‹ Relation d'une mission archéologique en TunisieChapitre 11 sur 29 · EST · texte numérisé non relu

EST

KARPAZ NESSORÉ L'agneau pur. Rapt de la fille nue.

Aujourd'hui Djama-Korra, près de Dougga.

Il résulte de cette énumération que les noms à'Utique et de Dougga sont assez modernes, et que les Djamas à'Et- Koiir et de Korra ont conservé leurs noms antérieurs.

Bien que l'étude de cette double épigraphe soit très incomplète, elle suffit pour rendre compte de l' ornementation et de l'époque du tombeau de Sathdin ou Matât.

Les deux quadriges représentent Palek-Manghi^ le rond menant son char dans les deux directions opposées ; et les deux figures ailées sont connues pour être des représentations de la déesse Astarté, qui se nommait le matin Aghelé (la génisse) et le soir Canap (celle qui se couvre, qui s'enveloppe dans les couvertures de son lit) ; mais Canap, indépendamment de ce sens, indique particulièrement les quatre points cardinaux. Or, il est fort possible que les femmes ailées aient été au nombre de quatre.

Nous quittons ce beau mausolée, déplorable victime de la barbarie britannique, pour aller visiter le grand temple consacré à Minerve et à Jupiter, c'est-à-dire à Thanit et à Palek^ dont le pronaos, encore remarquablement conservé, se compose de six magnifiques colonnes corinthiennes, quatre de face et deux sur les côtés.

Une épigraphe nous apprend qu'il a été dédié à Jupiter Optimus, Maximus et à Minerva Augusta, par L. Marcius Simplex et L. Marcius Simplex Regillanus, sous le règne de Sévère. Mais à côté de cette dédicace officielle s'en trouve une autre toute locale, c'est l'aigle gigantesque aux ailes éployées qui décore le tympan. Au premier abord, on pourrait le prendre pour l'aigle romaine, si on ne remarquait tout à côté la tête d'un personnage très mutilé, qui a fait penser à sir Granville que c'était l'enlèvement de Ganymède ; mais l'explication de ce sujet doit se chercher dans la partie ly-

bique de l'épigraphe du mausolée de Sathdin. On y lit Nessoré (le rapt de la femme nue); ce mot se trouve écrit en phénicien par l'aigle lui-même qui se nomme Nesse?\ La femme se dit Ashé, qui veut dire en même temps flam?ne. La femme nue est le soleil qui est tombé dans la citerne (Lakinia ou Baresh) et que Bacchus va chercher dans l'Hadès pour l'abandonner ensuite. Ce sujet s'est transmis d'âge en âge à l'aide des légendes de Saint-Georges et des romans de chevalerie. Le héros en est toujours un laboureur (Géorgos). En phénicien, il se nomme Korra, Kar ou Et- Kour (le contre qui coupe), en grec, Erechtée ; mais, comme tous les Bacchus, il semble plutôt d'origine phénicienne que grecque, et le nom de Baresh (la femme dans le puits) fournit un jeu de mots sur le soleil assimilé à la femme qu'il est impossible de retrouver dans le grec Lakinia; c'est donc Baresh qui doit être le texte primitif.

Nous sommes arrivés ici avec l'autorisation d'emporter le bas-relief qui décore le tympan du temple de Nessoré^ et certes, si nous l'avions trouvé à terre, nous ne nous en serions pas fait faute ; mais, après avoir visité le mausolée de Sathdin^ l'exemple de M. Thomas Reade ne nous tente pas, et nous profitons de cette occasion pour maudire ime fois de plus les Vandales modernes, quelle que soit leur nationalité, qui détruisent un monument pour enrichir un musée.

La position de celui-ci est admirablement choisie, et il est superbe quand il est caressé par les rayons du soleil couchant. Nous le léguons donc tel que nous l'avons trouvé à ceux qui viendront après nous.

Un second temple, également de style corinthien, était bâti au pied de l'acropole, comme celui que nous avons fouillé à Utique. Il est ruiné de fond en comble, mais sa si-

tuation annonce qu'il devait être consacré à une divinité infernale, et c'est sans doute à elle qu'il faut rapporter une dédicace de statue à

ASICI^ VICTORItE

Cette victoire est l'Euménide Asicia (riD^ tt^ïî, la femme qui châtie) ; il semblerait qu'elle ait donné son nom à un quartier de la ville dont les habitants avaient offert de l'argent pour une fête du dieu Flamon ("^IDll Sb, richesse étonnante), qui devait être le nom du quartier dans lequel avait été érigé le temple de Jupiter. Tonga avait aussi son Flamon, à l'imitation du célèbre Hamon de Carthage, qui fut emporté à Rome après sa destruction. La ville se divisait donc en Asicienses et Flamonienses ou nord et sud.

Maintenant sautons seize siècles sans broncher, car l'archéologie creuse l'estomac et, au retour du temple de Y étonnante richesse, on nous offre un déjeuner dans une écurie. Après la splendeur, la misère.

Tout est relatif dans ce monde, car nos hôtes croient avoir fait grand et certes le couscoussoue?,i co^iewx. Nous prenons place autour de ce plat antique, digne des Spartiates; l'argenterie est remplacée par des cuillers de bois qui peuvent passer pour des pelles de fossoyeurs, chacun fouille devant soi, comme s'il s'agissait d'enfouir civilement un ami; bien robuste est l'appétit qui résiste à l'aspect d'une pareille curée ; toutes les mains, et quelles mains! se plongent dans le plat et retirent le morceau de viande que les, dents rongent à grand bruit; on se croirait au repas des fauves, chez Bidel; mais encore les fauves, quand ils ont mangé un os, ne le remettent-ils pas dans le plat, où tout ce monde continue à

puiser et c'est en cela qu'ils diffèrent d'un Arabe. Trop de civilisation !

A deux heures, nous remontons à cheval pour nous rendre à Héja, l'ancienne Agave. C'est notre dernière étape archéologique.

Cette ville a été complètement détruite avant l'invasion arabe, et ses restes ont servi à construire une forteresse byzantine formant une grande enceinte rectangulaire dans laquelle sont encastrées un grand nombre d'épigraphes dont une fait mention du temple des deux Cérès, ou de Déméter et sa fille Koré. Celle-ci, sous le nom de Kotyto, était honorée par des scènes de débauche dont Agavé (municipium Agubiense) a tiré son nom.

Nous y retrouvons une inscription monumentale en l'honneur de Flamon :

Page 1