‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 4 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Marche du 16 mars. — Station d'Oumpoukani. — Visite à M. Jenkins, — Une face de la vie des missionnaires. -^Etat spirituel des habitants d'Oumpoukani. — Le chef Hanto. — Notice sur la tribu hottentote-korannase. — Caractères physiques. — Elai moral. — Femmes korannases.

Une bonne partie de la journée du 16 mars fut employée à la recherche de nos bœufs, qui s'étaient éloignés du campement pendant la nuit pour aller à Teau. Nous ne partîmes qu'à midi et demi , et nous cheminâmes jusqu'au soir sans faire aucune halte. De Platberg à Bouchap nous avions voyagé entre deux chaînes non interrompues de collines très rapprochées^

mais en quittant Bouchap, et à mesure que nous avancions vers le nord, les collines s'écartaient, le pays se découvrait insensiblement, les eaux et les bois devenaient plus rares, le terrain moins noir et plus sablonneux. Vers quatre heures et demie nous nous trouvâmes en vue du point où la chaîne des montagnes Blanches quitte la direction du nord-est pour courir estest-nord-est; c'est à ce point qu'elle reçoit des Hollandais le nom de Blaav«r-Bergen, ou Montagnes-Bleues. Après avoir traversé une plaine d'environ une lieue de longueur, où coule un ruisseau qui va se jeter dans le Calédon, nous arrivâmes sur le soir à Oumpoukani, où nous trouvâmes un asile sous le paisible toit de M. et M*"^ Jenkins, de la société v«resleyenne.

Oumpoukani , ou, comme on rappelle plus communément dans le pays, llotlolane, est une spacieuse colline en forme de langue , dont le sommet est à Touest et l'inclinaison à l'est. Sur le front de la colline s'élèvent deux bâtiments européens. A droite est un kraal de deux cent cinquante huttes de Korannas;à gauche est une

jolie fonlaine qui peut traverser au besoin le jardin delà Missjon. Dans le voisinage sont des collines détachées, habitées par de paisibles Béehuanas. Du côté de l'est l'horizon ne s'étend pas à moins d'une quarantaine de lieues , et est terminé par les nombreux pics des Montagnes-Bleues.

M. et M™^ Jenkins, qui résidaient autrefois à l'ancienne Bouchap, ont fondé, il y a seulement trois ans, la station d'Oumpoukani , et dans le choix de l'emplacement , comme dans la construction des habitations de la Mission, ils ont fait preuve d'une prudence et d'une industrie qui devraient servir de modèles à tous les missionnaires du sud de l'Afrique. Ils se sont construit, à pou de frais,une demeure simple, commode, et qui n'est pas dépourvue d'une certaine élégance. Leur maison est en briques crues , et le bâtiment servant de chapelle et d'école est en roseaux , et revêtu au dedans et au dehors d'une couche de plâtre. Le jardin , quoique fort simple, est bien cultivé, soigneusement entretenu, et produit les principaux légumes du pays.

Dans un coin de ce pelit enclos est situé le cabinet d'étude de M. Jenkins.

M. Jenkins réunit à un haut degré toutes les qualités essentielles à un missionnaire dans un pays où tout est encore à faire; il sait en effet faire un peu de tout. Après avoir annoncé TÉvangile aux païens, tantôt à Tombre d'un rocher, tantôt à la clarté des étoiles, tantôt au milieu d'une imposante solitude, tantôt au milieu du bruit et de la confusion d'un kraal bottentot, il ne dédaigne pas de descendre à des occupations plus vulgaires, mais que relève et qu'ennoblit le principe chrétien, mobile et guide de toutes ses actions. Tour-à-tour il maçonne, il charpente, il menuise; il raccommode ses outils ou se façonne une chaussure ; il forge un soc de charrue ou aplatit sur l'enclume le hoyau d'un de ses paroissiens; il préside à la construction d'un canal, ou d'un parc pour les bestiaux. Son obligeance est de toutes les heures et de tous les instants; pourquoi faut-il que nous ajoutions qu'elle n'est que trop souvent payée d'ingratitude ?

Oumpoukani est habile par des Bécbuanas et des Rorannas; c'est principalement à ces derniers que M. Jenkins consacre ses soins. Ils ont depuis longues années entendu prêcher l'Évangile que plusieurs commencent à apprécier et à recevoir à salut. Douze d'entre eux sont membres de l'Église ; l'interprète entre autres est un homme pieux et zélé. On demandait à un de ces Korannas convertis : « Gomment va votre « âme? ■ H répondit : « Je me trouve comme « un homme né dans un mauvais kraal et sous « un mauvais chef; j'ai abandonné mon ancien « maître pour en choisir un meilleur. Mais « celui-là me dit continuellement : Eh ! ne « veux-tu pas retourner à nous ? nous as-iu • quittés pour toujours ? Tandis qu'une voix « contraire me dit intérieurement : Non, il vaut « mieux servir Christ. Ainsi ma pauvre âme « est combattue des deux côtés. »

Hanto, le chef de la tribu, paraissait aussi

avoir une intelligence assez claire des vérités

chrétiennes. « Qu'est-ce que la foi ? lui deman-

« dàmes*nous. — Elle consiste à serrer profon-

« dément dans son cœur les promesses de Dieu. « — Où finit-elle? — Dans le ciel. — Comment « cela? — Parcequ'on voit et possède le but « des promesses. — Aimez-vous le Seigneur Jé- « sus 7 — Mon cœur le cherche et désire l'aimer.» Celui qui parlait ainsi n'avait plus qu'un petit nombre de jours à passer sur la terre. Il a été, nous a-t-on dit, mortellement blessé par un lion. En mourant il exhorta fortement ses sujets à la piété, et ses dernières paroles furent : « Tout va bien. » Il n'avait pas plus de trente* trois ans. Il a laissé pour successeur un fils âgé d'environ dix-huit ans, nommé Kopi , remarquable par sa douceur et son intelligence.

Sous tous les rapports Hanto était le Koranna le plus intéressant que nous ayons connu. Il était d'une taille élevée et bien proportionnée; il avait de beaux sourcils noirs, les yeux vifs, la figure d'un bel ovale. Doué d'une intelligence facile et d'une mémoire sûre , il passait pour bien connaître l'histoire de sa tribu. C'est de lui que nous tenons en grande partie les renseignements suivanls.

€ Dans les environs du cap de Bonne-Espérance, vivait, il y a à peu près huit générations, un chef hottentot nommé Kora, qui a donné son nom à la tribu des Korannas. C'est avec lui que traitèrent les p miers Européens qui s'établirent sur les res du Cap. Suivant une ancienne tradition, ils prièrent Kora de leur céder autant de errain que Ton pourrait en entourer avec peau de bœuf coupée en la- "^'wes. Celte de .Je parut si modérée à Kora qu"*!! y %x. •e^'* ^iers. Bientôt les étrangers

cherchèrent » c; iter sur les aborigènes, et la guerre s'alluma. Kora viva.t encore : on ignore s'il fut tué dans cette guerre, mais on sait qu'il mourut jeune. Il laissa pour successeur, un fils nommé Eikomo, qui eut aussi à défendre son territoire contre les empiétements journaliers des colons. Il ne put leur résister lo7 gtemps, et fui enfin refoulé jusque sur la riviè Braak. De là, s'avançant vers le nord, il arriva chez une nombreuse tribu de Hottentots appelés Baroas (les Hottentots Bushmen), errante sur les rives du Gariep. Il traita avec elle,

el s'élablU dans la contrée, non loin de remplacement où est situé aujourd'hui Griquatown.

Les successeurs d'Eikomo , savoir , Kuebib, Kongap , Kuenonkeip , Makabuté et Kaup ont vécu et sont morts dans ce même pays. En comparant ces renseignements avec les annales de la colonie du Cap, on trouve quelques rapprochements intéressants. C'est en 1652, c'est-à-dire il y a à peu près huit générations, que Van-Riebeck fonda la colonie. En 1659, Van-Riebeck ayant distribué des terrains aux colons hollandais, les Hottentots commencèrent la guerre contre ceux-ci. En 1669, la paix fut conclue avec les aborigènes, et il fut permis aux Hollandais d'occuper un espace de terrain s'éten* dant jusqu^à trois milles du rivage. En 1673, nouvelle guerre avec les Hottentots; mais revenons aux Korannas.

Les Korannas, supérieurs aux autres Hottentots par leur taille comparativement élevée et par leur force musculaire, leur sont tout-à-fait inférieurs par leur caractère moral. Vains et impudents à l'excès , ils ont plus d'audace que

de véritable bravoure. Presque toujours en guerre avec leurs voisins, ce n'est pas la guerre qu'ils aiment^ mais le pillage dont elle est accompagnée. «Les Béchuanas, disent-ils, sont « les vaches , et nous les veaux ; ils engraissent « des troupeaux pour nous. » Depuis qu'ils ont émigré de Touest sur les bords du Gariep , aucune tribu voisine n'a joui d'un moment de repos. Munis d'armes à feu et montés sur de bons chevaux , ils ont successivement pillé toutes les peuplades environnantes. A l'exception de Hanto , dont nous avons déjà parlé , et peut-être d'un ou deux autres , leurs chefs inspirent à tous leurs voisins une terreur profonde ; on ne les désigne que sous le nom de loups. Nous citerons parmi les plus redoutés Piet-Witte-Voet, Sarles et Voortoow.

 l'amour du brigandage les Korannas joignent une excessive paresse ; tout le travail ^ fait chez eux par les femmes ou par des servileurs béchnanas qui ne sont jamais payés. Tandis que les Béchuanas mènent eux-mêmes paftre leurs troupeaux, construisent pour les

renfermer des parcs en pierres ou en palissades, cultivent leurs jardins, labourent leurs champs, les Korannas laissent paître leurs troupeaux tout seuls et en parfaite liberté, ne leur construisent point d'enclos, et ne plantent que du tabac. Voici la description que donne de leur genre de vie un missionnaire qui a vécu longtemps au milieu d'eux. « Avant que le soleil ait com- « mencé à poindre, le Koranna lève la tête de « dessus son chevet, allume sa pipe, fume et se • rendort. A neuf heures, il s'éveille pour fu- « mer encore ; il boit quelques tasses de lait « nouvellement trait, et se recouché. A onze a heures, après avoir fumé, il s'amuse tantôt « à façonner avec son couteau une jatte de bois, « tantôt à convertir un os en pipe. Deux heures « arrivent ; il prend un repas substantiel , fume « pour la quatrième fois, et se laisse retomber a sur son lit. Vers le soir, il se lève pour fumer, « prendre du lait, et se recouche jusqu'au len- « demain. »

Capricieux et insubordonnés, les Korannas souffrent leurs chefs plutôt qu'ils ne leur obéis^

senl ; chacun ne reconnaît pour loi que sa propre volonté. Ils sont irréconciables dans leurs inimitiés, et si quelqu'un d*entre eux tombe dans la disgrâce de sa tribu, il ne lui reste d'autre parti à prendre que de s'isoler complet tement. Enclins à la vie nomade, passionnés pour la chasse, ils abandonnent facilement pour n'y plus revenir le lieu où le manque de gibier ne leur permet plus de se livrer à leur occupation favorite.

Les femmes korannases ne sont ni moins indolentes ni moins vaines que les hommes. Leur vanité, comme celle des Européens les plus civilisés, trouve son aliment principal dans les fréquents changements de la mode et dans le luxe de leurs grossiers colifichets. La mode voulait autrefois qu'elles disposassent leurs cheveux par cercles et en forme de cône ; la mode veut aujourd'hui qu'elles les coupent en rond tout autour de la tête. Leur corps est chargé de verroteries; elles en portent au cou, aux bras, autour des reins, au bas des jambes. Leur habillement consiste en un tablier de pe-

tites cordes qui leur descend jusqu'aux pieds, et en un kros de peaux de brebis ou de quelque autre animal cousues ensemble. Elles se frottent le corps de graisse de queue de mouton méléeà une craie rougeàtre. Consumant à fumer une grande partie de leurs journées, laissant leurs enfants couverts de vermine, et leurs maisons en proie à la plus dégoûtante malpropreté , elles réservent, comme les hommes, toute leur activité et toute leur énergie pour le saukeis ou la danse du pot. Lorsque la lune est dans son premier quartief^ tout le kraal s'assemble sur une plate-forme favorite ; là, au son du tang-tang, on danse toute la nuit, et quelquefois pendant huit nuits consécutives. Dans ces divertissements les Korannas ne connaissent plus de frein à leurs passions ; ils s'abandonnent sans retenue à des excès qu'il serait honteux de rapporter.

De tout ce que nous venons de dire on peut conclure que les Korannas forment une des tribus africaines les plus dépravées. On en trouve, à la vérité, dans les stations missionnaires,

quelques-uns auxquels TËvangile a fait sentir son influence, mais ils sont en bien petit nombre, et il est toujours vrai de dire que de toutes les peuplades hottentotes la tribu korannase, quoique ayant fait quelques pas vers la civilisation, est celle qui met à la plus rude épreuve le serviteur de Christ qui exerce son ministère au milieu d'elle.

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