi* nisseur, que nos épiceries étaient de petites choses qui font manger le reste .
Faire le récit de ses malheurs et de ceux de sa tribu , n'est-ce pas^ au reste, donner à comprendre quelle sorte d'idée nous nous sommes formée du petit roi des Lighoyas 7 Ce brave homme est riche de monde , mais pauvre de biens comme de talents, et par conséquent est mal obéi, n'étant célèbre, à ce qu'on dit, que par ses malheurs seulement. 11 nous a rapporté lui-même que son père , Mopété , a été tué par celui de Moroko , le chef actuel des quelques milliers de Barolongs qui résident à Thaba-Ounchou ; ses autres aïeux, Motété et Moïssétsé, vivaient sur la Noka-Tloou , où se trouvent encore aujourd'hui un bon nombre de leurs anciennes villes, mais toutes abandonnées. De ce quartier-là, le siège du petit empire lighoya a été transféré plus au sud-ouest, à Entikoa. Cette translation eut lieu par suite des provocations continuelles des Zoulas soumis àMosolékatsi et desMantaetis. Mais ici Makuana devait trouver des ennemis tout autant acharnés à le détruire que ceux-là, dans les Roranas. En effet, ces brigands n'ont jamais cessé de piller la tribu depuis qu'ils l'ont
couDue. Ils possèdent sur elle , non l'avantage du nombre ni du courage , mais celui que donnent des armes à feu sur une insignifiante sagaie et des chevaux contre des gens qui vont tous à pied. En particulier, Piet-v^it-voet a constamment fait la guerre à Makuana et à ses sujets, auxquels il a tour à tour ravi leurs troupeaux de bœufs , de brebis et de chèvres , leurs millets et leur maïs, et jusqu'à leurs enfants, pour se procurer en échange de ces petits esclaves, de la poudre et de l'eau de-vie chez les fermiers de la colonie du Cap , ou près des smousen ou brocanteurs ambulants qui font ce trafic (1).... Oh la funeste inégalité des armes ! Rien ne fait plus de mal qu'elle au sud de TÂfrique. Un kraal de Lighoyas est toujours sûr de prendre la fuite devant sept à huit Koranas ou Griquois montés sur des chevaux , et qui arrivent chacun armé de son fusil. Alors tout est enlevé, et les huttes sont souvent brûlées.
(i) Le mot [loUaDdais de ïïmouê veut dire Juif d* Allemagne. Ce nom au Cap est affecté aux boutiquiers et à ces revendeurs qui vont troquer dans la contrée des nippes et autres articles divers pour des bestiaux et de l'ivoire^ à un profit ordinaire de 100 pour 100. On les appelle êmouun ou usuriers.
Après une victoire si facile, ces braves retournent à leurs taupinières, où ils parlent en francs scélérats de butin , de carnage , d'exploits , de maraude, et disent, pleins de morgue, des pauvres Lighoyas, « qu'ils sont la vacbe et eux les veaux ; • ou encore , < que ceux-là sèment , mais qu'eux ils recueillent. »
Au fond, les dix à douze milliers de sujets que peut avoir Makuana donneraient beaucoup moins de prise que cela à leurs ennemis s'ils se trouvaient moins dispersés qu'ils ne sont^ soumis à moins 'de chefs subalternes, et qui malheureusement se soucient tous fort peu de leur petit roi ; enfin , si celui-ci s'était fait un système de politique quelconque , au lieu de laisser aller , comme il fait , les choses à Taventure. Même ses propres frères, Maléké, Ralékétouané, Engatou etMolitsané, contreviennent à ses ordres , ce qui ne cohtribue pas peu au dé* membrement de la tribu. Le dernier, en particulier , est remarquable par son esprit d'indépendance, et je doute qu'il ait conservé du li«ghoya beaucoup plus que le nom.
Son frère Molitsané , en 1823 , où il était , à ce qu'on dit, très-puissant, comme aussi trèsabsolu , détruisit l'établissement de Makuasi, forçant les missionnaires wesleyens qui s'y trouvaient alors établis à Tévacuer. Ensuite il émi* gra dans le canton de Philippolis, où ses gens vécurent en grande partie de déprédations faites dans la colonie du Cap. 11 y a quelques années que Molitsané passa des environs de Philippolis à Béerséba , et de là il a fini par venir demeurer dans le district missionnaire de Mé^ koatling, avec un reste de six à sept cents hommes. Ce chef vagabond, car le terme n'est que trop propre, emprunte adroitement aux nations qui l'entourent leur habit, leur parler, leur ton, leurs manières , comme le caméléon est supposé prendre la couleur des objets dont il approche. Ya-t-il voir des Barolongs, il endosse, suivant leur goût, un long et propre manteau fait de peaux de chacal, s'enduit joliment le corps de claie jaune, et parle sérolong, sur une note un peu criarde, il est vrai , mais avouée de ceux qui connaissent ce dialecte-là.
Chez les Bassoutos, au contraire, Molitsané parait dans un costume plus modeste que le premier , un peu moins propre aussi , et parle sessouto. II ne rend visite à des Griquois qu'en pantalons de cuir ou de plucbe, une veste û/em, chemise rayée , de mauvais souliers du pays aux pieds, son chef couvert d'un chapeau de bourre extrêmement lourd ; en6n , il arrive chez eux à cheval, un fusil sur Tépaule, et suivi d'un jeune agter-fmiter ^ leur espèce d'écuyerj même (peut-on faire davantage?) il essaie de leur hollandais tronqué, tel , par exemple , que serait cette phrase modèle : Ik is hier maur gekome. . . om e en spreiak met u ailes te heb. . . en zeg... dat onsmust niet altoos so baia Steel. . en malkanderen plaag. C'est-à-dire, car ceci demande une bonne traduction : « Je suis seulement venu ici pour parler ensemble avec vous tous, et dire quïl ne nous faut pas toujours tant nous dévaliser les uns les autres, ni tant nous molester réciproquement.
Malgré tout ce qui précède, rien n'empécbe que Molitsané ne se rende à Entikoa (s'il y va
jamais) accoutré en vrai Lighoya , c'est-à-dire les reins couverts d'une peau de chacal ; autour des épaules , une de gnou ; des sandales aux pieds; portant au bras gauche, outre son petit bouclier carré, un javelot ou deux ; enfin, une bonne massue à la main droite. Arrivé là , peut-être bien qu'il s'y trouverait des gens qui voudraient lui refuser le titre de Motaoung ( homme du Lion), mais il le revendiquerait, et pourrait vraisemblablement se mettre à jurer par le lion tout aussi fort qu'eux.
Je m'explique sur cette expression. Tous les fiéchuanas et les Caffres ont des noms de nation y qui sont très- variables , et des noms de tribu y qui ne changent point. Par la première de ces dénominations j'entends les naturels du pays, rangés sous un petit roi , et par la seconde tous ceux probablement sortis d'une même tige, comme étaient chez les Juifs les douze tribus d'Israël. — Lorsqu'ils se considèrent comme corps de nation , les indigènes emploient le terme de Séchaba^ qui correspond précisément au nôtre, tel qu'il vient d'être dé-
fini. Ils disent dans ce sens-là : la nation de Moshesh, de Sékoniéla , de Makuana. Au contraire, s'ils parlent de leurs anciennes /amt/te5 respectives, ils se servent du mot de séboko^ qui signifie à la lettre gloire , et dans le fait caste ^ tribu, ou /amt^a dépeuple. A cet égard, on ne peut pas dire sans inexactitude : la caste de Moshesb ; il faut dire, la gloire du crocodite (Ktiéna) ; car tel est effectivement le reptile que révèrent lesMoshesh, qu'ils chantent, duquel ils s'appellent , par lequel ils /tarent (toutes expressions consacrées); qu'ils disent aussi, sans se trop comprendre eux-mêmes, être un des leurs, ïenrmaitre, leur père ;dont ils imitent enfin la forme de bouche allongée en marquant l'oreille de leurs troupeaux, non pas seulement comme un caractère distinctif du bétail, mais,en quelque façon, en guise d'armoi* ries de famille.
De même les Mantaetis sont appelés, en grande partie, Bàkuahi, Ceux du chat sauvage, et se reconnaissent toujours entre eux au respect qu'ils ont pour cet animal . Ce n'est point là non
plus un nom de nation , mais de famille on de tribu.
Quant aux ancêtres de Makuana, ils révéraient, eux, le lion^ ce qui a encore lieu pour leurs descendants ; d'où est provenue la dénomination (aussi ancienne que célèbre dans le pays) de Bataoung ou Cetue du Lion^ communément appelés Lighoyas. Non pas que^ parmi les membres de cette nation ausâi bien que chez toutes les autres, il ne se trouve beaucoup de gens qui révèrent, au lieu de celle-là, telle ou telle autre espèce d'animal, «livant la caste particulière à chacun ; mais la majorité de ladite nation sont des Bataoungs, et par conséquent ne reconnaissent de sacré pour eux que le roi des foréts«
Ils ne le tuent jamais qu'à grand regret, avec la fausse peur de perdre la vue s'ils regardent vers lui lorsqu'il est mort; mais comme la chose est assez inévitable d'elle^méoie, ils se frottent soigneusement les yeux avec le bout dç sa peau, afin de prévenir par là le danger imaginaire, ainsi que pour perpétuer une superstitieuse ré«
vérence. Ile se gardent beaucoup encore de toucher à sa chair, comme font les autres peuples; car le moyen de manger son aïetU{mogolu) ? Tandis que les chefs puissants de ces contrées affectent de se revêtir de sa robe, laquelle ils jettent vaniteusement autour de leurs épaules, en guise de manteau royal , à Entikoa, et dans tout le territoire deMakuana, personne n'ose remployer pour fourrure.
La dénomination de Lighoyas vient d'un puissant chef que ses sujets ont voulu honorer en recevant son nom, ce qui est d'ailleurs commun ; on dit déjà aujourd'hui dans le même sens les Bamakuana : reste à savoir laquelle des deux prévaudra dans quelque temps? Mais celle de Bataoung n'est pas aliénable de la sorte, . ce qui est heureux pour la statistique. Le mal qui se trouve dans les vieilles, mais permanentes dénominations de tribu empruntées au règne animal, et quelquefois au végétal (t), c'est
(i) Je connais aussi une race de Caffres , haute, robuste, des plus belles, appelée AnuUakOf qui jenléArecetucdu êoUiL Leur nom de nation est Balégao, d*après un de leurs anciens chefs. Ils vinrent des enyiroos du pajri de Dingan, il y a quelque temps, s*éta|^r dans le pays des Bas-
qu'elles sont tout au moins très-superstitieuses, sans que j'aie besoin de remarquer encore qu'elles ont tout à fait Tair de friser la métempsycose , et jusqu'à un certain point aussi Tidolâtrie.
La nation lighoyase est, comme on a déjà vu, passablement nombreuse pour ces contrées, mais trop dispersée, mal unie, sauf pourtant ces liens indissolubles de tribu dont il vient d'être question. 11 faut ajouter que, depuis qu'elle s'est vue presque entièrement privée de ses troupeaux par ses voisins, elle est devenue éminemment agricole et chasseresse. Si les peuplades qui lui ont fait tant de mal s'appliquaient autant qu'elle aux travaux des champs,nul doute qu'elles ne fussent plus honnêtes et plus riches qu'elles ne se trouvent. En particulier leRorana souffrirait un peu moins de la faim, et s'adonnerait moins au brigandage.
La culture du millococo, à laquelle se livrent surtout les Béchuanas, exige incomparable-
soatos, plusieurs mtaie d^entre eux & Morija. Ces uoirs révèrent le soleil.
mena plus de soin que le fiH»ient ; elle les oc* cupe huit mois de Tannée* Au premier abord cela semble un mal, on les plaint ; et pourtant c'est ce qui les rend, en grande partie, si doux et si tranquilles, comparés aux tribus moins laborieuses qu'eux.
Les millets n'ont pas été plus tôt conBés à la terre qu'on a à craindre pour eux les vers et les chenilles , surtout si les fourmis manquent pour détruire ces animaux-là. Les naturels tâchent ingénument de les appeler à leur secours au moyen d'ossements qu'ils concassent et en* terrent dans leurs plantations.
Ensuite viennent de tout petits insectes vulgairement appelés poux de blé, qui se mettent dans la tige ; souvent aussi une forte gelée qui lebrouiten un matin; puis encore des myriades de sauterelles.... Contre tous ces mauxlà, excepté celui du gèle, qui est irréparable, les indigènes font des feux de broussailles, dont la fumée chasse en partie les ennemis ou les fait périr; surtout, pensent les crédules agronomes, si ces feux ont été allumés par les mains
d'un cupide et fourbe devin, qui y ait mystérieusement jetécertaines plantes de lui seul connues, avec un peu de fumier de brebis ou de bœuf, et quelques poils de klippspringer, ou de la fraise d'élan. Sait-on tous les ingrédients qui peuvent se mêler aux produits d'une pyrosophie si nouvelle 7
Je ne mentionne pas, au reste, qu'il faut répéter et de nouveau payer ces purifications du blé (mésélétso) lorsque les oiseaux l'attaquent à leur tour. Aussi les pauvres se contentent^ils d'élever un bon tertre de mottes au milieu de leur cbamp. Montés là«Klessus, ils y combattent du matin au soir contre toute espèce de brigands ailés, tels, par exemple, que les moineaux , les fingales, les corneilles, qui coupent bonnement les tiges et les emportent (une espèce particulière de corneilles). J'ai entendu maints Lighoyas dire aux pigeons sauvages : « Dispersezvous, ramiers, passez chez le voisin ! > et je les ai aussi vus renforcer tout à coup la voix, frapper, crier, agiter l'air, battredu bouclier y jeter à l'ennemi des pierres. On ajoutait alors :
« Va^ pars, je.... chasse, il faut aussi que je mange. » Tant de tapage me rappelait ce précepte desGéorgiques : Etsonitu terrebisaves^ que DeHUe, pour le remarquer en passant, me semble avoir tronqué, en oubliant de rendre le mot de^oneïu, qui n'est pas sans doute parasite dans Virgile (1).
Mais puisque j'en suis à celui-ci, plutôt qu'à son traducteur, je ferai observer, au sujet de ce qu'il nous dit de la déesse des moissons :
Prima Cere* ferro mortaUê vertere terram IiMtifiitl....
qu'il n'est pas le seul, avec l'antiquité, qui ait attribué l'invention de l'agriculture à une femme. Dans un pays comme l'Afrique, où la femme à la fois sème, sarcle, garde le blé, le récolte, le moût et en fait du pain pour l'homme, avec l'aide partielle que lui prête celui-ci, elle méritait bien au moins qu'on lui fîtl'honneurde l'invention; et voici comment les Béchuanas ont habillé cette fable.
Jadis, racontent-ils, d'immenses champs de
(i) Il traduit simplement : Chasse C avide oiseau.
millet couvraient la terre; le blé venait de luimême sans travail , comme une moisson universelle qui aurait germé spontanément, et se serait fait grandir, ou comme la verdure qui embellit la plaine. On dit qu'à cette époque reculée les hommes vivaient de racines et de bouses; le bœuf paissait le blé, dont la vertu resta beaucoup trop longtemps inconnue aux mortels ; mais elle se révéla enfin à une femme, grâce à sa jalousie. Son époux avait une jeune concubine dont les charmes séduisaient son cœur. Il avait encore une fille unique^ pour laquelle il éprouvait une extrême tendresse. L'ingrat n'était indifférent qu'envers sa grande femme (1). Elle, dont la passion s'aigrissait par les froideurs du mari, conçut le projet d'empoisonner sa rivale, tant l'amour est cruel lorsqu'il s'irrile ! Un jour qu'elle la vit couchée sur une natte de douleur, elle vola à la rivière, cueillit quelques épis de millet, les écrasa entre
(i) Expression consacrée qui signifie la première femme d*an 1 son épouse, proprement dite, on, si Fon aime mieux, la maltresse de la malson , htUtvrottWf d*après un terme hollandais plus propre qu'aucun autre que je connaisse.
deux grès, les fit cuire à l'eau, en forma un pain rond et moite qu'elle présenta à manger à la malade, en lui disant : c La plante qui a produit ce rond est médicale, elle pourra te guérir. » L'homme, en voyant le danger où c'était Texposer que de lui laisser prendre une chose inconnue, dit à sa petite femme, lorsqu'ils furent seuls : « Mangeons ce pain ensemhle, ma belle; si Ton t'a jeté un sort fatal et que ta en meures, je veux aussi mourir avec toi.» Ainsi ils le mangèrent, mais sans en éprouver de mal. La jalouse leur en apporta tous les jours davantage pendant un certain temps. Le mari le prenait avec de feintes démonstrations de reconnaissance, et Fallait dévorer en secret avec la souffrante, jusqu'à tant que celle-ci fut rétablie et se montra plus fraîche et plus enchanteresse qu'auparavant. Alors, ajoute lafiction, la boulangère se mit aussi à cuire pour ellemême. Son homme (1), sans l'aimer probablement plus pour cela, apprit d'elle de quelle es-
(i) JïoiMw, pour mari , est uae opression commune cbei les aocieDs (vir efuê), ha Africains ne s*expriment presque jamais autmnent.
pèce de graine se faisait de si bon pain et la manière dont il s'obtenait. Après quoi, nouveau Triptolème, il commença à cultiver le blé et à s'en nourrir, au lieu de fumées de bœuf et de racines. Bientôt, chacun voulut apprendre son art et imiter son industrie^ ce qui acheva de faire tomber les bouses en complète défaveur parmi toutes les nations.
Comme peuple chasseur, les Lighoyas ne manquent pas de talent. On a déjà vu qu'ils prennent beaucoup de gibier dans ces fosses rondes, et de cinq à six pieds de profondeur, qu'ils creusent au bord des eaux stagnantes, ou sur les sentiers qui y conduisent. Je connais fort peu d'animaux qu'ils n'osassent attaquer aussi à la sagaie, avec l'aide de leurs chiens. Les antilopes sont le gibier dont ils se nourrissent principalement, tels que les gazelles, les gnous, les cannas, qui abondent dans leur contrée. Il paraît que le gnou se rend le plus redoutable de tous par son adresse, son courage, et les grands coups de corne qu'il peut porter. C'est pourquoi dans leur chant des animaux, les Bé*
chuanas le représentent comme un guerrier. « Le gnou est un homme, disent-ils à sa « louange ; c*est un homme , nous nous battons ff ensemble. Mais nous poussons le père de la « grandeur dans les rocs , et là son courage « cède au nôtre. »
Par Texpression poétique de père de la grandeur {ra lèbé) il faut entendre un animal de haute taille, et par conséquent dangereux. Elle est fréquemment appliquée au caama ou cerf du Cap, et plus souvent encore au lion.
La plupart des bétes sauvages connues chez les Bassoutos et les Mantaetis sont communes aussi dans les plaines de Bataoungs. Là le lion est fauve, au lieu que dans les Maloutis il a une couleur rembrunie et la crinière noire, ce qui Ta fait appeler lion noir. Vers la rivière Jaune, mais pas plus au sud que cela, de ce côté-ci. Ton rencontre des grisboeks , des buffles, quelques rares girafes. Il n'y manque pas non plus d'hippopotames , que le Calédon nourrissait aussi autrefois, mais d'où ils ont tous disparu depuis que la population de ses rives s'est augmentée.
Les Lighoyas disent que, parmi ces nobles amphibies, le mâle est toujours plus gros que la femelle. Au printemps celle-ci vêle un petit dans les roseaux du fleuve. Lorsque le veau a un motS) elle commence à le prendre à Teausur ses épaules; à quatre, il nage seul. Dans Tété, rbippopotame sort rarement du lit des rivières pendant le jour ; mais il n'en est pas de même en hiver. De nuit, il se montre particulièrement furieux. On prétend superstitieusement qu'il poursuit avec acharnement ceux qui pleurent un mort, et fait même jusqu'à deux à trois milles pour les atteindre et les écraser sous ses pieds , quand même il y aurait un mois entier qu'a commencé le deuil. Sa chair offre aux gens du pays un fade aliment. Ils assurent que ses os contiennent peu de moelle. De son cuir ils font des boucliers, des sandales, des cravaches, des mors, des étriers.
La manière la plus commune de le prendre, c'est de l'attaquer lorsqu'il se montre à fleur d'eau. On le perce de dards consistant en une iame de fer courte, plate^ pointue au bout, bien
aiguisée , qui s*eininanche dans une longue hampe de bois. L'animal , aussitôt percé, plonge au fond du fleuve ; puis il reparait comme pour se faire percer encore ; il descend ainsi et remonte alternativement plusieurs fois de suite. Bientôt ses camarades, qu'inquiète et irrite Vodeur du sang, fondent tous sur lui, le mordent, le poussent à la rive, où il expire et devient la proie des sauvages. Du moins est-ce ainsi que les Lighoyas m'ont raconté cette sorte de chasse, à laquelle il ne faut pas oublier de dire qu'ils préludent par la récitation rapide des paroles suivantes :
Maghoghoubisi a ra molonguaniana patlana a lingopé maghobisi ki maya lé bossiou pouoa pouou pouou coubou coubou pépa nguana ré boné kieotoupa é shéou a moghokaré a tlobogania maliba kaofèla se gou atléla.
Cela veut dire:
«Les baisse-tête, fils d'un père à bouche d'un petit enfant, les baisse-tête se repaissent la nuit. Amis des eaux profondes, pouf, pouf !.... Mère des fleuves, charge ton enfant, laisse-nous
le voir.... Voilà ce bois blanc du Mogokaré qui trouble tous les gouffres... il va te percer, d
L'hippopotame porte la tête basse , c'est un mammifère aussi gros que Téléphant ; sa grande bouche est comparée par dérision à celle d'un enfant. Il paît ordinairement de nuit , recherche les eaux profondes et claires ; quand il en sort pour respirer, il produit un bruit qu'on exprime à peu près par ces syllabes , pou-oupou-ou-pou-ùu. Dans le danger, les mères se sauvent , emportant leur petit sur le dos. Les naturels Lighoy as cherchent ces amphibies dans tous les creux profonds, d'où ils tâchent de les débusquer en y furetant, et en en troublant les eaux, pour les tuer au moyen d'une forte sagaie à long manche blanc, pris au Calédon.
Telles sont, quand je l'analyse^ les idées que je trouve dans le court chant du cot^^ot^ ou hippopotame, rapporté ci-dessus.
Le pays des Lighoyas , et, en général , toute la partie du bassin de l'Orange que nous avons parcourue , quoique moins riche sous le rapport ornithologique que certaines autres con-*
trées de TAfrique australe (par exemple la Caffrerîe proprement dite), n*en possède pas moins une variété considérable d'oiseaux. Parmi les plus gros et les plus communs, il faut nommer l'autruche; ensuite, deux espèces d'énormes vautours, dont un d'un gris ardoisé , et l'autre cendré, le dessous des ailes blanc; un troisième oiseau carnassier, dont le bec est courbé dès la base et les ailes plus longues que la queue, comme les autours. Sous la mâchoire inférieure il a une sorte de barbe formée de poils roides , pareils à ceux du laemme-geyer, mentionné par Duméril. Les Anglais du Gap l'appellent golden eagle (aigle doré), à cause de la couleur roussàtre de son cou et du ventre; et les colons hollandais, /am-vaw^r^r (ravisseur d'agneaux), parce qu'il a effectivement l'habitude d'enlever et d'emporter dans son aire un agneau ou un chevreau, selon qu'il se rencontre. Je possède un individu de cette espèce, que je compte envoyer à mes directeurs, ainsi qu'un curieux petit vautour d'un blanc isabelle, aux pennes des ailes noires, faussement appelé
witlekray (corbeau blanc) cbez les planteurs nos voisins. A Paris, on pourra facilement vérifier ces notes et les compléter, si c'est nécessaire. Je me bâte d'ajouter, dans le but d'un peu mieux faire connaître la contrée dont je parle sous le rapport spécial qui nous occupe, qu'il n'y manque pas d'éperviers, de milans, de cresserelles, d'émouchets, de hiboux. On rencontre aussi dans tous les bas fonds la grue commune ; ici et là des grues couronnées ; le secrétaire, que les naturels du pays appellent indifféremment d'un nom qui rappelle les deux longues plumes de sa queue, et d'un autre qui dénote ses mœurs àe solitaire ou mokhéloga^ en sessouto , parce qu'en effet il ne va jamais de compagnie avec les autres oiseaux. J'ai aussi partout vu une sorte de paon sauvage aussi gros que Toutarde, à laquelle il ressemble tellement que, dans la colonie, il passe sous ce dernier nom parmi les Anglais , bien qu'il y porte celui de paauw (paon) chez les Hollandais. Il est un peu plus gros que le paon d'Europe et d'un manger exquis. Au nombre des.
autres volatiles du pays qui offrent encore un bon aliment, sont une jolie espèce degallinacée très-ressemblante aux poules de basse-cour; les pintades, les foulques, les oies sauvages, des canards et des sarcelles, au nombre de six à neuf variétés au moins, les ramiers et les tourterelles, des perdrix de la grande et de la petite espèce, deux ou trois sortes de cailles, autant d'ibis, sans compter les grives dites du Cap, les bécassines, les alouettes, et bien d'autres oiseaux moins connus que ceux-là. Parmi les plus petits , malheureusement tous dénués de chant, il en est de passablement beaux à notre avis. Tels sont les drongos , vulgairement appelés fingahs caffres ; les veuves, dites dominicaines et àépaulettes rouges, dont les mâles changent régulièrement de plumage une fois l'an ; la piegrièche ou fiscal ; une espèce de souïmanga preque aussi brillant que les colibris. Il est d'un plumage vert , changeant en jaune doré ou autre nuance , selon qu'on change de place pour le regarder. Les Anglais du Cap l'appellent green laury, et les
habitants talé taU^ qui signifie , vert-vert. L'indicateur {cuculus indicator)^ si bien connu dans presque tout le sud deTÂfrique, ne se trouve pas, que je sache, dans les Maloutis. On le rencontre chez les Lighoyas, le long du Kei-cop, et il est très-commun dans le pays des Zoulas et des Bapéris. Cet intéressant oiseau a reçu delà nature un merveilleux instinct pour découvrir les ruches ou nids d*abeilles sauvages, et y amener, par son cri particulier, le ratel (gulo mellivorus) qui aime beaucoup le miel, ainsi que le pivert, qui mange les larves contenues dans les cellules, et Thomme luimême; mais tout cela, en vue de son intérêt propre, suivant une observation de Sparrman ; car, dit cet auteur, «rindicateur aime extrêmement le miel et les œufs d*abeille , et sait fort bien que, lorsqu'une ruche est capturée, il se perd toujours quelque peu de miel, qui lui écheoit en partage ; ou bien les chasseurs lui laissent une partie du butin, en récompense de ses services. Néanmoins, ajoute le voyageur suédois, la manière dont cet oiseau commuai-
que à d*autres la découverte qu*i] a faite est aussi surprenante que bien adaptée à ce dessein-là. > Sparrman avait encore observé que, lorsque le nid d'abeilles était à une considérable distance, Toiseau, le plus souvent, faisait de longues volées, attendant son compagnon de chasse à chaque relai et l'invitant de nouveau à le suivre ; mais qu'il faisait de plus courtes volées et répétait son cri plus fréquemment à proportion qu'ils approchaient davantage de la ruche. . . Je vis également avec surprise, ajoutet-il, ce que d'autres gens m'avaient auparavant raconté, que, lorsque l'oiseau, par suite de son impatience , est allé trop en avant de ses compagnons, surtout si les rugosités et les inégalités du sol les ont empêchés de lui tenir pied, il revole vers eux, et, par ses cris redoublés, qui démontrent une plus grande impatience encore, il les accuse d'être si lents. Enfin, lorsqu'il est arrivé à la ruche, qu'elle ait été construite dans la fente d'un rocher, ou dans l'excavation d'un arbre, ou dans quelque cavité de la terre , il voltige au-dessus de l'endroit peu-
dant quelques secondes, circonstance dont j'ai moi-même été deux fois le témoin oculaire. Cela fait, il se pose et reste dans le silence, le plus souvent caché dans quelque buisson voisin, attendant un résulat final, et dans l'espoir de recevoir aussi sa part du butin (l).
 ces observations, aujourd'hui très-connues, j'en ajouterai une moins intéressante , sans doute ^ mais tout aussi bien constatée que les premières : c'est que l'indicateur, avec son cri constant de cherr , cherr , cherr, mène souvent les gens sur un serpent^ ou au gîte d'une panthère ou bien d'un lion, ce qui fait que les naturels, malgré. le grand respect qu'ils ont pour lui^ ne le suivent pas toujours sans crainte. L'un d'eux, en me parlant du danger qu'il trouvait à cela, ajoutait plaisamment (mais comme expression d'une commune pratique, bien entendu) que le meilleur moyen de trouver le miel sauvage sans aucun danger, c'est, lorsqu'on peut attraper une abeille, de lui enfoncer un
(1) Voy. Kay*j TraveU et reêearehei in Caffraria, page 368 et suiv., d'où ont été prises ces observations.
brin de paille un peu long dans Tanns, et de lui rendre sa liberté. De cette manière on ne la perd pas aisément de vue, et elle ne tarde pas à TOUS mener à son nid.