‹ Relation d'un voyage d'exploration au nord-est de la colonie du Cap de Bonne-EspéranceChapitre 9 sur 47 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Ascension au sommet des monlagnes Bleaes. — Aspect des montagnes. — Rocbe de Leflking, — Tombeau.— Une nuit pasiée au sommet des MalouUs. —Composition des terrains. — Végétaux* — Animaux. —^Habitants, —COte orientale. —Climat.

Un des principaux objets de notre excursion était, comme nous l'avons dit, de gravir les plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Bleues. Nous avions vainement essayé de le faire du côté de Kuéning; nous fûmes plus heureux en prenant pour point de départ Léribé, situé dans les plus hautes vallées de cette chaîne. Un petit sentier à peine tracé , qui va

de Bossiou à Mococoutlouse , résidence de Dingaan , nous servit de fil conducteur à travers ce labyrinthe de montagnes. Ce n*est qu'après nous être plus d'une fois égarés et après avoir péniblement gravi pendant toute une journée, en longeant de temps en temps la rive méridionale du Calédon , que -nous atteignîmes les bords du Namagari^ situé à deux lieues au-delà du sommet de la chaîne principale. Les voyageurs indigènes mettent ordinairement deux jours à faire ce chemin, qui fatigue plus par la longueur que par la dif&culé de la marche; car, à l'exception d^ quelques endroits où Ton est obligé de gravir presque à pic , la pente n'est pas en général très escarpée. Cette pente s'abaisse du côté du nord , et donne l'écoulement aux eaux du Calédon , qui roule en formant de faibles cataractes entre deux échancrures demicirculaires, qui l'encaissent depuis sa source jusqu'au pied de la chaîne.

Nous n'avions pas encore pénétré bien avant dans les moAtagnes lorsque nous découvrîmes, à droite du chemin, une chaîne de rochers de

seconde formation , si droite et si régulièrement taillée qu'elle ressemblait de loin à une fortification » Un peu plusloin^ des rochers s'élevaient çk et là comme autant de tours naturelles ; ailleurs, au milieu d*une enceinte circulaire, un rocher, mince etdroit comme un obélisque^ était tout ce qui restait d'une montagne conique dont le temps et les pluies avaient rongé les flancs, et n'avaient laissé subsister quelapaitie la plus dure et la seule indestructible. Plus loin des rochers, que Ton reconnaissait à leur front blauchâlre et démantelé, portaient sur leurs flancs les marques évidentes des ravages de la foudre qui les avait sillonnés.

La roche de Leûking^ qui s*élève presque perpendiculairement à une hauteur prodigieuse, et dont les lianes présentent une immense excavation dans laquelle les voyageurs viennent chercher un asile, me frappa surtout par son aspect imposant et grandiose. Tout porte l arae au recueillement et à la rêverie dans cette profonde solitude dont le silence est à peine troublé par le murmure du ruisseau que Phii^ondelle et le

martinet effleurent de leur vol rapide, et par le roucoulement du ramier et des tourterelles nichés dans les fentes de la montagne. Dans la disposition d'esprit où m'avait jeté la contemplation de ce paysage d'un aspect si calme et si imposant, il fallait peu de chose pour porter mon émotion à son comble et pour faire déborder les sentiments qui se pressaient en foule dans mon cœur. Tel fut l'effet que produisit en moi la vue du tombeau d'un voyageur, mort probablement de faim ou de fatigue à l'endroit même de la route où j'étais parvenu. Mon guide, qu'effrayait toutcequi rappelaitTidéedelamort, détourna les regards, passa outre, et se contenta de me crier de loin : « Tombeau d'un voyageur de ma nation qui s'est éteint là! » Ces simples paroles, qui vinrent frapper mon oreille dans un moment où , comme ce pauvre voyageur, j'étais accablé de faim et de fatigue, en présentant à mon imagination la possibilité d'une mort semblable à la sienne, n'étaient guère propres à changer le cours des sombres idées dont j'étais préoccupé. Et, dans le fait, notre

situation, très-dure pour le présent, n'était pas sans quelque mélange d'inquiétude pour l'ave^ nir. Nous avions pendant toute la journée gravi péniblanent la montagne, afifi d'arriver an sommet avant le coucher du soleil ; nous n'avions pris pour toute nourriture qu'un petit morceau de gibier, cuit la veille sous les cendres, et déjà nous commencions à sentir les cruelles atteintes de la faim. Monaile, mon jeune guide, quoique plus endurci que moi aux fatigues et aux privations de la vie sauvage , accablé de lassitude, l'épaule déchirée et ensanglantée par le frottement de son fusil , me précédait de quelques pas, gardant un sombre silence. Pour moi, pouvant à peine me tenir sur mon cheval et trop faible pour aller à pied, j'étais plongé dans un anéantissement complet; mes yeux étaient humides et obscurcis, ma tête était en proie il un vertige effrayant; tous les objets semblaient tourner autour de moi.

Pourcomble de malheur nous étions égarés. Parvenus à buit heures du soir au bord de la rivière Namagari , nous ne savions de quel côté

nous diriger afin de trouver un asile pour la nuit. Nous soupçonnions que nous n'étions pas éloignés de quelque kraal de Bamakakanas, peuplade anthropophage, voisinage qui n'avait pour nous rien de rassurant. Monaïle , encore plus effrayé que moi, avait retrouvé la parole pour s'écrier àchaque instant : «Mon cœur! mon cœur! — Je crois entendre des chiens! » etpour me répéter que les Bamakakanas mangent les voyageurs qu'ils trouveni égarés dans les champs. — Dans l'impossibilité d'aller plus loin, nous nous arrêtâmes au bord de la Namagari , et nous résolûmes d'y passer la nuit. Dans la crainte que nos chevaux ne s'égarassent , nous les attachâmes l'un à l'autre par la jambe. Nous essayâmes ensuite de faire du feu avec des broussailles; nous ne pûmes y parvenir, et peut-être devons* nous nous en féliciter; car la clarté de la flamme aurait pu nous déceler aux yeux des Bamakakanas , dont nous n'étions éloignés que d'une demi -lieue. Entourés d'un épais brouillard, nous nous accroupîmes auprès de notre faisceau de broussailles, et nous passâmes ainsi la nuit.

transis de froid et accablés de lassitude et de iaim. Nous nous levâmes le leademain plus morts que vifs ; nous remontâmes â cheval , et nous poursuivîmes notre eiiploration dans les montagnes Bleues. Gomme notre tournée n'of* frit aucun incident remarquable, nous ne croyons pas devoir nous faire suivre par nos lecteurs; nous nous bornerons à leur présenter en résumé le résultat de nos observations, que le défaut de temps ne nous a pas permis de rendre plus complètes.

La chaîne de montagnes que nous avons visitée e&t appelée par les naturels MaUmtis^ c'est-àniire pics. Cette forme y domine en eflel, au contraire des autres montagnes de l'Afrique méridionale, qui affectent en général la forme plate ou la forme de taèle.

Les terrains que Ton traverse avant d'arriver a ce que les géographes nommait lès rameaux du second ordre présentent â Tœil une succession d'ondulations dont la hauteur s'élève graduellement , que bordent de fertiles coteaux et des vallons tapissés de la plus éclatante ver-

dure. Ces hautes vallées sont traversées dans tous les sens par des éminences tantôt isolées, tantôt réunies en petits groupes , généralenient basses , d'une pente facile, et terminées par un plateau. Elles sont composées d'un grès dur, grossier à la superficie , de couleur jaun&tre, et disposées par couches horizontales, recouvertes d'un terreau noir formé en partie de débris de végétaux et de sable, dans une plus faible proportion. A la profondeur d'un ou deux pieds on trouve toute espèce de tufs, de marnes, ou des bancs de galets et de graviers , mêlés parmi les glaises. Quelques caractères géologiques de ce terrain, dit d'alluvion, dénotent l'existence de mines de fer.

Les hautes herbes qui couvrent ces vallées, et quiformentpourainsi dire unemerde pâturages, abritent etnourrissen t une multitude d'animaux sauvages, tels que le springbock, le grimme, le ritbock, le klipspringer, et le caama*, qui tes surpasse tous en beauté et qui en est comme le roi. Ces animaux y multiplient sans jamais émigrer, bien qu'ils soient exposés aux pièges

des âalurels et aux attaques journalières des lions, des hyènes et des panthères. Les bosquets donnent asile à d'innombrables tribus d'oiseaux, tandis que Taigle, le vautour, le milan , rëpervier planent dans les régions supérieures.

Le climat de ces vallées est ^in, quoique vif et même froid en certaines expositions; les eaux y sont abondantes et limpides; les sources saumàtres ou minérales y sont rares ; nous n'avons remarqué dans noire courte exploration que deux sources thermales sulfureuses. Ce pays, dont l'aspect m'a plus d'une fois rappelé celui des Basses-Gévennes, contient une population bien inférieure en nombre à celle qu'il pourrait nourrir. Les hordes de Béchuanas qui Font tour à tour occupé n'ont pas cessé de s'y faire une guerre d'extermination. On y retrouve à peine quelques faibles restes de ces tribus , et les kraals détruits ou abandonnés surpassent de beaucoup en nombre ceux qui ont conservé des habitants. Depuis Mokoto jusqu'au fleuve Orange, c'est-à-dire dans une zone de trois

degrés, la partie occidentale des Maloutis compte à peine quarante-cinq mille habitants.

La région, moyenne de la chaîne dans laquelle on entre en quittant léchantes vallée» présente un caractère différent. Lies rochers se présentent par groupes rapprochés, continus , d\ine pente roide et presque inaccessible. C'est à cette hauteur que mus avons trouvé les grès les plus fins, les silex, les cristaux ^ et quelques indices de carrières de marbre. La température s*abai8se ; la végétation, quoique belle encore, devient moins vigoureuse.

Dans la r^on supérieure ie granit consti* tue encore le tond des ravines; mais la cime des montagnes est formée d*un grès grenu, grossier^ cassant, d'un gris sale, qui contribue à donner à la chatne cette teinte bleuâtre qui lui a valu le nom de Blav^- Bergen ou mon* tàgnes Bleues. Quoique cette dénomination, qui s'applique particulièrement à la partie septentrionale, soit moins générale que cdle de montagnes Blanches , nous l'avons néanmoins conservée dans notre carte.

Dans cette partie de la chatne, les couches de grès prennent une inclinaison beaucoup plus forte que dans les vallées du pied de la montagne; cette inclinaison en quelques endroits s'approche de la verticale. On n'y retrouve plus ces pierres éboulées , ces débris qui couvrent les flancs des hautes vallées; on ne voit qu'une masse de chaînons entassés les uns sur les autres, ou accolés ensemble, tapissés d'une herbe vivace, amère et dure , d'une hauteur de un ou deux pieds , et ça et là quelques arbustes. Dans la partie méridionale de la chaîne la végétation est plus riche et plus variée.

Le versant oriental des montagnes Bleues présente une multitude de terrasses qui vont, en s'abaissant successivement , se terminer aux rives de l'océan indien.

Pendant quatre mois de Tannée, depuis le mois de mai jusqu'au mois d'août, le sommet des MalouUs se couvre de neige ; depuis le commencement d'octobre jusqu'à la fin de mars il est inondé par les pluies, et pendant les deux mois suivants il est exposé à des vents violents

et à de redoutables trombes qui le rendent inhabitable. En hiver le climat y est quelquefois si rigoureux qu*on a vu des bestiaux et même des bergers y périr de froid. A Morija nous avons tous les ans un peu de neige et une glace de trois ou quatre lignes d'^épaisseur, et de trois ou quatre pouces dans tes environs. La pluie y tombe par torrrents, et la grêle y est quelquefois si grosse et tombe avec une telle violence qu'elle tue les agneaux dans les champs. Souvent , en moins de cinq minutes , toutes les fenêtres de notre habitation ont été brisées; souvent aussi la grêle traversait nos carreaux en y laissant un trou aussi rond et aussi net que celui d'une balle de calibre.

Le versant oriental de la chaîne doit à son exposition un climat plus doux, une végétation plus variée et plus vigoureuse. On trouve néanmoins à Touest de la crête des arbres magnifiques, entre lesquels nous mentionnerons conmie un des plus communs une variété du cunonia Capensis, dont le tronc n'a pas moins de vingtdeux à trente pieds de hauteur; c'est un hêtre

1S7 blanc, à fibres très-làches; on le retrouve aussi dans le gouvernement du Cap , où il atteint à peine à une hauteur de dix ou douze pieds.

Sur l'un et l'autre versant de la chaîne des Maloutis croissent Volea Capensis , Veticlea racemosa, une variété du quercus AJHcana^ différente de celui-ci par sa couleur blanche, et d'autres espèces appartenant aux climats tempérés.

Les deux contrées orientale et occidentale sont peuplées de nombreux troupeaux d'antilopes, parmi lesquelles nous mentionnerons seulement Vantilope-bubcUe, VantUope-eU" chore, le gnou , le gnou bleu , le caama , et beaucoup d'autres espèces connues ou non* velles, appartenant au sous-genre des gazelles. Ajoutons encore Vhiraa: Capensis de Desmarets, dont la chair, quoiqu'un peu coriace, est fort goûtée des indigènes, et particulièrement des Marimos, qui tirent en outre de sa peau d'excellentes fourrures. L'éléphant, la girafe, le buffle, le rhinocéros à deux cornes, habitent exclusivement la côte orientale.

Ce n'est également que sur cette côte que Ton retrouve un insecte nuisible aux animaux et à rhomme, Vaearus sanguisuguSi que le docteur Clarke croit être respècé de poux qui affligèrent anciennement TËgypte. Les colons hollandais du Cap l'appellent bosch-luis, le pou des bois. Plus gros que la mouche ordinaire, il est d'une forme plate et presque ronde. En Cafrerie , où ces insectes sont prodigieusement multipliés , ils paraissent avec la floraison , depuis le mois de juin jusqu'en septembre, et tourmentent singulièrement les animaux. Ils enfoncent leur tête dans le cou des chevaux et des bœufs, sur lesc6tes ou sous les aines des brebis. Lorsqu'on veut les en retirer, la tête reste dans la blessure; il se forme dans la partie ulcérée une tumeur qui se dessèche et finit par tomber.

Outre l'homme et les bestiaux , ces insectes attaquent aussi les chiens, les rats, et même, fiousa-t-on 4it, les tortues. Ils s'attachent de pt*é(érence aux individus faibles et languissants, et causent une assez grande mortalité parmi le

menu bétail. S'ils ne font pas périr le gros bétail, ils Tamaigrissent et Tappauvrissent. Les vaches attaquées perdent leur lait, et quelquefois même le bout du pis, qui se dessèche et tombe. Comme ces tiques ou acarides cherchent surtout dans les bestiaux malades les humeurs et le pus , ils disparaissent lorsque ceux-ci sont en bon état. On parvient quelquefois à en délivrer les bestiaux en frottant la partie attaquée de graisse, de goudron ou de suc de tabac; quelquefois aussi les corbeaux les en délivrent avec leur bec. Une autre variété du pou des bois , que les colons nomment petit-bleu , s'attache, comme la première, aux brebis et aux bétes à cornes; mais elle n'attaque point Thomme, et est en général regardée comme moins redoutable.

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