LE LOUP ET LE MOROA
Ud loup» que la faim déyorait, Sortit au soir, selon son habitude, Comme tout le monde dormait ; Il n'allait pas, jeerois, sans quelque inquiétude. Mais qo'advint-il ? — Il grimpa sur le toit D'un arcber moroa, trte-prompt et fort adroit, Qui l'aperçut, comme il voulait descendre Bans la maison ; Et lui cria : « Fripon Si je ne puis te prendre, Pare -ce dard. »
U Oèdie •tflto, paru. Il était diji Urd Pour croqvear de moatons d'opérer sa retraite ; Le coup le fit dégringoler Da haot do faite.
Quel métier plus ecabreux que celui de TOler I
Le 7 mai, nous quittâmes Thaba-Oanchooet Tînmes campera six lieues de là, sad, dans une ▼ilie de Bassontos, où l'on nous reçut trè&-loyalement. C'était celle d'uo chef autrefois riche et influent, mais que les troupes de Mosolëkatsi attaquèrentau vrai sommet de Thaba^unchon, où ildemèurait. Mpchouchané (tel est son nom) Alt battu pa^ eUes, dépouillé de ses troupeaux, et forcé de chercher un reAige au haut de Tha^ ba-Patsoa, où il mourut ensuite de misère. H laissa pour successeur un fils aujourd'hui heureux et généralement estimé, appelé Mpolou.
Ce Mpolou est le souverain de Thaba-Patsoa, Tune des plus belles montagnes de la contrée et des mieux peuplées. De près je lui trouve surtout un aspect imposant. Elle s'élève en plaine, par gradins réguliers, composés de roches d'un grès brun vers la base, très-dur, mais ensuite plus tendre et de couleur jaune. Cesim-
menses bancs de pierre forment des terrasses tout autour de la montagne, et c'est sur ces hauteurs que s'élèvent, de distance en distance, les kraals des naturels, au nombre de huit, sans compter les quelques cabanes qu'y ont aussi construites les bergersde Moroko. Quand de ces divers points on voit naître, grandir, se perdre dans les airs mille petits nuages de fumée, qu'on entend le bruit des pasteurs se mêler aux bêlements de leurs chèvres et aux beuglements de leurs bœufs, on trouve dans tout cela un air de vie, je ne sais quoi d'agreste et de sauvage, qui ne laisse pas de faire plaisir, surtout à ceux que poursuit encore le silence ennuyeux de la solitude. — La montagne de Thaba-Patsoa paraît, à en juger à l'œil, être un peu plus haute que le pic de Thaba-Ounchou, lequel peut avoir huit cents pieds d'élévation. Elle a en outre une plus belle apparence et la forme d'une table régulière, à cinq angles, si je ne me trompe. Ses bords sont très-escarpés, et le seul passage par lequel on arrive en haut est tellement étroit et
si caché que le plateau, tout ensemble, devient
un vrai fort naturel pour les indigènes, où ils sont plus en sûreté que nulle part ailleurs, lorsqu'ils se Toient réduits à y chercher un refuge avec leurs bestiaux contre l'esprit inquiet et rapace de leurs voisins.
Mpolou, le 8 au matin, jour de dimanche, rassembla la majeure partie de son peuple pour la prédication, qui eut lieu au pied de la montagne, parmi les rochers. L'assemblée était nombreuse, recueillie et attentive. Nos prières furent répétées, phrase après phrase, par les sauvages, et nos chants de cantique suivis aussi bien qu'on sut. Le sujet du discours était pris de saint Luc, chap. X, v. 1 1 : «Le règne de Dieu s'est approché de vous. » Une conversation préalable sur la nature du péché et ses funestes suites avait préparé les naturels à nous mieux comprendre, en leur faisant sentir la nécessité d'un Sauveur. Je me rappelle qu'ils n'eurent pas de peine à s'avouer coupables devant Dieu et devant leur conscience, excepté un certain incrédule qui prétendait, lui, être meilleur que ses frères, pour avoir été parmi les colons et
avoir appris un peu leurs coutumes, ce en quoi il faisait sottement consister la religion. Nous avions aussi dans l'auditoire une espèce de pythie qui tomba dans d'affreuses convulsions en nous entendant. Elle gesticula, rit , pleura, se roula par terre, fit tant de singeries qu'on la prit et remporta, à notre requête, hors de l'assemblée.
Cependant, le service fini, elle se remit à l'œuvre, et il n'était pas peu curieux de la considérer, je l'assure. Celte folle devineresse se tenait à l'écart, seule, debout, ses deux mains levées au ciel, roulant des yeux hideux^ enfin, tout son corps en contorsion. Tantôt elle affectait un morne silence ; puis, s'animant de nouveau pour entrer en furie, elle exhalait des hé! hé ! ha ! ho ! poussait cent cris aigus et tous très-courts. À un certain signe qu'elle fit, et que seulement les naturels comprirent, chacun d'eux s'approcha d'elle et nous également. Ces gens-là disaient, en allant: < À présent l'on va nous parler. >
On s'arrêta à dix pas de la sibylle, qui nous
laissa entrevoir deux yeux rouges, égarés, et un visage agité, couvert de sueur. Soudain elle se mit à gémir; puis elle poussa un cri animé, mais unique; ensuite, se contrefaisant, elle dit d'une voix calme et sententieuse :
•• Mpolou ! tu aimes Tobscurité. {Grand moment de silence.) «•Tes voies sont des voies de ténèbres. Mpolou ! Il (1) me dit « que je te dise : Où est ton père ? — Il est mort de faim, « Mpolou ! Il me dit que je te dise : Il D*est pas mort ; le voilà - dans Tombre du taillis ; il te voit; le vois>tu, le vois-tu? «< Mpolou ! Il me dit que je te dise : Quand tu te laveras (2),
«< appelle tes amis Il dit que je te dise : Quand tu te Ja-
« veras, immole une génisse rousse Il dit : Sacrifie aussi
« une brebis noire. »
Ici Mpolou fait observer qu'il n'a pas de brebis noire; mais l'oracle ne lui répond point , et la Pythie continue toujours d une voix trèscalme :
« Mpolou! Il me dit que je te dise : Pourquoi t*es-tu autrefois
« plaint de la sécheresse? — La faim nous dévorait Il
« me dit que je te dise : Fais-tu germer le blé de la terre ? •
Enfin la sorcière ajouta, sans doute par ré-
(1) L^oracle sans doute, mais je tradais toat littéralement. (S) C'est-à-dire, te purifieras.
mîniscence du sermon qu'elle veuail d'entendre :
« Mpolou! Je Yois deux maios percées. {Grand moment de si- « lence,) Pourquoi refuses-tu de croire aux paroles des barou-
<* lis? ToD peuple, pourquoi demande-Uil, pour croire,
«« si iesbaroutis oot aussi vu ces mains percées de clous? »
La scène, quoique grotesque, était très-sérieuse pour les indigènes et d'un intérêt en quelque sorte mythologique pour nous. En particulier, les faits qu'elle révèle seront trouvés importants. Qand on vit dans le pays , il est aisé de se convaincre que tous les naturels vénèrent leurs ancêtres, leur font de nombreux sacriûceSy les considèrent comme des génies tutélaires, en même temps qu'ils redoutent leur pouvoir, quelquefois malfaisant, et tantôt les évoquent, tantôt les conjurent. Ces divinités domestiques répondent aux mânes des anciens païens. Elles portent le nom de Mérimo parmi les Béchuanas, et celui à^Ezetouta et de Mélémo chez les Caffres, dont la religion a ceci de particulier qu'ils voient en outre et adorent l'âme de leurs aïeux dans les serpents.
D'ailleurs, les dieux des Africains sont censés jouir d'une jeunesse éternelle et être doués d'une sagesse fort supérieure à celle des mortels, parmi lesquels il leur est loisible de paraître quand ils veulent , sans être jamais vus que des soi-disant devins. Ils habitent et circulent librement dans des lieux caverneux sous terre, heureux possesseurs de troupeaux de bœufs camus ou dépourvus de cornes, et de couleur bleue, mêlée de taches de roux et de blanc. Il y a, il paraît, des grands et des petits dieux, suivant cette affreuse imprécation des femmes des naturels : Périsse l'homme pervers^ ici^ et jusque chez Les tout petits dieux! Enfin, ces divinités infernales, comme cellesdu Tartare classique,aiment de préférence les sacrifices de victimes noires.
Offre une brebis noire aux noires déités.
Deluli, irad. de l'Enéide^ liv. VI.
Outre les mérimo, mot qui se prend à la fois, je le répète, pour les âmes séparées des corps, pour les dieux infernaux et pour les génies tu-
télaîresdes défunts, les indigènes croient aussi à quelque chose qui n'est ni le corps, ni Tàme, et qui peut tenir le milieu entre Tun et l'autre, à savoir les ombres , qu'ils appellent Lirite. Ce sont des spectres ou simulacres des corps, ce qui revient encore au système mythologique des anciens à cet égard.
Sous la dénomination de Litoutséla^ les habitants nous paraissent tantôt désigner les morts, tantôt les ombres, tantôt et surtout des esprits malins et inquiétants, autres images mensongères de la superstition. Ces créations fantastiques de l'ignorance hantent les bords des fleuves, les précipices, les lieux sombres et retirés, où elles se plaisent , comme des lutins, à tourmenter les gens simples.
DesZoulas nous ont rapporté que leur nation reconnaissait deux principes, l'un bon , appelé Napoutsaj l'autre mauvais, appelé iTo/and. Une légende très-répandue au sud de l'Afrique révèle clairement cette doctrine, en même temps qu'on y trouve une présomption en faveur de l'immortalité de Tàme, et du retour
final des morts à la vie. La voici dans sa forme
la plus simple.
« Le Seigneur (itforèwa)eiivoy a jadis le lézard gris porter ce message au monde : Les hommes
meurent ils ressusciteront. Le caméléon
partit de son chef, arriva en hàteetdit : Leshommes meurent. . . ils meurent pour toujours. Vint ensuite le lézard gris qui cria : I^e Seigneur a parlé, disant : Les hommes meurent, ils ressusciteront. Mais les hommes lui répondirent : La première parole est la première; celle d*après n'est rien. »
Avec cela, les incrédules mortels, dans ce pays, haïssent le caméléon, leste et rusé, tandis qu'ils aiment le lent, mais innocent lézard gris.
Nous ignorons encore si pour eux le ciel est entièrement désert ; tout au moins ont-ils le pressentiment qu'on y serait beaucoup plus heureux que sur la terre, ce qui parait évident parleur Hymne des Affligés^ particulièrement cher aux veuves, qui ont l'habitude, lorsque quelqu'un est mort , de se réunir sur un plan commun , pour le chanter en chœur, en battant
doucement des pieds contre terre, et s'accompagnant d'espèces de tambourins faits d'un pot d*argile recouvert de peau de chèvre.
Les deux premières strophes de ce lugubre poème sont ainsi conçues :
Nous sommes restées dehors ! (jfur la terre.) Nous sommes restées pour la peine !
Nous sommes restées pour le désespoir, Qui euveuime dos maux !
Plût à Dieu quMI y eût au ciel ud refuge.
Qu'il y eût uo pot et du feu
Qu'il s'y trouvât ud lieu pour moi...
Oh ! que n'ai-je des ailes pour m'y envoler (1) I
La veuve désolée ajoute à ces lamentations :
G folle que je suis !
Lorsque le soir est là J'entrouvre ma fenêtre (2),
J'écoute daos le silence, je regarde :
Je m'imagine qu'il retourne ! {son époux,)
Celle dont le frère a péri dans un combat dit de son côté :
(1} Autre version :
Que n'aî'je des ailes pour voler au ciel 1 Pourquoi du ciel ne descend-il pas une forte tresse? Je m*y aUacherais, je monterais en haut, J*irais y habiter.
(2) Une toute petite ouverture laissée au haut de la porte de la hutte.
St les femmes aussi allaient à la guerre.
Je serais allée, j'aurais laocé des dards à son cdté ;
{de son frère) Mon frère ne serait pas mort :
Le fils de ma mère aurait plutôt retourné à mi-chemin, Il aurait feint de s'être blessé le pied contre une pierre.
A la fin, toutes les femmes s'écrient, en renforçant la Yoix :
Hélas ! est-on réellement ailé !
Nous voilà-t-il abandonnées ?
Mais où est-on ailé,
Qu'on ne puisse plus en revenir ?...
Afin de nous revoir encore !
Est'On réellement allé !
Les enfers sont-ils insatiables ! ! !
Ne se remplissent-ils jamais ! ! !
Le terme correspondant du mot enfers, dans cette pièce, est mossima, usité aussi par les Bapéris comme synonyme de Marimatlé. Il sert à désigner une cavité en terre, un lerrier,et, par analogie, les lieux souterrains ou demeures des morts, les enfers.
Nous devons remarquer encore que l'expression ô*aUer signifie mourir. Elle n'est pas seulement commune aux Africains; on sait que
les auteurs sacrés et profanes l'emploient également dans ce sens-là. Le Sauveur, prédisant sa mort prochaine, disait à ses disciples, en parlant de la sorte : « Le Fils de Thomme s*en va, selon ce qui a été écrit de lui. > C'est une locution à la fois euphonique et qui nous semble insinuer et même impliquer l'idée d'une nouvelle existence, d'une autre vie que celle que l'on quitte. S'en aller, partir, entrer chez ses pères, comme au soir le bétail rentre dans la bergerie, sont les manières les plus ordinaires dont les indigènes expriment le décès. Selon eux , on ne meurt jeune que par l'elTet du sortilège, ce qui explique pourquoi ils se lamentent amèrement sur les morts prématurées; au lieu qu'ils se réjouissent, en quelque sorte, de celle d'un vieillard, disant, comme les Hébreux, qu'il s'est endormi en paix, rassasié de jours, et a été recueilli vers ses peuples.
Les dépositaires de la religion s'appellent Lingaka parmi les Béchuanas et Ezinyanka chez les CafiVes. Ce sont des hommes simples de mœurs, comme leurs compatriotes, mais
très-superstitieux. Ils immolent les victimes, circoncisent les jeunes gens, administrent des drogues aux malades, prétendent savoir faire la pluie, conjurer les orages, prédire ravenir» au moyen d'osselets divinatoires qu'ils portenl toujours sur eux , c'est-à-dire qu'ils sont à la fois prêtres, sorciers et charlatans. L'étude dm plantes, la magie, la nécromancie, l'art de Tonirocritie les occupent beaucoup ; à quoi ils joignent aussi la connaissance de quelques préceptes moraux et de nombreuses traditions ou légendes, qu'ils ne permettent pas qu'on révèle. Le 9 mai, après notre prière habituelle da matin, la caravane partit de Thaba-Patsoa, franchit, non sans difficulté, le torrent de Patlaletse ; le lendemain elle passa le Calédon ; et le 1 1 , enfin, nous arrivâmes sains et saufs à Morija. Notre cœur éprouvait un vif sentiment de gratitude envers Dieu pour tous ses soins , et les habitants de Tendroit paraissaient fort joyeux de notre heureux retour. Dans nos trois dernières traites, peu de villages s'étaient offerts sur la route, et nous ne nous arrêtâmes qu'à
celui de Léyouétoulouri, peuplé de Bassoutos. Aux approches de la station, nous rencontrâmes aussi quelques chasseurs bushmen, qui nous vendirent un de leurs arcs, des flèches et une corde d'herbe sèche assez bien tressée. Son usage particulier, à ce qu'ils nous dirent, était d'être tendue en piège aux antilopes dans les cols de montagnes et au travers des fondrières, où ils tachent de mener le gibier^ pour l'y tuer plus facilement. Nous avons recueilli bien des notes intéressantes sur ces indigènes et promis quelque part une notice sur eux. On nous permettra de la placer ici, comme complément des précédentes.