MENS X D XI
Notons ici un détail très original qui rappelle les fouilles de Pompéï. Une niche ménagée dans la maçonnerie contenait une petite soucoupe pleine de rouge et de jaune non broyé, avec une pierre ponce pour s'en servir. Ainsi cette jeune fille qui vécut pieusement et mourut à l'âge de dixneuf ans, ne manquait point de coquetterie et ne dédaignait point le maquillage. Mais ce petit secret enfermé dans le sépulcre de Mademoiselle Arthemis Janonia, est encore
moins intéressant qu'une particularité de son épitaphe. Sur les flancs se lisent des lettres romaines en colonnes verticales, qui ne donnent aucun sens en latin et ne peuvent pas être des sigles. Elles sont ainsi disposées : PMISSOTBQ. Si on les transcrit en caractères phéniciens on a les quatre mots Phn isis oth Béka^ qui donnent un sens parfaitement clair. Pim est une divinité phénicienne dont le nom veut dire saturé àe nourriture, il correspond au satyre grec. Isis veut dire vieux, oth habiller et Béka est un des noms phéniciens de Proserpine, Le nom à'Ianonia est aussi phénicien et se traduit qui a pour dieu le bouillant Hon. Hon ou Bal-Hon veut dire riche, c'était la divinité à laquelle on sacrifiait des victimes humaines en les faisant passer par le feu et il présidait à la canicule. Comme dieu de la richesse, on le représentait sous les traits d'un satyre ventru ou de Silène. La phrase entière doit donc se traduire : « elle adorait le bouillant Hon, le vieux Pim habille Béka. Béka qui a laissé son nom à la moderne Béjà, était la déesse des larmes ou ]a mort, à laquelle cette curieuse épigraphe assimile la jeune Arthémis, en lui donnant le vieux Pim ou Pluton pour valet de chambre.
Cet exemple de phénicien transcrit en caractères romains n'est pas unique dans les épigraphes que nous avons recueillies à Utique. En voici une autre non moins curieuse :
D.M.S I QLICINIUS I B DATIVS VIX I Q ANN XXVIII I MENS VII DIFD X S
Ici le nom du défunt est purement latin et cependant l'épitaphe est flanquée de six lettres I B Q III, qui n'ont aucun sens dans cette langue ni comme sigles, ni autrement, tandis qu'elles donnent les trois mots phéniciens lob qi aii, le glouton vomit dans ïHadès. Il est probable que Q. Licinius était quelque peu ivrogne de son vivant. Quant à cette formule, elle était traduite du grec et se retrouve sur plusieurs vases du Louvre, ME0INA, il cuve son vin. Les anciens assimilaient la mort au soleil occidental, qu'ils comparaient à un ivrogne allant cuver son vin, dans les thermes d'Amphitrite et après avoir été consciencieusement massé par cette déesse, il reprenait sa course le lendemain. Ainsi en était-il du mort, lequel après s'être purifié dans le Léthé, était appelé à d'autres fonctions. Ces épigraphes prouvent que les Phéniciens résolvaient de la même manière que les Grecs, le problème de l'autre vie, tandis que la Bible exprime une opinion très différente.
Pendant que nous exhumions ces souvenirs du gros Silène, dieu de la bombance et de la mort, qui enlève les jolies filles fardées, nous étions inquiets sur le sort de nos provisions. Enfin elles arrivent d'un côté, notre puisatier de l'autre, avec trois hommes à cheval; que nous apporte-t-il? Quelles sont les surprises que nous réserve notre bienheureux puits? Depuis que nous nous plongeons dans la lecture des relations de fouilles, nous ne voyons aucun explorateur dont la fortune soit égale à la nôtre.
Dimanche., 27 février.
Température : 8 heures du matin -)- 13.
— midi -|- 18.
— 7 heures du soir -\- 12,
Belle journée; du brouillard jusqu'à 9 h. 1/2 du matin.
Nos fouilles ont été aujourd'hui très intéressantes. Nous continuons le travail commencé hier, et, d'après les médailles que nous trouvons, aussi bien que d'après d'autres indices, nous sommes en droit de présumer que le lieu que nous explorons est une nécropole d'époque phénicienne dans laquelle on aura pu inhumer à des époques postérieures.
Nous découvrons plusieurs urnes funéraires et dans deux moitiés d'amphores rapprochées par le miheu un crâne humain. A coté, dans une autre amphore, tous les ossements nécessaires pour reconstituer un squelette, sauf la tête: ils sont tous relativement bien conservés et ne portent aucune trace de feu.
Ces amphores se trouvent tantôt à 3 mètres de profondeur, tantôt à 2 mètres et même à 50 centimètres de la surface. Nous en avons trouvé d'ordinaires contenant des cendres.
A 3 mètres, nous trouvons un grand nombre d'ossements rangés avec ordre au dessus des crânes ; en fouillant sous ces tas, nous découvrons tantôt de 1 à 32 lacrymatoires, tantôt une assiette dans laquelle se trouve généralement une lampe. Une de ces assiettes, indépendamment de sa lampe, contient une monnaie et une bague de bronze en forme d'alliance.
Dans une autre, au lieu de lampe, nous trouvons un petit bijou de bronze d'une conservation parfaite, représentant un anneau avec deux branches; l'une d'elles est un phallus, l'autre un bras au bout duquel se trouve une main dont un doigt est allongé. Cette composition est certainement grecque et se trouve développée sur une foule de Vases peints à l'aide de deux personnages, dont l'un est un vieillard obscène (pXYiy^p:?) et l'autre une jeune fdle aux cheveux roulés en boucles {îli'i). Le vieillard représente la mort, et k jeune fille l'avenir embrouillé comme ses cheveux. BlékhrôSj dont
le nom veut dire abruti, embrasse l'incertitude de la destinée future. Ce petit bijou devait faire l'office de nos chapelets modernes, et doit être de très haute époque grecque.
A 3 mètres 20, sous un monceau d'ossements, nous découvrons un objet encore plus semblable à nos chapelets, car il est plus grand qu'un bracelet et plus petit qu'un collier ; il est formé de perles en forme d'olives auxquelles est suspendue une petite tête noire aux cheveux crépus. Ce nègre est Y Adonis lybien des épigraphes d'Utique, et les olives représentent le dieu Samn.
A la même profondeur, les ouvriers découvrent quelques instants après un bijou en argent, décoré de trois figurines des plus rares en verre irisé. Deux d'entre elles représentent une femme accroupie. Sur la troisième est une figure virile avec une barbe tombant jusqu'à la ceinture et les trois palmes (bais) du dieu Bais; c'est du grec de la plus belle époque et de la conservation la plus rare.
Dans une amphore, nous trouvons non seulement les cendres qui y ont été déposées, mais des clous et du charbon qui semble fait d'hier.
Vers midi, à un mètre de profondeur et en pleine terre, les ouvriers trouvent une épingle de bronze, semblable à celle dont nous avons parlé, mais de forme nouvelle. Nous trouvons également une pierre de 50 centimètres de long, sur 15 de large, se terminant en pointe par en haut; dans sa partie supérieure est gravé en creux un personnage ; c'est une stèle de style phénicien.
La quantité d'objets grecs que nous venons de découvrir fait supposer ou qu'Utique possédait à cette époque une population grecque encore considérable , ou bien que sa population phénicienne s'approvisiojmait en Grèce d'objets
de piété et il est probable que ces deux hypothèses doivent être admises en même temps.
Les monceaux d'ossements tantôt rangés en bon ordre, tantôt pêle-mêle, la présence d'amphores dont l'une contient la tête et l'autre le reste du squelette, celle d'amphores coupées en deux dans lesquelles on a enfermé des ossements préalablement disloqués, indiquent que nous sommes sur l'emplacement d'un charnier, dans lequel on vidait le contenu des sépulcres du voisinage, après que les squelettes avaient été disloqués par le temps.
A quekpies-uns on accordait les honneurs d'une amphore particulière, aux autres la fosse commune, avec ou sans ordre méthodique. Il est probable que ces fosses devaient être creusées assez profond; sous chaque monceau on devait mettre une assiette et une lampe et les objets trouvés dans les sépulcres cpi'on ne pouvait s'approprier sans sacrilège. De là ce pêle-mêle d'objets disparates, dont quelques-uns, tels que le bras et le phaUus, semblent d'époque très ancienne, tandis que les empreintes de verre doivent être beaucoup plus modernes. Leur ensemble pourrait faire supposer que ce sont des Phéniciens qui ont vidé des tombes grecques pour se les approprier, à moins que nous n'ayons mis la main sur les fosses dans lescpielles Agathocle dut enterrer ses morts.
A trois heures de l'après-midi, nous mettons à découvert un fort beau dallage de deux mètres carrés en grandes et belles pierres de 15 centimètres d'épaisseur. Nous supposons que c'est la partie supérieure d'un sépulcre, mais il n'en est rien. Presque aussitôt nous trouvons un petit vase à mince goulot représentant un lion accroupi du plus beau style grec. Enfin à S^SO de la surface, les ouvriers mettent à nu une sorte de voûte en maçonnerie très épaisse et dont
la solidité a garanti l'intérieur de toute humidité . En pleine terre, au dessus de la voûte, nous trouvons dans un petit plateau brisé une monnaie dont il est pour le moment impossible de distinguer les empreintes et une petite lampe dont le dessus est brisé, mais dont le dessous porte des lettres phéniciennes.
Nous sommes en ce moment à la tête de 60 lampes; c'est la première de ce spécimen.
Au dessous de cet arceau, dans un étroit réduit ménagé entre les immenses briques, dont nous rapportons le modèle, nous rencontrons un monceau d'ossements calcinés et de cendres. Au milieu de tout cela un petit capis dont la conservation est telle qu'on croirait qu'il sort de chez le marchand. On ne pourrait se figurer qu'il a séjourné en terre plus de vingt siècles, s'il n'en portait quelques traces à l'intérieur.
Notre récolte consiste principalement en ampoules, dont une en verre, et nous sommes sur le point de quitter le chantier, lorsqu'au dessus de la voûte dont nous venons de parler, nos ouvriers découvrent trois statuettes du plus haut intérêt.
Elles sont en terre cuite ; l'une tient un oiseau d'une main. Ellle porte des ailes assez petites aux épaules et sa tête est surmontée d'un ampyx. Les deux autres représentent des guerriers, le Bal-Hamon phénicien.
Cette journée est peut-être bien notre meilleure.
Les puisatiers se sont mis à l'œuvre; ils ont commencé une tranchée partant du puits et se dirigeant en ligne droite vers la plaine. Au dessus du puits ils ont suspendu une poulie et y ont passé une corde dont un bout descend jusqu'au fond, et dont l'autre va s'attacher au harnais très primitif d'un pauvre petit bidet d'Utique, qui absorbe moins d'orge
que de coups de trique. On amène l'animal près de l'orifice, la corde descend jusqu'au fond et s'accroche à un grand récipient en cuir contenant plus de quatre de nos seaux. Quand il est plein, deux Arabes crient comme des sourds pour exciter le bidet et tout le monde file vivement dans la direction du petit chemin qu'on s'est frayé. La corde se tend et ne remonte pas toujours, car à la troisième opération elle s'est rompue. Quand elle remonte, le récipient s'arrête à environ un mètre au dessus de l'orifice. Alors un troisième Arabe resté près du puits décroche un grand tube de cuir faisant partie du seau et le bouchant lorsqu'il est relevé. Lorsqu'on l'abaisse, l'eau s'écoule. Cette opération recommence jusqu'à l'épuisement du puits ; mais, cette fois nous craignons d'attendre longtemps, car la source est si abondante que, si l'on s'arrête une demi-heure, tout est à recommencer. Demain nous am^ons la solution de ce problème qui ne nous inquiète pas moins que le puisatier, car ce pauvre homme a traité à forfait et commence à douter du succès.
Les hirondelles sont de retour, on les a vu franchir la montagne.
Le soir, nos ouvriers célèbrent le carnaval par une joyeuse mascarade.
Mercredi, 28 février. ^
Température 7 h. matin -\- \Q
— midi 4- "18
— 7 h. soir -\- ii
Les fouilles continuent sans amener au jour rien de particuhèrement intéressant. C'est d'abord une statuette brisée que nous croyons être une Vénus, puis une clochette en
cuivre d'un curieux modèle ; un onguentarium en verre peint en noir avec des zébrures jaunes doit être un produit de l'industrie verrière des Phéniciens, qui excellaient dans ce genre de fabrication, repris depuis à Murano. Ces verres zébrés sont aujourd'hui d'une grande rareté.
Nous exhumons une grande amphore de plus d'un mètre de long à peu près intacte. Elle était à deux mètres de profondeur. En la dégageant, les ouvriers donnent un coup de pioche dans la masse de terre qui la couvre et en crèvent une autre, distante par conséquent d'un mètre de la surface. Sa panse contient un petit plateau et une tasse que le coup de pioche a brisée. Nous y trouvons, en outre, un collier de verre irisé, avec un grand phallus, deux belles médailles de bronze et des fragments de miroir.
A quelques mètres de distance et tout près de la voûte en maçonnerie que nous avons trouvée hier, les ouvriers exhument avec leurs pioches des crânes et des ossements entourés de petits onguentaria en mauvais état puis une lampe du modèle le plus simple, mais portant en dessous des lettres phéniciennes. C'est la seconde.
On a commencé à minuit le curage du puits ; à midi il est à sec et les ouvriers se mettent à en retirer la vase. A 2 heures, le récipient en cuir se crève, et au moment où nous écrivons, l'eau doit avoir repris son niveau car on a dû cesser le travail à 2 heures, faute d'instrument. Nous faisons apporter deux brouettes de vase à notre porte, demain on les passera au crible. Le puisatier va envoyer chercher un nouvel instrument à Tunis. Maudit puits ! quand donc en verrons-nous le fond ?
En attendant, il nous a paru utile de noter la coupe de nos fouilles d'aujourd'hui.
Mardi, 1" mars.
Température 7 h. matin -\- 14.
— midi + 20.
— 7 h. soir + 14.
Nos fouilles continuent sur le même point qu'hier ; le temps est beau, et en fait de cubage de terres remuées, nous n'y avons pas été de main morte. La moyenne de nos excavations s'est tenue entre 2'"50 et 3 mètres de profondeur. A dix pas des fouilles, on ne se douterait point qu'on y est à la besogne, si de temps en temps des pelletées de terre n'étaient projetées vivement hors de notre tranchée. Depuis quelque temps, nous avons eu la bonne idée de stimuler le zèle des travailleurs en payant d'une pièce de cmq francs tout objet de quelque importance. Aussi, n'est-il pas possMe de conduire des hommes plus disciplinés et animés d'une plus vive émulation. C'est à ce système que le général Gesnola a dû ses merveilleuses trouvailles dans File de Chypre.
Nous le recommandons à tous ceux qui ont des fouilles à exécuter dans des pays peu civilisés, car ce qui semblerait facile à obtenir en France devient pl^s que hasardeux lorsque l'on est loin de tout centre de civilisation, partant de protection, et qu'on est forcé d'employer des travailleurs dont beaucoup doivent ou devraient posséder un casier judiciaire assez bien garni. Les nôtres sont des Siciliens dont la réputation n'est pas à faire en fait de violences et d'aisance à jouer du couteau. Force peccadilles de ce genre en ont envoyé plus d'un travailler en Afrique. Quelquesuns sont d'origine sicilienne, mais nés à Tunis. Ce sont de
bons ouvriers que nous ne saurions trop recommander à ceux qui viendront après nous.
Tout trouve son emploi dans cette vie, et ce ne nous a pas été d'un mince secours d'avoir acquis dans les spahis, l'expérience du caractère arabe, aussi bien que la parfaite connaissance de celui des Italiens, dans les nombreux voyages que nous avons faits en Italie.
Aujourd'hui nos fouilles se trouvent être des plus intéressantes au point de vue artistique. Nous venons de découvrir dans une grande amphore, à 2 mètres de profondeur, au milieu de cendres, une tête de nègre qui est jusqu'ici notre chef-d'œuvre, en fait de trouvailles.
Phis tard dans la journée, notre collection s'enrichit d'une colombe de grandeur naturelle, dont malheureusement la tête est brisée. Nous trouvons également une statuette d'Eros, très intéressante par sa coiffure. Puis vient une pièce capitale, un Éphèbe drapé, portant la signature en caractères latins de son auteur, C. POLLI.
Ce nom est d'autant plus intéressant qu'il est essentiellement africain, puisque bis désigne l'Afrique même, d'après la Vulgate. En hébreu, il signifie une fève de marais et probablement toute substance en forme de bulle; or, le personnage en question tient à la main un objet en forme de grosse fève ou phalère qui reproduit en entier la signature de l'artiste et indique une composition africaine. Cette remarque est d'une importance capitale au point de vue mythologique, comme au point de vue archéologique proprement dit, car cette figurine est en terre du pays, et la nature de cette terre ainsi que la cuisson pourront servir à déterminer la provenance des autres.
Ces statuettes étaient souvent surmoulées sur des modèles
venus de l'étranger et le plus souvent de Grèce, comme on peut le voir par de nombreuses figurines italiennes du musée Campana, dont les originaux, bien plus élégants, ont été retrouvés à Tanagra et sur d'autres points de la Grèce. Les artistes qui se livraient à cette fabrication se servaient de moules en terre cuite, dans lesquels ils estampaient les pièces principales, telles que tête et mains, qu'ils raccordaient ensuite très habilement à l'ébauchoir et terminaient en leur donnant plus ou moins d'expression suivant leur talent. Nous ne connaissons pas d'exemple de signature grecque, bien qu'elles soient si communes sur les vases peints. Pour que notre statuette ait été signée, il faut que ce soit l'original d'une composition locale.
Nous trouvons un nombre considérable de crânes et d'ossements ; douze d'entre eux, ont à côté d'eux la pièce de monnaie destinée au péage de la barque à Garon. Peu d'amphores, et malgré la profondeur à laquelle nous fouillons, aucun vestige phénicien. En effet, le péage de la barque à Garon est une tradition essentiellement romaine que les Grecs ne semblent pas avoir connue, car leurs sépultures ne contiennent point de monnaie. Les Phéniciens devaient aussi ignorer cet usage que rien ne rappelle dans ce que nous connaissons de leurs traditions religieuses. Il n'y est pas plus question de l'autre vie que dans la Bible, qui est complètement muette à cet égard et les allusions que nous avons relevées dans les courtes épigraphes phéniciennes en caractères latins, que nous avons rapportées plus haut, indiquent qu'ils avaient adopté à cet égard les idées grecques, avec la phis grande partie de leur culte, ce qui eut lieu vers le iv' siècle avant notre ère.
Nous découvrons trois fragments de têtes semblables à
celles que nous avons trouvées entières avant-hier, et comme les brisures sont anciennes, il est probable qu'elles ont du être arrachées pour faire place à de nouvelles couches, ou qu'elles ont servi pour marquer les limites d'une concession funèbre nouvelle, car elles étaient enfouies dans les cendres et les Phéniciens n'incinéraient certainement pas leurs morts avant l'époque romaine, ainsi que le démontrent ces amphores pleines d'ossements disloqués à la suite d'un long séjour dans les sépulcres, sans quoi on n'aurait pas pu les y introduire.
Parmi les douze crânes que nous venons de découvrir, c'est avec peine que nous en retirons deux d'intacts destinés comme les douze que nous avons déjà recueillis au Muséum du Jardin des Plantes.
Enfin, nos trouvailles s'enrichissent de deux colliers en perles de verre avec phallus ; d'une broche romaine en bronze ayant encore son ardillon, d'une quinzaine de monnaies, de deux clochettes en bronze et de nombre de vases, petits plats ampullœ et lacrymatoires.
Gomme détail assez piquant, à un mètre de profondem* nous trouvons un plat contenant le squelette d'un animal qui nous semble ne pouvoir être que celui d'un chat. 11 était rare à cette époque ; le mangeait-on déjà en gibelotte ? Ce plat contenait en outre plusieurs petits phallus d'os sculpté, mais dans un tel état de détérioration que nous n'avons pu en conserver que deux.
Enfin, pour ne laisser rien perdre, et pour donner l'idée du soin que nous apportons à nos explorations, nous recueillons en pleine terre une quarantaine de ces perles de verre, que les enfants d'aujourd'hui enfilent avec un crin de cheval pour en faire des bagues. Quant au chat, ou plutôt à la
chatte entourée de phallus, il n'est pas probable qu'elle ait été mangée, mais elle a dû être sacrifiée au dieu Bal-Hamon, comme on en sacrifiait il n'y a pas si longtemps en France, en les faisant brûler vives dans les bûchers de la Saint-Jean ; et nous aurons l'occasion de revenir sur ce fait intéressant, lorsque nous essaierons de jeter un coup d'œil d'ensemble sur nos fouilles, parce qu'il était certainement un souvenir des sacrifices humains prohibés par la domination impériale. Le chat domestique venu d' Egypte était un animal encore tellement rare, qu'il n'a pas de nom en hébreu classique, bien que celui de cato, sous lequel il nous est parvenu, soit d'origine phénicienne et veuille dàVQ petit. Les Grecs de Tarante avaient divinisé la chatte sous le nom de Tara, épouse de Phalantos, dont le nom signifiait Phallus fleuri. Ce personnage est reconnaissable par la feuille de vigne que la décence moderne impose à notre statuaire. La chatte en question doit rappeler la légende de Tara et Phalantos.
Toujours les puisatiers ! L'entrepreneur est venu nous déclarer solennellement qu'il lui est impossible de continuer son travail, malgré son engagement à forfait ; il prétend que le fond du puits n'est pas accessible aux ouvriers par suite du rétrécissement qu'ont occasionné H:leux fortes pierres sorties de leur couche. En toute autre occasion, nous nous serions rendu compte de visu du degré de véracité de cette audacieuse assertion, mais nous ne nous sentons nullement tenté de suspendre notre guenille à cette corde d'herbages qui casse si souvent. Après avoir crié comme il convient, car en Afrique on crie à tout propos et autant qu'on peut, il est convenu que nous ferons venir de Tunis un puisatier qui jugera en dernier ressort. Ce contre-temps nous contrarie d'autant plus vivement, que le premier mètre de vase, le moins intéressait,
par conséquent, nous a mis en possession d'une pierre que, jusqpi'à plus exacte -information, nous jugeons être un coin datant des âges les plus reculés.
M. Joseph Valensi part pour Tunis, afin de hâter l'arrivée d'une escouade supplémentaire d'ouvriers que l'importance prise par nos fouilles a rendue nécessaire. Le soir nous arrivent deux lettres, l'une du ministre de l'Instruction publique, l'autre du sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, qui viennent prendre place dans nos archives avec copie de la réponse que nous nous empressons de faire à ces deux documents très intéressants.
N. B. — Toutes les bagues que nous avons trouvées sont singulièrement étroites^ et cependant il est certain que ce sont bien des bagues ; nous les trouvons avec les ossements à la place où devaient se trouver les doigts. Il faut supposer que c'étaient des bagues de femmes.
Mercredi, 2 mars.
Température 7 h. matin 8.
— midi + 13.
— 7 h. soir + 10.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas ; hier nous constations avec joie que la journée avait été une de nos meilleures ; aujourd'hui, c'est sans la moindre joie que nous constatons que la journée a été des moins bonnes.
Ni quantité, ni qualité, le médiocre lui-même s'est fait rare. Rien d'intéressant à signaler, sinon qu'à un mètre et demi de profondeur nous avons encore retrouvé un plat de terre avec le squelette d'un petit animal ; détail étrange, celuici a la tête traversée d'un grand clou de bronze. La malheu-
reuse bête a donc été bien sacrifiée. Avons-nous besoin de dire que nous avons pieusement conservé plat, squelette et clou.
Enfin, vers quatre heures, dans la direction du pont de la Medjerdah, apparaît notre petite caravane de travailleurs, si impatiemment attendue. Ils sont trente avec un chef d'équipe ; six chariots conduisent leurs bagages, nous en garderons deux pour faire le service des fouilles jusqu'à l'époque de notre départ.
Tous ces gaillards sont les bienvenus, et non moins bienvenu est le menuisier que nous demandons depuis si longtemps. Il arrive avec dix caisses, et demain nous commencerons les emballages. Quiconque se charge d'une mission comme la nôtre, ne se doute pas de toutes les peines^ les préoccupations, les inquiétudes, etles émotions auxquelles il se voue.
Jeudi, 3 mars.
Température 7 h. matin -\- 8.
— midi -|- 11-
— 7 h. soir + 7.
Les ouvriers sont divisés e^i quatre escouades. La plus forte continue les fouilles de la nécropole, près de notre maison. La seconde se met à l'ouvrage près de la maison où se trouve le puits dont nous avons tant parlé. La troisième fouille dans le voisinage de l'hippodrome, et la quatrième, entre nos fouilles actuelles de la nécropole et la première de celles que nous avons tentées en arrivant.
Dans les environs du puits et de l'hippodrome les fouilles n'ont encore rien donné. Pour être fixé sur la richesse de l'emplacement que l'on explore, il ne faut pas moins de deux ou trois jours.
L'escouade qui travaille au sud de notre maison a commencé à déblayer des ruines que, nous croyons être celles d'une église chrétienne. Les premiers coups de pioche amènent une médaille fort curieuse, un Justin 1", selon toute probabilité, que nous examinerons plus tard. A trois heures, pendant que nous sommes au logis, occupés aux emballages, on nous rapporte une inscription fort intéressante. Elle porte le monogramme du Christ ci doit être de la fin du iif siècle. La voici :
EST VITA PÂC^ (sic)
Parmi celles que nous avons découvertes, c'est la première qui constate qu'Utique a été chrétienne. Un des rares auteurs qui aient écrit sur cette ville, M. Guérin, avait supposé qu'elle avait dû avoir un évêque au iif siècle ; cette épigraphe nous met en état de sortir des domaines de l'hypothèse pour entrer dans celui de la réalité.
La brigade qui fouille près de la maison a fait merveille. Elle nous rapporte une foule de petits objets d'un usage familier : des bronzes, deux capis, bon nombre à'ampullce, quelques patères, 21 médailles et 5 statuettes en terre cuite dont trois sont charmantes. Elles représentent Eros, Apollon, une femme drapée, une autre tenant dans ses bras un enfant et enfin une forte femme aux puissantes mamelles, au ventre proéminent qui ne peut être que l'épouse du dieu Bal-Hon, ou Astarté^ la déesse qui maigrit, ne pouvant plus engraisser. On la trouve désignée dans les épigraphes tumulaires, sous le nom de Raîiah Astlioret. Rahab veut dire dilater et asa première syllabe d'Asthoret signifie se contracter ; quant à thoret c'est le féminin de thor vache. Elle représente ordinal-
rement les phases de la lune, la vache qui se dilate et se contracte, mais elle joue non moins souvent un rôle solaire. Cette grosse femme au gros ventre, aux puissantes mamelles, se retrouve souvent dans les antiquités grecques sans que son nom hellénique nous soit parvenu, à moins qu'elle ne fut la déesse Asteras qui figure sur un vase du musée Gampana; en ce cas son nom viendrait de Stear, suif, mais tout nous fait supposer qu'elle devait être plus sémitique que grecque.
La nécropole nous fom*nit un très beau marbre sculpté de beau style corinthien et l'épigraphe suivante sur pierre de Malte :
MANIBYS SACR RIÀ MÂIOR PIA VIX ANN. XI Q. MENSIS VIII DIE BVS VIII. H.S.E
Vendredi, 4 mars.
Température 7 h. matin -|- ^^
— midi + 18.
— 7 h. soir + 12.
L'augmentation de notre personnel nous a permis de compléter quatre brigades qui sont allées fouiller sur quatre points différents.
Au moment où se distribue la besogne il est étrange de nous voir interroger anxieusement l'horizon et désigner les
points d'attaque avec l'émotion d'un général qui ordonne un assaut : en effet nous marchons à l'assaut de l'inconnu.
Les fouilles de l'église, qui ne sont encore qu'à l'état de préparation, ne nous ont donné jusqu'ici que quelques fragments d'épigraphes de différentes époques.
Moins heureuses encore, les fouilles entreprises au sud de l'hippodrome n'ont ramené que quelques tubes de poterie en forme de bouteilles. Ils ont au moins le mérite de nous apporter la solution d'un problème archéologique. Se jointant fort mal, nous ne pouvions pas croire, comme nous l'avions supposé tout d'abord, que chacun d'eux fut la partie distincte d'un tube plus ou moins long; mais nous avons découvert une petite piscine dallée en mosaïque blanche à l'aide de laquelle nous avons pu nous convaincre que ces tubes rentraient les uns dans les autres malgré le jeu qu'ils laissaient dans leurs joints et qu'ils servaient bien réellement à conduire des eaux.
Le soir nous allons nous rendre compte des travaux exécutés dans la journée et au retour nous devons tenir tête à des bandes de chiens arabes qui hurlent sans merci et sans trêve contre tout Européen.
Dans un édifice en ruine, nous trouvons un beau débris d'autel votif en marbre avec un entablement de style sobre, sous lequel on lit :