‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 30 sur 47 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Nolicc sur les Bashmen. ~ Leurs noms et leur pa^s. — Traits physiques. — Caraclère. — Mœurs. — Danse du Mokoma. — Ornement des femmes. — Leur vanité — Mariages. — Pratique horrible. — Occupations des femmes des Bushmen. — Misère de ce peuple. — Visite à Tun de leurs kraals. -~ Les maux qu^ils souffrent de la part des blancs. — Religion. •— Idolâtrie. — Langue. — Tableaux comparatifs.

Les naturels Bushmen, ou hommes des buissons, sont nommés dans ce pays-ci Baroa^ qui aie même sens ; mais entre eux ils s'appellent 'Khuaï (1). Leur dénomination plus générale

(1) Ce nom s'applique aussi à un tablier naturel qui descend, dit-on, du bas-ventre des Hotlentotes, comme pour ménager leur pudeur. Elles ont en outre les formes postérieures très-prononcées, ce qui se retrouve fréquemment cbes les hommes. Tant les uns que les autres ont souvent

de HoUentots vient probablement de leur langage dur, brisé, plein de monosyllabes fortement aspirés de la poitrine et d'une articulation gutturale aussi désagréable que difficile : c'est comme si l'on n'entendait jamais que hot en tôt. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'on a dit d'eux qu'ils gloussent comme les dindons.

Cette nation se compose d'un nombre considérable de populations indépendantes l'une de l'autre, et répandues dans tout le bassin de l'Orange, depuis Temboucbure de ce fleuve dans l'Atlantique, jusqu'à ses premières sources dans les Maloutis. On trouve aussi quelques Bushmen au delà des monts sur les terres de Dingan, et jusque plus haut que le pays actuel de Mosolékatsi, du côté du nord, où Ton rapporte qu'ils devinrent la proie de noirs anthropophages, il y a dix à douze ans. C'est une race d'indigènes qui n'est, pour ainsi dire, étrangère nulle part chez les Caffres et les Béchuanas, avec lesquels

uoe autre difformité, celle d'élre presque manchots. Leurs pieds encore sont fort petits. Voyeiau reste, une description générale de ce peuple, ci-après.

pourtant elle ne sympathise ni ne commerce en rien. Au contraire, elle ne jouit de sa pleine liberté quedans le paysdesNamaquois, où elleest aussi la plus répandue. Le fait, difficile à expliquer,desadispersion parmi les diverses tribusde la race caffre, pourrait-il permettre de supposer qu'elle était anciennement seule maîtresse de toutes les contrées de TAfrique australe, et que les Caffres les auraient conquises sur elle ?

LesHottentots dits Baroas ressemblent presque en tout aux autres. Ils sont, comme eux, d'un jaune brun, de taille assez moyenne (1), maigres, rabougris ; leur tête est grosse, leur visage large d'en haut, déprimé vers le menton^ qui est ordinairement nu. Ils ont des yeux brillants, mais petits et enfoncés ; les pommettes des joues proéminentes, le nez plat, les lèvres épaisses, les cheveux frisés, moins épais pourtant que ceux de la race caffre, dont la couleur varie du brun de bronze au noir de jais, et qui sont grands, bien faits et très-robustes. Il n'est

(i) J*ai toisé uo Moroa (ting^ de Baron) de (aille ofdifiaire : il avait 4 pteds 6 lignes» pied français.

pas improbable que ces deux sortes de peuples ne s'étendent fort haut le long de la côte occidentale d'Afrique , peut-être Tun à côté de l'autre, quoique entièrement différents entre eux. Du moins ai-jelu dans l'Histoire des Voyages un passage qui pourrait me le faire supposer, c Càda-Mosto, y est-il dit (1), fut extrêmement surpris de trouver la différence des habitants si grande dans un si petit espace. Au sud de la rivière du Sénégal, ils sont extrêmement noirs, grands, bien faits et robustes... De l'autre côté, les hommes sont basanés, maigres, de petite taille... > Ce parallèle serait encore juste appliqué ici, si l'on mettait que les Caffres sont, non pas extrêmement noirs, mais beaucoup plus noirs que les Hottentots, dont la couleur est seulement basanée, comme tout le monde sait.

ils ont un caractère alerte, franc, généreux; moins cruel que le Caffre, mais opiniâtre et vindicatif. Â beaucoup d'activité naturelle ils joignent une extrême paresse \ ils sont générale-

(i) Abrégé de THisloire des Voyages, lom. I,page 334.

ment fins et très-rusés, pauvres et indépendants outre mesure, comme s'ils avaient juré aux pieds d'un druide de rester toujours libres et sans propriété. Un de mes amis avait un jeune domestique bushman (1) plein d'esprit et d'originalité. Comme ses rapports avec les Hottentots dégénérés de la colonie étaient peu fréquents, on peut dire qu'il avait encore conservé son caractère normal du désert. Son maître l'aimait beaucoup et lui confiait les clefs de sa maison. Deux ou trois fois tnéme il tendit un piège à sa probité, mais sans la surprendre. Envers les étrangers, ce jeune homme était pourtant moins honnête ; il les volait comme en se jouant. Un jour qu'il eut faim, il alla à l'abreuvoir d'un maire de campagne on veld cornet^ se tapit derrière un buisson qui l'ombrageait, et y attendit patiemment le soir. Lorsque les brebis vinrent boire, le rusé en saisit une par les pieds de devant, la tint un peu sous l'eau ; le pâtre et son troupeau repartis, il se lève, charge cette proie, et s'en va en régaler ses ca^

(1) Singulier de Bushmen.

marades, avec lesquels il partageait habituellement tout, jusqu'à une pipe de tabac et un yerre d'ean-de-yie. Souvent il quittait inopinément la maison de son maître, pour aller passer quelques jours aux champs^ vivant d*œufs d'oiseaux, de larves de fourmis, de racines et de gibier, quand il pouvait Ven procurer. De retour à la maison, il saluait son maître et lui demandait, avec une extrême satisfaction, lorsque c'était le cas, comment il avait fait pour passer un tel jour dans tel ou tel endroit, qu'il désignait, sans le voir accroupi sur une fourmilière, non loin de laquelle son maître avait effectivement passé, peut-être en le cherchant, mais sans l'apercevoir. Si celui-ci lui disait, en le grondant : « Mais pourquoi t'en aller ainsi furtivement, au lieu de m'en avertir à l'avance et de demander ton tabac, ainsi qu'une peau pour te couvrir la nuit? » la réponse était que tout cela n'est pas hottentot. Enfin, comme ce Bushman savait parfaitement bien contrefaire le singe, le chacal, et généralement tous les ani-* maux des champs, des officiers le prièrent, en

le tentant, d'imiter aussi son mattre; inaisil leur répondit vertement: a Non, jamais; car c'est lui qui me donne mon pain. »

Les querelles de ce peuple sont très^bruyantes, journalières, et surtout communes entre proches parents, bien que d'ailleurs on fasse une vertu parmi eux d'aimer son père. Une vieille femme resta morte sous les coups d'une plus jeune, et les amis de la première se rassemblèrent pour venger sa mort en assommant l'autre à coups de massue. Une autre fois, un chef moroa du voisinage partit pour la chasse avec deux de ses fils et ceux de son kraal. Ils dressèrent une rangée de mottes à l'entrée d'un coude formé par des montagnes, oii ils voulaient conduire les antilopes , espérant qu'arrivés là ces animaux s'épouvanteraient à la vue de ces petits monceaux de terre, enfileraient un nouveau chemin et tomberaient sous les traitsd'une partie des chasseurs restés à l'affût dans un ra* vin à côté , suivant la coutume. Cela fait , Kékhélési , ledit chef , part avec deux à trois de ses hommes pour détourner une horde de^

gnous qui paissaient au loin dans la plaine. Quelques gens s'embusquent près des mottes; le reste vole dans une autre direction à la recherche du gibier. Ces derniers retournèrent bientôt après^ courant après un troupeau d'antilopes. Un gnou fut tué à Tembuscade. Après le dépècement, on creusa avec un bâton pointu dans une fourmilière de termitines, et on y jeta comme dans un four , quelques tranches de chair, au milieu de broussailles enfiammées. Cette viande cuite, ou du moins grillée, elle est retirée du feu et on la mange tout entière. Alors arrive Kékhélési, exténué de fatigue et de faim, comme aussi un peu mécontent de n'avoir rien amené. Mais à la vue d'un gnou étendu par terre, il se tranquillise. Son fils puîné qu'il trouve là, lui dit en riant :« Moi, j'ai le ventre plein ; voistu ce feu-là î — Oui, lui répond le père , et où est le morceau de ton gibier que tu as fait cuire pour moi ?...> Le sot enfant montre le dos, en signe de moquerie, insulte des plus criantes en tout pays. &ékhélési, très-offensé, décoche une flèche empoisonnée contre son fils, qu'il blesse

légèrement. Celui-ci riposte, mais son coup porte à faux. Les deux bandaient de nouveau leur arc quand le (ils aîné intervient et les sépare. En même temps, il lave avec de l'eau (1) la plaie de son frère et le console. Les autres gens l'environnent aussi et tâchent de calmer sa colère. Le soir, le père et les fils et toute cette bande de chasseurs, jasaient ensemble dans le kraal, comme si rien de fâcheux ne fût arrivé.

C'était autour d'un feu couvert de grillades et de potées de viande ; on avait même creusé dans la terre et on y avait enfermé quelques parties du gibier eu étouffée sous la braise, ce qui est au reste fort commun. Les convives déchiraient la chair avec leurs doigts et employaient un pinceau de crin de gnou en guise de cuillère. Pour toute table ils avaient une pierre plate, et de l'eau pour seule boisson.

Ce souper fini, les femmes avec leurs enfants et les jeunes hommes se mirent à danser pendant les premières veilles de la nuit , au son

(i) Urina^ sorte de spécifique des Baroas contre les blessures. Quand, la blessure est profonde, on conpe et retranche les chairs.

d'un mauvais tam-tam, fait avec un petit vase d'argile en forme de disque, et recouvert d'une peau de gazelle, bien assouplie et épilée.

C'est Tunique divertissement que connaissent les Baroas; il a seulement lieu lorsqu'ils sont rassasiés , et s'exécute au milieu du village , au clair de la lune. Les mouvements consistent en sauts irréguliers ; c'est comme si l'on voyait une bande de veaux bondissant^ d'après une comparaison indigène. On gambade ensemble jusqu'à ce que chacun soit fatigué et tout en sueur. Les mille cris qu'on pousse et l'exercice que l'on fait sont si violents qu'il n'est pas rare de voir quelqu'un tomber par terre exténué et couvert de son sang, qui lui sort des narines; ce qui a fait appeler cette danse mo-^ konuiy ou danse du sang.

Dès qu'un homme s'est ainsi laissé choir hors d'haleine au milieu du bal, les femmes s'empressent de lui mettre deux bouts de roseau en croix sur le dos. Elles essuient soigneusement sa sueur avec des plumes d'autruche, sautent et ressautenten travers de son corps. Bientôt le

souffle lui revient ; il se lève, ce qui termine or^ dinairement cette danse burlesque, dont le point le plus obscur pour moi est l'emploi des deux bouts de roseaux mentionnés. Je ne m'ex^ plique pas non plus qu'on y ait recours habituellement dans les cas de maladie grave et qu'on la dise salutaire au malade ; je serais porte à penser qu'il s'y mêle plus que du profane ; mais je ne voudrais pas pousser trop loin cette supposition.

Les femmes l'aiment à la folie, et elles y viennent ornées de leur mieux. Leur tête est constamment nue, quelquefois même rasée , mais avec un reste de cheveux disposés en touffe ronde sur le sommet, comme une pentsée, et toujours enduite d'ocre , de graisse et de poudre d'un bois aromatique appelé bogOy dont elles ont habituellement avec elles un sachet plein, pour leur usage ordinaire. Elles se bariolent le visage et la poitrine avec des craies rouges, jaunes, et des marnes blanches, de manière à épouvanter les étrangers, qui ne peuvent s'empêcher de les prendre toutes pour des

sorcières. Leur front est paré d'un étroit bandeau de fils mal entrelacés ensemble, mais élégamment recouverts en dehors d'annelets d'œufe d'autruche. L'œuf, naturellement très-dur, est d'abord bouilli et ramolli dans de l'eau crue. Ensuite elles en découpent adroitement l'écaillé par petites tranches, qu'elles polissent et percent en petits anneaux, dont elles se font, en les enfilant comme des perles, tant des bandelettes que des bracelets , des ceintures et de longs tabliers , qui leur descendent du milieu du corps jusqu'aux pieds. Les Caffres elles Béchuanas fabriquent des bracelets et des mailles de fer qu'elles recherchent aussi beaucoup, sans mépriser ceux de rassade, ni les boucles d'oreilles et les colliers en cuivre. Enfin, elles s'ornent ainsi que les Orientaux, d'un lacet ou petit coi*don de fil qui leur passe parles narines, et va se nouer derrière la tête. Au-dessus des chevilles et des poignets, elles attachent des grelots oblongs, faits de peau de la chèvre sauteuse bien desséchée, et qui, au moyen de petits caillons qu'on y renferme, rendent dans la danse

un son peu agréable, mais qui est de leur goût. Les femmes et les filles des Bushmen, aux environs de Bétbulie, tirent du bosjes-spruit des pierres de cuivre dont elles obtiennent une poudre à cheveux très-recberchée, en les calcinant d'abord au feu et les écrasant ensuite entre deux grès. On pulvérise encore le cuivre, et on l'emploie au même usage dans quelques villages voisins de Morija. Il se ramasse dans un ravin, à Tbaba-Patsoa, et un peu plus bas que Jammerberg, sur le Calédon, où l'on trouve aussi de Tamiante, que le beau sexe, parmi les Baroas, réduit également en poudre et met sur ses cheveux; car, quant aux hommes, ils ne tiennent absolument qu'à un morceau de peau pour ceinture et à un tout petit manteau de springbok. Mais, en général, rien ne me frappe autant, chez lesHottentotes, que leur vanité. Ce caractère de la femme est de tous les temps et de tout pays. La Bible l'a parfaitement dépeint en plusieurs endroits; il avait pourtant échappé aux anciens, et les Africains , que je sache, ne Font pas non plus remarqué. Un jour je prenais

désinformations desBaroasdlmpachoane, établis dans nos environs. Une de leurs femmes se trouvait parler bien sessouto et aurait pu par conséquent nous servir d'interprète. Mais point du tout. Cette laide dame aimait mieux s'accuser d'ignorance, touchera ses quincailleries, ajuster son petit kros d'antilopes; de temps en temps aussi pirouetter devant nous, et faire la maniérée. Les naturels appelaient cela mauvais vouloir ; maïs non, elle était seulement vaniteuse et légère.

Dans ce pays-ci, les Bushmen se marient à un âge moins précoce que les Caffres et les Bécbuanas, savoir à dix-huit ou vingt ans, au lieu de treize à quinze. Autrefois ils dotaient les parents de l'épouse de quelques têtes de bétail; mais depuis qu'il ne leur en reste plus une seule pièce, ils leur offrent seulement des ornements de cuivre ou de fer, et s'engagent à les accompagner partout, pour leur procurer du gibier. 11 n'est pas rare que le jeune homme pour preuve de son agilité, s'élance dans la plaine après les antilopes, jusqu'à ce qu'il en ait terrassé un,

qu'il porte fièremenl aux pieds de sa mattresse. Quelquefois aussi, on l'engage à jouter par divertissement avec elle devant le public, et s'il a le dessus , on la lui donne. Plus fréquemment pourtant les père et mère de sa belle prennent eux-mêmes le bâton et lui en allongent quelques coups à la volée^ comme pour s'assurer qu'il aime sincèrement leur fille. Cette épreuve est incontestablement la moins douce, et on la dit très^ommune.

Chose étrange ! si une femme perd son premier nourrisson , et qu'il lui en naisse un autre, elle coupe à celui-ci le bout du doigt auriculaire et le jette (1). Les Bassoutoses ont un usage analogue, mais moins barbare. Elles]'rasent, en pareil cas, la tête de leur second enfant, la lui oignent de quelque substance grasse mêlée de craie rouge bien broyée, et lui laissent à la nuque une très-^petite touffe deche-

(i) Un de nos conYerds de Morija, qui a grandi parmi les Baroas, assure que, pour quelques-uns d*entre eux, cet usage est une oaarque dis* tincti?e de caste^ eK par conséquent commune à tous ieurs enfants. Parmi les Tamboukis, c^est la même chose. Nous avons k Morija un Moroa et un Tambouki^ prtTés tous deui du bout de leur doigt auriculaire gauche.

veux, qui leur rappellera suffisamment un premier malheur.

La Moroase se construit un foyer avec trois pierres rondes, façonne, vernit et cuit ellemême les quelques pots d'argile qui doivent servir à son usage, tresse les frêles nattes de jonc sous lesquelles sa famille trouve un peu d'abri contre le vent et les ardeurs du soleil ; elle allaite ses enfants et les orne avec soin. Par le beau temps, on la voit voler aux champs cueillir des racines, surtout une petite bulbe blanche, ronde, de la nature de Tail, communément appelée uintje {Viris edulis)^ qui , joint aux sauterelles qu'elle ramasse et desséche en été, aux larves des termitines et autres insectes semblables, qu'elle prend dans les fourmilières, fait, avec le gibier de son mari, tout leur moyen de subsistance. Ordinairement l'homme cuit pour lui-même et la femme pour soi ; mais dès qu'une poiée est versée, tout le kraal s'y réunit autour, pour faire curée complète* On va ainsi de butte en hutte, jusqu'à ce qu'il qe reste plus rien à manger dans le village.

Il est de fait qu'en hiver , on n'a souvent que d'anciennes peaux de gnou , qu'on met à tremper dans l'eau, qu'on épile ensuite, fait griller au feu et ronge, si Ton peut, mais en fatiguant beaucoup la mâchoire, comme s'en plaignait à moi-même un de ces pauvres gens. J'en ai connu un autre tellement misérable qu'il était réduit à manger des chenilles et des vers de terre. Non pas que les noirs ne soient assez généreux pour leur faire la charité d'une corbeille de millet ou de maïs; mais ces Bushmen craignent tellement d'être capturés ou fusillés par les maraudeurs hollandais etkoranas, qu'il estdes temps fort critiques pour eux,où rien ne saurait les engager à sortir de leurs retraites.

La seule vue d'une face blanche les jette dans des transes de frayeur. Aussi souvent que je les ai approchés, ils ont poussé de grands cris, cherché à s'enfuir ou à se cacher, excepté une fois où j'en trouvai quelques-uns qui connaissaient les missionnaires, et dont la conversation, en partie religieuse, me surprit fort agréablement.

Un autre jour, je me fis conduire dans un autre kraal de ces Baroas par un chef mossouto qui demeurait près d'eux et avait leur cou-* fiance. Nous trouvâmes quelques huttes de feuillage et trois à quatre cabanes d'un antre genre, construites dans des rocs, avec lesquels on pouvait aisément les confondre de loin. Chacune de celles^i consistait en trois bâtons fichés dans la terre et en deux petites nattes, dont une servaitde paravent derrière les piquets, et Tautre de toit. Sous tous ces pauvres abris repo-* saient déjà maints malheureux , car il pouvait être huit heures du soir. Je remarquai que les membres de la famille chez laquelle nous nous arrêtâmes étaient couchés pèle mêle, chacun d'eux un petit creux sous lui, recouvert de paille, et les pieds hors de son très-petit kros, mais tournés vers un feu de menu bois qui brûlait au centre de ce gite ou dortoir commun.

Mon guide les éveilla doucement, calma par ses paroles les cris de frayeur qu'ils poussèrent en se levant, et les empêcha de se disperser, comme une volée d'étourneaux fait au moindre

bruit, si Ton veut me passer la comparaison. Je m'annonçai pour le blanc ou missionnaire de Moshesh ; et cette recommandation, jointe au fait que je parlais sessouto, dialecte que le chef de Tendroit, alors présent, comprenait aussi, acheva de rassurer tout le monde. On me demanda du tabac et j'en donnai un peu, qui fut fourré en partie dans une pipe de bois, en partie au fond d'une de pierre scilicieuse; enGn, par un autre individu, dans un os de gazelle. Bref, les sauvages se mirent à fumer au milieu de beaucoup de jaserie. Leur vieille maman détacha de son cou un bout de racine narcotique, l'alluma au foyer, et, l'approchant de son nez, en savoura la fumée, tandis qu'une plus jeune matrone sortit de son sein un petit sac de peau contenant de la poudre de chénevis ou daga, en versa une bonne prise dans le creux de sa main, et la soutira au moyen d'un brin de roseau qu'elle avait pris et remit au lobe de l'oreille. Il faut aussi que je dise que je vis pendue à un des piquets delà hutte une panse ou grand estomac d'antilope plein d'eau fraîche, qu'on

détachait de temps en temps et faisait circuler dans le cercle, afin que chacun y bût suivant son besoin. Il suffisait pour cela de porter à sa bouche le goulot de la bouteille^ et de la presser au bas, pour la faire gonfler vers le col, comme on fait avec une vessie. J'appris là bien des choses que je ne connaissais que par ouïdire, telles que ce petit creux que grattent en terre les Baroas, pous s'y coucher la nuit; le fait certain qu'ils dorment les pieds hors du kros, dans le but, m'assurèrent-ils d'être plus tôt prêts à s'esquiver en cas d'alerte. Gomme je leur demandai pourquoi ils ne se construisaient pas de meilleures huttes, à l'exemple des autres naturels du pays, leur réponse fut qu'elles attachaient trop au sol, que l'ennemi pouvait vous y brûler tout vivants ou vous y tuer de quelque autre manière, avant qu'on eût pu en sortir, outre que n^étant pas pliables, ainsi que les leurs propres, ils ne sauraient les mettre de côté durant la journée, ce qui les exposerait davantage à être vus.

En temps de pluie, ils se réfugient sous un

roc ou dans les cabanes des Béchuanas voisins. Ils ne tiennent point à rester longtemps dans un même endroit, tant à cause des migrations du gibier qu'afîn qu'on ignore toujours où ils se tiennent. C'est par cette dernière raison en-^ core qu'ils vont par très-petites bandes , sans chiens, sans une tête de bétail, avec le moins de bruit et de train possible, et qu'ils ne sèment aucune graine, pas même du tabac, dont ils sont fous par nature. Les boers ambulants, se plai-» gnent*-ils, leur ravissent presque tous leurs enfants, qu'ils déshonorent si ce sont des filles, et rendent quelquefois eunuques quand ce sont des garçons , comme si ce n'était pas assez de priver ces pauvres créatures de ce que tout homme a de plus précieux au monde, et qui n'appartient qu'à lui et à Dieu, sa liberté.

Aussi les Bushmen sont-ils fort exaspérés. Il n'est pas rare de trouver dans les cavernes qu'ils fréquentent, tant en deçà qu'au delà du fleuve Orange, des dessins d'antilopes, peints avec de l'ocre et du charbon de bois sur les parois inférieures de l'antre; et, au milieu de ces jeux in-

nocents, un lourd et fort planteur hollandais rossant son Bushman , comme aussi des Bushmen entourant un planteur pour le tuer. Il n'y a pas longtemps que dans ce voisinage, un colon émigrant fut assassiné de la sorte dans son cha* riot. Six mois auparavant, encore dans le même quartier, un autre de ces êtres brutaux ayant attaché sou jong ou jeune esclave bushman à la roue de la voiture, où il fut vertement fustigé, pour avoir commis quelques fautes, Tenvoya ensuite à la chasse, où il alla, mais sans rien rapporter, ce qui lui valut de nouveaux coups de sangle. Le lendemain , son maître lui ordonna encore de courir les antilopes, et le jeune homme dit malicieusement, sans être compris : t Si je vais aujourd'hui, je tuerai, car je viserai juste. > Le soir, il retourne les mains encore vides. Le boer, en le voyant arriver, lui fait des menaces ; mais celui-ci l'ajuste, tire« et Télend mort sur le sable, crie : Bien ! jette son fusil à terre et dit aux parents du mort : « Maintenant tuez-moi, > ce qui fut fait sur-le-champ. De pareils exemples de meurtre sont malheu-

reuseiuenl trop fréquents , mais il n'e*st pas de mon goût d'en rapporter davantage. Ceux-là suffisent pour prouver ce que vaut l'esclavage dont je parle : les boers n'ont plus que lesHot-* tentots n*y trouvent jamais leur compte.

Sous le rapport religieux , les Bushmen s'adonnent à beaucoup moins de superstitions que les noirs, mais sans que je sache au juste ce qu'ils professent de croire. Ceux des montagnes, distingués par le nom de Maccolong^ disent qu'il est un Kaang ou Chef au ciel, appelé aussi Kue-Akengtengj Vhomme^ c'est-à-dire le Maître de toutes choses. Selon leur expression, « on ne le voit point des yeux , mais on le connaît dans le cœur. » On le prie aux temps de disette, avant d'aller à la guerre ; et cela, pendant la nuit entière, en exécutant la danse du mokoma. Les animaux des champs ont tous des marques qu'il leur a faites : par exemple, un élan n'a reçu de lui qu'un tronçon de queue; un autre a l'oreille repliée ; un autre, au contraire, l'a percée.... Kaang fait vivre et il fait mourir ; il donne ou refuse la pluie. Lorsque le

gibier manque, les Maccolong disent encore que leur Seigneur Leur refuse ses bêtes. — Kaang ta' ko' ga go si 'ko kaa akeng 'kuxiing. Un Moroa m'a assuré que parmi son peuple on vénère le blessbock {antilope pygarga^ Pall.)et un autre antilope don t lenom m^échappe en ce moment. Il n'y a de circoncis que ceux dont les rapports sont très- fréquents avec les Caffres ou les Bécbuanas. Les cas de polygamie sont rares, et ceux d'adultère moins communs que chez les autres naturels du pays. Les veuves trouvent difQcilement un second mari, à cause, peut-être, de l'opinion générale des indigènes, qui croient que la plupart des morts qui arrivent sont plutôt l'effet de quelque maléfice que de la maladie ; mais, au reste, on prend d'elles un soin attentif dans le kraal, où il ne se mange aucune pièce de gibier qu'elles n'en aient leur pari. Chez les tribus voisines, un homme n'a pas plus tôt rendu le dernier soupir que ses parents l'enveloppent dans son manteau ordinaire^ pratiquent une large ouverture à la paroi de sa hutte, et l'enlèvent par là, car l'on

considère comme néfaste qu'il sorte par la porte des vivants. On se hâte de le placer au fond d'une fosse ronde , percée sous les pieds de ses troupeaux, à la bergerie, où il descend béni et révéré de la famille, dont il est regardé comme un des dieux. Ces sortes d'enterrements sont si précipités qu'il y a des gens actuellement en vie dans le pays qu'on avait inhumés de cette manière , mais qui, revenus de leur léthargie, ont trouvé le moyen de sortir du sépulcre. — Parmi les Bushmen, de tels scandales n'arrivent jamais, parce qu'on se presse beaucoup moins. Les morts ont d'abord la tète ointe de poudre rouge, mêlée de graisse fondue ; ensuite ils sont grossièrement parfumés et couchés sur leur côté dans une fosse oblongue, où se rassemblent les parents et les amis,pour faire leurs lamentations. On vient même des villages voisins voir et examiner le cadavre, qui est alors sorti de la fosse ; et là chacun redouble de cris et de gémissements. Â la fin on jette dans la fosse la cabane du défunt et on la brûle sur lui. Le creux est comblé avec de la terre jusqu'au haut , mais

sans aucun monceau de pierres ou apparence de monument, comme font les noirs. Les funérailles terminées, tout le kraal émigré pour un ou deux ans, pendant lesquels il n*est parlé do mort qu'avec vénération et avec larmes, ce qui est aussi le cas chez les Matébéles.

Ce respect des indigènes pour les tombeaux témoigne, à notre avis, de la foi indéfinie, mais bien constatée qu'ils ont à l'immortalité de l'âme, et nous rappelle celui de leurs proverbes qui dit que la mort n'est qvCun sommeil. — Léfau ki boroko ( 1 ).

Avec cela, les Bushmen sont tellement grossiers qu'ils adorent une chenille (une espèce de caddisworm^ insecte ou chenille de la tribu des caterptUars^d'a^rès des noms anglais dont je ne connais pas parfaitement les mots correspondants en français). Cet ermite , appelé par eux N'go , se construit un joli étui de brins de paille collésensemble en long, mais en y laissant

(1) Ce proverbe des indigènes rappelle involontairement celle i favorite des incrédules du XVIII* siècle , que la mort est un êommiU éterneU On voit, par le rapprochement, que les déistes ont moins de religion que les sauvages.

une ouverture assez grande pour mettre dehors sa tête et ses épaules, lorsqu'il veut chercher sa nourriture. Cependant, rien autre ne peut ordinairement être vu de la larve que sa tête et ses premières pattes, au moyen desquelles elle se pend dans le feuillage et traîne après elle Tétui où est renfermé le reste du corps, et dans lequel aussi elle se retire tout entière en cas d'alerte.Les naturels Béchuanas la croient très-venimeuse et redoutent qu*elle se rencontre dans l'herbe que broutent leurs troupeaux ; mais les Baroas en ont fait leur dieu. L*un d'eux, à qui je demandai s*il ne priait pas son défunt père, comme les autres habitants, me répondit que non, ajoutant que son père l'avait autrement appris, et lui avait solennellement dit avant de mourir : « Mon fils, quand tu vas à la chasse, cherche soigneusement à voir le N'go, et demande-lui ta nourriture, ainsi que celle de tes enfants. Observe, après ta prière, s'il remue la tête, en décrivant un demi-cercle {un couds)^ ce qui signifie qu'il t'a exaucé, et que ce soir là-même tu porteras à ta bouche un morceau de gibier,

lequel tu serreras entre les dents , et couperas avec ta lame de fer, en repliant le bras et décrivaQt aussi un demi-cwcle, comme notre dieu. » La prière d'usage est la suivante :

'Kaang ta, ha a ntanga ë ? 'Kaang ta, 'gnou a kna a sé'gè. Itanga 'kogou 'koba hou ; i'konté, i*kagè, itanga i'kogou 'koba hou ; 'kaang ta, 'gnou a kna a sé'gè.

« Seigneur , est-ce que tu ne in'aimes point? Seigneur, un gnou mâle amène. J'aime ventre rassasier beaucoup; mon fils aîné, ma fille atnée aiment ventres rassassier beaucoup ; Seigneur, un gnou mâleamène^otés mes traits. •

Je traduits mot pour mot, afin que chacun puisse mieux voir combien matérielle et grossière est cette prière d'un peuple idolâtre, qui commence par mettre en doute que son dieu l'aime, et qui lui demande ensuite de la viande et seulement de la viande. En outre, le langage de la pièce est dur et barbare au delà de toute expression ; mais il y a pourtant des cas et des înTersiôns, qui en sont la conséquence naturelle; ce qui révèle dans le séroa un degré

quelconque, pour ne pas dire un genre distingué de développement. Ce caractère de la langue hottentote ne se retrouve point dans les idiomes caffres et béchuanas, avec lesquels d'ailleurs elle offre trop peu de ressemblance pour permettre de supposer qu'elle soit dérivée de la même souche qu'eux. Ses malheureux claquements de langue se rencontrent seulement en caffre , où ils sont comparativement rares ; reste à savoir s'ils lui viennent d'elle, ainsi qu'un certain nombre de mots apparemment les mêmes dans les deux langues, tels, par exemple, que celui de faime^ itanga en hottentot, et itanda en caffre , auquel répond le verbe séchouana kia kata^ en changeant le t caffre en?% et lecf en t, suivant la commune règle, ce qui ne laisse qu'une lettre euphonique de trop, savoir n.

Les claquements ont surtout lieu à la rencontre d'une lettre excessivement gutturale, de la nature du g allemand, et qui offre la plus grande affinité avec le aïn ou gain propre à l'arabe et aux autres languesde l'Orient. Comme

cette horrible aspiration revient à tout bout de champ dans la bouche des Bushmen, on serait tenté de dire qu ils jappent plutôt qu'ils ne parlent.

D'ailleurs leurs mots sont trop courts pour être coulants et doux, trop chargés de consonnes, peu nombreux , je suppose, et peu variés pour la forme. Au contraire, les accents le sont beaucoup, et le sens d'un même mot tout à fait différent, suivant la manière de le prononcer. Ainsi, iV'^o, signifie un dieu ; kho^ de l'eau; khê^ un blanc ; Ar/too, une courroie ; '/ro, un os ; 'AlOo, un arbre; 'kho^ grand etc. Cela rappelle, ce qu'on dit à ce sujet du chinois, avec lequel le hottentot a encore de commun une foule de sons durs en ong^ ing^ ouang^ eng. La dureté de cette langue tient évidemment à sa forme ; les peuples qui la parlent vivent sous un des climats les plus tempérés du monde, et apprennent à parler à perfection le séchuana , qui est très-doux. C'est au point que je connais un chef moroa qui a composé son chant de louanges en sessouto; il commence ainsi :

Rasélépé ou tloula youaléka pouri, Ou tloula youalé-ka pour! a pôko !

Rasélépé bondit comme une chèvre, Il bondit comme la chèvre d'on bouc l

Après ces quelques observations générales , Ton me permettra de placer ici une table de mots hottentots ,. et une autre de mots caffres et bécbuanas, pour ceux que ces sortes d*esquis* ses intéressent.

Je. suivrai dans ce travail trois des dialectes les plus généralement répandus au sud de l'Afrique, savoir : le séroa ou busbmen, le zoula et le sessouto.

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