CHAPITRE XXV
RelaUons entre Moshesh et Pacarita. — Matouane. — Boataboate est pillé. — LetLiglM^as sont rainés. — Pacarita est détniit*— Siège de Boataboate.— Prise de Mérabing par les Maaistis.— ArriTée des Bamokotéris à Tbaba^-Bossiou. ^ Lenrs troapeaut. -- Roine de Makkéla. — Les Bamokotéris rechercbent Taniilié des Manqaanes. — Guerre entre eux. — Soldat mossoato.— Soldat raanqaane. — ^Bataille de Bossioa.— Danse pyrridqne. — Hymne.
Moshesh, qui se trouvait comparativement riche, quitta son pèreàLeinchaaneng,où celuici venait de chercher un refuge ^ et alla fonder Boutaboute. En même temps il députa deux officiers auprès de Pacarita porter ce message : « Notre maître n'a plus de blé , fais-lui en avoir. Permets que ses sujets circulent librement et sans danger parmi les tiens. Il t'en-
voie deux bœufs en présent, el comme confirmation de sa parole. »
La réponse fut : « Prenez deux sacs de blé, et portez-les de ma part à Moshesb. Dites-lui que son message a trouvé bon accueil. De ses deux bœufs, Tun m'est parvenu. Expliquez-lui comment l'autre vous a été ravi par mes soldats, qui l'ont égorgé sans ma permission. Ce sont des hommes féroces, insubordonnés; faut-il vous étonner s'ils en agissent mal envers ceux de vos tribus qui viennent acheter du blé ou se louer à moi pour manger du pain? Néanmoins venez, achetez et vivez. Je crains Matouane. Peut-être un jour me forcera-t-il à aller me louer pour du pain chez votre mattre; je le ferai. »
Matouane était en effet à la porte. Un ou deux mois plus tard^ la nouvelle de son entrée dans le pays se répandit partout, portant l'épouvante dans tous les cœurs. Comme on disait que ce redoutable inkbosi zoula venait d'envoyer un détachement de soldats contre Létoulou, prince mossouto établi dans le voisinage de Bouta-
boute, Moshesh députa prudemment Coho avec un autre officier distingué, présenter une dizaine de bétes à cornes au roi ennemi et implorer sa clémence. Coho rencontra la troupe qui allait chez Létoulou. Elle prit les dix bœufs , et dit aux messagers : «Retournez promptement apprendre à votre maître que cette nuit même il sera attaqué par un corps de soldats pareil au nôtre. » Cet avis n'était pas sans quelque bienveillance. Il s'éleva plusieurs voix brutales qui crièrent : «Qu'on coupe le jarret aux deux messagers et qu*ils soient laissés là. » Mais les chefs répondirent : «Non; d'après le faire de nos tribus, la personne du messager est toujours sacrée, quel que soit son message, et nos mœurs permettent aussi qu'on prévienne quelquefois celui qu'on veut combattre. » On offrit des rafraîchissements aux dépulés, et on les laissa librement retourner à Boutaboute.
Cependant cette nuit-là même Létoulou fut ruiné. Moshesh arma tous ses hommes. Il en envoya une douzaine au bas de la ville faire sentinelle. Ces pauvres soldats s'endormirent. Vers
le point du jour, un certain bruit les éyeilla : c'était celui des Zoulas. lis s'enfuirent. L'ennemi entra dans Boutabonte, enleva deux à trois mille têtes de bétail , et repartit avec ce riche butin. Il n'avait perdu que trois hommes, et, du côté des Bassoutos, un seulement avait été tué (1). Tsuéniane , jeune prince de la tribu , disparut d'une manière tout à fait inconnue, et sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'il était devenu depuis.
Ces événements se passaient en 1823. Défait par Matouane^ l'inkhosi des Matluibis tenait jus tement d'envahir le pays des Lighoyas, où il acheva l'œuvre d'extermination qu'y avaient naguère commencée les fiers Mantaetis. La tribu de Makuane perdit cette année-là presque tous ses troupeaux, et devint en partie cannibale à force
(1) Je trouve qu'en général les guerres des natureli ne sont que des escarmouches. Leur système de pillage est assez bien conçu; mais ils n*oot pas asses d*arl, ni le courage nécessaire pour s'attaquer entre eux et se battre d'une manière qui décide du sort final de Tun ou Tautre parti; sans quoi PAfrique entière aurait depuis longtemps été réduite en un immense désert dans le sens leplusabsolu du mot. Sans doute la Pr«ridenoe, qui veille au salut des nations barbares, est bien sage de savoir ainsi Taire tourner même leur ignorance à leur conservation 1
de misère. Alors ses chefs émigrèrent, les uns dans la colonie du Cap, d'autres chez les Griquois. Parmi ceux qui passèrent chez ces derniers, il convient de mentionner Molitsané, qui se vit presque entièrement ruiné, lui dont le pouvoir, avant tous ces malheurs, aurait, dit-on, contre-balancé celui de Mosolékatsi.
Mais alors rien n'était plus commun parmi ces tribus que les revers de fortune, témoin encore l'exemple de Pacarita. Après s'être montré si redoutable aux Bamonahins et aux Bataoungs, ce prince , possédé par le démon de la guerre, voulut se mesurer avec Malouane; mais celui-*ci , en une seule jovrnée , le détruisit entièrement. La bataille se donna à Chouloung, sur les rives du Mogokare (leCalédon). Pacarita et ses principaux capitaines furent tués, leurs immenses troupeaux ravis, et la plupart de ses sujets, hommes, femmes, enfants, passés au fildeTépée.
Il survécut à l'infortuné chef des Matluibis Séténane et Pake, deux de ses fils, ainsi qu'un
ou deux milliers de sujets, dont Moshesh s'em-
pressa de se dédarer le protecteur, et qui s'établirent dans le district de Mëkuatling, où ils sont toujours restés depuis lors.
Aidé de leur secours, Moshesh chassa lès Mantsetis de Boutaboute , et s'y établit de nouveau , non plus toutefois au bas de la montagne, comme auparavant, mais sur le haut et vaste plateau qui la couronne.
Au mois de janvier suivant, 1824, au moment où les Bassoutos commençaient à cueillir le roseau sucré et à concevoir Fespérance d'une moisson, voilà reparaître Tennuyeux ennemi. Le chef de Boutaboute envoya aussitôt un bœuf avec ce message àSékpniéla : «Épargne mes millets; battons-nous pour les troupeaux. » Mais les millets ne furent rien moins qu'épargnés pour cela.
Quant aux troupeaux , on se les disputa , les armes à la main , pendant deux mois entiers. Les Mantaetis s'étaient établis an bas de la montagne. Tous les matins, lorsque les Bassoutos en descendaient, une troupe de soldats en tête, derrière eux les troupeaux conduits psr leurs bergers, il s'engageait un petit combat entre les
deux partis. Pendant ce temps-là , les bestiaux buvaient , paissaient une demi-heure , et regagnaient le haut du plateau, où se trouvait passablement d'herbe, mais peu d'eau.
Il va sans dire que de temps en temps les ennemis ravissaient aux habitants quelques dizaines de bétes; deux ou trois centaines furent menées à Leinchuanengj il en mourut aussi un bon nombre de dépérissement. Vers la fin du siège, la misère était si grande au sommet de Boutaboute qu'on y mangea les chiens, des sandales, de vieux manteaux de peaux. Néanmoins on y chantait des hymnes guerriers ; du bas , l'ennemi répondait à ces bravades par des danses pyrrhiques; chaque matin les bergers bassoutos trouvaient les abreuvoirs pleins de bouse de vache ou de terre. Fort ennuyé d'un tel état de choses , Moshesh cria un jour aux Mantaetis : « Fuyez, ou cette nuit je vous fais dévorer par les Matébélés?» En effet, il venait d'appeler à son secours ceux de Sépéka, qui tombèrent cette nuit-là même sur l'ennemi et le mirent en fuite.
Ce Sépéka perdit comparativement beaucoup de monde. Du côté des Batlokuas, la vieille reine, 'Ntlokou, avait été tuée. Son petit-fils, Sékoniéla , après Tavoir pleurée , marcha sur Mérabing pour attaquer les Bamérabas, qui se défendirent d'abord courageusement. Ils avaient eu l'adresse de ficher en terre, dans les avenues de leur ville , des pointes de fer et des os effilés qui firent un certain mal à l'ennemi. Mais celui-ci , avec quelques jours de persévérance, finit par piller les assiégés; il les contraignit à fuir dans les Maloutis et s'établit dans leurs habitations, d'où il n'a jamais été débusqué.
Quant aux Bamokotéris, ils descendirent tous à Thaba-Bossiou, où il parait qu'ils arrivèrent au commencement de juin 1824. Noné, le chef des Bapoutis qui s'y trouvaient établis, leur fit bon accueil et reçut en même temps d'eux des assurances de paix. Les émigrants, voyant que sa petite ville s'élevait au bas de la montagne, commencèrent la leur au sommet. Moshesh recommanda à ses sujets de respecter les Bapou-
lis et de s'adonner peu à la culture des champs cette annëe-Ià, vu que la suivante il était dans rintention de se transporter au Kbèœe. En même temps il ordonna que le blé dont son peuple avait besoin fût légitimement procuré; mais son frère Ralisaoane s'éleva contre ce plan , objectant que, s'il était suivi, leurs pauvres manqueraient de pain ; c'est pourquoi il ne tarda pas à attaquer Noné. Makoniane fut pourtant envoyé , et il dispersa les agresseurs ; mais à peine de retour sur la montagne , il les vit dé^ nouveau à la brèche ; aussitôt il redescend : les Bapoutis venaient d'être mis en fuite. « Puis^ qu'il en est ainsi, s'écria le guerrier, je mangerai du pain comme les autres. » Il se joignit donc à Ralisaoane, au lieu de le combattre, et acheva l'œuvre commencée.
Au soir Noné rentra dans la ville et la trouva pillée. Cependant il se retrancha dans les rocs de la montagne avec son bétail. En même temps il députa Limo pour appeler une bande de Manquanes ou sujets de Matouane à son secours. Ceux-ci arrivèrent, mais dans Tintention de
dépouiller les Bapoutis de leurs troupeaux; comme ils étaient peu nombreux, ils se virent d'ailleurs repoussés par Noné.
Trois mois s'écoulèrent, et celui-ci fut de nouveau attaqué par Ralisaoane, qui lui ravit une partie de ses bestiaux, et le contraignit à évacuer la place pour aller vivre plus haut dans les montagnes. Moshesh s'était joint à son frère pour l'amour du butin, dont il prit sa bonne part.
Noné acheva ensuited'étre ruiné parMakhéta, dans le voisinage duquel il était venu chercher un refuge.
A son tour celui-ci se vit attaqué par les Bamokotéris, qui le dépouillèrent d'une bonne partie de ses biens et le firent prisonnier. Mais Moshesh, voulant se montrer plus clément que les autres chefs, lui rendit sa liberté, et compta en même temps cinq têtes de bétail au soldat qui l'avait fait captif et mené à Bossiou. L'infortuné frère de Motloumé se retira confus et humilié dans le quartier de Thaba-Chéou. Comme il lui restait encore un troupeau de
bœuiis^ il les menait lui-même paître dans les champs, tant pour s*en mieux assurer la possession que par haine ou dégoût de la société des hommes, qu'il fuyait.
Le premier soin deMoshesh, après s'être rendu maître de Thaba-Bossiou^ fut de rechercher la faveur de Matouane, dont il redoutait beaucoup le voisinage. Cet inkhosi étranger se trouvait établi à Sénioutoung, en deçà d*Oumpoukani, et de ce point il faisait un mal considérable aux petits seigneurs qui restaient encore dans le pays. Le fils de Mokachane employa divers moyens pour se mettre dans ses bonnes grâces. Il lui envoya, par exemple, des présents considérables, professant en cela de n'être que son humble vassal. Une des maîtresses du roi zoula, ayant visité la montagne de Bossiou, y fut très-galamment reçue. Moshesh lui mit un collier de cuivre au cou, garnit ses deux bras de bracelets, lui offrit de la poudre d'ocre et des parfums pour sa toilette. Lorsqu'elle repartit, il lui présenta aussi une belle vache, « afin, lui dit-il, ma sœur, que tes en-
fants boivent aussi de mon lait, et que de la blanche crème de ce lait tu puisses, toi leur mère, te procurer un onguent propre à pommader ta chevelure et oindre tes mains et tes
pieds suivant le goût des princesses >
Quelque temps après, un officieux habitant de Sénioutoung vint informer Moshesh de l'approche de Mosélane, un des capitaines de Matouane, qui venait d'être envoyé à la tête d'une armée contre Bossiou.
Aussitôt tous les petits chefs de cette ville furent appelés par un héraut dans la cour des hommes. Leur morèna leur dit : t Mes amis, demain il faut combattre, et Tun n'aide pas l'autre. Je disais des Manquanes : peut-être veulent-ils s'établir dans le pays, cultivons leur amitié ; mais ce sont nos ennemis. Allez aiguiser vos sagaies, ratissez vos boucliers, et que chacun de vous garde bien cette nuit l'avenue de son kraal respectif. Au lever de l'aurore, si l'ennemi nous attaque, défendons-nous avec courage! On le dit puissant, mais est-il invincible?»
/itife SifS,